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DIMANCHE 18 JUILLET 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Être instruit, longuement.

Jérémie 23, 1-6 : les responsables du peuple sont appelés « bergers », car ils ont la charge de le guider, de le protéger, de subvenir à tous ses besoins, de le rassembler (veiller à l’unité), de rendre la justice surtout pour les plus faibles. Mais ce n’est pas toujours qu’ils se montrent à la hauteur de cette mission. Yahvé, qui est le berger par excellence, viendra lui-même rassembler et s’occuper des siens ; il veillera à leur donner des pasteurs comme David qui fut le roi exemplaire. La promesse se réalise éminemment en Jésus qui s’est appliqué le titre de « bon berger ». Dans la proximité de la fête nationale, nous pensons à nos dirigeants dans notre prière.

Ephésiens 2, 13-18 : avant le Christ, il y avait le peuple juif, « ceux qui étaient proches », et le peuple païen, « ceux qui étaient loin ». Désormais, par sa croix, Christ a fait tomber le mur qui les séparait : les prescriptions juridiques de la loi de Moïse. Désormais, tous sont réconciliés et réunis en son corps, l’Homme nouveau. Le pasteur est rassembleur.

Marc 6, 30-34 : les disciples rentrent de mission, ils font un rapport très enthousiaste. Jésus les invite à l’écart, pour un repos bien mérité, pour un moment d’intimité avec lui. Cependant la foule a besoin de lui, il en est pris aux entrailles (de pitié) ; il reprend son rôle de pasteur, « il se met à les instruire longuement ». Est-ce que nous nous laissons instruire longuement ? Est-ce que la Parole est une priorité pour nous ? Que faire pour nous laisser instruire par la Parole de Dieu ?

Nous avons lu dimanche dernier l’épisode qui raconte comment Jésus a envoyé « pour la première fois » ses disciples en mission. Les voici qui reviennent (Marc les appelle pour la première fois « apôtres », c-à-d envoyés). Entretemps l’évangéliste a raconté la mort de Jean Baptiste.

Les « apôtres » se réunissent autour de Jésus pour faire leur rapport de mission. Mais il y a la foule qui « va et vient », qui les harcèle, de sorte qu’ils n’arrivent pas à manger. Jésus voit leur fatigue, veut les préserver,  propose d’aller à l’écart au désert ; ils prennent une barque pour aller sur l’autre rive ; mais les gens ont vite compris, ils arrivent à pied (souligne Marc) avant Jésus et ses compagnons : c’est dire le besoin qu’ils avaient, la détresse et la faim que Jésus va lire dans leurs yeux. Jésus fut pris aux entrailles (c’est ce que signifie littéralement avoir pitié, c’est avoir les entrailles retournées à cause d’une situation qui exige une réaction immédiate). Jésus se rend compte que ces gens qui vont et viennent, sont comme des brebis sans berger. Lui qui est le bon berger, il va répondre à leurs faims en commençant par la faim spirituelle qui est la priorité (après seulement il opérera la multiplication des pains pour la faim matérielle) : il commence par les enseigner. L’évangéliste précise qu’il enseigne « longuement » mais ne donne pas le contenu de cet enseignement puisque c’est le Seigneur lui-même qui se donne à connaître.

Intéressant de faire le parallèle entre cette première mission des « apôtres » et la première journée de prédication de Jésus lui-même à Capharnaüm, toujours selon l’évangile de Marc. Le contexte : Jésus commence sa prédication lors de l’arrestation de Jean Baptiste ; Marc raconte le martyre de Jean Baptiste entre l’envoi en mission des apôtres et leur retour. Le lieu, c’est toujours la Galilée. Le contenu : prêcher la conversion. Les signes : chasser les démons, faire des onctions d’huile à de nombreux malades et les guérir. A son retour de mission, Jésus est parti au désert pour prier ; au retour de la mission des disciples, il les invite à venir à l’écart dans un endroit désert. Tous ces points communs sont là pour nous montrer que la mission des disciples est une continuation de la mission de Jésus.

« Venez à l’écart dans un endroit désert et reposez-vous un peu. » Les apôtres ont parcouru des villages, ils ont reçu bon accueil (ils vont drainer des foules vers Jésus), ils ont certainement aussi connu l’échec comme Jésus le leur avait prédit. Ils sont fatigués à leur retour et Jésus leur propose le repos. Il n’y a pas que les syndicats qui pensent au droit aux vacances : l’institution du sabbat répondait déjà à cette exigence de repos, mais dans le sens d’un temps à consacrer à Dieu, à la dimension spirituelle de la personne humaine. Il y en a qui ont fait du travail une espèce de religion, qui ne savent pas prendre du temps pour autre chose, pour soi-même, pour la famille… Face au stress de nos vies trépidantes et agitées, les vacances sont méritées : temps de récupération, relaxation, re-création, ressourcement.

Cependant Jésus n’offre pas uniquement un repos physique, il voudrait que son disciple puisse parler au Père comme il le fait lui-même chaque fois qu’il s’isole. Le temps de détente, pour Jésus et pour son disciple, c’est un temps de silence, de « révision de vie », de re-cueillement ; temps d’écoute… Il ne faut pas avaler des kilomètres pour cela, puisqu’on peut le faire chez soi. On conseille de trouver ce moment chaque jour, chaque semaine (repos dominical), chaque année (temps de retraite, de pèlerinage). Le cardinal Danneels ne pouvait pas aller au lit sans passer prier devant la Madone qui est dans le jardin de l’évêché à Malines, même quand il rentrait très tard ou sous une grosse averse. On devrait faire chacun sa prière du soir qui serait un rapport de mission de la journée dans la prière : action de grâces pour les personnes rencontrées, les amitiés nouées, les BA accomplies, les joies partagées ; demande de pardon pour les actes manqués (les nombreuses omissions), pour ce qui a été mal fait ; prière universelle qui recueille tous les besoins (les joies) du monde exprimés lors des rencontres ou même à travers l’actualité.

« … les arrivants et les partants étaient si nombreux… » Il y a de l’agitation autour de Jésus : certains arrivent par simple curiosité, d’autres pour des guérisons, d’autres avides d’une parole de vie, d’autres peut-être sans savoir du tout ce que le cœur cherche… On aime voir dans ce « va-et-vient » justement ces brebis sans berger, l’homme en quête de sens et de bonheur, affamé de connaissance, assoiffé de sagesse, à la recherche d’un absolu, en quête de Dieu… foules sans repères, qui tournent en rond, à la merci des gourous de toutes sortes, la proie de charlatans, prêtes à suivre n’importe quel faux prophète qui sait manier la parole, prêtes à s’enrôler dans les sectes qui savent exploiter leur fragilité. Ce sont nos contemporains qui « zappent » d’une religion à une autre, dans ce supermarché des idéologies et des spiritualités où on prend ce dont on a envie quitte à le jeter à la poubelle pour prendre ce que la pub et l’entourage adoptent, en attendant autre chose. Brebis sans berger qui passent à côté du vrai berger, ou alors sont trop pressées pour rester un peu plus dans son intimité et s’attacher à lui.

Jésus le bon berger a bien compris ce dont ils ont besoin : il les enseigne « longuement ». J’aime bien ce longuement, parce que nous nous contentons souvent de formules rapides mais trompeuses, de « flash » comme savent nous en servir les techniques soi-disant de communication, de petites vérités à quatre sous, de la propagande, de l’endoctrinement, de la mystification. Nous avons besoin de quelqu’un qui nous instruise longuement. Mais comme nous sommes hyper-pressés, nous partons avec un enseignement à l’eau de rose qui entre d’une oreille pour sortir de l’autre. Nous sommes comme cette foule qui entre et sort, nous ne savons pas nous fixer, persévérer, prendre le temps de s’informer et de se former, le temps de se laisser instruire. Nous lisons cet évangile d’aujourd’hui en temps de vacances : le Seigneur nous propose de nous mettre à l’écart, loin de nos obligations professionnelles, avec lui pour nous laisser instruire et parler au Père dans la prière. Enseignement et prière, les deux choses nécessaires et incontournables dans notre quête de bonheur et notre recherche de Dieu. Nous les trouvons à toutes les célébrations : une liturgie de la parole pour nous instruire et pour inspirer notre prière. Dans la prière individuelle, dans la prière en famille, nous devons observer les deux temps. Souvent nous inversons les choses ou carrément nous ne faisons que la prière de demandes : alors que nous devons d’abord écouter le Seigneur, notre temps à l’écart se passe à « rabâcher ». Si quelqu’un doit écouter, est-ce que c’est Dieu ?

Relevons l’association parole et pain, parce que c’est ce qui fait nos eucharisties, les deux tables où le Seigneur nous invite et nous rassasie. Je trouve la même association dans l’épisode des disciples d’Emmaüs : Jésus les instruit, pendant tout le voyage, de sorte que leur cœur était tout brûlant, et le soir il leur rompt le pain. Il fut un temps où on a mis l’accent sur la consécration et la communion ; à cette époque, la parole était escamotée (surtout qu’elle était lue en latin) ; aujourd’hui, on veut opérer un rééquilibrage (quelques fois on tombe dans le travers inverse, où la liturgie de la parole est très développée alors que la liturgie eucharistique se rétrécit très fort parce que les gens « décrochent », les jeunes surtout). Le concile Vatican II a remis à l’honneur la Parole de Dieu : trois lectures chaque dimanche sur un cycle de trois ans de manière à faire le tour de toute la Bible tous les trois ans.

Soyons de ceux qui se mettent à l’écart, autour de Jésus, pour approfondir notre vie de foi. Soyons de ceux qui ne se dérobent pas à nos obligations professionnelles, familiales et sociales, mais qui trouvent qu’ils ne pourront jamais bien remplir ces engagements sans prendre du temps de repos auprès du Seigneur : pour se refaire, se nourrir, reprendre souffle, se ressourcer, se recentrer, se recueillir, se recharger... pour une « révision de vie », une vérification de notre agir chrétien. Jésus qui nous envoie dans le monde, attend un rapport à notre retour : pour raconter ce qu’on a fait, ce qu’on a vécu dans la journée ou dans la semaine, les événements survenus, les personnes rencontrées… afin de faire de tout cela une belle prière universelle. Pour un meilleur service, le ressourcement est indispensable : ce temps d’écoute peut se vivre en famille ou en équipe (lectio divina, maison d’évangile, groupe biblique). Quel repos pour le disciple de Jésus Christ que je suis ? Avant la prochaine mission… L’amour du Christ nous presse…

Dans la proximité de la fête nationale, prions pour notre pays et ses dirigeants, pour les pasteurs selon les divers échelons de la société : que règnent, chez nous, justice et paix, et que nos autorités s’engagent et se donnent la main pour le bien commun. Elles ont elles-mêmes besoin de guide : le Christ est là pour elles aussi, avec sa Parole et son Esprit Saint. Qu’elles soient de bons bergers selon son cœur.

Amen

Vénuste

DIMANCHE 11 JUILLET 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Partir à deux

Amos 7, 12-15 : les prophètes de Dieu, comme Amos, dénoncent ce qui ne va pas, quitte à s’attirer la colère des rois et l’inimitié du peuple. Amos était berger et agriculteur, rien ne le destinait à être prophète ; d’où son indépendance et son franc parler. Amos fut le prophète de la justice sociale : il a fait le trublion dans le sanctuaire royal de Béthel en prononçant des oracles contre le luxe insolent de la cour, contre les exactions sociales. On comprend l’intervention d’Amazias qui lui conseillait de sauver sa vie, d’aller faire ses critiques loin de la cour. Dans sa réponse, Amos montre ce qui caractérise le prophète au service de Dieu : il parle au nom de Dieu pour redresser les torts et convertir son auditoire. Le chrétien est prophète, à l’exemple d’Amos : au nom de Dieu, il dénonce toute injustice dans la société.

Ephésiens 1, 3-14 : le projet de Dieu (c’est le sens du mot « mystère ») est dévoilé, déployé dans l’histoire à mesure qu’il se réalise. Nous avons des verbes forts pour caractériser l’agir de Dieu : prévoir, projeter, vouloir, destiner, dévoiler, obtenir, choisir, combler… Quant à l’homme, il écoute, il reçoit, il prend possession… Après une bénédiction solennelle de type juive, nous avons trois parties (qui se concluent chaque fois par « à la louange de sa gloire ») qui mettent en valeur le rôle de chacune des Personnes divines : notre élection par Dieu le Père, notre rédemption par Jésus-Christ et l’œuvre de l’Esprit Saint.

Marc 6, 7-13 : Jésus n’est pas un gourou qui garde jalousement le privilège de la mission. Il envoie ses disciples et leur donne les mêmes pouvoirs sur les esprits mauvais et sur toutes les maladies. Il les envoie proclamer qu’il faut se convertir. Mais il leur donne la consigne de la pauvreté : pas d’équipement, dépendance absolue à l’égard de celui qui voudra bien les accueillir, sans autre bagage que l’amour de Dieu. Leur mission n’est pas une doctrine à prêcher, c’est une autre façon de vivre. Il les envoie deux par deux : la vie chrétienne, c’est faire communauté, faire équipe, vivre et étendre la fraternité universelle ; c’est la relation, créer des liens, dialoguer, se concerter…

Le chrétien, le disciple de Jésus, n’est pas celui qui écoute le Seigneur uniquement, ni celui qui reste dans son intimité par la prière et la méditation uniquement : le chrétien, le disciple, est missionnaire.

Il y a deux moments dans la vie du chrétien (comme les deux temps de la respiration : inspiration + expiration). D’abord se mettre en présence du Seigneur, ensuite aller annoncer cette présence aux autres. Les dominicains ont pour devise « contemplata aliis tradere », c-à-d partager aux autres ce qu’on vient de recevoir comme révélation dans la contemplation, dans l’écoute, dans le face à face avec Jésus. A la messe, nous écoutons l’enseignement du Maître, nous nous laissons nourrir de sa Parole et de son Pain, et à la fin de la messe, le prêtre dit « ite missa est » (l’appellation « messe » vient de là) : pour dire que la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique doivent déboucher sur cet impératif « allez », « ne restez pas là à regarder le ciel » (les anges le disaient le jour de l’Ascension). A la fin de la messe, c’est l’envoi en mission (non pas « la messe est dite », mais « maintenant la mission ») : nous recevons le Christ dans sa Parole et dans son Pain, à notre tour d’aller le porter à notre famille, à notre entourage, à notre quartier, à notre monde. Etre disciple, ce n’est pas uniquement une religion intérieure, une relation privée avec Dieu. Le disciple est missionnaire ou alors il n’a rien compris à son identité. Dans la mesure où l’amour de Jésus nous brûle, nous ne pouvons que le partager et le diffuser. La foi ne peut être cachée sous le boisseau. C’est important de le dire aujourd’hui où on veut restreindre le christianisme au domaine privé, où la mission est perçue comme du prosélytisme de mauvais goût ou de l’intolérance, soi-disant que toutes les religions et tous les courants de pensée se valent. Voilà la raison de la seconde évangélisation que l’Eglise a lancée avec St Jean-Paul II à l’adresse de la « vieille chrétienté » de l’Europe qui se déchristianise.

Jésus envoie ses disciples. On ne part donc pas de sa propre initiative : on est d’abord choisi, appelé, pour être ensuite envoyé. Nul ne peut se donner cette mission. Bien entendu ceci ne peut pas être un prétexte pour dire que la mission, l’évangélisation, c’est l’affaire des autres : chaque baptisé, parce que confirmé, parce qu’il a reçu le Saint Esprit, est « témoin », missionnaire ; et comme chacun a reçu son (ses) charisme(s), alors chacun a un domaine particulier où il est envoyé pour servir. C’est une dimension qui n’a pas beaucoup été soulignée dans la prédication : on a parlé des missionnaires comme des « séparés », des gens « mis à part » pour aller au loin. Tout chrétien est missionnaire, la question est de « discerner » où le Seigneur compte sur moi pour que son Règne arrive. Quand le Seigneur dit « Qui enverrai-je, qui sera notre messager ? », sachons répondre comme Isaïe : « Moi je serai ton messager, envoie-moi ! ».

Jésus envoie ses disciples « pour la première fois ». Car il y aura le grand envoi quand il retournera près de son Père et qu’il laissera l’Eglise sous la responsabilité de ses disciples et du St Esprit. Lors de cette « première fois », la formation des disciples n’était pas achevée. C’est que le Seigneur n’envoie pas que des « experts ». Encore une fois, c’est tout un chacun qui est envoyé. Ne nous dérobons pas, ne nous croyons pas dispensés en prenant l’excuse de dire qu’il y a plus capable que nous, que nous ne sommes pas prêts… (et d’ailleurs, est-ce que nous faisons quelque chose pour être prêt, pour être – bien - formé ?).

Il les envoie « deux par deux ». C’est comme équipe, comme Eglise, que l’apostolat se fait. A l’époque de Jésus, un témoignage ne pouvait être retenu que parce que porté par deux témoins minimum. Mais ce n’est pas pour cette seule raison que Jésus les envoie « deux par deux ». C’est que la parole du missionnaire n’est pas sa parole personnelle, il parle au nom de Celui qui l’envoie. La mission n’est donc pas une affaire personnelle, c’est l’affaire de toute la communauté des croyants. Jamais tout seul. Il importe de faire équipe. A deux, on est déjà une communauté où on se soutient, où on se corrige, où on s’aime. Partir à deux, œuvrer à deux, c’est déjà le message de l’amour fraternel à répandre pour bâtir le Royaume. « On vous reconnaîtra comme mes disciples, disait Jésus, à la manière dont vous vous aimez ». On prêche d’abord par la vie, c’est cela le témoignage. On peut même dire que l’essentiel du message est celui-là : Jésus ne leur dit pas ce qu’ils doivent prêcher (un contenu) comme doctrine, mais il leur indique ce qu’ils doivent être. Unité, fraternité, collégialité, vie fraternelle, service, union, communion, correction fraternelle ; prier ensemble, savoir tenir compte de l’autre, prendre conseil de l’autre, partager, se concerter, dialoguer, être ouvert, se mettre au service, se rendre solidaire… sans luttes d’influence, ni rivalité ni compétition. Cela donne de la crédibilité… comme la pauvreté évangélique, une des consignes.

Comme consignes, Jésus en donne de très précises, des consignes plutôt déroutantes. D’ordinaire quand on reçoit une mission, on a droit à un trousseau, à un équipement minimum, à un budget. Or il leur dit de ne rien emporter, même pas le strict nécessaire (rien dans les mains rien dans les poches), juste des sandales pour faire des kilomètres, un bâton pour se protéger des animaux la nuit (même cela leur est interdit dans la version de Matthieu), autrement dit rien du tout. L’apôtre de Jésus-Christ part allégé au maximum, on dirait un SDF, ne comptant que sur l’hospitalité de gens qu’il ne connaît pas, dans des régions qu’il ne connaît pas, dont il ne connaît pas la langue parfois… Pour une entreprise planétaire comme l’évangélisation, on aurait aimé que le fondateur prenne la précaution de prévoir du matériel, de l’équipement, de la logistique… et un gros budget. Mais l’Eglise ne fonctionne pas comme une multinationale, le Pape François le répète très souvent ! Elle a connu, dans l’histoire, la tentation d’utiliser « les gros moyens » (l’argent, le pouvoir, le glaive, la menace de l’enfer…). Puisque le missionnaire part parler de l’amour de Dieu, il n’aura d’autre bagage que l’amour de Dieu… et ce n’est pas peu ! Il ne peut être riche que de Dieu qui l’habite. S’il est riche de lui-même (son prestige, ses talents, ses diplômes, son éloquence, son expertise) ou d’autres choses (méthodes, instruments, cartes de crédit, maîtrise de l’informatique…), il va peut-être impressionner ou même « intéresser » des adhésions (séduction et popularité), mais ce ne sera pas le Royaume de Dieu qu’il va construire. Dieu choisit des gens pauvres et humbles (qui ne peut l’être ?), pour qu’il apparaisse bien que ce n’est pas une œuvre humaine ; c’est dans la faiblesse humaine (st Paul parlait de vases fragiles) que la puissance de Dieu donne toute sa mesure. Etre libre pour être disponible, ne pas être « attaché » mais détaché (d’abord de nous-mêmes). Pour parler de Dieu, un seul bagage est nécessaire : l’amour dont Dieu nous aime et dont nous devons témoigner. Faire le tour du monde avec cet unique bagage ! Pierre et Jean ont dit lors de leur premier miracle : de l’or et de l’argent, nous n’en avons pas, mais ce que nous avons, nous te le donnons, au nom de Jésus, lève-toi et marche. En toute gratuité !

Jésus avertit qu’il y aura échecs et refus. Le disciple n’a pas à être étonné, encore moins découragé, si on lui ferme la porte au nez. Jésus a donné tout pouvoir sur les esprits mauvais, mais il n’a pas donné de pouvoir sur les consciences, par respect pour la liberté humaine (laisser libre, rester libre). Lui-même n’a pas forcé les portes, quand il a essuyé l’échec (cfr l’évangile de dimanche dernier, à Nazareth chez lui). Comment alors faire l’annonce de l’Evangile ? Quelles méthodes utiliser ? Quels « trucs et astuces » ? La pastorale d’aujourd’hui entend revenir sur l’esprit communautaire. L’époque qui nous précède avait peut-être trop insisté sur la dévotion personnelle et la dimension communautaire y avait perdu. On veut créer des communautés qui pourraient être des cellules d’évangélisation, mais qui commenceront d’abord par vivre l’Evangile ensemble, le lire ensemble, le méditer ensemble, l’actualiser ensemble : être communauté de foi, lieu de la transmission (catéchèse) par compagnonnage, par proximité, par présence à l’autre. Dans ce sens, notre évêque auxiliaire voudrait que toutes les paroisses fassent de la catéchèse intergénérationnelle et les « dimanches autrement », en Unités Pastorales (UP).

Nous prions pour l’Eglise envoyée poser les bases de la mondialisation de l’amour. Qu’on ne nous définisse pas uniquement comme ceux qui vont à la messe, ou bien ceux qui ont été baptisés, mais que l’entourage puisse dire, selon le souhait du Seigneur lui-même, « voyez comme ils s’aiment ! ». Et prions pour nous-mêmes, les missionnaires sur lesquels le Christ compte énormément, afin de bâtir une civilisation de l’amour : ne nous dérobons pas, disons au Seigneur chaque matin : « Qu’est-ce que tu attends de moi, Seigneur ? Me voici, envoie-moi. Remplis-moi de ton amour : que je puisse le répandre sur les frères et les sœurs que tu me donneras de rencontrer. Fais de moi ton témoin, un bon missionnaire. »

Amen

Vénuste

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LECTURES DE LA MESSE du 4 juillet

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre du prophète Ézékiel (Ez 2, 2-5)

En ces jours-là, 
    l’esprit vint en moi 
et me fit tenir debout. 
J’écoutai celui qui me parlait. 
    Il me dit :
« Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, 
vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi. 
Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères 
se sont soulevés contre moi. 
    Les fils ont le visage dur, 
et le cœur obstiné ; 
c’est à eux que je t’envoie. 
Tu leur diras : 
‘Ainsi parle le Seigneur Dieu...’ 
    Alors, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas 
– c’est une engeance de rebelles ! – 
ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. »

 

DEUXIÈME LECTURE

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens (2 Co 12,7-10)

Frères, 
    les révélations que j’ai reçues
sont tellement extraordinaires 
que, pour m’empêcher de me surestimer, 
j’ai reçu dans ma chair une écharde, 
un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, 
pour empêcher que je me surestime. 
    Par trois fois, 
j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi. 
    Mais il m’a déclaré : 
« Ma grâce te suffit, 
car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » 
C’est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses, 
afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure. 
    C’est pourquoi j’accepte de grand cœur pour le Christ 
les faiblesses, les insultes, les contraintes, 
les persécutions et les situations angoissantes. 
Car, lorsque je suis faible, 
c’est alors que je suis fort.

 

ÉVANGILE

« Un prophète n’est méprisé que dans son pays » (Mc 6, 1-6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

    En ce temps-là,
    Jésus se rendit dans son lieu d’origine, 
et ses disciples le suivirent. 
    Le jour du sabbat, 
il se mit à enseigner dans la synagogue. 
De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient : 
« D’où cela lui vient-il ? 
Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, 
et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? 
    N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, 
et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? 
Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » 
Et ils étaient profondément choqués à son sujet. 
    Jésus leur disait : 
« Un prophète n’est méprisé que dans son pays, 
sa parenté et sa maison. » 
    Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ; 
il guérit seulement quelques malades 
en leur imposant les mains. 
    Et il s’étonna de leur manque de foi. 
Alors, Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.

 

Homélie

Dans la première lecture que nous avons entendue, le prophète Ezéchiel est envoyé en mission au moment le plus difficile de l’histoire d’Israël : nous sommes en 587 av Jésus-Christ, le peuple vient d’apprendre qu’il va être déporté à Babylone, loin de la terre promise, loin du temple de Jérusalem, et ils ne savent pas encore que cela va durer 50 ans !

Pas simple de prophétiser, c’est-à-dire de parler au nom de Dieu dans un tel drame où Dieu est forcément questionné, voire accusé de n’avoir rien fait ou de n’avoir pas empêché leur déportation. C’est pourquoi Dieu dit : « Fils d’homme, je t’envoie vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi. Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères se sont soulevés contre moi. Les fils ont le visage dur et le cœur obstiné ».

Bref, ça ne va pas être facile pour Ezéchiel de garder son peuple dans la foi en un Dieu qui veut leur bien. Il va devoir les aider à comprendre que Dieu n’est pas la cause de leur déportation mais que ce drame est plutôt la conséquence de leur alliance contre nature avec les peuples païens ; il va devoir aussi leur expliquer que si Dieu n’a pas pu empêcher la déportation, il sera tout de même à leurs côtés tout au long de cet exil ; enfin le prophète, c’est-à-dire celui qui voit loin, qui voit devant, aura la difficile tâche de faire comprendre que cette période malheureuse, peut aussi être l’occasion pour le peuple d’Israël d’en sortir grandit, plus fort, plus croyant et plus fidèle au Dieu d’Israël. Mais à condition qu’ils ne perdent pas la foi dans cette épreuve. Ce qui n’est pas gagné.

Voilà pourquoi Dieu est si déterminé en demandant cette mission à Ezéchiel, parce qu’il sait que son peuple pourrait flancher dans cette épreuve : « c’est à eux que je t’envoie. Tu leur diras : ‘Ainsi parle le Seigneur Dieu...’ Alors, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas, ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux ». C’est très important pour Dieu que son peuple sache qu’il y a un prophète au milieu d’eux, car par l’intermédiaire d’Ezéchiel, c’est Dieu lui-même qui est proche et qui accompagne son peuple jusque dans ses moments difficiles.

Aujourd’hui, dans les temps troublés qui sont les nôtres, notre monde a encore bien besoin de prophètes comme Ezéchiel, des hommes ou des femmes qui tiennent debout dans la tourmente, fermement appuyés sur leur foi en Dieu, qui croient que tout est dans la main de Dieu et qu’il ne nous abandonne jamais, quelles que soient les circonstances, heureuses ou malheureuses de notre vie. Je suis certain que Dieu continue d’envoyer des prophètes aujourd’hui comme à chaque époque pour être présent, grâce à eux, au cœur de nos misères. Et surement y en a-t-il parmi vous aujourd’hui !  

La seconde lecture nous parle de la fameuse écharde de Paul : c’est bien-sûr une image symbolique pour dire qu’il avait conscience d’avoir en lui une limite, une faiblesse, quelque chose dont il ne pouvait pas se débarrasser et qui lui faisait mal. Personne ne sait ce que c’était vraiment, qu’importe, cela nous permet de nous identifier plus facilement à lui : ce peut être une enfance difficile, une humiliation vécue qui n’arrive pas à passer, une trahison dont il ne s’est jamais remis, un pardon impossible à donner, le sentiment d’avoir été maltraité, etc… bref, quoi qu’il en soit, Paul nous dit à quoi elle sert : à laisser passer la grâce de Dieu. Et comme Paul, il nous est peut-être arrivé de prier pour en être débarrassé, mais comme Paul, nous n’aurons jamais d’autre réponse que celle que Paul a eu : « Ma grâce te suffit » 

Nous avons bien affaire au même Dieu que celui d’Ezéchiel, qui n’empêche pas nos maux et nos faiblesses mais qui nous donne sa grâce pour nous aider à les supporter, à les traverser, à les dépasser. Mais Paul va plus loin : il a compris que Dieu n’était pas gêné par nos petitesses, nos limites mais qu’au contraire, il pouvait les utiliser pour y déployer toute sa puissance et toute sa force.

C’est cette expérience que fera le peuple d’Israël déporté à Babylone et qui sortira de ce long exil avec une foi en Dieu plus solide que jamais. C’est ce que Boris Cyrulnik, qui a vécu lui aussi l’écharde d’une enfance déportée en camp de concentration a théorisé en parlant de « résilience » c’est-à-dire de cette faculté qui est en chacun et chacune d’entre nous grâce à laquelle nous arrivons à dépasser un traumatisme pour en sortir plus grand et plus fort.

Je pense aussi à Annie Duperey, l’actrice écrivaine qui a fait de la mort prématurée de ses parents une force extraordinaire pour défendre la vie et donner toute son énergie au service de l’association SOS village d’enfants. Je pense encore à Patrick qui, lorsqu’il apprend son cancer en stade 2 décide de se battre pour vivre pleinement jusqu’au bout afin de guérir si possible, en tout cas de ne pas manquer une miette de la vie qui lui reste à vivre ! Voilà comment Dieu donne toute sa puissance dans la faiblesse ! Alors n’hésitez pas à identifier votre écharde, accueillez-là et laissez Dieu passer par elle pour vous apporter la grâce et la force dont vous aurez besoin pour aller de l’avant dans votre vie.

L’évangile nous parle de prophète et de l’étonnante expérience que connait Jésus qui n’est pas accueilli dans son pays, conformément au dicton : « nul n’est prophète en son pays ». Je vous disais tout à l’heure que Dieu continuait d’envoyer des prophètes aujourd’hui pour se rendre présent à notre monde en souffrance, et je vous demandais si vous pensiez en être ! Cela ne me semble pas être une question incongrue. En effet, si je lis cet Evangile non pas seulement comme un événement historique, mais aussi comme une description de ce qui se passe à l’intérieur de nous, je me dis que cette histoire d’habitants qui méprisent leur prophète, c’est peut-être un peu chacun de nous quand nous n’écoutons pas la part prophétique qui est en nous, quand nous ignorons notre intuition, cette partie de nous pleine d’élan, qui voit loin devant, qui nous fait élaborer des projets, mais à laquelle nous ne croyons pas vraiment quand nous ne croyons pas en nous et que nous nous auto-sabotons !

Le don de prophétie et la foi en nos capacités à aller de l’avant : voilà les deux ingrédients essentiels pour qu’il puisse y avoir « des miracles » : s’il manque l’un ou l’autre, alors il ne peut se produire aucun changement. Et quand je parle de miracle, je ne pense pas forcément à une guérison inexpliquée, ou à quelque chose de magique, je pense à ce que nous disions dans la seconde lecture où Dieu peut déployer toute sa puissance dans nos faiblesses et nous aider à ressortir plus fort d’un moment difficile de notre vie, si nous croyons en nous autant qu’en Lui.

La difficulté, c’est que lorsque nous sommes dans le dur, au cœur du moment difficile, nous avons tendance à ne plus y croire, à désespérer, or c’est justement là que la foi nous serait utile pour espérer l’issue sans encore la voir, aller de l’avant alors qu’on a l’impression de régresser. Cet Evangile est une invitation à ne pas mépriser la part prophétique qui est en nous, qui voit loin et qui parle au nom de Dieu ! Non seulement à ne pas la mépriser, mais c’est surtout une invitation à l’écouter, à y croire, la laisser nous parler, nous donner l’élan et la direction vers laquelle nous élancer, pour que nous soyons pleinement vivants et heureux de vivre.

Alors y a-t-il des prophètes croyants dans cette assemblée ?

Gilles Brocard

 

 

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DIMANCHE 27 JUIN 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Pourquoi pas tenter la chance ?


 

Sagesse 1,13… 2,24 : Dieu n’a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de voir mourir. Il faut le proclamer avec force pour contredire l’idée autrefois écrite en noir et blanc sur les faire-part de décès, qu’ « il a plu à Dieu de rappeler à lui… » !! Ou encore face à la mort, on dit souvent que c’est la volonté de Dieu !! Dieu a créé l’homme pour une existence impérissable. La mort n’est donc pas son œuvre ; sa volonté est que l’homme soit éternel comme et avec lui. La mort trouve origine dans une volonté mauvaise que l’A.T. identifie au démon.

2 Corinthiens 8,7… 15 : saint Paul avait organisé une quête auprès des communautés qu’il avait fondées en faveur des frères de Jérusalem qui étaient dans la précarité. Les premières communautés chrétiennes ont pratiqué l’entraide et le partage non seulement entre leurs membres (le livre des Actes dit qu’ils mettaient tout en commun de sorte que personne n’était dans la nécessité), mais aussi de communauté à communauté. La motivation est la même que pour tout comportement et tout agir chrétien : imiter le Christ. La générosité du Christ est un exemple à suivre pour les chrétiens car eux-mêmes en ont largement bénéficié.

Marc 5, 21-43 : une force émane de Jésus, la puissance de la résurrection, la force de vie. Chez les anciens, la vie vient de Dieu mais passe par la fécondité de la femme qui donne et nourrit la vie. Or les deux femmes du récit échouent dans cette fonction : la première perdait son sang (principe de vie pour les anciens), l’autre était à l’âge où elle s’apprêtait à transmettre la vie (on se mariait jeune). Jésus les guérit et leur permet ainsi d’assumer leur vocation maternelle. 

 

L’évangile du 12° dimanche du temps ordinaire relate l’épisode de la tempête apaisée après laquelle Jésus a débarqué sur la rive des païens où il va guérir le démoniaque affligé d’une « légion » de démons ; ceux-ci demandent à Jésus de ne pas les expulser hors du pays, mais de les laisser aller dans un troupeau de porcs ; les porcs vont se précipiter dans la mer, ce qui amène la population à « prier Jésus de s’éloigner de leur territoire ». Ainsi Jésus revient du côté de la rive des Juifs, il continue sa mission : il enseigne, il donne la vie. On parle de lui, sa renommée se répand partout, si bien qu’il trouve sur son chemin, beaucoup de demandes et d’appels au secours auxquels il répond de façon satisfaisante et même inattendue : Dieu donne toujours au-delà de nos espérances. « Prenons la main que Dieu nous tend. » 

 

Jaïre vient vers Jésus. Ce n’est pas n’importe qui, puisqu’il est chef de synagogue, de la catégorie de ceux qui entretenaient une hostilité farouche contre Jésus : pour une fois quelqu’un de ce cercle vient vers Jésus sans mauvaise intention, sans volonté de lui tendre un piège. Il a sa petite fille à la mort, il a entendu parler de Jésus comme faiseur de miracles : pourquoi pas tenter la chance ? Il a bien entendu essayé toutes autres choses auparavant pour sauver sa petite chérie. Il demande, en dernier recours (avec conviction ?),  à Jésus de venir imposer les mains à sa petite fille, et Jésus accepte de le suivre.

 

Sur le chemin, une femme lui « vole » un miracle. Elle ne devait pas se trouver là, puisqu’elle a des pertes de sang depuis douze ans : pour les anciens, le sang rend impur et la personne impure doit se garder de tout contact parce que tout ce qu’elle touche devient impur (ni toucher ni être touchée). La femme a donc transgressé la loi en s’approchant de la foule et en touchant les vêtements de Jésus. Elle a souffert et de la maladie et de la séparation que lui imposait la loi. Pour guérir et retrouver la relation conjugale et les relations sociales, cette morte vivante a tout essayé, en vain : la pauvre a consulté d’innombrables médecins, dépensé tous ses biens sans aucune amélioration, au contraire, son état ne faisait qu’empirer. Comme Jaïre, elle va tenter sa chance chez ce jeune thaumaturge. Elle joue des coudes dans cette foule qui écrase Jésus, pour l’approcher (d’autres textes évangéliques affirment que tous ceux qui étaient frappés de quelque mal se jetaient sur Jésus pour le toucher, ou encore qu’on le suppliait de les laisser toucher ne fut-ce que la frange de son vêtement pour être guéri). Elle ne peut pas dire son mal, sous peine d’encourir la colère, peut-être pas de ce maître dont on lui a vanté la bonté, mais certainement de la foule. C’est pourquoi elle agit à la dérobée, elle vint par derrière et fait son geste furtivement. Mais on ne vole pas l’amour de Dieu. Jésus n’est pas un magicien. Il tient, au-delà du contact physique, à nouer une relation, il veut la rencontre, il veut le dialogue, pour faire progresser cette femme, d’une croyance superstitieuse et naïve à une foi vraie et adulte. Comme il est d’une attention extrême à chaque détresse, il s’occupe de cette femme comme si elle était seule au monde avec lui, malgré la foule compacte. C’est pourquoi il transgresse lui aussi les prescriptions légales (comme dans le miracle du lépreux), parce que pour lui, pas de loi qui tienne quand il s’agit de sauver une vie. La contagion fait demi-tour : c’est le contact de Jésus qui contamine par sa bonne santé et sa sainteté.

 

Sur ces entrefaites, voilà qu’on vient annoncer à Jaïre que sa fille est morte, que désormais ça ne vaut plus la peine de « déranger encore le maître ». On croyait (avec certainement des doutes) qu’il pouvait la guérir de la maladie. Mais maintenant que la mort a fait son œuvre, il n’y a désormais plus rien à faire. On peut dire que cette pensée a traversé l’esprit de Jaïre lui-même, puisque Jésus se croit obligé de lui dire : « Ne crains pas, crois seulement ». Il a dû douter, mais son doute ne fut ni scepticisme ni incrédulité comme dans le chef de ceux qui viennent annoncer la mauvaise nouvelle. Car Jaïre a été témoin de ce qui est advenu à la femme dont on ne connaît pas le nom : voilà pourquoi il ne faut pas sauter cet extrait dans le lectionnaire, pour ne faire que la lecture brève ; cet épisode signe un cheminement spirituel pour Jaïre, pour les disciples et pour la foule. Ils ont compris que Jésus a des pouvoirs étonnants : il y a espoir. Surtout qu’il encourage : « Ne crains pas, crois seulement ».

 

Jésus va aller bien au-delà des espérances humaines : il ne guérit pas de la maladie uniquement, il ressuscite même les morts, il terrasse la mort qui n’est pour lui qu’un léger sommeil avant l’éveil : « l’enfant n’est pas morte, elle dort ». Comme aux autres grands moments (à la transfiguration et au jardin de Gethsémani), « il ne laissa personne l’accompagner sinon Pierre, Jacques et Jean », il prend le père et la mère de l’enfant. Un simple geste : saisir la main de l’enfant (une autre transgression de la part de Jésus : on ne touche pas un mort parce qu’impur). Une simple parole : lève-toi. La petite est sur ses jambes : le mot utilisé pour dire « lève-toi » est le mot qui sera « technique » dans les premières communautés chrétiennes pour dire « ressusciter », mettre debout les gisants. Suprême délicatesse de Jésus : il rappelle aux parents « complètement bouleversés » que leur enfant a grand besoin de manger.

 

Les commentaires font des rapprochements entre ces deux miracles imbriqués l’un dans l’autre. A commencer par le chiffre douze. Chez les anciens, la vie vient de Dieu mais passe par la fécondité de la femme qui donne et nourrit la vie. Il s’agit ici de deux femmes, mais toutes les deux sont en train d’échouer dans leur maternité. La première a souffert de sa maladie pendant douze ans ; elle perdait le sang, le principe même de la vie. La deuxième allait mourir juste à l’âge d’être femme, de se marier (on se mariait jeune), de donner la vie. Jésus les guérit et leur permet ainsi d’assumer leur vocation maternelle.

C’est la foi qui les a sauvées, même si leur foi était peut-être à un stade embryonnaire, et même à un niveau de simple croyance (superstitieuse). La petite fille n’a pas sollicité elle-même le miracle : c’est que l’on peut profiter de la foi des autres ; c’est d’ailleurs la raison d’être de la prière universelle dans nos liturgies : la solidarité chrétienne nous demande de prier pour ceux qui nous demandent de prier pour eux, et même pour ceux qui ne pensent pas à Dieu ; c’est une des manières d’exercer le sacerdoce commun reçu au baptême. La foi de la femme adulte a été reconnue par Jésus qui s’exclame : « ma fille, ta foi t’a sauvée ». Remarquons que tout le monde a touché Jésus, puisque la foule l’écrasait, mais une seule personne, cette femme, fut « sauvée » : de guérie qu’elle avait été aussitôt au physique, elle va être sauvée au spirituel, ceci pour dire que ce n’est pas le contact qui importe, mais la foi avec laquelle ce contact est fait. Jésus ne sauve pas la vie physique uniquement, bien plus il donne la vie éternelle et il crée la relation avec Dieu. Confusément, Jaïre et la femme se sont sentis attirés vers Jésus : la foi est justement rencontre, entre Dieu et l’homme qui se recherchent mutuellement, Dieu qui est sur nos chemins, non pour des rencontres furtives, mais pour des rencontres qui créent un attachement durable.

 

Le texte a des accents liturgiques, pour nous rappeler que Dieu donne la vie à travers ses sacrements. Jaïre demande une imposition des mains : c’est le rite de l’Eglise, depuis toujours, pour le baptême et la confirmation (que jadis on ne séparait pas), pour la réconciliation, pour l’ordination des prêtres, pour la bénédiction. La femme touche Jésus : geste dont se privent ceux qui ne veulent pas « prendre » le corps du Christ en recevant l’Eucharistie. Jésus saisit la main de l’enfant, comme le prêtre qui baptise ou qui donne le sacrement des malades. Il demande de la faire manger : l’eucharistie qui nourrit le baptisé, le baptême étant le passage de la mort à la vie (d’où le rite de l’immersion dans le baptistère qui est à la fois tombeau pour « le vieil homme » et berceau pour l’homme nouveau).

 

Il y a un refrain que certains contestent en disant que c’est de la prétention : « sûrs de ton amour et forts de notre foi, Seigneur, nous te prions ». Est-ce que nous sommes vraiment forts dans la foi quand nous prions ? Est-ce que nous sommes vraiment sûrs de son amour quand nous touchons Jésus – Eucharistie ? Est-ce que nous lui avouons nos maladies cachées en sollicitant avec force la guérison de nos âmes et de nos corps ? Dans nos prières, nous rappelons-nous de prier pour les autres au-delà du cercle familial et des connaissances, afin que notre prière soit universelle, prière de l’Eglise ? Sommes-nous de ceux qui disent : pourquoi déranger encore le Maître ? Sommes-nous de ceux qui courent de guérisseurs à gourous dans notre besoin de guérisons et de paix intérieure, en empirant la situation ? Entendons-nous le Seigneur nous interpeller pour nous encourager : « Ne crains pas, crois seulement » ?

 

Amen

 

Vénuste

Date de dernière mise à jour : 16/07/2021

 
Les copains de murmure vous souhaitent un agréable été.
 
Les homélies, nouvelles des églises et icône du mois continueront d'être alimentées, le reste des rubriques reprondront à la rentrée.