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DIMANCHE 29 MAI 2022                   

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

L’heure est grave !

 

Actes 7, 55-60 : Etienne est le premier chrétien à témoigner de sa foi par la mort, son martyre est une « passion » comme celle de Jésus avec laquelle le récit présente beaucoup de similitudes. L’imitation de J.C. doit arriver jusqu’au martyre : mieux qu’imiter Jésus, le martyr est intimement uni à lui. Comme tout vrai disciple le devrait.

 

Apocalypse 22, 12…20 : la finale du livre de l’Apocalypse, la dernière ligne de la Bible, est une prière : « Viens, Seigneur Jésus ! » avec le thème nuptial pour qualifier le bonheur auprès de Dieu. Le retour du Christ n’est donc pas un événement apocalyptique dans le sens de catastrophe. C’est l’aboutissement de toute l’œuvre de Dieu, la récapitulation.

 

Jean 17, 20-26 : la finale de la « prière sacerdotale » de Jésus, vraiment le mot de la fin que Jésus prononce avant d’être arrêté, son « testament », sa dernière volonté, sa prière qu’il offre au Père parce qu’il sait que c’est en même temps la volonté du Père. Il prie pour nous (c’est plus qu’une recommandation) : « je veux », dit-il. « Qu’ils soient un comme nous sommes un : moi en eux et toi en moi. Que leur unité soit parfaite. » Il y va de la crédibilité des chrétiens devant le monde. Ce sera le fruit principal de l’œuvre de l’Esprit en nous (si nous le laissons faire).

 

Nous lisons aujourd’hui la finale du « discours d’adieu » de Jésus après avoir lavé les pieds à ses disciples, après avoir fait le don de l’eucharistie et du sacerdoce à son Eglise. L’extrait fait partie de « la prière sacerdotale » : le Seigneur, « les yeux levés au ciel » (regard confiant et aimant), prie pour ses disciples de tous les temps après avoir exprimé ses dernières volontés. C’est vraiment le mot de la fin parce qu’après cette prière, il se rend au Jardin des Oliviers où on va l’arrêter pour le crucifier. L’heure est grave : que vont devenir les disciples ? Dans sa prière, il donne le fond de son cœur ; c’est si important qu’il dit à son Père « je veux » (l’unique fois dans l’Evangile), alors qu’au jardin de Gethsémani, il dira plutôt : « non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ». Le souhait lui tient beaucoup à cœur. « Que tous, ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi… Qu’ils soient un comme nous sommes un : moi en eux, et toi en moi. Que leur unité soit parfaite… qu’ils aient en eux l’amour dont tu m’as aimé, et que moi aussi, je sois en eux. » Ainsi finit cette prière qui n’a pas sa pareille dans toute l’histoire religieuse de l’humanité. Est-ce encore prière d’homme ? C’est le dialogue du Fils avec le Père.

Tous les parents, sur leur lit de mort, exhortent leurs enfants à rester unis. Quand Jésus a fait cette prière, il était entouré de ses disciples qui n’étaient pas encore divisés : ils n’offraient pas le spectacle des différentes « confessions chrétiennes » qu’on dénombre aujourd’hui et qui gardent malheureusement le germe de la division. Plus de 300 dénominations regroupées dans le « Conseil Œcuménique des Eglises » au sein duquel les Eglises orthodoxes ont du mal à s’intégrer et au sein duquel l’Eglise catholique n’a que le statut d’observateur. C’est bien difficile de ré-unir tout le monde, car la nature humaine est encline à la division (Caïn et Abel son unique frère, mythe de la tour de Babel). C’est hélas vrai dans le domaine des religions aussi : risque de schisme, de sectarisme, de fanatisme.

Le Christ savait bien au départ déjà, qu’il sera difficile aux humains de ne pas se déchirer. Et il prie pour que « leur union soit parfaite ». Il ne veut pas de nos unions humaines qui sont souvent des compromis, où chacun met un peu d’eau dans son vin, où chacun fait des concessions ou alors où une des parties se laisse fusionner (phagocyter) par les autres. Il ne s’agit pas non plus de cohabitation pacifique ni de « tolérance honnête » car souvent la tolérance est une espèce d’accord pour ne pas aborder les sujets « qui fâchent » ! Il ne s’agit pas non plus de fusion ni de confusion. Il s’agit de totale communion (commune-union), de mutuelle connaissance et réciproque reconnaissance, dialogue et écoute dans le respect des différences.

Le Christ demande, ni plus ni moins, la même unité  - découlant du même amour -  qui unit la Trinité sainte. C’est bien clair, c’est la même unité, le même amour, « comme », qu’entre les Personnes divines. L’amour et l’unité entre les chrétiens doivent être à l’image de l’amour et de l’unité dans la Trinité. On sait qu’une image peut être fidèle mais sans avoir la même qualité. Nos photocopieuses rendent des images semblables mais la qualité dépend des performances de la machine ; entre l’original et la reproduction, il y a une ressemblance, même quand elle est floue. L’unité que le Christ veut, ne peut se contenter d’être un reflet de l’unité trinitaire : elle doit être fondée sur la Trinité. C’est parce que le Christ est un avec le Père d’une part, qu’il est un avec nous d’autre part, que nous sommes un entre nous et avec lui. On pense qu’il faut d’abord nous accorder entre nous pour être un avec Dieu ! C’est l’inverse : que chacun soit un avec Dieu et ipso facto il sera un avec les autres dans la mesure où ceux-ci sont eux-mêmes un avec Dieu. On cherche d’abord l’unanimité dans les discussions-négociations et les opinions au lieu de chercher à être d’abord un avec le Christ sacramentellement, ontologiquement, dans la vie et dans l’action, dans la pensée et dans l’enseignement… L’unité est en fait « mystique », dans ce sens que chaque baptisé doit nouer un lien vivant avec la Trinité. L’évangéliste Jean aime utiliser le terme « demeurer » : demeurer en moi (Jésus), demeurer dans ma parole, le Père et moi ferons notre demeure en celui qui est fidèle. Jean utilise pour cela l’image de la vigne : tout sarment qui se coupe de l’ensemble, se coupe de l’unité, ipso facto ne reçoit plus la sève (la vie divine en Jésus), se dessèche et meurt. Dans le même sens, Paul parlera du corps avec ses divers membres. Ces deux images montrent qu’il ne peut s’agir d’uniformité : l’organisme, pour fonctionner, a besoin de membres différents avec des fonctions différentes mais toujours complémentaires. Unité dans la diversité : les différences enrichissent tant qu’il y a respect mutuel, partage et dialogue. Il fut un temps où on pensait que l’unité, c’est la catholicité dans le sens de latinité… avec le même Droit Canon… et le pape ! On parlait alors de la barque de St Pierre : hors de l’Eglise pas de salut ! Eglise visible, Eglise invisible ? Mais l’unité n’est pas conformité, ni uniformité. Dieu a créé une harmonie universelle où « l’âme » de chaque culture a son originalité. Il a pris lui-même le risque des différences. L’unité des croyants n’a pas à gommer ces différences : il visera plutôt l’échange de nos richesses, l’écoute réelle de nos différences, le partage de nos cultures. A l’image de la double action de l’Esprit Saint qui, d’une part nous unifie en nous intégrant de plus en plus au Corps du Christ, et d’autre part nous diversifie en accordant à chacun un charisme personnel (non pas pour aller dans tous les sens, mais plutôt pour l’édification commune).

Bien des efforts se font dans le sens de l’œcuménisme (l’œcuménisme vise les Eglises chrétiennes, tandis que pour les autres religions, on parle de « dialogue interreligieux »). La papauté qui « préside à la charité » donne souvent le ton, surtout dans ses voyages où le pape prend toujours le temps de rencontrer les pasteurs des autres Eglises et même les responsables des autres religions. Dans ce domaine, le signal fort fut la rencontre d’Assise le 27 octobre 1986 pour la prière pour la paix, et un peu plus tard encore les rencontres de Cuba et de Lesbos. Il y a toujours chaque année, du 18 au 25 janvier, la prière pour l’unité des chrétiens (le 25 janvier est la date repère, étant la fête de la conversion de St Paul, l’Apôtre des Gentils). Beaucoup d’initiatives sont prises dans les Eglises locales : traductions œcuméniques de la Bible dans plusieurs langues, églises ou chapelles qui servent pour plusieurs cultes (dans les aéroports p.e.), groupes de prière, sessions communes, visites et échanges…Toujours pour rechercher davantage ce qui nous unit et éviter ce qui nous divise. Il y a pas mal d’avancées, grâce à Dieu. On discute sur « l’hospitalité eucharistique » : on cherche à célébrer la Cène du Seigneur ensemble, à se présenter, après la table de la Parole, à la même table eucharistique pour la communion. On cherche aussi la reconnaissance mutuelle des baptêmes ! Pensez donc que jusqu’ici certaines Eglises rebaptisent des chrétiens qui quittent une autre Eglise pour être intégrés chez elles, comme s’ils n’avaient pas été baptisés au nom de la Sainte Trinité ! 

Nous devons appuyer ces différentes initiatives, en créer d’autres et nous y impliquer car il y va de la crédibilité de tous les chrétiens : « pour que le monde croie », dit le Christ. Ici en Europe, avec l’héritage historique, les diverses « confessions chrétiennes » font désormais partie du « paysage » ; mais imaginez quand elles débarquent dans les « pays de mission » où elles se font la guerre pour gagner le plus d’adeptes en se discréditant, en se dévorant mutuellement !! C’est un déplorable scandale, un douloureux contre-témoignage. L’unité est donc l’enjeu. C’est une responsabilité : si le monde ne croit pas, ce n’est pas qu’il est matérialiste, comme nous aimons le dire : il faut plutôt battre notre coulpe, car nous en sommes les vrais responsables à cause de notre manque d’amour et d’unité. On s’arrache les cheveux à chercher des méthodes d’évangélisation, alors que la seule efficace est là : l’unité par le lien de la charité est la condition de la mission. L’unité doit être forte aussi dans la même Eglise, dans la même communauté paroissiale.

« Voyez comme ils s’aiment ! » Voilà ce qu’on devrait arracher comme constatation à ceux qui regardent vivre les chrétiens. C’est à ce prix que le monde croira, que seront conquis et convaincus ceux qui ne partagent pas notre foi. Et c’est véritablement l’amour qui évangélise (amour vrai = unité). Quand ceux qui croient s’aiment, la foi devient attirante. Ceux qui s’aiment sont un d’office (comme les doigts d’une main). La seule « tactique » pour amener à la foi, c’est l’amour dont s’aiment les disciples du Christ que nous sommes. Le chemin est encore long, le Christ prie toujours. Cette unité est dynamique puisqu’elle est toujours à construire. Elle est avant tout l’œuvre de Dieu (quand on le laisse agir) qui nous fait l’honneur de nous demander d’y collaborer. Il faut donc qu’on prie pour qu’elle advienne. Prions incessamment avec Jésus qui prie pour cela avec l’intensité que nous a dévoilé l’évangile d’aujourd’hui. Prions l’Esprit d’amour et d’unité que nous invoquons de façon spéciale pendant cette neuvaine qui nous prépare à la Pentecôte. Que l’Esprit nous permette de relever ce défi : l’unité vraie que veut le Fils est une grâce, une effusion.

Amen

Vénuste

 

 

DIMANCHE 22 MAI 2022                   

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Une présence au-dedans de chacun !

 

Actes 15, 1…29 : moment « critique » de la naissance et de l’histoire de l’Eglise que les Apôtres vont « gérer » avec l’Esprit Saint. La méthode : réunir l’assemblée, se rendre disponible à l’action du Saint Esprit, écouter les avis autorisés, délibérer, décider et informer. C’est la même méthode des conciles et des synodes aujourd’hui. Ne pas faire peser sur les convertis d’autres obligations que celles qui s’imposent : le christianisme a dû s’émanciper du judaïsme pour être universel, à la fois au-dessus des cultures, mais aussi capable de s’incarner dans chacune.

 

Apocalypse 21, 10…23 : il n’y aura pas de temple dans la Jérusalem céleste, puisque la « demeure » de Dieu est désormais l’Eglise dont les fondations sont les douze Apôtres, et nous, les pierres vivantes.

 

Jean 14, 23-29 : Jésus va passer de ce monde à son Père. Il donne ses dernières recommandations (volontés) : aimer, rester fidèle à la parole, « demeurer » en Christ. Il va laisser aux siens un « répétiteur » pour les enseigner plus en profondeur. Il va leur laisser la paix et la joie, mais pas à la manière du monde.

 

Nous nous approchons des fêtes de l’Ascension et de Pentecôte. Le Seigneur Jésus avertit les disciples qu’il va les quitter. Vous aurez remarqué que depuis la 5° semaine, que ce soit les dimanches, que ce soit les jours de semaine, toutes les lectures de l’Evangile commencent par la formule « A l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples ». C’est pour nous préparer à l’événement de l’Ascension, comme Jésus a préparé les apôtres et les disciples.

Vous aurez remarqué aussi que l’extrait d’aujourd’hui parle de la Trinité, c’est l’un des rares passages qui sont si explicites. Jésus parle du Père qui l’a envoyé, qui viendra habiter et demeurer chez le disciple fidèle à la parole de Jésus, parole qui n’est pas de lui puisque « la parole que vous entendez n’est pas de moi, elle est du Père qui m’a envoyé ». Jésus parle également de l’Esprit Saint qu’il appelle le Défenseur (Avocat) ; lui aussi sera envoyé par le Père et il prendra le relais de Jésus pour compléter et parachever l’instruction des disciples : « … lui vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit ». Il y a le Père, il y a l’Esprit Saint, il y a le Fils qui parle : toute la Trinité est là.

Rappelons-nous que Jésus va quitter ses disciples, du moins physiquement : « A l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père… » Tout en parlant de son départ, il parle de demeurer. Jésus avait habitué les disciples à sa présence physique, charnelle, une présence perceptible par les sens. Cela pendant sa vie terrestre. Cette présence visible va continuer pendant le temps des apparitions du Ressuscité. Mais cette présence ne pouvait pas durer indéfiniment. Puisque la communauté des disciples devait se disperser afin de propager l’enseignement du Maître. Jusqu’alors, ils suivaient le Maître partout où il allait. Le temps est venu où ce sont eux qui prêchent et qui accomplissent les mêmes œuvres que Jésus et même de plus grandes, comme Jésus le leur avait promis. Partout où ils parlaient de Jésus, il n’était plus nécessaire que Jésus soit visible. Même si le Ressuscité a le don d’ « ubiquité », il ne fallait pas que sa présence visible soit une condition pour l’accueil de l’Evangile, pour la crédibilité des « missionnaires ». A un certain moment, il fallait couper avec cette nécessité de voir pour croire, de mettre le doigt à l’endroit des clous. « Bienheureux ceux qui croient sans avoir vu ». Les apparitions devaient cesser, même si encore aujourd’hui, on en redemande et il y a toujours des personnes qui affirment en bénéficier : n’en faisons pas une condition pour croire.

Comprenons bien que Jésus ne retire pas sa présence à ses amis et à ceux qui vont croire en leur témoignage. Il ne leur retire pas sa présence, puisqu’il a promis d’être avec eux jusqu’à la fin des temps. Mais la présence n’est plus la même, la présence n’est plus visible, ce qui la limitait à un seul endroit dans le même temps (« spatiotemporalité »). Il fallait une présence qui puisse se démultiplier et être forte partout à la fois. Une présence pour être forte, une présence pour être réelle, elle ne doit pas être visible. Elle ne doit pas être une présence en face des yeux. Ce sera désormais une présence au-dedans de chacun. Difficile à dire, difficile à décrire ou à qualifier, mais celui qu’elle habite le sent très fortement, et ceux qui le voient vivre, ceux qui l’entendent témoigner, ceux qui voient ce que cette présence lui fait faire, ils ne peuvent en douter. L’Eglise l’appelle « inhabitation ». Dans l’extrait d’aujourd’hui, le Christ dit : « NOUS viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui ». Il parle de toute la Trinité qui a sa demeure, non plus uniquement dans un ciel éloigné, mais aussi dans le cœur de ceux qui croient. Dans la suite de l’histoire de l’Eglise, l’inhabitation est le propre de l’Esprit Saint, lui qui habite au plus profond, au plus intime de l’être. C’est une présence qui « transpire » l’amour, la force, la joie, la sainteté. Voilà la naissance de l’Eglise, voici le temps de l’Eglise que pilote l’Esprit Saint.

C’est une autre présence mais bien réelle, une présence « autre » : on peut en faire l’expérience, à une seule condition : « Si quelqu’un m’aime, il restera fidèle à ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui ». Qui peut prétendre aimer (assez) Dieu, être fidèle à la Parole ? Cette affirmation entre dans la logique des « si » (l’évangile en dénombre six), des conditions que Jésus donne, mais que l’homme ne peut remplir qu’avec la grâce de Dieu. En fait la condition est d’accueillir cette grâce divine et de la laisser opérer en nous. Autrement, ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, comme insiste à le dire St Jean, c’est lui qui nous a aimés le premier ; ce n’est pas nous qui l’avons choisi, c’est lui qui nous a choisis. Nos limites, nos fragilités, nos infidélités ne peuvent rendre vain l’amour du Père. Cet accueil n’est pas passivité cependant : il est fidélité. Quand on parle de fidélité, cela suppose un minimum de fréquentation mutuelle : pour s’aimer, il faut passer du temps ensemble, j’allais dire qu’il faut même perdre du temps ensemble, mais avec le Seigneur, chaque minute est précieuse, vitale (sans tomber dans le « time is money »). Voilà la raison de notre fidélité à l’assemblée dominicale : l’écoute sérieuse de la Parole pour qu’elle s’imprime dans le cœur (la loi de Moïse était imprimée sur la pierre) afin de la mettre en pratique (une mémorisation de quelques versets importants n’est pas superflue, surtout avec le support du chant). Parole pratiquée, parole vécue. Cette parole n’est pas un slogan qu’on peut afficher comme un post-it sur le frigo pour ne pas l’oublier : cette Parole est quelqu’un, le Verbe de Dieu. Cette parole n’est pas une information, cette parole nous recrée, nous refaçonne, nous retourne, nous convertit (la Bible dit souvent que c’est une épée à deux tranchants, qui pénètre jusqu’à la moelle en une opération chirurgicale). Cette parole n’est pas un simple souvenir d’une parole entendue et enregistrée : elle est une Personne vivante qui nous habite et nous anime.

Nous avons grandement besoin de l’Esprit pour nous enseigner : il donne une lente maturation, une intelligence progressive, il fait « ressouvenir », il donne la mémoire chrétienne contre l’oubli (loin de vagues réminiscences). Certaines religions sont appelées « religion du livre » dans ce sens où elles croient que la parole divine est venue du ciel bien imprimée sur le papier en un volume déjà relié. Le christianisme n’est pas une religion du livre dans ce sens, l’auteur inspiré n’écrit même pas sous la dictée de Dieu. Chez nous il y a une histoire des dogmes. L’Eglise (et chaque chrétien) a toujours beaucoup à comprendre, découvrir et vivre. D’où on peut comprendre le rôle de l’Esprit Saint pour cette connaissance évolutive. Il inspire l’auteur sacré, il assiste également celui qui lit et médite. Le christianisme est une religion de la Parole, c’est mieux de dire ainsi plutôt que d’affirmer qu’il est une religion du livre.

Il faut dire un mot sur la paix : « C’est la paix que je vous laisse, c’est ma paix que je vous donne ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne ». Quand Jésus apparaît après la résurrection, aux disciples perturbés par sa mort mais aussi bouleversés par son retour, il dit toujours « La paix soit avec vous ». Nous savons que « shalom » est la formule de salutation chez les Juifs. Mais le mot « paix » résume tout ce qu’on peut souhaiter à soi-même et à ses amis. Le mot " paix ", en hébreu " shalom ", en arabe " salam ", dans son sens premier, signifie beaucoup plus que l'absence de guerre. Sa racine désigne le fait d'être intact, complet ; elle indique le bien-être de l'existence quotidienne, l'état de l'homme qui vit en harmonie avec la nature, avec lui-même, avec Dieu ; concrètement, être en paix, c'est être " bien dans sa peau ", et aussi être en bonne santé. Pour demander comment on se porte, si l'on va bien, on dit : " Es-tu en paix ? " De façon plus large encore, la paix, c'est la sécurité, et c'est la concorde dans une vie fraternelle. Tous ces biens, matériels et spirituels, sont compris dans le mot shalom. Progressivement, le mot paix va désigner la somme des « petits" bonheurs nécessaires à la vie : avoir une terre féconde, manger à sa faim, habiter en sécurité, dormir sans crainte, triompher des ennemis, pouvoir procréer, et tout cela parce que Dieu est avec nous. La signification du mot va encore s'élargir : conçue d'abord comme un bonheur terrestre, la paix apparaîtra de plus en plus comme un bien spirituel, parce que c'est Dieu qui nous l'accorde à travers le Messie, « le Prince de la paix ». C’est cette paix que nous nous souhaitons tout au long de la messe (depuis la salutation du célébrant jusqu’à l’envoi). Surtout au moment du « baiser de paix » qui n’est pas le moment de se dire bonjour et d’échanger des nouvelles ou commenter le football : nous recevons la paix de Jésus Christ et nous en devenons le canal de transmission, nous l’échangeons. Car la paix, comme la joie et l’amour, ne peut pas se vivre en isolé, en circuit fermé, en privé, il faut la partager à l’échelle universelle.

Prions pour nos jeunes qui sont « confirmés » cette semaine. Que l’Esprit leur donne force et joie toute leur vie ; qu’ils soient témoins auprès des autres jeunes, eux que le Pape François appelle (dans son exhortation apostolique post-synodale « Christus vivit » du 25 mars 2019), non pas l’avenir de l’Eglise, mais le présent de l’Eglise (et du monde), « l’aujourd’hui de Dieu ».

Amen

Vénuste

 

 

 

DIMANCHE 15 MAI 2022                   

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Comme Dieu aime !


 

Actes 14, 21-27 : les Apôtres parcourent le monde en annonçant Jésus-Christ, en racontant tout ce que Dieu fait avec eux ; ils exhortent les fidèles à persévérer malgré les épreuves ; ils établissent des responsables (les Anciens, les « presbytres » ; ils ont évité le mot grec qui désignait le clergé des religions païennes) des communautés pour lesquelles ils prient et jeûnent pour que la nomination soit le fait de l’Esprit Saint et non le choix des hommes. Comme Jésus, ils ne s’installent nulle part et ne se laissent monopoliser par aucune communauté.

 

Apocalypse 21, 1-5 : ciel nouveau, terre nouvelle, nouvelle Jérusalem, nouvel Israël… toutes choses sont nouvelles depuis que l’Agneau a triomphé de la mort. Une nouvelle alliance (fiançailles) a été scellée : Dieu demeure avec les hommes, ils sont son peuple. C’est le sens de la vision de sa demeure qui descend du ciel pour s’établir chez les humains. Notre Dieu est un Dieu de proximité, Seigneur Emmanuel ; nos célébrations sont une ébauche de ce monde nouveau, demeure de Dieu parmi les hommes, 

 

Jean 13, 31…35 : le testament, les dernières volontés de Jésus, c’est que les siens (qu’affectueusement il appelle, pour l’occasion, « mes petits enfants ») témoignent de beaucoup d’amour mutuel. C’est à l’amour qu’ils seront reconnus comme ses disciples. Et ce n’est pas n’importe quel amour : « Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. » Or il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis, c’est l’exemple que Jésus a donné avec l’injonction de faire de même.

 

Le temps pascal qui reste, nous allons lire, les dimanches comme en semaine, le « discours d’adieux ». Le moment est solennel autant que tragique : le dernier repas de Jésus avec ses disciples. Quelques minutes après, il va être arrêté pour être exécuté. On peut donc vraiment parler de « testament », de « dernières volontés ». On sait combien la parole de celui qui va mourir est chargée de l’essentiel qu’il veut léguer aux siens. Jésus appelle affectueusement ses disciples « mes petits enfants » (c’est l’unique fois)… alors que Judas vient de quitter la table (en famille, on sait ce que cela veut dire « quitter la table ») pour aller le trahir. La tension est à son comble, mais calmement, sereinement, Jésus parle de gloire et d’amour mutuel.

« Maintenant le Fils de l’homme est glorifié et Dieu est glorifié en lui… » Le départ de Judas déclenche « l’heure », la suite des événements qui sont pour les hommes l’anéantissement de Jésus, mais paradoxalement pour Jésus et pour le Père, l’ « Heure » de la gloire. La gloire dont il s’agit ici n’a rien à voir avec le bling bling de nos stars ni de nos autorités qui arrivent « au sommet de la gloire » pour souvent chuter lamentablement. Le terme « gloire » en hébreu signifie d’abord « poids » pour dire ce que vaut une personne en elle-même. La gloire est un des attributs exclusifs de Dieu. Les hommes peuvent être « revêtus » de gloire (cela reste à l’extérieur, c’est trompeur et éphémère) tandis que Dieu a la gloire en lui-même. Ce sont ses œuvres qui reflètent la gloire de Dieu : sa gloire se lit dans la création et dans l’histoire.

Il avait été question de la gloire de Jésus à Cana : « ses disciples virent sa gloire et crurent en lui ». Elle a éclaté lors de la transfiguration qui est une anticipation de la résurrection, une façon de préparer les disciples au choc du vendredi saint. Jésus se couvrira de gloire bien sûr à la résurrection qu’on peut appeler une vérification de la véracité de tout ce qu’il a dit : « Si Dieu est glorifié en lui, Dieu en retour lui donnera sa propre gloire ; et il la lui donnera bientôt. » Voilà pourquoi, avec le départ de Judas qui signe le début de la passion de Jésus (sa souffrance morale de se voir lâché et trahi par un ami proche à qui il venait de faire honneur en lui accordant la première bouchée à table), c’est le début de la glorification de Jésus : cela est souligné par les deux adverbes « maintenant » et « bientôt ». En fait la croix est le trône de gloire, tout comme la passion est l’élévation de Jésus. C’est le cas de parler de « la croix glorieuse ».

Jésus, condamné à mort, parle de sa glorification (un condamné à mort qui parle d’avenir, c’est stupéfiant, surtout d’un avenir de gloire) ; il parle d’amour en absolu. Il meurt par amour : « ayant aimé les siens, il les aima jusqu’au bout… il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour les siens… » Quand on aime vraiment, on se sacrifie ; l’amour est passion dans les deux sens. Aimer, d’après Jésus, c’est aimer jusqu’à l’ennemi et prier pour les persécuteurs : « pardonne-leur, Père, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Cet amour, Jésus en donne l’exemple et il demande aux siens de le pratiquer. Puisque Dieu est amour, son disciple lui-même doit être amour, il doit aimer comme il est aimé, aimer sans exclusive au quotidien.

Le Christ dit que c’est un commandement qu’il nous donne, comme si on pouvait donner l’ordre d’aimer (certaines éditions préfèrent le mot recommandation ou même mission, mandat). C’est pour nous dire que, pour un chrétien, l’amour doit arriver à être un réflexe spontané, tellement qu’il en devient naturel comme ces habitudes qui finissent par être une seconde nature. Il ne faut pas comprendre commandement dans le sens de contrainte, d’effort pénible à fournir. Mais c’est vrai que l’amour exige beaucoup de volonté : ce n’est pas un simple penchant de sympathie, il faut le vouloir et être décidé à le réussir.

Un commandement nouveau. « Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. » C’est en cela que réside la « nouveauté » du commandement « nouveau ». Cet amour est nouveau, parce que, l’A.T. demandait d’aimer le prochain comme soi-même, ce qui était déjà énorme ; ici c’est aimer comme chacun est aimé de Dieu, c.-à-d. aimer de l’amour même de Dieu, qui n’a pas épargné son propre Fils ; aimer comme Jésus qui a donné sa vie, livré son corps, versé son sang, donné son Esprit. Dieu fait de nous des hommes nouveaux. Il suffit donc de se laisser transformer pour se découvrir des forces insoupçonnées d’amour. Car l’amour est d’abord une attitude, une manière d’être (chez les humains, c’est principalement des choses à faire, des cadeaux ou des caresses à donner…). Commandement nouveau, non pas qu’il n’existait pas dans l’ancienne loi, mais parce qu’il reçoit une dimension nouvelle : l’amour du Fils est à l’origine de l’amour des disciples qui, en lui, deviennent frères et fils d’un même Père.

C’est à cet amour que le chrétien sera reconnu comme disciple de Jésus. Ce n’est donc pas une simple philanthropie. Plus que nos gestes sporadiques de solidarité, d’œuvres caritatives « de miséricorde » (quelques fois pour se donner bonne conscience). Jésus fait de cet amour un « signe » : « Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. » C’est la condition de la crédibilité des chrétiens. Le raisonnement est celui-ci. Dans le monde cruel des hommes, il n’est pas facile de s’aimer, c’est difficile entre les nations, entre les voisins et même en famille, même dans les couples… même dans les couvents : les divisions entre Eglises chrétiennes sont un contre-témoignage flagrant ! Alors que Jésus a dit que l’amour sera justement le critère de crédibilité. Par conséquent si on arrive à s’aimer « comme Dieu nous aime », ce sera vraiment parce que cela vient de Dieu. Si nous parvenons à opérer le miracle de l’amour de l’homme à la dimension de l’amour de Dieu, le monde sera obligé d’admettre l’évidence que c’est parce que l’Esprit d’amour agit en nous, habite en nous. La question n’est donc pas : est-ce que nous en sommes capables ? Puisque Dieu est la source. « Comme je vous ai aimés » n’est pas une simple comparaison entre l’amour humain et l’amour divin : c’est l’amour dont Dieu nous inonde les cœurs pour qu’à notre tour, nous le déversions sur les autres. Cet amour est donc sacrement, au même titre que l’Eucharistie, pourrait-on ajouter. On parle de « présence réelle » de Jésus dans l’Eucharistie. Voilà une autre façon de rendre le Christ vivant et présent dans le monde si bien que le monde croira. « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui. » (Jn 14, 23). « Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, en nous son amour est accompli. » (1Jn 4, 12). Ce n’est pas pour rien que St Jean n’a pas raconté l’institution de l’Eucharistie,  et qu’il a raconté plutôt, pour concrétiser le commandement de l’amour, le lavement des pieds qui précède le long discours d’adieux. Le « faites ceci en mémoire de moi » de l’Eucharistie est au même pied d’égalité que le « c’est l’exemple que je vous donne, pour que vous fassiez, vous aussi, comme moi j’ai fait pour vous » du lavement des pieds. C’est dire que nous avons, nous qui célébrons le dimanche, à prendre avec le même sérieux le commandement de l’amour. On peut parler encore d’une présence réelle là où l’amour est à l’œuvre : j’étais malade, nu, affamé, prisonnier… et tu m’as visité, aidé... Le primat de l’amour.

Le livre des Actes des Apôtres nous dit que « la multitude des croyants » de la première communauté « n’avaient qu’un cœur et qu’une âme » ; le monde qui les voyait était obligé de constater : « Voyez comme ils s’aiment ! » On ne nous reconnaîtra pas comme ses disciples parce que nous allons à la messe, mais quand nous serons dans la lutte pour la justice et la paix, contre la faim, pour les droits et la dignité de la personne humaine, la fraternité, la solidarité, le partage, la compassion, la réconciliation, le pardon… l’accueil des migrants (pour rejoindre l’actualité). Les disciples d’aujourd’hui, les communautés paroissiales, doivent (c’est un commandement, un mandat) prouver que cet amour est encore possible… en Jésus Christ, par l’Esprit d’amour. Faire triompher l’amour sur les haines et les conflits, cela ne suffit pas (on arrive à le faire dans le « profane »). La qualité de nos connaissances et de nos discours théologiques, cela ne suffit pas non plus ; ni même la somptuosité de nos liturgies, ni la splendeur de nos églises. Ce qui importe le plus, c’est la qualité de l’amour mutuel « comme Dieu aime ». Si le monde ne croit pas, la faute n’est pas au monde que nous avons tendance à juger sévèrement, la faute est à nous, notre déficit d’amour. L’amour – sans mesure - doit être notre marque caractéristique, notre signe distinctif. Est-ce le visage que notre communauté paroissiale donne au monde ? La mondialisation de l’amour, c’est notre mission.

Amen

Vénuste

 

 

 

 

 

 

 

DIMANCHE 8 MAI 2022                   

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Le merveilleux toi-et-moi de l’amour !

 

Actes 13, 14…52 : un tournant décisif dans l’Histoire de l’Eglise. Les apôtres commençaient toujours par s’adresser aux Juifs dans les synagogues avant d’annoncer Jésus aux non Juifs. Devant le rejet des premiers, ils vont se tourner résolument vers les païens qui, eux, manifestaient beaucoup d’enthousiasme à accueillir l’annonce de Jésus et de la résurrection. Dès lors l’Evangile se répandit très fort.

 

Apocalypse 7, 9…17 : le rédacteur annonce la victoire de ceux qui subissent le martyre, symbolisée par le vêtement blanc lavé dans le sang (le vêtement du baptême, le vêtement des invités à la noce ; le blanc est la couleur cultuelle, le signe de la pureté, de la non-compromission et donc aussi du témoin-martyr) et la palme à la main. L’Agneau vainqueur est le Pasteur. Idée d’universalisme (catholicité) : ils sont une foule immense de toutes nations, races, peuples à connaître la résurrection totale et le bonheur auprès de Dieu. L’amour sans frontières de notre Père doit nous conduire à abolir toutes les barrières tout de suite (pas attendre dans l’au-delà).

 

Jean 10, 27-30 : Jésus s’affirme Dieu. Toutes les fois qu’il y a l’expression « Je Suis » (le pain de vie, la lumière du monde, la résurrection et la vie, la vraie vigne, la porte des brebis, le vrai berger), c’est une autre façon de dire YHVH, le nom mystérieux révélé à Moïse (que les Juifs ne prononçaient jamais). Le titre préféré de Dieu est le pasteur de son peuple : il dit la nature des liens et des relations que Dieu souhaite développer avec nos communautés. Nous sommes dans sa main et personne ne peut rien arracher de sa main. Écoutons la voix de ce Bon Pasteur dans nos célébrations dominicales (et à la maison) pour progresser dans sa connaissance, c.-à-d. dans la relation d’intimité avec lui… pour notre joie, notre vie, notre bonheur.

 

« Pierre, est-ce que tu m’aimes ?... Pais mes agneaux. » L’évangile de dimanche dernier donnait à Pierre (et aux autres apôtres ainsi qu’à leurs successeurs) la mission de « paître » les brebis du Seigneur par l’amour, par une autorité qui est service et don de soi. Aujourd’hui, le Seigneur se dit lui-même « le Bon Pasteur » (le vrai berger). Situons d’abord l’affirmation dans son contexte pour en mesurer la portée que les oreilles juives ont trouvé d’une énormité passible de mort par lapidation.

Le contexte est polémique. Les adversaires de Jésus le pressent de leur dire clairement qui il est exactement, si oui ou non il est le Messie. Jésus ne répond pas en disant qu’il est vraiment le Messie ; il utilise tout un langage biblique pour leur faire comprendre qu’il est plus que cela (et ils l’ont compris, puisque la suite nous les montre ramassant des pierres pour le lapider comme blasphémateur).

Qu’est-ce qu’il a dit de tellement fort ? Qu’il est le Pasteur en absolu. Le titre de pasteur était donné aux rois d’Israël, bien que tous n’aient pas été de bons pasteurs. Cependant le titre de pasteur est celui que Dieu préfère s’appliquer lui-même comme « le pasteur de son peuple ». L’image du pasteur ne parle plus à notre mentalité moderne (qui n’accepte pas a fortiori qu’on traite les gens de « brebis », de troupeau grégaire). Et pourtant, c’est une très belle image. Le pasteur, ce n’est pas le fermier moderne qui « exploite » son troupeau pour tirer profit de sa laine, de son lait, de sa viande. C’est quelqu’un qui vit avec ses bêtes à travers toutes les intempéries, 24h sur 24h ; c’est un guerrier qui fait fuir les loups, les ours et autres lions ou alors les bandits ; sa houlette ne fait pas peur aux brebis car c’est pour les rassembler et les protéger, les mener vers les eaux tranquilles ; il est aux petits soins pour la plus chétive qu’il porte sur ses épaules ; il les connaît tellement qu’il a un nom affectueux pour chacune, un nom qui lui va bien parce qu’il la caractérise bien (autre chose qu’un code-barres ou un numéro)… il les aime et en est aimé en retour. Il les reconnaît et elles aussi le reconnaissent… à la voix. Comme entre gens qui s’aiment : quand on sonne à la porte, au téléphone, entre personnes qui partagent le vivre-avec et ont une grande familiarité, on n’est pas obligé de décliner son identité, ni même de dire « c’est moi ». Le tout est de se fréquenter assez pour avoir enregistré la voix de chacun (chaque voix est unique). La reconnaissance est rapide et l’enregistrement indélébile quand la relation est fondée sur l’amour : on ne peut se tromper à la voix de la maman qui console (même le fœtus dans le sein reconnaît cette voix), la voix du père qui rassure, la voix de l’ami qui fait vibrer le cœur.

Est-ce que je reconnais la voix de mon Seigneur Jésus ? Est-ce que je le fréquente assez pour avoir « enregistré » cette voix en moi ? Où puis-je l’entendre et l’écouter ? Notre Dieu nous parle : il parle à notre cœur (au désert, dans le silence, pour nous séduire), il parle à notre conscience ; il nous parle par ses prophètes, il nous parle éminemment par son Fils (le Verbe, la Parole), il continue à nous parler à travers les Écritures et les pasteurs qu’il nous donne. Fréquentons-le et reconnaissons sa voix dans les Écritures dont nous avons intérêt à mémoriser quelques versets, dans les témoins, les « hommes de Dieu » (et les femmes de Dieu) qui font écho à son enseignement. Est-ce que moi-même je fais écho à cette voix pour la faire connaître et reconnaître par les autres, ceux de ma famille, ceux de mon entourage… ?

En affirmant qu’il est le bon pasteur, Jésus ajoute qu’il donne la vie éternelle à ceux qui écoutent sa voix et qui le suivent. Donner la vie, c’est une prérogative exclusive de Dieu : il n’y a que Dieu qui peut donner la vie et donner la vie éternelle. Si Jésus affirme avec force qu’il peut donner la vie, et surtout la vie éternelle, c’est une façon de s’affirmer Dieu. Il va renforcer ses affirmations en faisant comprendre que sa main est la main du Père : « … personne ne les arrachera de ma main… personne ne peut rien arracher de la main du Père ». Il va plus loin encore en affirmant carrément : « Le Père et moi, nous sommes UN ». Sans oublier que chaque fois qu’il dit « Je Suis » (« Je Suis » le pain de vie, la lumière du monde, la résurrection et la vie, la vraie vigne, la porte des brebis, le vrai berger), c’est sa façon de se dire YHVH (« Je Suis »), le nom mystérieux révélé à Moïse (le « tétragramme » que les Juifs ne prononcent jamais). En résumé, on demandait à Jésus de dire si oui ou non il est le Messie, il va plus loin que ce que leurs oreilles pouvaient supporter : il se fait l’égal de Dieu, il se dit lui-même Dieu ; d’où leur colère, d’où l’accusation principale lors du procès plus tard, qu’il a blasphémé.

Ce passage est à lire à la lumière de la Résurrection pour en mieux saisir la vérité des affirmations de Jésus. Car la résurrection fut la vérification de tout ce qu’il « prétendait » être. S’il n’y avait pas eu la résurrection, Jésus aurait pourri au tombeau comme n’importe qui, ce faisant il aurait entraîné ses brebis dans une mort inéluctable, dans un échec retentissant, une hécatombe collective. Mais il est ressuscité, Dieu l’a ressuscité des morts et lui a donné une victoire et une gloire éclatantes. C’est donc qu’il a la vie éternelle en lui-même et qu’il peut par conséquent la donner comme il l’a promis. L’agneau immolé s’est révélé l’Agneau vainqueur. Le vrai berger est celui qui donne sa vie pour les siens, au lieu de se nourrir de ses brebis, c’est l’inverse, ce sont elles qui vivent de lui. Jésus, bon berger, donne sa vie dans sa Parole et dans ses sacrements. Nous avons intérêt à nous approcher fréquemment de la table de la Parole et de la table du Pain, à ne pas nous en éloigner, comme la brebis a intérêt à ne pas s’éloigner de son pasteur qui le mène dans de verts pâturages, sous peine de se mettre en danger de mourir de malnutrition et finalement de faim ou d’être la proie des prédateurs.

Il faut souligner que la relation se fonde sur l’amour. Ce n’est pas l’autorité du propriétaire qui exige soumission et utilise parfois la contrainte. On saisit cet amour dans le terme « connaître » (« moi je les connais »). Pour s’en convaincre, il faut se rappeler que dans la Bible, le verbe connaître veut justement dire aimer : ce n’est pas une connaissance intellectuelle, mais c’est une connaissance amoureuse ; pour traduire l’amour conjugal, la Bible dira que l’homme connaît sa femme et réciproquement. Connaissance et reconnaissance réciproques, attachement, sans violence ni contrainte. D’où le rôle de la voix : non cette voix que redoutait Adam (j’ai entendu ta voix et je me suis caché, dit-il à Yahvé), mais la voix qu’entend Marie de Magdala au jardin du tombeau, elle qui reconnaît tout de suite le Rabbouni. Connaissance intime et expérimentale, dans le merveilleux toi-et-moi de l’amour.

Voilà l’image du bon Pasteur qui a séduit les premiers chrétiens : c’est la première image que nous avons de l’iconographie des catacombes : le pasteur qui porte la brebis égarée et perdue dans les ronces, c’est le Fils qui charge sur ses épaules l’homme égaré et blessé, le Bon Pasteur qui charge sur lui, avec une miséricorde infinie, l’humanité toute entière.

Écoutons et reconnaissons la voix du bon berger dans notre liturgie de la Parole, voix qui nous fait progresser dans la connaissance de lui et l’intimité avec lui. Pas seulement entendre, mais surtout écouter, de sorte que notre vie en soit retournée, de sorte que nous soyons assez séduits pour le suivre. Comment vivons-nous la liturgie de la Parole ? Notre cœur est-il brûlant en l'écoutant, comme les disciples d'Emmaüs ?

Le 4ème dimanche de Pâques est la journée mondiale de prière pour les vocations : nous prions pour que le Seigneur accorde à son Église de nombreux et saints prêtres qui nous apprennent à écouter la Voix dans les Écritures. Nous prions pour que tous les chrétiens soient tous à l’écoute, qu’ils soient tous généreux à répondre aux appels différenciés de Dieu (différents charismes, pas seulement sacerdotal ou religieux). Concrètement que chaque baptisé s’interroge s’il est prêt, toujours prêt à écouter la voix du Pasteur suprême à chaque fois qu’il appelle, à chaque fois qu’il appelle à une responsabilité, à un service au bénéfice du peuple entier. Nous prions pour que le terrain qui produit les prêtres soit fertile pour cela : qu’il y ait plus de ferveur dans le peuple de Dieu, que les familles soient priantes et cherchent la sanctification… que chaque famille, comme dans le passé, mette un point d’honneur à être un séminaire, un noviciat, où une vocation sacerdotale peut germer et croître : que ce ne soit pas comme les autoroutes ou les aéroports dont tout le monde reconnaît l’impérieuse nécessité, mais qu’on veut fréquenter et voir se développer chez les autres. Ne soyons pas comme l’homme riche qui a préféré rentrer triste chez lui, plutôt que quitter son confort et ce qu’il croyait être ses biens.

Amen

Vénuste

 

 

 

 

 

 

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HOMELIE POUR LA MESSE DU 1ER MAI

3ÈME DIM DE PAQUES

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 21, 1-19)

En ce temps-là,
    Jésus se manifesta encore aux disciples
sur le bord de la mer de Tibériade, et voici comment.
    Il y avait là, ensemble, Simon-Pierre,
avec Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau),
Nathanaël, de Cana de Galilée,
les fils de Zébédée,
et deux autres de ses disciples.
    Simon-Pierre leur dit :
« Je m’en vais à la pêche. »
Ils lui répondent :
« Nous aussi, nous allons avec toi. »
Ils partirent et montèrent dans la barque ;
or, cette nuit-là, ils ne prirent rien.

    Au lever du jour, Jésus se tenait sur le rivage,
mais les disciples ne savaient pas que c’était lui.
    Jésus leur dit :
« Les enfants,
auriez-vous quelque chose à manger ? »
Ils lui répondirent :
« Non. »
    Il leur dit :
« Jetez le filet à droite de la barque,
et vous trouverez. »
Ils jetèrent donc le filet,
et cette fois ils n’arrivaient pas à le tirer,
tellement il y avait de poissons.
    Alors, le disciple que Jésus aimait
dit à Pierre :
« C’est le Seigneur ! »
Quand Simon-Pierre entendit que c’était le Seigneur,
il passa un vêtement,
car il n’avait rien sur lui,
et il se jeta à l’eau.
    Les autres disciples arrivèrent en barque,
traînant le filet plein de poissons ;
la terre n’était qu’à une centaine de mètres.
    Une fois descendus à terre,
ils aperçoivent, disposé là, un feu de braise
avec du poisson posé dessus,
et du pain.
    Jésus leur dit :
« Apportez donc de ces poissons que vous venez de prendre. »
    Simon-Pierre remonta
et tira jusqu’à terre le filet plein de gros poissons :
il y en avait cent cinquante-trois.
Et, malgré cette quantité, le filet ne s’était pas déchiré.
    Jésus leur dit alors :
« Venez manger. »
Aucun des disciples n’osait lui demander :
« Qui es-tu ? »
Ils savaient que c’était le Seigneur.
    Jésus s’approche ;
il prend le pain
et le leur donne ;
et de même pour le poisson.
    C’était la troisième fois
que Jésus ressuscité d’entre les morts
se manifestait à ses disciples.

    Quand ils eurent mangé,
Jésus dit à Simon-Pierre :
« Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment,
plus que ceux-ci ? »
Il lui répond :
« Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. »
Jésus lui dit :
« Sois le berger de mes agneaux. »
    Il lui dit une deuxième fois :
« Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment? »
Il lui répond :
« Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. »
Jésus lui dit :
« Sois le pasteur de mes brebis. »
    Il lui dit, pour la troisième fois :
« Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? »
Pierre fut peiné
parce que, la troisième fois, Jésus lui demandait :
« M’aimes-tu ? »
Il lui répond :
« Seigneur, toi, tu sais tout :
tu sais bien que je t’aime. »
Jésus lui dit :
« Sois le berger de mes brebis.
    Amen, amen, je te le dis :
quand tu étais jeune,
tu mettais ta ceinture toi-même
pour aller là où tu voulais ;
quand tu seras vieux,
tu étendras les mains,
et c’est un autre qui te mettra ta ceinture,
pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller. »
    Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort
Pierre rendrait gloire à Dieu.
Sur ces mots, il lui dit :
« Suis-moi. »





 

Homélie : 

L’Evangile de ce jour est tellement riche que je ne vais pas parler des autres lectures cette fois-ci. L’évangéliste Jean est un As dans l’art de manier la symbolique et ce passage est un sommet du genre. Et comme à chaque fois, surtout lorsqu’il s’agit d’un récit de résurrection, je vous invite à l’entendre comme une expérience intérieure qui est arrivée à Pierre et aux 6 autres disciples qui sont avec lui. Vous aurez remarqué en effet, que les récits de résurrection nous montrent à chaque fois des hommes et des femmes qui ressuscitent au contact de Jésus alors qu’ils restent assez discrets sur Jésus lui-même en tant que ressuscité. Alors voyons comment Pierre ressuscite dans ce long passage. 

Il commence par informer ses disciples qu’il s’en va à la pêche et ceux-ci, au nombre de 6 décident de la suivre. Ils sont donc 7, un chiffre symbolique. Jean aime bien les chiffres symboliques comme les 153 poissons qui correspondent à la suite mathématique du chiffre 17 (10 signifiant la plénitude + 7 signifiant la perfection) ce chiffre est donc une manière de dire que tous les poissons sont appelés à être amenés sur la terre ferme de l’éternité. La pèche dont il est question ici peut signifier la mission des disciples qui consiste à ramener des chrétiens dans leurs filets constitués de liens nouées entre eux par l’amour du prochain. Cette interprétation peut d’autant plus être faite qu’en grec, le mot « poisson » se dit « ICTUS » qui est l’anagramme (en grec) de la confession de foi des premiers chrétiens : « Jésus-Christ Fils du Dieu Sauveur » et qui désignait les chrétiens au premier siècle de notre ère. 

Mais là, la mission est un constat d’échec, ils ne pêchent rien ! Pourtant en matière de pêche, il s’y connait Pierre, c’était son métier ! Mais là rien ! Ce peut être une façon imagée pour dire l’expérience d’échec personnel de Pierre, vous savez ces moments où rien ne va comme on veut, où rien ne semble marcher, qui pourrait nous faire douter de la présence de Dieu à nos côtés. 

C’est alors que Jésus apparait debout (c’est-à-dire ressuscité) sur le rivage de l’éternité tandis que les disciples se débattent encore dans les remous instables de la vie terrestre symbolisés par la mer. Ils ne s’en sortent pas, ils ne comptent que sur leurs propres forces et leurs connaissances car habituellement ils savent où ils doivent jeter les filets. Mais Jésus va les Inviter à faire autrement, à oublier que ce qu’ils ont toujours fait, à se laisser déplacer, bousculer et à « jeter les filets à droite », encore un symbole qui fait allusion au bras fort, au bras agile, au côté divin de la personne (à la droite de Dieu). Bref, ils les invite à agir avec Dieu et non plus avec leurs propres forces à eux. 

Et c’est alors que leur pêche devient abondante, il s’est passé quelque chose de nouveau. L’accueil de la Parole de Jésus transforme leur façon de faire : tant qu’ils comptaient sur eux seuls, il ne se passait rien, mais s’ils apprennent à compter sur Jésus, sur Celui qui vit en eux, alors il advient du neuf, de la vie en abondance. Ils passent en quelque sorte de l’efficacité à la fécondité ! L’efficacité, c’est ce que nous arrivons à faire avec nos propres forces, la fécondité c’est ce qui advient quand on laisse de la place à Dieu au cœur de nos actions. 

C’est le chemin que Pierre va faire : lui aussi va vivre une vraie mort-résurrection dans son dialogue avec Jésus. Je vous le traduis directement du grec pour que vous entendiez les nuances dans l’utilisation du verbe « aimer » que le français ne laisse pas transparaitre. Quand Jésus demande à Pierre s’il l’aime vraiment, il utilise le verbe « agapè » qui est l’amour dont Dieu nous aime. C’est un amour vrai, profond, fidèle et inconditionnel. Quand Pierre répond, il utilise un autre verbe (philia) qu’on pourrait traduire par « tu sais bien que je t’aime, mais pas de manière inconditionnelle, puisque tu le sais, je t’ai renié à trois reprises ». Alors Jésus l’invite à prendre soin des brebis du troupeau pour apprendre à aimer vraiment. Dans le second dialogue, ce sont les mêmes verbes : « m’aimes-tu vraiment Pierre ? et Pierre de répondre : tu sais bien que je t’aime que de façon humaine, de façon intéressée. » Mais au 3ème dialogue, Jésus va changer de verbe et utiliser le verbe « philia » : « alors Pierre tu ne m’aimes pas plus que ça ? » Voilà pourquoi Pierre fut attristé, parce que Jésus a utilisé le verbe « philia » à la troisième fois. Pierre répond : « oui Jésus tu le sais bien, je ne t’aime que de façon humaine, je le reconnais, je n’aime pas à la manière de Dieu ».

Magnifique aveu d’humilité de Pierre qui fait enfin œuvre de vérité avec lui-même. Malgré ses limites, il découvre qu’il est aimé tel qu’il est, sans avoir à être meilleur. Il lâche enfin sa volonté, son besoin de pouvoir et se laisse enfin aimer. Il peut alors laisser un autre que lui le guider et aller là où il n’avait pas forcément décidé d’aller, il peut enfin se laisser déplacer et se laisser vêtir de la ceinture de la vérité (cf. st Paul aux éphésiens 6, 14). Ça y est, Pierre est en mesure de passer de l’efficacité (où il ne comptait que sur lui-même) à la fécondité (où il compte sur la présence de Dieu en lui). 

Voilà quel genre de mort attendait Pierre : mourir à lui-même pour accueillir la vie de Dieu en lui ! Voilà ce qu’est la résurrection que nous célébrons en ce temps pascal :  ressusciter, c’est se laisser déplacer, changer, bousculer par Celui qui nous veut vivant ; ressusciter, c’est nous laisser dilater de l’intérieur par Celui qui nous rêve plus grand que nous oserions le faire nous-même ; ressusciter, c’est nous laisser sortir de notre petit moi individuel et portatif que nous nous fabriquons tout seul pour accueillir en nous le grand Soi qui fait de nous de beaux enfants de Dieu. 

Comme Pierre, il nous faut accueillir nos réticences au changement, nos faibles capacités en amour et notre besoin de rester dans notre monde connu (notre zone de confort), c’est à cela que nous avons à mourir pour ressusciter à une vie plus féconde, non plus centrée sur nous mais sur Celui qui nous veut vivant. 

Vous le voyez, c’est bien Pierre qui ressuscite au contact de Jésus dans ce texte et c’est à nous aussi d’accueillir ce mouvement de mort-résurrection en nous, comme le fait la nature au printemps après l’hiver. Nous avons encore un bon mois de temps pascal pour nous entrainer à le faire, pour nous demander ce que je dois accepter de laisser mourir en moi pour passer de l’efficacité à la fécondité. 

Bon temps pascal.  

Gilles Brocard

 

 

 

 

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DIMANCHE 24 AVRIL 2022                           

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Ils furent remplis de joie !

 

Actes 5, 12-16 : dès le début de l’Eglise, le petit groupe des disciples a immédiatement vécu et agi comme son Maître, notamment à travers les guérisons : une des missions essentielles du salut voulu par Dieu, commencée par Jésus et qui se poursuit à travers les disciples, c’est de remettre l’humanité debout, lui ouvrir les yeux, la purifier de ses mauvais esprits, la libérer.

Apocalypse 1, 9… 19 : message destiné aux communautés chrétiennes pour les réconforter lors des persécutions par l’annonce de la victoire définitive du Christ sur toutes les formes du mal. Le Christ Ressuscité est invisible mais reste présent aux communautés de la jeune Eglise encore fragile. L’auteur de l’Apocalypse le dépeint dans le genre apocalyptique avec des images empruntées au prophète Daniel qui signifient majesté, royauté, divinité.

Jean 20, 19-31 : Jésus comble de joie ses disciples par son apparition, et plus encore en répandant sur eux son Esprit. L’attitude de Thomas démontre les difficultés de la foi, mais aussi que le chemin de la foi passe par nos doutes et nos questionnements. On arrive à reconnaître le Ressuscité, marqué par les plaies de sa Passion, et à l’adorer comme « mon » Dieu. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. Ce qui s’est passé le premier jour de la résurrection se renouvelle dans nos assemblées dominicales : irruption de Jésus ressuscité dans la communauté, don de l’Esprit Saint pour faire de nous une nouvelle création, assemblée dominicale avec son rythme hebdomadaire.

 

Cet évangile est lu chaque année : c’est dire combien il est aussi important que les lectures de la solennité de Pâques qui, elles aussi, sont les mêmes chaque année : car c’est une des proclamations essentielles pour la foi chrétienne. Dans ce récit sont réunis les éléments fondamentaux du mystère chrétien : la présence de Jésus ressuscité dans la communauté, le don de l’Esprit Saint pour remettre les péchés parce que la miséricorde (le pardon) est la première grâce pascale, l’assemblée dominicale et son rythme hebdomadaire comme imprégnation du temps de l’Eglise. A travers Thomas, le récit décrit la difficulté de la foi et la béatitude des croyants (« Heureux ceux qui croient sans avoir vu »). Ce qui s’est passé ainsi le premier jour s’est renouvelé huit jours plus tard dans le même lieu, et depuis lors se renouvelle dans nos assemblées dominicales hebdomadaires partout sur la terre. 

Thomas appelé l’incrédule ! Son nom signifie « jumeau ». Il est le jumeau de chacun d’entre nous, parce que nous enfermons Jésus dans nos doutes, nos a-priori, nos réticences ou refus de croire, nos exigences de preuves, notre besoin de voir des « signes ». Il a la conviction, comme nous, que pour croire, il faut voir, il faut toucher… Ce texte montre le cheminement spirituel que chacun doit faire pour arriver à une foi personnelle et adulte : d’abord la recherche, le doute avoué (doute qui est ouverture, qui n’est ni négation ni scepticisme), la rencontre avec le Christ et une adhésion totale à sa Personne.

Mais avant d’arriver à Thomas, il faut s’arrêter sur la première partie de l’extrait qu’on a tendance à sauter pour focaliser l’attention sur Thomas. Le texte raconte deux apparitions de Jésus à l’intervalle d’une semaine, on peut dire à un rythme hebdomadaire, « huit jours plus tard ». N’oublions pas que les évangiles (qui sont des catéchèses) ont été écrits dans une communauté qui avait déjà acquis ses habitudes et ses manières de professer le Christ ressuscité. C’est pourquoi ce rythme hebdomadaire n’est pas sans rappeler la « sanctification » du dimanche, les assemblées liturgiques qui se faisaient le jour que les chrétiens ont vite appelé (pour marquer la différence avec le judaïsme) « le lendemain du sabbat » ou encore « le premier jour de la semaine » ou « le huitième jour », ou mieux encore « le jour du Seigneur » (dies dominicus, d’où vient le mot dimanche) c.-à-d. le jour où il est ressuscité. Ce sont donc des rendez-vous qu’il ne faudrait manquer à aucun prix. Car c’est le jour où le Seigneur se fait reconnaître et toucher (ou plutôt c’est lui qui nous touche), où il nous rompt le pain, où il nous donne son Esprit, où il nous envoie en mission…

Voici donc les disciples (nom plus large que le groupe des apôtres) qui sont terrés dans une maison dont ils ont verrouillés les portes. On peut imaginer les sentiments qui les agitent après que leur maître a été arrêté et exécuté d’une ignoble façon sur la croix. En fait ce ne sont pas seulement les portes qui étaient verrouillées : les cœurs l’étaient tout autant, sinon plus. L’évangéliste dit qu’ils avaient peur des Juifs, mais on peut croire qu’ils étaient aussi rongés par la déception pour avoir suivi quelqu’un qui, fin des fins, se fait lyncher, par la tristesse d’avoir perdu quelqu’un en qui ils avaient espéré (les disciples d’Emmaüs se lamentaient : « et nous qui espérions qu’il serait le libérateur d’Israël… »), peut-être aussi par la culpabilité et la honte d’avoir manqué de courage et d’avoir fui au lieu de rester près de lui, contrairement aux femmes qui elles l’ont suivi jusqu’à la croix… On peut s’imaginer l’atmosphère lourde et le silence pesant qui régnaient dans cette maison depuis l’arrestation de Jésus. Et voilà Jésus qui apporte l’antidote à ces sentiments amers. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » et « ils furent remplis de joie ». La même scène va se répéter huit jours plus tard : la peur ne les avait pas quittés, l’incrédulité non plus puisqu’ils avaient toujours les portes verrouillées (et les cœurs) et n’avaient pas réussi à convaincre Thomas qui va les railler pendant toute une semaine ! Dans leur tristesse, ils restaient imperméables à la nouvelle que le Christ est vraiment ressuscité. Ils continuaient à douter (pas le seul Thomas). Leur doute est cependant à leur honneur : s’ils ont eu difficile à admettre la résurrection, s’ils ont cherché à vérifier, c’est que ce n’étaient pas des naïfs, simples d’esprit et trop crédules ; c’est qu’ils n’ont pas rêvé et n’ont rien inventé. Et si finalement ils ont cru en la résurrection, on peut la tenir pour vraie et sûre. Ils en sont vraiment les témoins. Nous pouvons donc y croire. « Heureux ceux qui croient sans avoir vu » : n’ayons pas honte de prendre le temps de la recherche, mais n’exigeons pas de signes, puisque désormais la foi repose sur la transmission du témoignage des apôtres qui ont vu le Ressuscité. Notre foi n’est pas fondée sur des preuves, mais sur des témoins sûrs.

Jésus ne donne pas seulement la paix et la joie dans une circonstance qui était humainement désespérée. Le soir du premier jour, à en croire l’évangéliste Jean, est aussi le jour de la Pentecôte (même événement ?) : Jésus donne son Esprit en même temps qu’il donne sa mission qui se résume en la réconciliation, le pouvoir de libérer de tout mal, de tout péché. Les disciples seront porteurs de la miséricorde divine : car le pardon est la première grâce pascale (après ? la paix).  « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie » : les disciples reçoivent la même mission et le même pouvoir. L’Esprit est donné pour la rémission des péchés. La période après la résurrection et la Pentecôte est le temps de l’Esprit, qui va enseigner toute chose, qui va rendre forte la foi, qui va donner force et puissance à l’enseignement et au témoignage des chrétiens. Quelle place faisons-nous à l’Esprit Saint et à sa force ? « Nul ne peut affirmer que Jésus est Seigneur, si ce n’est par l’Esprit » ! Et toute prière est faite au Père, par le Fils, dans l’Esprit. Est-ce que nous prions « dans l’Esprit Saint », lui qui nous apprend à appeler Dieu par le nom doux et familier « Abba », « Papa » ? Est-ce que nous vivons de l’Esprit Saint ?

Les apparitions, c’était donc pour prouver aux disciples que Jésus avait dit vrai, qu’il est réellement ressuscité, qu’il est toujours vivant, et qu’il a recouvré sa gloire de Fils de Dieu. Les apparitions, c’est pour venir à la rencontre de leur doute, pour les accompagner dans leur peu de foi, pour qu’ils aient le temps de se faire la conviction qu’ils n’ont pas rêvé, que leur imagination ne leur jouait pas de mauvais tour. Les apparitions, c’est pour que désormais la foi soit professée : mon Seigneur et mon Dieu (Thomas ne s’est pas contenté de dire que c’est bien Jésus qu’il reconnaît, il a professé que Jésus est Dieu). Les apparitions, c’est pour préparer les disciples à continuer sa mission, plus question de rester verrouillés. L’Eglise est donc née, de cette vie du Ressuscité et de ce don de l’Esprit. Tous les trois éléments constitutifs de l’Eglise sont en place. C’est d’abord une communauté qui se réunit régulièrement, et de préférence le premier jour de la semaine juive, le jour où le Christ ressuscité est apparu le plus volontiers. Une communauté de foi en Jésus, le Ressuscité. C’est une communauté "chrétienne", parce que le Christ est en elle, d’une présence agissante : Jésus est là au milieu d’eux. Il y a ensuite l’envoi en mission et le pouvoir pour l’exercer : le souffle qui communique l’Esprit Saint pour libérer les hommes. Il y a enfin un minimum de structure hiérarchique en la personne des Douze. Tout est là, tout est accompli. La mission peut donc continuer.

Croire en Jésus ressuscité, c’est être son témoin, toujours avec le même Esprit Saint. C’est annoncer la miséricorde de Dieu, la libération de tout homme. Ce témoignage est porté par chaque disciple et par la communauté, dans le monde, la famille, la profession, la vie sociale. Ce témoignage se vit éminemment dans les célébrations liturgiques. C’est alors que le Seigneur se fait toucher, ou plutôt c’est lui qui nous touche dans la prière communautaire et dans les sacrements. Depuis que Jésus est ressuscité, la foi pascale naît et se fortifie « du dedans », c’est dans la communauté des croyants qu’on peut voir, entendre, le Vivant. Même à travers nos doutes, tant qu’on les avoue comme Thomas : Jésus est toujours là invisible, pour nous proposer de le rencontrer. Dieu nous rejoint là où nous sommes, de préférence dans nos assemblées, mais aussi dans le plus réel de nos vies, dans nos faiblesses. Que nos groupes de partage et nos assemblées liturgiques soient des lieux où le Christ, présent, se fait entendre, voir, toucher, où il est vraiment vivant, où se font des rencontres décisives avec lui, qui donnent l’audace et l’assurance d’aller témoigner.

En ce dimanche de la miséricorde, demandons la grâce de la foi. Nous sommes, à nos heures, le Thomas du doute, soyons plus souvent le Thomas qui proclame, en la plus belle, la plus complète et la plus concise profession de foi : « Mon Seigneur et mon Dieu ». Demandons à Jésus de percer l’épais brouillard de notre doute, de le rencontrer de façon assez forte pour être désormais ses témoins. Le Christ nous dit « La paix soit avec toi », vivons donc le « baiser de paix » en vérité, et portons donc la paix du Christ à ceux qui sont absents, surtout ceux qui attendent une réconciliation.

Amen

Vénuste

 

 

 

 

 

DIMANCHE 17 AVRIL 2022                            Pâques 2022

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Elles l’aimaient !

 

Actes 10, 34-43 : nous avons ici le prototype d’une prédication de l’Eglise primitive, « le kérygme », la première annonce, la « bonne nouvelle » à savoir que Christ est ressuscité : sa vie publique commence quand le Saint Esprit l’a consacré dans le Jourdain, son œuvre culmine avec sa mort – résurrection. Il se manifeste à tous ceux qui mangent avec lui depuis sa résurrection, c-à-d tout baptisé qui participe à l’Eucharistie et qui par le fait même est son témoin. Nous avons là l’essentiel de la catéchèse nécessaire pour être baptisé.

 

Colossiens 3, 1-4 : le chrétien est intimement associé à la Pâque du Christ. Parce qu’il est ressuscité avec le Christ, il est mort avec le Christ (pas l’inverse) : mourir avec le Christ, c’est la conséquence du choix de vivre, en ressuscité, à la suite du Christ. Tendez donc vers les réalités d’en-haut, et non pas vers celles de la terre : il est mort le terrien en nous, celui que Paul appelle le vieil homme.

 

Jean 20, 1-9 : Marie-Madeleine a constaté que la pierre (pourtant très lourde) avait été enlevée, Pierre et Jean constatent « le linceul resté là et le linge qui avait recouvert la tête, non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place » ; ce qui exclut l’hypothèse de l’enlèvement que suggérait Marie-Madeleine. Nous sommes en présence de « signes », et non de preuves, on reste libre de les interpréter : car on peut voir sans croire. Jean, « il vit et il crut », plus besoin de voir le Jésus de Nazareth, il reconnaît le Ressuscité à travers ces signes, il se rappelle que « d’après les Ecritures, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts ».

 

Nous sommes au cœur du christianisme. Car le Christ ne fut pas un prédicateur seulement : sa parole ne nous sauve que parce qu’elle devient efficace dans la mort–résurrection. Celui qu’on a crucifié, Dieu l’a ressuscité. De mémoire d’homme, cela ne s’était jamais vu. C’est certainement pour accentuer ce fait que les évangiles se sont attardés à raconter dans le détail, la mort atroce et injuste de Jésus. C’est pour faire ressortir le retournement complet et inattendu de la situation. Leur longue méditation sur l’événement est la nôtre aujourd’hui. Car il faut méditer longtemps cet événement. Pas seulement pour se prouver à soi-même la résurrection (il n’y a pas de preuves), mais pour y trouver sens, le sens de l’événement en lui-même, dans l’histoire de l’humanité, pour moi hic et nunc, pour ma vie et pour au-delà de ma vie : aucune pierre n'est assez lourde pour enfermer la vie, la vie est plus forte que toutes les morts et toutes les servitudes.

 

Les femmes ont cherché à remplir les obligations rituelles à l’égard du corps du défunt : la seule préoccupation qu’elles avaient, c’était la lourde pierre qu’il fallait bouger ; en voyant la pierre roulée, en ne trouvant pas le corps, « elles ne savaient que penser ». Deux êtres célestes (reconnaissables à leur vêtement éblouissant) les abordent : « Pourquoi chercher le Vivant parmi les morts », leur demandent-ils. Remarquons d’abord le titre « le Vivant » qui sans aucun doute possible, est un titre divin (l’article « le » souligne le fait).  L’évangéliste ne dit pas que les femmes ont cru tout de suite en la résurrection de Jésus. Elles viennent faire rapport aux autres disciples qui trouvèrent leurs propos tout simplement « délirants ». Pierre cependant courut au tombeau, il remarque le linceul et s’en retourne tout étonné. La présence du linceul suscite perplexité : il n’aurait pas été là, la seule explication plausible, c’eut été qu’on a volé le corps ; or pour voler un corps, il faut un minimum de précipitation, on ne perd pas son temps à ranger le linge, on soulève le corps avec tout ce qui l’enveloppe (tant que ce n’est pas encombrant). Voilà donc Pierre qui n’était pas très avancé ! Pas croyant, étonné. Comme les femmes et les autres disciples. Mais c’est tout à leur honneur. Ils étaient autre chose que des naïfs pleins de crédulité, et cela me rassure quant à leur témoignage : ils ont mis du temps à vérifier, à s’interroger, à tout soupeser jusqu’à ce que leur conviction (certitude) fut faite. A noter que c’est à la Pentecôte qu’ils sont « sortis » annoncer que Jésus est vraiment vivant, avec eux, alors qu’il n’était plus avec eux physiquement et qu’il avait même cessé de leur faire des apparitions.

Personne ne conteste la mort de Jésus, pas même l’athée le plus farouche. C’est à propos du sens de sa mort et de l’affirmation de la résurrection qu’il y a refus et négations. Or c’est précisément sur cela que nous faisons, nous les chrétiens, notre profession de foi : nous ne croyons pas uniquement en Dieu (même les philosophes y croient, ainsi que les autres religions). Le chrétien affirme que le Christ est mort et ressuscité. C’est pour cette vérité que Pierre et ses compagnons ont circulé le monde, eux qui n’avaient jamais quitté les rives du lac de Galilée ; c’est pour elle qu’ils ont accepté de mourir martyrs, c-à-d témoins de cet événement.

 

Cette mort parle, elle est chargée de sens. C’est le jeu de pistes qu’il faut faire et l’Eglise primitive s’est mise tout de suite à chercher tout ce qui concerne cette mort dans l’A.T. C’est pour cela que les récits de la passion sont truffés de citations de l’Ancienne Alliance : les plus explicites commencent souvent par l’expression « il fallait », comme par exemple « il fallait que s’accomplissent les Ecritures ». C’est pourquoi le tombeau de Jésus n’est pas vide, puisque c’est un livre ouvert qui reflète les promesses de l’A.T. L’apôtre Jean « vit et crut », non pas qu’il a vu plus d’indices que Pierre (le verbe « il vit » n’a pas de complément ici !), mais les indices ont fait « tilt » dans sa tête et tous les enseignements de Jésus comme tous les enseignements de l’A.T. sont remontés à sa mémoire pour lui donner à saisir le sens de l’événement. Les anges et Jésus lui-même utilisent le verbe « rappelez-vous ». Ce n’est donc pas le tombeau de Jésus ni ses alentours qu’il faut fouiller, comme certains à la recherche de reliques, car c’est sûr, on rentre bredouille. Ce sont les Ecritures qu’il faut fouiller, et le Ressuscité lui-même accompagnera notre recherche comme il a accompagné les disciples d’Emmaüs en leur (nous) expliquant ce qui le concernait dans les Ecritures, en leur (nous) donnant l’intelligence des Ecritures. Et notre cœur sera brûlant durant la recherche, même quand nous n’arrivons pas à le reconnaître dans le compagnon de route qui fait semblant de nous quitter… « le premier jour de la semaine », le jour premier d’une nouvelle histoire, ou une nouvelle création, un monde nouveau… Plus qu’une info à vérifier !

 

Quelqu’un a prétendu que les Apôtres ont fabulé pour créer un Jésus qui serait vivant ! Si cela avait été le cas, ils se seraient donné de beaux rôles. Pourquoi alors avoir avoué qu’ils ont été lâches et se sont planqués (de peur, ils ont barricadé la maison où ils se cachaient, ce faisant, la pierre du tombeau était aussi à la porte de leur cœur). Le seul qui a brandi l’épée avait tellement peur qu’il n’a réussi qu’à trancher une oreille. Et c’est le chef du groupe qui va renier son maître, trois fois, alors qu’il avait été averti et prévenu par Jésus lui-même, alors que ce n’était qu’une simple servante à le questionner. Ils se seraient donné de beaux rôles en prétendant avoir reconnu le Ressuscité dès la 1ère apparition, au lieu de s’attirer le reproche de Jésus pour leur incrédulité. 

 

Quelqu’un a prétendu aussi que les histoires d’apparitions du Ressuscité, ce ne serait qu’une banale hallucination collective. Mais alors qu’on pense expliquer ainsi les choses, on lève par le fait même un autre gros mystère. En effet comment expliquer la naissance de l’Eglise et son expansion jusqu’aujourd’hui ? Comment expliquer que, avec des hallucinations, elle soit née et grandie dans les pires persécutions et que tous les témoins de première main ont préféré subir le martyre plutôt que de se taire, encore moins de revenir sur leur conviction. Même un simple fanatisme ne peut l’expliquer. Nous ne serions pas ici si le tombeau avait gardé Jésus prisonnier, s’il n’était pas vivant au milieu de son Eglise. Comment expliquer que l’Eglise se soit développée (21 siècles) à partir du petit noyau des disciples au Cénacle, déjà que leur CV n’était pas brillant, mais encore s’ils avaient halluciné ! Comment expliquer la téléréalité que nous vivons avec le phénomène Pape François (on parle de « l’effet Pancho »)… malgré la crise des abus sexuels et autres turpitudes dans l’Eglise !

Remarquons que le monde auquel les apôtres parlaient de la résurrection n’appréciait pas beaucoup cette assertion. Chez les Juifs, les Sadducéens la rejetaient complètement (comme toute idée nouvelle, c.-à-d. qui ne se trouve pas dans les 5 livres de Moïse), les autres y pensaient mais ne l’attendaient que pour la fin du monde après le jugement dernier (quelques chrétiens restent chevillés à une telle conception de leur résurrection). Quant au monde grec, parlez de la résurrection et on vous envoie promener comme ce fut le cas de Paul à Athènes : l’aréopage lui a dit qu’on l’écoutera une autre fois et ils sont partis alors qu’il les avait intéressés jusque-là. Non ! Les apôtres n’ont pas halluciné, ils n’ont pas fabulé.

 

Pourquoi Jésus n’a pas donné de preuves de sa résurrection ? Parce que sa présence n’est perceptible qu’à la foi. Sinon il aurait réservé l’exclusivité aux gardes qui veillaient son tombeau. Il se serait montré à Pilate, Hérode ou Caïphe ; il aurait été narguer le Sanhédrin. Au contraire, il a choisi des témoins qui de prime abord susciteraient des doutes sur leur crédibilité. Pourquoi se montrer aux femmes en premier lieu, alors que, dans la société de l’époque, on n’accordait aucun crédit au témoignage de la femme (la femme ne pouvait pas témoigner au tribunal) ; les apôtres réagiront à l’annonce de Marie-Madeleine et compagnes en disant que ce sont des radotages de femmes ! Raniero Cantalamessa, explique que ces « mères Courage » avaient bravé la haine des autorités religieuses contre Jésus en le suivant sur le chemin du calvaire jusqu’à se tenir sous la croix, jusqu’à retourner au tombeau le premier moment venu. Seules les femmes ont cherché à retrouver Jésus au tombeau, elles n’ont même pas cherché un monsieur muscle pour rouler la lourde pierre pour elles. Pourquoi elles seules ? Parce qu’elles n’avaient pas suivi Jésus pour faire carrière, elles l’avaient suivi « pour le servir », parce qu’elles l’aimaient. Elles sont allées au tombeau très tôt de grand matin (elles n’ont pas dormi de la nuit) pour aller lui offrir leur présence amoureuse. C’est cet amour qui a amené Jean (le bien-aimé) à rester avec les femmes jusqu’au bout (le seul des disciples), et qui lui a ouvert les yeux du cœur quand il vit et qu’il crut tout de suite. L’amour n’est pas aveugle, contrairement à ce qu’on se plait à dire. C’est cet amour qui nous manque pour avoir l’intelligence des Ecritures et « sentir » la présence du Ressuscité dans son Eglise et dans nos vies.

Et nous ? Quel est notre cheminement ? Est-ce que la résurrection de Jésus est pour nous une énigme à expliquer ? un événement du passé ? Ouvrons le cœur à l’Amour, au lieu d’ouvrir nos cerveaux. La résurrection ne répond guère à notre curiosité intellectuelle, elle répond sûrement à notre soif d’amour, de bonheur, d’éternité, de vie. Celui qui croit ne sera pas déçu, avec le Christ, il participera à sa victoire sur la mort. 

Amen

Vénuste

 

 

DIMANCHE 10 AVRIL 2022                    Dimanche des Rameaux

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

C’est la course !

 

Isaïe 50, 4-7 : les Juifs attendaient un messie guerrier et conquérant, pourtant la Bible avait annoncé un serviteur souffrant, non-violent, qui ne rend pas les coups mais ne se dérobe pas non plus ; sa confiance en Dieu est totale car il sait qu’il ne sera pas confondu.

 

Philippiens 2, 6-11 : de condition divine, le Christ s’est abaissé jusqu’à la croix (la plus grande déchéance, la pire des tortures et des humiliations mise au point par les hommes) ; c’est pourquoi il a été élevé à la gloire divine. Les disciples ont été témoins du plus grand relèvement, du plus grand triomphe qui soit : être relevé d’entre les morts pour entrer dans la lumière et la gloire de Dieu. Dans ce dernier mouvement d’élévation et d’exaltation, il entraîne l’humanité.

 

Luc 22, 14 – 23, 56 : il souffrit sa passion et fut mis au tombeau ; il a aimé jusqu’au bout, jusqu’à donner sa vie. La célébration du dimanche des Rameaux nous fait toucher du doigt la versatilité de la foule : la même foule qui acclame « celui qui vient au nom du Seigneur », est la même qui criera : « Mort à cet homme ! Crucifie-le ! » Deux personnes cependant auront la lucidité que donne l’Esprit Saint pour reconnaître l’identité et l’œuvre de ce condamné. Le « bon » larron qui s’exclame : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton règne ». Le centurion romain (qui avait déjà exécuté pas mal de condamnés à mort) s’étonnera : « Sûrement, cet homme, c’était un juste ». Personne ne s’attendait à de telles professions de foi de la part d’un bandit et d’un païen !

   

Le temps du Carême va prendre fin. La liturgie devient très dense, surtout le récit de la Passion avec tous les offices de la Semaine Sainte que l’Eglise appelait jadis la Grande Semaine. Quelle richesse et que de mouvements elle relate ! On se déplace, on s’agite même, on court… c’est l’effervescence. Car quelque chose de grand est en train de se passer, l’événement important et sublime, qui entraînera toute l’humanité. Pour nous, c’est le plus grand événement de l’Histoire.

On court pour couper les rameaux, pour venir porter le Christ-Roi en triomphe, pour acclamer le Fils de David. On court pour suivre la foule en liesse, on court pour s’approcher le plus possible de « Celui qui vient ». On va courir aussi pour les préparatifs de la pâque juive. On court rejoindre toute la famille pour la fête. On va courir pour le procès de Jésus qu’on traîne « de Ponce à Pilate », tantôt au Jardin des Oliviers, tantôt devant le Sanhédrin, chez Anne, chez Caïphe, chez Pilate, sur le chemin de la croix à travers les rues de Jérusalem jusqu’au Golgotha… beaucoup de frénésie de la part des adversaires de Jésus sans savoir qu’ils sont en train de réaliser le dessein de Dieu. On va courir pour ensevelir le Christ, car il faut faire vite, c’est la veille du grand sabbat de Pâques et il faut avoir le temps de se purifier rituellement (le cadavre, comme le sang, rend impur). Les femmes vont courir au petit matin du lendemain du sabbat, d’abord pour aller oindre le défunt, ensuite pour aller annoncer qu’il n’est plus là, que son tombeau est largement ouvert. Même la lourde pierre a bougé ! Pierre et Jean vont courir pour aller vérifier ces « histoires de femmes » qui racontent que le défunt est plus vivant que jamais. La police de Pilate et les services de renseignement du Sanhédrin vont courir à l’annonce que le cadavre a disparu (toutes les polices s’agitent quand un cadavre disparaît). Les disciples d’Emmaüs vont courir de nuit pour venir raconter aux autres disciples qu’ils l’ont vu… Depuis ce jour, on par-court (on court au superlatif, fréquentatif) le monde entier pour annoncer que le Crucifié ne meurt plus, qu’il est à jamais vivant…

Cette semaine pour nous également, ça bouge, c’est la course. Procession des rameaux, messe chrismale pour la bénédiction des huiles saintes, offices du triduum pascal, procession de l’autel au reposoir, chemin de croix, procession pour vénérer la croix, procession derrière le cierge pascal... des occasions que par ailleurs, il ne faut pas rater. Que cette course ne soit pas agitation mais adoration. Que ce soit vraiment pour suivre le Christ qui fait son passage (Pâques signifie passage) vers la vie et vers la gloire où il entraîne l’humanité. Que ce soit signe de vie nouvelle dans l’Esprit. Et que nos cœurs exultent de joie, car nous voici sauvés. Il importe que cela soit vrai : que quelque chose de fort se passe dans votre vie, dans votre cœur, amis qui participez aux offices ! 

 

Nous sommes au cœur de la foi chrétienne, l’événement qui fonde notre espérance : la mort – résurrection du Christ, événement sans lequel il ne serait qu’un prédicateur comme les autres. Il est notre sauveur parce qu’il a affronté la mort et surtout parce qu’il a triomphé de la mort et nous promet la même victoire. Si sa mort n’avait pas été une vraie mort, alors le salut que nous espérons de lui, ne serait pas vrai non plus. Il est bel et bien mort, il ne s’est pas dérobé à la mort, il n’a pas joué au mort, il n’a pas triché, ce n’était pas du théâtre. Oui, dans un certain sens, sa mise à mort a été un spectacle : le condamné à la crucifixion devait porter sa croix à travers les rues de la ville ; Jésus a été crucifié à un grand carrefour où se croisent toutes les routes vers et hors de Jérusalem ; or le jour de sa crucifixion a coïncidé avec un jour de grande affluence, c’était la veille du grand sabbat de la grande fête de la pâque juive, le jour où les Juifs pratiquants faisaient leur pèlerinage à Jérusalem : par conséquent tous ces pèlerins ont constaté la crucifixion. Il y a eu le coup de lance du soldat romain dans le cœur de Jésus pour vérifier qu’il était bien mort (les co-condamnés ont eu droit au brisement des jambes afin que leurs corps s’affaissent et que la mort soit immédiate par crampes et suffocation). La réalité de sa mort est encore soulignée par l’autre expression que nous avons dans le Credo : il a été enseveli (il fut mis au tombeau). Une expression qui signifie que plus personne ne pensait le revoir : on a fermé le tombeau avec une lourde pierre et chacun s’en est retourné chez lui. Il avait bien dit qu’il allait ressusciter le troisième jour, mais personne ne s’en souvenait… sauf les adversaires qui vont poster une garde importante au cas où… ! Les femmes qui vont se hâter vers le tombeau dès les premières lueurs du lendemain du sabbat, elles n’allaient voir qu’un cadavre envers lequel elles allaient remplir les obligations du rituel des défunts qu’on n’avait pas eu le temps de terminer, étant donné que c’était la veille du grand sabbat. Quant aux apôtres, les plus intimes parmi les intimes, ils avaient verrouillé la porte de la maison (et de leur cœur), par peur et déception : « et nous qui espérions qu’il était celui qui allait délivrer Israël… », diront les disciples d’Emmaüs ! Ils se cachaient par peur des Juifs (ils s’attendaient à ce qu’on vienne les arrêter eux aussi, puisque leur maître avait été condamné et qu’on pouvait les considérer comme des complices).

 

Les évangélistes ont pris la peine de détailler le récit de la passion : on pense même que, au départ, le but des évangélistes était de raconter principalement la passion, de sorte que ce qu’ils racontent d’autre, n’est qu’un préambule, tant l’important c’est la mort et la résurrection de Jésus. Cet événement est hautement signifiant, chargé de sens et d’espérance. « Il est mort pour nos péchés … pour que nous soyons justifiés ». Pour que nous ayons en lui la vie, et la vie en abondance. Cette mort n’est pas ce qu’elle paraît de prime abord. C’est important à souligner quand on sait ce que représente la mort pour les gens de l’époque et surtout la mort par crucifixion. En effet, on pensait que le béni de Dieu est celui qui vivait longtemps et mourait dans son lit, « rassasié de jours » ; or Jésus meurt très jeune, après quelques trois ans de prédication seulement. Et puis il y a pire, c’est la crucifixion. La Bible dit elle-même : maudit soit qui pend à la croix. Voilà donc une mort qu’il fallait normalement cacher, qu’il fallait taire : comment parler d’un messie mort de cette ignominieuse façon ? Et pourtant les premiers chrétiens vont en parler avec fierté. Parce que cette mort a une autre signification pour toute l’humanité, c’est une merveille pour le monde entier. Cette mort a parlé à deux personnes, auxquelles on ne s’y attendrait pas. Le bon larron qui se recommande pour le paradis (c’est extraordinaire deux condamnés à mort qui parlent d’avenir, qui se donnent rendez-vous !). Ensuite le centurion païen qui fait la très belle profession de foi : « Voyant ce qui s’était passé, le centurion rendait gloire à Dieu en disant : Sûrement, cet homme était juste. » Contrairement à ceux qui lisaient et scrutaient les Ecritures toute leur vie, du moins le sabbat à la synagogue, ce païen, ce dur soldat habitué à mettre les gens à mort, lui qui avait reçu l’ordre d’exécuter un agitateur, c’est lui qui va reconnaître le Fils de Dieu. Cette mort lui a parlé. C’est peut-être la sérénité de Jésus qui l’a frappé. Le propre du récit de Luc est justement cette sérénité : sérénité devant Judas, sérénité devant Pilate, Hérode et autres accusateurs (et son silence qui les agace, et ses quelques rares répliques), sérénité quand il guérit l’oreille du serviteur du grand prêtre que venait de couper Pierre, sérénité dans le regard de Jésus quand il pardonne le reniement de Pierre, même sérénité quand il console les femmes qui le pleurent, sérénité dans la promesse au bon larron, sérénité dans le don du pardon à ceux qui avaient décidé sa mort… Sérénité et dignité qui ne sont cependant pas le mépris orgueilleux des Stoïciens face à la souffrance : il a transpiré la peur et suait le sang ! Pas une souffrance d’exhibitionnisme à la Mel Gibson non plus ! Sérénité parce qu’il fait de sa mort l’acte le plus dense de toute son existence humaine… et de toute l’Histoire (avec grand « H »).

« Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire. » Cette acclamation (anamnèse) nous la faisons après la consécration à la messe. La procession des rameaux a le même sens. Les rameaux bénits sont un signe de victoire, un signe pascal (parce que ce sont des branches qui restent vertes en hiver, ils sont signe que la vie est plus forte que la mort, que toute mort). Nous les portons pour professer la mort du Christ sur le fond de son triomphe. Nous les fixons à une croix dans nos maisons, comme signe de la victoire du Christ. Nous les déposons sur les tombes de ceux qui nous ont précédés dans la mort, dans un beau geste de foi en la résurrection des défunts.

Nous t’adorons, Seigneur et nous te bénissons… portant chacun sa croix pour te suivre. 

 

Amen

 

Vénuste

 

 

Homelie gilles

LECTURES DE LA MESSE DU 3 AVRIL 2022

5ÈME DIMANCHE DE CAREME

 

PREMIÈRE LECTURE 

Lecture du livre du prophète Isaïe (Is 43, 16-21)

Ainsi parle le Seigneur,
lui qui fit un chemin dans la mer,
un sentier dans les eaux puissantes,
    lui qui mit en campagne des chars et des chevaux,
des troupes et de puissants guerriers ;
les voilà tous couchés pour ne plus se relever,
ils se sont éteints, consumés comme une mèche.
Le Seigneur dit :
    « Ne faites plus mémoire des événements passés,
ne songez plus aux choses d’autrefois.
    Voici que je fais une chose nouvelle :
elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ?
Oui, je vais faire passer un chemin dans le désert,
des fleuves dans les lieux arides.
    Les bêtes sauvages me rendront gloire
– les chacals et les autruches –
parce que j’aurai fait couler de l’eau dans le désert,
des fleuves dans les lieux arides,
pour désaltérer mon peuple,
celui que j’ai choisi.
    Ce peuple que je me suis façonné
redira ma louange. »

 

DEUXIÈME LECTURE

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens (Ph 3, 8-14)

Frères,
tous les avantages que j’avais autrefois,
    je les considère comme une perte
à cause de ce bien qui dépasse tout :
la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur.
À cause de lui, j’ai tout perdu ;
je considère tout comme des ordures,
afin de gagner un seul avantage, le Christ,
    et, en lui, d’être reconnu juste,
non pas de la justice venant de la loi de Moïse
mais de celle qui vient de la foi au Christ,
la justice venant de Dieu, qui est fondée sur la foi.
    Il s’agit pour moi de connaître le Christ,
d’éprouver la puissance de sa résurrection
et de communier aux souffrances de sa Passion,
en devenant semblable à lui dans sa mort,
    avec l’espoir de parvenir
à la résurrection d’entre les morts.
    Certes, je n’ai pas encore obtenu cela,
je n’ai pas encore atteint la perfection,
mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir,
puisque j’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus.
    Frères, quant à moi, je ne pense pas avoir déjà saisi cela.
Une seule chose compte :
oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant,
    je cours vers le but en vue du prix
auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus.

 

ÉVANGILE 

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 8, 1-11)

En ce temps-là,
    Jésus s’en alla au mont des Oliviers.
            Dès l’aurore, il retourna au Temple.
Comme tout le peuple venait à lui,
il s’assit et se mit à enseigner.
    Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme
qu’on avait surprise en situation d’adultère.
Ils la mettent au milieu,
    et disent à Jésus :
« Maître, cette femme
a été surprise en flagrant délit d’adultère.
    Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné
de lapider ces femmes-là.
Et toi, que dis-tu ? »
    Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve,
afin de pouvoir l’accuser.
Mais Jésus s’était baissé
et, du doigt, il écrivait sur la terre.
    Comme on persistait à l’interroger,
il se redressa et leur dit :
« Celui d’entre vous qui est sans péché,
qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. »
    Il se baissa de nouveau
et il écrivait sur la terre.
    Eux, après avoir entendu cela,
s’en allaient un par un,
en commençant par les plus âgés.
Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu.
    Il se redressa et lui demanda :
« Femme, où sont-ils donc ?
Personne ne t’a condamnée ? »
    Elle répondit :
« Personne, Seigneur. »
Et Jésus lui dit :
« Moi non plus, je ne te condamne pas.
Va, et désormais ne pèche plus. »

   

 

Homélie : 

Avant de commenter la belle posture de Jésus face à ses accusateurs et face à la femme adultère, je voudrais souligner deux perles présentes dans les deux lectures de ce jour. Dans la 1ère lecture, Isaïe, qui connait l’épreuve de l’exil avec le peuple juif, va exprimer par des mots plein d’espérance  le souhait de Dieu pour son peuple dans cette période difficile : « Voici que je fais une chose nouvelle : elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ? Oui, je vais faire passer un chemin dans le désert, des fleuves dans les lieux arides ». Je trouve que ces paroles font du bien à entendre dans ces moments difficiles que nous connaissons nous aussi actuellement : oui j’en ai la certitude, Dieu œuvre au cœur de notre monde et nous invite à voir ce qui germe déjà : la Vie qui germe au milieu des désastres apparents. Le temps du carême est un temps propice pour apprendre à voir cela.

La seconde perle, c’est Paul qui nous l’offre dans sa lettre aux philippiens : celui qui a fait l’expérience d’être sauvé de son fanatisme religieux grâce à la connaissance de Jésus, va nous partager ce qui constitue le cœur de sa foi : « Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection, en devenant semblable à lui dans sa mort, avec l’espoir de parvenir à la résurrection d’entre les morts. » Pour lui, nous ne serons pas sauvés par l’observance minutieuse de la loi mais par le fait de laisser Jésus vivre en nous et l’éprouver intérieurement son souhait de nous faire passer de la mort à la vie. Voilà encore quelque chose que nous pouvons expérimenter en ce temps de carême. 

Venons-en à l’évangile, qui nous offre la plus belle des perles du jour : Jésus enseigne dans le temple, il n’a de cesse de vouloir dire et redire le visage de Celui qu’il nomme son Père.  C’est alors que font irruption ce groupe de scribe et de pharisiens qui veulent le piéger en utilisant cette femme adultère. Après avoir surmonté un certain agacement, Jésus se dit que c’est peut-être l’occasion de continuer à enseigner, par sa façon d’être, qui est le Dieu auquel il croit. 

Il commence par ne rien dire mais par faire un geste éloquent : il s’abaisse, certainement pour s’absenter du faux débat dans lequel les pharisiens veulent l’enfermer, il ne rentre pas dans leurs pensées étriquées ; il ne rentre pas en matière. Mais par ce geste, il se met aussi à la hauteur de cette femme accusée, maltraitée, rabaissée. Il nous révèle ainsi le Dieu très-bas, qui nous rejoint dans nos bassesses pour nous apporter son regard de bonté absolue. Il se rend présent au plus près de l’homme humilié et se tient là avec nous : oui le Dieu auquel Jésus nous invite à croire est le très-haut qui ne fait jamais si bien merveille que lorsqu’il devient le très-bas qui renouvelle. 

Cette attitude qui ne surplombe pas lui a laissé le temps de préparer sa réponse : alors il se redresse et leur dit cette phrase qui est restée célèbre : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre » ! Il n’y a aucune volonté de faire mal, seulement le souhait que chacun se regarde lui-même au lieu de regarder les autres ! C’est la même intention que la parabole de la paille et de la poutre : plutôt que de focaliser sur les péchés des autres et de désigner les coupables, Jésus préfère éveiller les consciences, il ouvre une faille dans le cœur de ces hommes fermés sur eux-mêmes, pour que sa grâce puisse y pénétrer et désarmer leur besoin de juger. Et le miracle se produit : chacun tourne alors les talons et repart regardant en lui-même.

Aussitôt Jésus se rabaisse, pour ne pas gêner par son regard le travail de la grâce qui commence à se faire en chacun, il se remet au niveau de l’humanité blessée, et là tout en bas, à notre niveau, il écrit dans la poussière. Que peut-il bien écrire ? Jean laisse planer le mystère pour nous inviter à y penser par nous-même. Rien ne nous interdit en effet, d’imaginer ce qu’il écrit, d’autres avant nous ne s’en sont pas privés : St Jérôme par exemple, pense que Jésus aurait tracé sur le sol la liste des péchés de ses accusateurs, reflétant ainsi comme dans un miroir, l’adultère des pharisiens par rapport à la loi juive. D’autres pères de l’Eglise pensent que Jésus s’adressait secrètement à la femme qui a les yeux rivés sur le sol, lui offrant ainsi en secret des paroles aimantes et rassurantes. Et vous qu’en dites-vous ? Qu’aimeriez-vous que Jésus ait écrit sur le sol ? 

Quoi qu’il en soit, Jésus se retrouve au milieu du temple avec cette femme, les accusateurs sont partis, « à commencer par les plus âgés » nous précise malicieusement St Jean. Jésus va pouvoir continuer son enseignement en présence de son auditoire toujours qui n’a pas manqué une miette de ce qui vient de se passer. Et dans le dialogue qui suit, Jésus va leur offrir (et nous offrir) le plus beau des visages de Dieu : « Personne ne t’a condamnée ? Personne, Seigneur. Eh bien, Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »

Je tiens cette parole de Jésus comme une des plus essentielle de tout l’Evangile : « Moi non plus je ne te condamne pas » ! Non, Dieu ne condamne pas ! il ne juge pas ! Jésus le redira à maintes reprises dans les évangiles : « Vous, vous jugez de façon purement humaine. Moi, je ne juge personne ». (Jn 4, 15) et au chp 3 du même évangile, il avait déjà prévenu que « Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. » (Jn 3, 17) et au chp 12, 47 : il va encore redire : « Si quelqu’un entend mes paroles et n’y reste pas fidèle, moi je ne le juge pas, car je ne suis pas venu juger le monde, mais le sauver ». On ne peut être plus clair non ? Alors pourquoi nous évertuons-nous à juger ? Voilà encore un bel exercice à faire en ce temps de carême : jeûner de jugement ! 

A la suite de cette parole qui dit l’Amour inconditionnel de Dieu pour chacun et chacune d’entre nous, Jésus ajoute : « va et ne pèche plus » qui ne signifie pas « bon ! ça passe pour cette fois-ci, mais que je ne t’y reprenne pas », qui serait un amour offert à la condition de ne pas recommencer. Non l’Amour dont Dieu nous aime et que Jésus nous révèle superbement ici, c’est un amour qui croit en l’autre et qui fait confiance : ce « va et ne pèche plus » est à entendre au sens hébraïque du terme, c’est-à-dire,  « va et ne manque plus la cible » ! c’est comme s’il disait à la femme : « Allez va s’y, je crois en toi, tu peux réorienter ta vie, tu peux ne plus manquer la cible, tu peux ne plus te perdre dans tes relations, va et ne t’égare pas, ne dévie pas de ta voie, reprend ton axe, ne sort plus de ton chemin d’humanisation, tu as tout en toi pour y arriver, fais-toi confiance et fais-moi confiance, tu peux arriver à ne plus manquer la cible ». 

Vous imaginez comment cette femme a dû repartir ? Tellement fière d’elle-même, tellement belle, tellement forte, se sentant enfin capable de faire du neuf dans sa vie, ayant retrouvé un telle estime d’elle même que désormais elle ne vivra plus des relations cachées, elle osera se faire respecter et respectera les autres, car elle s’est sentie accueillie et aimée telle qu’elle était, sans jugement ni condamnation. 

Et si d’ici la fin du carême, nous essayions nous aussi d’adopter cette posture de Jésus les uns envers les autres afin que le visage de Dieu apparaisse dans toute sa splendeur le jour de Pâques ? 

Bonne fin de carême !!! 

Gilles Brocard

 

 

 

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DIMANCHE 26 MARS 2022                    4ème DIMANCHE DE CARÊME

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Cet amour est divin !

 

Josué 5, 10-12 : arrivé dans la terre promise, le peuple n’a plus besoin de la manne puisqu’il peut manger les produits de la terre (on dirait un sevrage). Le don de Dieu s’adapte à toutes les situations : la manne dans le désert, les récoltes dans la terre promise, car elles aussi viennent du ciel, même si le travail de l’homme y collabore (responsable de sa propre subsistance et de l’aide aux affamés). Les promesses de l’Alliance avec l’immigré vagabond qu’était Abraham sont ainsi toutes réalisées : une descendance, une terre et la présence de Dieu. On célèbre la Pâque pour contrer la tendance à oublier les bontés et la libération offertes par Dieu durant l’Exode.

 

2 Corinthiens 5, 17-21 : l’humanité a besoin d’être réconciliée avec elle-même et avec Dieu. Dieu fait tout pour renouer le contact, par le Christ, et il nous envoie « en ambassadeurs » de cette noble cause. Devenir artisan de réconciliation (et de paix), puisque chacun de nous a lui-même bénéficié de la réconciliation en Jésus dans le baptême et à la table de l’eucharistie. Nos communautés chrétiennes doivent s’y employer ad intra et ad extra. Appel urgent ! Se laisser réconcilier avec Dieu, c-à-d laisser faire tout l’amour du Seigneur, lui seul peut transformer les cœurs. 

 

Luc 15, 1…32 : les relations de Dieu avec l’humanité sont celles d’un père miséricordieux avec ses enfants. Le pardon de Dieu est sans limites, sa joie est immense quand un pécheur, même un seul, même le pire, revient à la table familiale. C’est la fête ! Les deux fils du père prodigue en miséricorde, ne savaient pas que son amour, son pardon et sa joie pouvaient arriver jusque-là. Il n’y a que Dieu pour faire preuve de tant de miséricorde.

 

« Les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! » » Deux affirmations mises en exergue des trois paraboles de la miséricorde au chapitre 15 de St Luc : la brebis égarée, la drachme perdue et l’enfant prodigue. Je reprends là les titres qu’une tradition donne à ces paraboles, en mettant, de façon erronée, l’accent là où Jésus ne le mettait pas : non pas insister sur l’égarement, mais reconnaître en Jésus l’amour miséricordieux du Père pour tous ses enfants, même pêcheurs publics. Ainsi cette parabole ne devrait pas être appelée la parabole du fils prodigue, mais « la parabole du Père prodigue » : prodigue en amour et en miséricorde, tellement qu’on s’en scandalise. 

Voici donc un père qui a deux fils sans amour. Le plus jeune en a marre de la famille, il veut aller faire sa vie ailleurs où il n’aura « ni Dieu ni maître ». Il demande « la part de biens qui doit lui revenir » ! Il revendique, il force la main. C’est comme s’il préférait l’héritage à l’amour de son père, comme s’il souhaitait sa mort car, selon la coutume, il devait attendre la mort de son père pour réclamer sa part d’héritage. Le père ne fait pas d’objection. Le fils cadet reçoit son héritage et met les voiles. Il a vite fait de tout dilapider « dans une vie de désordre ». La vie de pacha tourne à la catastrophe : il se retrouve sur la paille, il tombe au plus bas de la déchéance, petit salarié exploité, pis encore gardien de porcs (la honte pour un Juif, le porc est l’animal le plus impur et rendait donc impur). Le ventre creux mais rassasié d’amertume, il fait « le voyage intérieur », rentre en lui-même et réfléchit. Non pas qu’il regrette ce qu’il a fait, tout simplement il a faim : simple réflexe de survie. L’estomac a parlé, ce n’est pas le cœur. Il échafaude un beau discours pour amadouer son père : en toute justice, il ne peut plus être le fils, il négociera, il suppliera donc pour n’être traité qu’en domestique. 

Et le père ? Lui tient à ne pas perdre sa qualité de père. Il guettait toujours l’horizon, attendant le retour de celui qui est toujours son fils. Il le voit de loin et fait l’impensable : sitôt qu’il l’aperçoit de loin, il va courir vers son fils (chez les orientaux, le patriarche vénérable ne court pas, c’est indécent), ses entrailles de miséricorde en sont retournées (sens littéral du mot avoir pitié), il se jette à son cou pour le couvrir de baisers (un bon juif devait se garder de tout contact avec l’« impur »). Sans lui laisser le temps de faire son discours préparé, sans lui prouver (reprocher) l’extrême gravité de sa conduite, sans exiger des excuses, sans d’abord évaluer s’il y a regret et contrition, sans aucune condition, le père décrète de lui rendre tous les attributs de fils comme s’il n’avait jamais quitté la maison (une ré-investiture) : le plus beau vêtement, la bague au doigt (pour encore cacheter les contrats), le festin ! Pour notre raison raisonnante d’humains, le vieillard disjoncte, il débloque ! Qu’il pardonne, c’est déjà impardonnable (!), mais qu’il tue le veau gras et organise des réjouissances festives, ça dépasse les bornes… tout au moins devait-il passer le savon au fiston, le tancer et le sermonner sévèrement, lui rappeler ses fautes dans le détail, lui donner des conditions et des délais avant de le réhabiliter (des procédures formelles de réintégration dans la famille existaient à l’époque) ! Tout cela sans le moindre « je te l’avais bien dit », sans la moindre demande de réparation ni d’engagement à changer de conduite… C’est vraiment « donner le bon Dieu sans confession » !

 

C’est d’ailleurs ce que ne se gêne pas de faire remarquer l’aîné, « de retour près de la maison », lui aussi dans la position du cadet quelques temps avant : le voilà qui se met lui aussi à revendiquer, il énonce ses droits et mérites et refuse d’entrer, c-à-d qu’il prend ses distances à son tour, furieux de voir les faiblesses du père. L’aîné a-t-il souffert (comme le père) de voir son frère partir ? A-t-il souhaité ou attendu son retour ? Ainsi nous sommes, car nous vivons dans un monde dur où nous ne laissons rien passer, où nous faisons payer cher la moindre petite erreur. Il ne dit pas « mon frère » mais « ton fils que voilà » (le père corrige : « ton frère que voilà »). Son père, il ne l’aime pas et il n’attend pas d’en être aimé. Sa relation à lui est plate, sans joie, une suite de devoirs. Pour lesquels il s’estime mal apprécié… Remarquons les mots utilisés pour signifier sa position dans la famille : « Je suis à ton service sans avoir jamais désobéi à tes ordres ». Il se définit comme un salarié et pas comme un fils (tiens ! ce que le cadet pensait demander à son père : « … prends-moi comme l’un de tes ouvriers »). Il est resté près du père mais sans vraie relation, sans vraie communication, une solitude à deux, juxtaposés ; il pense avoir marqué des points et n’avoir que des mérites, il est trop sûr de son droit, de sa fidélité. Il travaillait comme un serviteur au lieu de jouir de sa condition de fils. Il a sacrifié au mythe de l’homme qui travaille tout le temps et n’a pas de temps pour ses relations. Il refuse l’amour gratuit du père pour les autres et même pour lui. On fait la fête, il fait la tête, au lieu d’accueillir les mots tendres de son père qui le supplie. Il refuse la miséricorde.

 

L’histoire reste ouverte. Elle ne dit pas comment le jeune frère s’est senti devant cette fête et ces attentions qu’il ne méritait pas, s’il a eu quelque geste de gratitude. Elle ne dit pas si l’aîné a refusé obstinément et définitivement de réintégrer la famille, si les deux frères se sont embrassés. Ce n’est pas ça l’essentiel. Il suffit de s’étonner de l’amour du père qui a étonné ses deux fils. Car ceux-ci le connaissaient très mal : ils ne savaient pas qu’il pouvait aimer jusqu’au bout. Pour les deux, la seule réalité qui compte c'est le mercantile, le donnant-donnant. Ils sont convaincus, comme beaucoup aujourd'hui que, avec leur père, comme avec quiconque, même avec Dieu,  « on n'a rien pour rien » !

 

A nous d’écrire une finale heureuse par notre vie. Car nous sommes tour à tour le cadet qui pense trouver son bonheur loin du père, dans les sous, dans une vie sans souci et dissolue, où nous croyons être libres ; mais quand nous avons le courage de faire « le voyage intérieur », nous nous voyons dans un esclavage abominable et dans une déchéance lamentable. Combien ont le courage de faire le chemin du retour… sans autres départs ? Nous nous reconnaissons également dans l’aîné, lui aussi tombé dans une autre déchéance, celle de « bosser » comme un mercenaire (quand le travail devient un absolu), trop sûr de ses droits, dans une fidélité qui dessèche tout amour, dans une obéissance d’esclave, dans une minable comptabilité soi-disant que nous méritons mieux : corrects et convenables, mais durs et méprisants, choqués, révoltés et déçus que Dieu ait le même amour pour les intègres (qui croient l’être) que pour les voyous, prostituées, sans cœur (trop c’est trop !) ; et pour cela, nous nous croyons en droit d’être râleurs ! 

 

Mais la parabole doit se focaliser sur le père, riche en miséricorde et plein d’amour. Il n’a cure de mérites ni d’un côté ni de l’autre. Il est toute gratuité : « tout ce qui est à moi et à toi ». Ce qui compte pour lui, c’est qu’on reste son enfant : « tu es toujours avec moi » ; que celui qui était mort retrouve la vie, que celui qui était perdu retrouve le chemin du retour ; qu’il y ait fête, musiques et danses. Il s’agite dans la maison pour donner les ordres afin que le banquet soit le meilleur et que la fête batte son plein. Il court littéralement après ses fils pour qu’ils soient avec lui à la table familiale : être à table, c’est l’intimité, la communion. Il aime, alors que ses deux fils ont perdu le cœur d’aimer. Il reste le père, mais est-ce que ses fils sont encore frères l’un pour l’autre ? C’est cet écart qui est à mettre en évidence. Le père respecte toujours et laisse pleine et entière liberté : il ne retient pas le cadet qui veut s’éloigner de lui, il ne va pas le ramener de force, il supplie (sans aucune contrainte) l’aîné qui refuse de s’asseoir à table avec celui qu’il prend pour indigne… Le père garde toujours les bras ouverts, il s’inquiète pour celui qui s’en va (sans du tout minimiser sa faute puisqu’il la compare à une forme de mort), fait la fête pour tout retour vers lui. Il continue à interpeller chacun par le doux nom : « mon enfant ». Cet amour est divin : aimer quand il n’y a plus de raisons d’aimer. Est-ce que nous connaissons vraiment notre Dieu ? Quand changerons-nous nos préjugés sur lui, pour nous émerveiller de ce qu’il peut aimer jusque-là ? Arrêtons de comptabiliser nos soi-disant mérites devant la gratuité de notre Père. Si nous l’abandonnons, lui, il ne nous laisse pas tomber : il nous attend et il nous espère. Et chaque fois que nous faisons la moindre démarche pour revenir vers lui, fût-elle totalement intéressée et égoïste, il nous accueille (sans être naïf). Son bonheur, c’est que l’un « est revenu à la vie » et que l’autre « est toujours avec » lui. Le moindre geste de conversion est une résurrection.

Oui, je me lèverai et j’irai vers mon Père. Voilà notre démarche de Carême. Prenons conscience que loin du Père, ce ne peut qu’être misère, déchéance, esclavage. Après des regrets intéressés, simple réflexe de survie, cheminons vers le vrai repentir qui ne vient pas de la culpabilité mais de la rencontre de la tendresse et de la miséricorde de Dieu. Seul l’amour peut susciter une vraie conversion. Laissons-nous réconcilier (dit St Paul), laissons-nous aimer divinement, et aimons divinement en retour.

 

Amen

Vénuste

 

 

 

 

 

 

DIMANCHE 20 MARS 2022                    3ème DIMANCHE DE CARÊME

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Pourquoi le mal dans le monde ?

 

Exode 3, 1…15 : Vocation et mission de Moïse qui a su écouter le désir de Dieu, mais aussi aider le peuple à découvrir, dans le cheminement de la libération, la réponse de Dieu à leur prière. Révélation du nom de Yahvé, « Je suis », nom qui dit tout et par lequel Jésus se présentera à son tour. Révéler son nom, c’est comme révéler tout son être (comme donner son adresse = chercher à nouer une relation) : Dieu est le « Présent », l’Emmanuel.

 

1 Corinthiens 10, 1… 12 : le passé est toujours d’actualité. Les Hébreux ont été baptisés dans la nuée et dans la mer, ils ont mangé la nourriture spirituelle (la manne), ils buvaient au rocher : ce sont les sacrements du baptême et de l’eucharistie qui étaient préfigurés, c’est le Christ qui les a libérés comme nous aujourd’hui. Le passé nous apprend aussi à ne pas tomber dans le même péché que les pères : ne pas récriminer contre Dieu. Nous avons ici un bel exemple de l’interprétation des textes bibliques par l’allégorie et la typologie (St Paul utilise ce terme) : on lit le N.T. d’abord avant l’A.T. (et non l’inverse) car c’est le N.T. qui éclaire l’A.T.

 

Luc 13, 1-9 : pourquoi le mal et la souffrance des innocents ? Jésus  donne une clé de lecture des événements qui nous révoltent. Les malheurs ne sont pas une punition car Dieu est un jardinier patient qui se précipite vers le pécheur, non avec la hache pour abattre le figuier stérile, mais avec la bêche pour donner une autre chance, espérant toujours cueillir des fruits de sainteté et de charité. Dieu croit en l’homme et en sa capacité à se détourner du péché : il lui donne les moyens de se convertir. Il ne désespère jamais de personne. Si Dieu est patient, cela ne veut pas dire qu’il faut retarder le retour à Lui. Convertissez-vous, tant qu’il est encore temps. Il y a urgence.

 

Pourquoi le mal dans le monde ? D’où (de qui) vient-il ? Pourquoi la souffrance absurde et révoltante des innocents ? Sempiternelle question qui taraude l’homme depuis qu’il existe. Bien sûr, il y a la méchanceté et la bêtise humaine qui causent certaines souffrances : un père qui fracasse son enfant contre le rocher de Freyr, les tueurs pervers, les attentats suicides… Il y a aussi des accidents explicables : explosions de gaz, accidents de train. Mais il y a des catastrophes dites « naturelles » : tremblements de terre, tsunami, pluies diluviennes… Est-ce que les victimes le méritaient ? Est-ce une punition pour un péché personnel ou collectif ? Dieu y est-il pour quelque chose ? On se surprend à se demander : qu’est-ce que j’ai fait au « bon » Dieu ? Pourquoi n’intervient-il pas ? Permet-il cela ? Ou tout simplement existe-t-il un « bon » Dieu ? Le problème du mal a toujours été une pierre d’achoppement à la foi. On se dit : soit Dieu ne peut pas arrêter le mal, soit il ne veut pas ; soit il est puissant mais pas bon, soit il est bon mais impuissant. Ou alors il n’existe pas ! Eloi Leclerc écrivait : « Je compris qu’on pouvait être athée, oui, athée par égard pour Dieu. Pour l’honneur de Dieu. Afin de ne pas le rendre complice, par son silence, des crimes qui se perpétraient. »

 

Des gens veulent savoir ce que Jésus en pense. Ils lui rapportent un « fait divers » : « des Galiléens que Pilate avait fait massacrer pendant qu’ils offraient un sacrifice ».  On sait que la Galilée était la base arrière de la résistance contre l’occupation romaine et que Pilate avait la main lourde quand il s’agissait de sévir contre toute velléité de révolte, quitte à commettre des bavures. Peut-être que ce jour-là son service de renseignement avait signalé la présence de maquisards Zélotes déguisés en pèlerins. Qu’en pense Jésus ? Est-il révolté par la répression aveugle du procurateur Pilate ? Il doit prendre position pour ou contre les Romains, pour ou contre la résistance… s’il est le messie, le sauveur du peuple qu’il prétend être.

 

Jésus ne se positionne pas en politicien, il se place sur le plan exclusivement religieux. Or la religion a tendance à donner comme unique réponse, s’il y a malheur, que c’est qu’il y a punition divine automatique, c’est que quelqu’un a péché, soit la victime, soit un proche. Ce raisonnement est la base de beaucoup de superstitions et de croyances erronées. On ne pense pas à une simple coïncidence : une « main » (justice immanente) agit pour sanctionner (jusqu’à la 4ème génération !). On en conclut tout de suite que c’est Dieu qui punit le coupable. La philosophie a fait de Dieu « la cause première », alors il est mis en cause chaque fois.

 

Jésus refuse ce raisonnement : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? » Et de lui-même, il rapporte un autre « fait divers » : dix-huit personnes avaient été tuées par la chute de la tour de Siloé. Cette fois-ci, il ne s’agit pas de méchanceté humaine, c’est un accident. Mais même quand il y a un accident, on cherche toujours le coupable : l’incompétence de l’architecte, l’imprévoyance des pouvoirs publics… peu importe, il faut un bouc émissaire s’il n’y a personne qui endosse ses vraies responsabilités. C’est la logique des assurances et des tribunaux, c’est le réflexe « normal » des humains. C’est la logique de la justice rétributive : le sort ne frappe pas, ne s’acharne pas aveuglément sur les gens, il (y) a une raison. Jésus est venu corriger cette mentalité, même s’il semble enfoncer le clou lorsqu’il affirme : « … je vous le dis, et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière. » Est-ce qu’il menace de sévir ou est-ce qu’il alerte parce qu’il y a urgence (avertissement, alerte, signal, appel, rappel) ? C’est le langage prophétique. Quand on voit quelqu’un sur une corde raide, on le prévient qu’il va se casser la figure ! En fait comme il le fait souvent, Jésus nous demande de ne pas regarder les autres, de ne pas critiquer. Convertissez-vous ! Le mal est dans le cœur de l’homme. Jésus nous renvoie à notre propre conscience ; c’est là, dans notre cœur, que chacun a un réel pouvoir de changer quelque chose, au lieu d’accuser Dieu ou les autres. D’où l’exigence et l’urgence de la conversion.

 

Jésus raconte alors la parabole du figuier stérile et inutile : « à quoi bon le laisser épuiser le sol ? ». La logique de l’efficacité marchande impose de couper le figuier. L’homme voudrait apprendre à Dieu son métier : si j’étais Dieu, le pécheur serait vite éliminé (ce n’est que justice). Mais Dieu est le vigneron qui bêche autour du figuier pour y mettre du fumier (éducateurs et cultivateurs savent combien patience et confiance sont nécessaires pour accompagner la croissance et la maturation). Dans sa bonté et sa miséricorde, Dieu est un jardinier patient qui se précipite vers le pécheur, non avec la hache pour abattre le figuier stérile (Jean Baptiste disait que la cognée est déjà à la racine de l’arbre), mais avec la bêche pour donner une autre chance, espérant toujours cueillir des fruits de sainteté et de charité. Dieu croit en l’homme et en sa capacité à se détourner du péché ; il lui donne même les moyens de se convertir. Il ne désespère jamais de personne. Au lieu donc que ce soit Dieu qui envoie le malheur, il ne tolère pas le malheur de l’homme, il envoie plutôt (cfr la première lecture) des Moïse pour libérer l’homme du malheur. Dieu ne veut pas la mort du pécheur (encore moins d’un innocent), il veut que le pécheur se convertisse et vive. A l’heure où tout le monde milite contre la peine de mort, ce serait un comble que Dieu soit le seul à l’appliquer… car dans son cas, ce serait la mort éternelle ! Dieu se hâte donc d’agir pour sauver les siens. Il ne peut voir le mal et rester indifférent. C’est le sens de la première lecture. « J’ai vu, oui j’ai vu la misère de mon peuple… j’ai entendu ses cris… je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer… » Dieu décide de s’engager, il prend l’initiative. Mais il ne fera pas de miracle sans impliquer l’homme : « …va ! je t’envoie », dit-il à Moïse. Voilà une autre raison de sa patience : il met l’homme dans le coup, il veut que l’homme coopère à sa propre libération, à celle du monde ; il va au rythme (lent) de l’homme. Sa patience est l’espoir de voir l’homme s’engager à se convertir. Le Pape François dit que Dieu n’a pas de mémoire en ce qui concerne nos péchés !

 

Convertissez-vous, dit Jésus ! La conversion est une question de vie ou de mort : si Dieu est patient, cela ne veut pas dire qu’il faut retarder le retour à lui. Convertissez-vous avant qu’il ne soit trop tard. Vous périrez de la même manière : Jésus ne dit pas que Dieu nous fera périr. La première conversion à opérer, c’est changer cette image d’un dieu justicier (le djihadiste se croit le bras de Dieu qui doit sévir… aveuglément) qui inspire la peur comme si une conversion (le retour à Dieu) pouvait se faire par peur (avec la peur on fait des esclaves), sans amour, sans sincérité, sans conviction. Dieu n’est pas l’auteur des maux qui nous frappent : cessons de penser à lui comme à un (gendarme) punisseur implacable. Au contraire Dieu descend vers le malheureux pour le sauver. Il ne le sort pas toujours tout de suite de sa situation, mais il est à ses côtés, il le porte, il l’aide à traverser l’épreuve. Ainsi fait Dieu, ainsi fait le Fils qui vient partager avec nous la condition humaine, en toute chose excepté le péché ; il ira jusqu’à connaître la mort et quelle mort ! Il s’identifie aux victimes (il n’est pas uniquement solidaire), il se fait victime lui-même pour montrer comment se remettre debout et gagner la victoire décisive… par l’amour (= le buisson ardent qui ne se consume pas). 

 

Face au mal et à la souffrance, que faire ? Si la souffrance est la nôtre, en faire une belle occasion de croissance spirituelle, vivre dans la confiance en Dieu (ne jamais douter de Dieu ni de sa fidélité, ni de son amour, croire qu’il est toujours bienveillant), matérialiser (par une vie de prière intense) notre bonheur de savoir Dieu « présent », même dans notre malheur. Si la souffrance est d’autrui, ne jamais juger la personne comme si elle s’était attirée le malheur elle-même par un quelconque péché (ne jamais faire le lien entre malheur et vie morale), lui apporter notre aide (la prière est une aide formidable, la prière d’intercession comme celle du jardinier de l’évangile d’aujourd’hui). Jean-Paul II en avait fait l’apostolat du malade lui-même.

 

Prions par l’intercession de Jésus, l’innocent par excellence (massacré par Pilate), pour toutes les victimes des catastrophes naturelles et celles de la bêtise humaine ou du terrorisme de certains Etats (cas de Pilate) et même des religions ; prions également pour les bourreaux et tous ceux qui endeuillent les familles et la société ; prions aussi pour nous-mêmes parce que peut-être quelque part, sans le savoir, sans le vouloir, nous agissons mal de manière à faire souffrir quelqu’un d’autre… Que les uns et les autres arrivions à nous convertir, n’abusons pas de la patience de Dieu : que ce carême nous en fasse sentir l’urgence. Il faut donc, comme le jardinier compétent, et en toute urgence, couper en nous toute racine ou branche qui porte le péché comme fruit. Et ce qui est sain en nous, laissons la Parole le fertiliser pour qu’il porte les fruits attendus de Dieu : fruit de sainteté, justice, joie, amour. Lire la Bible est le meilleur fertilisant.

 

Pensons à la miséricorde, celle de Dieu (lent à la colère) et celle que nous avons à rayonner. Le Pape Jean XXIII avait ouvert le concile Vatican II en disant que l’Eglise préfère « recourir au remède de la miséricorde plutôt que de brandir les armes de la sévérité ». Mais Thomas d’Aquin disait que « la justice sans la miséricorde n’est que cruauté, la miséricorde sans la justice est mère de la débauche ».

Etre un bon chrétien pour ne pas avoir de problème, ne pas connaître la maladie… quitte à tout balancer quand on a un souci !!!

Amen

Vénsuste

 

 

 

 

DIMANCHE 13 MARS 2022                    2ème DIMANCHE DE CARÊME

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

La mort n’a aucun pouvoir sur lui !

 

Genèse 15, 5… 18 : Dieu se lie avec Abraham en s’engageant par 3 promesses : une présence (« je serai avec toi »), une descendance (très nombreuse) et un pays. Or Abraham est un immigré ; lui et sa femme sont stériles et très âgées. Pourtant Abraham croit en la promesse de Dieu, sans demander de preuve (il ne reçoit qu’un signe). Dieu choisit un couple stérile : c’est lui-même qui s’engage à la réussite de cette nouvelle humanité qu’il a en projet.

 

Philippiens 3, 17 – 4, 1 : nos pauvres corps seront transfigurés à l’image du corps glorieux du Ressuscité. L’espérance chrétienne nous tourne vers cet avenir de « citoyens des cieux ». Entre-temps, est à l’œuvre en nous l’Esprit Saint, la puissance qui a transfiguré Jésus, la force de vie qu’aucune puissance ne peut détruire.

 

Luc 9, 28-36 : la transfiguration anticipe la victoire de Pâques. Jésus prépare les disciples au choc du vendredi saint en leur montrant déjà la gloire dont il sera revêtu à la résurrection. C’est de ce « départ » qu’il parle avec Moïse et Elie. La transfiguration arrive « pendant qu’il priait » : notre prière devrait nous transfigurer. L’expérience primordiale de l’Exode se lit toujours en filigrane. Ainsi par exemple, sur la montagne de la transfiguration (la montagne étant toujours le lieu de la révélation de Dieu), Dieu donne l’identité de Jésus (« Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi »), comme il avait révélé son Nom à Moïse sur la montagne du Sinaï. Jésus est le nouveau Moïse qui conduira le peuple pour l’Exode définitif, celui de la Pâque, de la libération définitive.

 

Les trois évangiles synoptiques ont raconté la transfiguration de Jésus sur la montagne, en compagnie de Moïse et d’Elie, devant les trois apôtres qui ont eu le privilège de l’accompagner dans les grands moments (à la résurrection de la fille de Jaïre, au jardin de Gethsémani). Saint Luc a trois particularités : lui, l’évangéliste de la prière, dit que Jésus « alla sur la montagne pour prier » ; lui qui écrit à des « hellénisants » (de mentalité et de culture grecques), il ne dit pas que Jésus s’est transfiguré ni transformé, pour ne pas créer de confusion avec la mythologie grecque qui raconte souvent les métamorphoses des dieux de l’Olympe ; enfin il est le seul aussi à dire sur quoi portait le dialogue entre Jésus, Moïse et Elie : « ils parlaient de son départ (littéralement de son « exode », c.à.d de sa mort) qui allait se réaliser à Jérusalem » (le vrai Exode dont l’Exode historique ne fut qu’une préparation, la vraie libération, définitive, totale, de tout le genre humain, à travers les eaux et le désert du vendredi saint, vers la terre promise qu’est le royaume du Père).

 

L’événement se situe « huit jours après » ce qu’on appelle la profession de foi de Pierre à Césarée de Philippe. Jésus avait demandé à ses disciples (« comme il était en prière à l’écart » une fois encore) : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Pierre avait répondu : « Le Christ de Dieu ». Après quoi Jésus leur annonça (pour la première fois) qu’il devait souffrir et mourir avant de ressusciter le troisième jour. Cette annonce avait choqué les disciples. La transfiguration est une façon d’amortir ce choc qui sera pénible pour les disciples le vendredi saint : Jésus se montre transfiguré pour qu’ils ne soient pas scandalisés quand ils (Jean sera le seul à le voir sur la croix) le verront défiguré, entouré cette fois-là par deux larrons. La transfiguration est une anticipation de la victoire de Pâques : celui qui mourra et passera trois jours dans la tombe, il est celui qui se couvrira de gloire en se redressant du tombeau, ou plutôt il est le Seigneur de la Vie, la mort n’a aucun pouvoir sur lui. Les trois disciples ne pouvaient pas le comprendre sur la montagne de la transfiguration, et tant mieux s’ils gardèrent le silence, car qu’est-ce qu’ils auraient raconté, eux qui n’avaient rien compris alors ! Ce sera autre chose après la résurrection, une fois vue la gloire du Ressuscité, ils se rappelleront et témoigneront de l’événement que nous appelons la transfiguration : Pierre en témoigne dans sa deuxième lettre. Jésus voulait que les disciples soient témoins (à l’époque, il fallait que le témoignage soit donné par 3 personnes pour être valable) et de sa transfiguration et de sa résurrection. 

 

On peut dire aussi que Jésus lui-même (l’homme Jésus) avait besoin de la transfiguration pour être réconforté dans sa mission, avant le « départ » à Jérusalem. Dimanche dernier nous avons médité sur les tentations qui ont assailli Jésus toute sa vie et qui visaient à le détourner de la croix pour être un messie boulanger (comme les empereurs romains qui donnaient le « panem et circenses » : du pain et des jeux), un messie qui se compromet avec les puissances du monde pour en recevoir la gloire, un messie qui fait le pitre (sauter du haut du temple, imaginez-vous !) pour être applaudi par les foules ! Quelqu’un a dit que Jésus était passé par une « crise » dans le sens étymologique de moment de choix décisif, il a choisi la croix. Lui-même avait donc besoin que la voix du Père le réconforte tout en rassurant en même temps les plus intimes de ses amis. Les tentations avaient montré l’humanité de Jésus, la transfiguration montre sa divinité.

 

Jésus se trouve sur la montagne en compagnie de Moïse et d’Elie : les deux illustres personnages, les seuls à avoir vu Dieu sur l’Horeb (Sinaï), les seuls qui ont connu une fin terrestre mystérieuse (on ne connaît pas où se trouve le tombeau de Moïse parce que c’est Dieu lui-même qui l’a enseveli, tandis qu’Elie a été emporté au ciel sur un char de feu et depuis lors, on attendait son retour, soit comme le Messie lui-même, soit comme le précurseur du Messie), les deux qui représentent l’intégralité de l’A.T. (la formule « la Loi et les Prophètes » signifie toutes les Ecritures de l’Ancienne Alliance : Moïse représente la Loi, Elie les prophètes). C’est dire que Moïse, Elie et Jésus représentent l’intégralité de la révélation divine. Seulement les deux premiers doivent s’éclipser devant Jésus : ils préparaient Jésus, ils ne l’égalent pas, c’est désormais lui qu’il faut écouter car il est le « Fils ». « Pendant que la voix se faisait entendre, il n’y avait plus que Jésus, seul. » La voix qui affirme son identité divine, avait déjà déchiré les cieux pour se faire entendre et accréditer Jésus le jour de son baptême par le Baptiste au Jourdain. En plus de révéler l’identité divine du Christ, la transfiguration révèle aussi sa mission. C’est désormais la Parole de Jésus qui est la seule complète et définitive (il n’y aura plus d’autre révélation après lui). C’est lui qu’il faut écouter pour savoir ce que Dieu dit à l’humanité d’hier, d’aujourd’hui et de demain. « Ecoutez-le » ! Pour un Juif, l’expression a la résonnance du « shema Israël » (=écoute, Israël) de la prière que tout Juif pieux doit réciter chaque matin et que certains portaient comme inscription sur leur front. Formule qui affirme avec force la foi spécifique du judaïsme en un Dieu unique. Or ici se trouve affirmée la divinité du Christ et donc la foi trinitaire.

 

Ce récit nous exhorte à la prière (pendant laquelle nous sommes transfigurés) et à l’écoute assidue de la Parole. A la prière d’abord. Nous que Dieu a reconnus au baptême en disant, comme à Jésus, « tu es mon enfant bien-aimé ». Ce n’est pas seulement un honneur, c’est aussi une mission. Une mission qui ne sera pas de tout repos : il faudra aussi passer par des vendredis saints. C’est pourquoi, assez régulièrement, nous aurons besoin d’entendre le Père réaffirmer que nous sommes ses enfants chéris, malgré que la vie ne soit pas toujours sans dangers, sans difficultés, sans persécutions, sans moments de doute, sans épreuves… Il faut fréquemment faire l’ascension de la montagne sainte, monter le Thabor qui est dans notre cœur, sortir de notre torpeur spirituelle (les disciples ne voient les personnages et n’entendent la voix que quand ils sortent d’un sommeil mystérieux, même sommeil à Gethsémani… et nous ?). Il nous faut savoir nous mettre à l’écart sur la montagne, après avoir quitté le quotidien qui nous endort spirituellement. On dit souvent qu’il nous faut bien recharger nos batteries spirituelles, avant de redescendre dans la plaine de nos activités et de nos obligations y répandre l’amour et la joie dont Dieu nous remplit là-haut. Le carême est un moment privilégié de prière. La prière étant le lieu où Dieu se dit, où les yeux de nos cœurs s’ouvrent. C’est le lieu de nos illuminations, de nos transfigurations. Si nous rentrons chez nous comme avant, sans être profondément « touchés » et changés, c’est que notre prière n’en était pas une, c’est que nous n’avons pas vraiment rencontré Dieu. La prière, ne devrait-elle pas nous transfigurer, au moment de la rencontre avec Dieu, mais aussi après la prière, quand nous vivons les grâces reçues ? Les saints sont en extase dans la prière, et dans le quotidien, on voit bien qu’ils sont « habités » par la présence de Dieu qu’ils rayonnent. Nous ne refléterons peut-être pas la gloire sur nos visages pour éblouir l’entourage, mais si nous prions et vivons en enfants de Dieu, en ressuscités, en enfants du Royaume, nous refléterons l’image du Père, nous serons l’icône du Fils. Nos vies seront transfigurées, même au cœur de l’épreuve, dans notre humanité qui souffre, qui monte à Jérusalem et qui a peur de la croix. Que le Christ enveloppe de sa présence et de sa gloire nos croix quotidiennes. Dans la spiritualité orthodoxe, le visage du Christ en croix est un visage de souffrances qui rayonne gloire, lumière, joie et paix : le corps du Christ et son humanité sont le lieu de rencontre avec Dieu, au cœur même de nos espoirs et de nos peines ou des gestes les plus banals de la vie.

 

La Parole ensuite. Il nous faut nous entretenir avec Moïse dans les livres de la Loi (le Pentateuque) et avec Elie dans les livres des Prophètes, c-à-d méditer les écrits de l’A.T. Bien plus encore, il nous faut fréquenter les écrits du N.T. et nous entretenir avec Jésus. « Ecoutez-le ». Le carême est le temps fort pour, de façon spéciale, approfondir notre silence intérieur afin d’être plus attentifs à ce que Jésus nous dit aujourd’hui. Ecouter le Christ, méditer l’Evangile, seul ou en groupe biblique, groupe de partage d’évangile ou « maison d’évangile ». Profiter des occasions offertes : conférences, veillées, sessions... Multiplions sans cesse les occasions, prenons le temps d’écouter le Fils bien-aimé, de nous laisser transformer par sa Parole, d’aimer méditer sa Parole… de fréquenter la Bible car c’est elle la nuée d’où la voix du Père se fait entendre. Sur la montagne, Pierre, Jacques et Jean étaient les privilégiés d’un moment à l’écart avec Jésus dans sa gloire… A la messe, nous sommes ses privilégiés à l’écart avec lui pour prier, l’écouter, le laisser nous transfigurer, nous et la grisaille de notre quotidien : venons donc souvent à la messe et (comme le dit le chant) « ne rentrons pas chez nous comme avant, ne vivons pas chez nous comme avant ». Pour avoir gravi l’Horeb qu’est la table eucharistique, nous sommes transfigurés pour vivre « en hommes nouveaux ».

 

Amen

Vénuste

 

 

 

 

Homelie gilles

LECTURES DE LA MESSE DU 6 MARS 2022

1ER DIMANCHE DE CARÊME

 

PREMIÈRE LECTURE

La profession de foi du peuple élu (Dt 26, 4-10)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple :
Lorsque tu présenteras les prémices de tes récoltes,
    le prêtre recevra de tes mains la corbeille
et la déposera devant l’autel du Seigneur ton Dieu.
    Tu prononceras ces paroles devant le Seigneur ton Dieu :
« Mon père était un Araméen nomade,
qui descendit en Égypte :
il y vécut en immigré avec son petit clan.
C’est là qu’il est devenu une grande nation,
puissante et nombreuse.
    Les Égyptiens nous ont maltraités, et réduits à la pauvreté ;
ils nous ont imposé un dur esclavage.
    Nous avons crié vers le Seigneur, le Dieu de nos pères.
Il a entendu notre voix,
il a vu que nous étions dans la misère, la peine et l’oppression.
    Le Seigneur nous a fait sortir d’Égypte
à main forte et à bras étendu,
par des actions terrifiantes, des signes et des prodiges.
Il nous a conduits dans ce lieu et nous a donné ce pays,
un pays ruisselant de lait et de miel.

    Et maintenant voici que j’apporte les prémices
des fruits du sol que tu m’as donné, Seigneur. »

DEUXIÈME LECTURE

La profession de foi en Jésus Christ (Rm 10, 8-13)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères,
    que dit l’Écriture ?
Tout près de toi est la Parole,
elle est dans ta bouche et dans ton cœur.
Cette Parole, c’est le message de la foi que nous proclamons.
    En effet, si de ta bouche,
tu affirmes que Jésus est Seigneur,
si, dans ton cœur,
tu crois que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts,
alors tu seras sauvé.
    Car c’est avec le cœur que l’on croit
pour devenir juste,
c’est avec la bouche que l’on affirme sa foi
pour parvenir au salut.
    En effet, l’Écriture dit :
Quiconque met en lui sa foi ne connaîtra pas la honte.
    Ainsi, entre les Juifs et les païens,
il n’y a pas de différence :
tous ont le même Seigneur,
généreux envers tous ceux qui l’invoquent.
    En effet,
quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 4, 1-13)

En ce temps-là,
après son baptême,
    Jésus, rempli d’Esprit Saint,
quitta les bords du Jourdain ;
dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert
    où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable.
Il ne mangea rien durant ces jours-là,
et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim.
    Le diable lui dit alors :
« Si tu es Fils de Dieu,
ordonne à cette pierre de devenir du pain. »
    Jésus répondit :
« Il est écrit :
L’homme ne vit pas seulement de pain. »

    Alors le diable l’emmena plus haut
et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre.
    Il lui dit :
« Je te donnerai tout ce pouvoir
et la gloire de ces royaumes,
car cela m’a été remis et je le donne à qui je veux.
    Toi donc, si tu te prosternes devant moi,
tu auras tout cela. »
    Jésus lui répondit :
« Il est écrit :
C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras,
à lui seul tu rendras un culte. »

    Puis le diable le conduisit à Jérusalem,
il le plaça au sommet du Temple
et lui dit :
« Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ;
    car il est écrit :
Il donnera pour toi, à ses anges,
l’ordre de te garder ;
    et encore :
Ils te porteront sur leurs mains,
de peur que ton pied ne heurte une pierre. »
    Jésus lui fit cette réponse :
« Il est dit :
Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »
    Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations,
le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé.


 

Homélie : 

Les lectures qui précèdent l’Evangile sont intéressantes à commenter en ce 1er dimanche de carême, car elles nous invitent à faire mémoire de l’histoire de notre relation avec Dieu et elles nous aident aussi à bien comprendre de quelles tentations il est question dans cet Evangile.

Dans la 1ère lecture, l’auteur du livre du Deutéronome décrit ce moment de la liturgie juive de l’époque qui nous rappelle l’offertoire de nos eucharisties d’aujourd’hui quand nous offrons le « fruit de la terre et du travail des Hommes » : « Lorsque tu présenteras les prémices de tes récoltes, le prêtre recevra de tes mains la corbeille et la déposera devant l’autel du Seigneur ton Dieu. Tu prononceras alors ces paroles devant le Seigneur ton Dieu ». C’est là que le croyant est invité à faire le récit de l’histoire de sa relation avec Dieu : « Mon père était un Araméen nomade, qui descendit en Égypte : il y vécut en immigré avec son petit clan. Les Égyptiens nous ont maltraités, ils nous ont imposé un dur esclavage. Nous avons crié vers le Seigneur, Il a entendu notre voix, il a vu que nous étions dans la misère, il nous a fait sortir d’Égypte à main forte et à bras étendu, par des actions terrifiantes, des signes et des prodiges. Et Il nous a conduits dans ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel ». Voilà le résumé de l’histoire d’Israël avec Dieu. Et vous, que diriez-vous ? Quelle serait le résumé de l’histoire de votre relation avec Dieu ? Il peut être opportun en ce temps de carême, et notamment aujourd’hui au moment de l’offertoire, de faire mémoire de votre relation avec Dieu.  

Dans la deuxième lecture, Paul, tentant de réconcilier les chrétiens venant du judaïsme avec les chrétiens venant du paganisme, va réaffirmer sa foi en Jésus-Christ, et définir ce socle commun qui rassemble les chrétiens : « Jésus est le Seigneur, Dieu l’a ressuscité » et il insiste fortement sur le fait que ce n’est pas une croyance en un contenu intellectuel, mais une foi cordiale, c’est-à-dire qui vient du cœur, l’expérience d’une rencontre avec quelqu’un de vivant, un élan du cœur, bref, une histoire d’amour avec Celui qui vit en nous. Sans cela, sans cette expérience intérieure de rencontre cordiale avec le Vivant qui nous veut vivant, affirmer sa foi risque de sonner creux. En revanche croire avec son cœur et affirmer ce que nous croyons, cela renforce notre foi et peut nous aider à faire face aux inévitables tentations qui ne manqueront pas de nous guetter durant ces 40 jours de carême, comme jésus a pu en connaitre au cours de sa vie. Car ce que vit Jésus, nous le vivons aussi. 

En effet, la première tentation que Jésus rencontre et que nous pouvons tous avoir connu un jour, c’est de prendre Dieu pour un magicien : un Dieu qui pourrait transformer le réel pour satisfaire nos besoins immédiats : « Change ces pierres en pains, car j’ai faim, change mon quotidien difficile car j’en ai besoin » etc… Remarquez-bien que ce Dieu-là est présenté par le diable, le tentateur, et que s’il était ainsi, il faudrait alors constater que ce n’est pas un bon magicien, car avec toutes les prières que nous lui adressons pour qu’il améliore notre quotidien ou celui de nos proches, le résultat ne semble pas à la hauteur de nos attentes. Il nous faut donc penser Dieu autrement que comme un magicien : Jésus nous indique la direction en répondant au tentateur que « l’homme ne vit pas seulement de pain ». C’est une invitation nous rappeler que nous ne sommes pas seulement des êtres soumis à des besoins matériels, charnels et corporels, mais que nous sommes aussi des êtres humains qui avons faim et soif d’autres choses que de pains : nous avons faim et soif de justice par exemple, de paix, de bonheur, d’amour, de relation aussi, etc… Oui n’oublions pas que nous sommes des êtres spirituels, comme le dit Theillard de Chardin : « Nous ne sommes pas des êtres humains vivant une expérience spirituelle, mais nous sommes des êtres spirituels vivant une expérience humaine ».

Voilà la conversion que nous propose Jésus aujourd’hui : Dieu n’est pas un magicien au service de nos besoins humains, mais il est cette force d’Amour au service de nos besoins spirituels, qui nous donne le courage et les moyens pour nous incarner dans le quotidien de notre vie humaine. 

La seconde tentation qui a guetté Jésus tout au long de sa vie, et qui par conséquent nous guette aussi, c’est de laisser croire que Jésus pourrait tout posséder, par un simple geste de soumission. « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, si tu te prosternes devant moi. » La tentation de posséder, « d’avoir des avoirs plein nos armoires » comme le chante Alain Souchon, nous pouvons tous la connaitre nous aussi. Là où le tentateur est malin, c’est qu’il conditionne cet avoir à un geste de soumission. Face à cette tentative de manipulation, Jésus rappelle la gratuité de l’amour de Dieu qui nous aime inconditionnellement, sans que nous ayons besoin de mériter son Amour : « C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte ». Tu te prosterneras signifie :  tu reconnaitras la grandeur de l’amour de Dieu ». La seule soumission possible c’est devant Celui qui nous veut aussi grand que lui ! D’où l’importance de faire mémoire des bienfaits de Dieu dans nos vies, de rendre grâce, non pas pour obtenir de Dieu quoi que ce soit, mais pour reconnaitre que ce que nous sommes vient bien de Lui. Faire mémoire et rendre grâce, voilà deux attitudes que nous pouvons adopter durant ce carême. 

La troisième tentation qui nous concerne aussi, consiste à refuser notre vulnérabilité : « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera à ses anges l’ordre de te garder ; Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre ». La tentation ici consiste à nous croire au-dessus de tout, au-dessus de la mêlée humaine, comme protégé des malheurs du monde, parce que nous aurions la foi ! Or il n’en est rien et nous le savons bien : la foi ne nous dispense pas des coups durs, des difficultés, ni d’être triste, ni même de la mort. Jésus a été vraiment humain dans toutes ses dimensions et il n’est pas pensable que nous puissions éviter de traverser cette vie humaine sans être atteint par les vicissitudes de l’histoire et de notre dimension charnelle. Face à cette tentation, Jésus nous invite à accueillir notre vulnérabilité, comme un moyen par lequel Dieu fait son œuvre en nous. Quand Jésus répond au tentateur de ne pas « mettre pas le Seigneur à l’épreuve », il veut nous inviter à faire attention à la vie, car la vie est précieuse… Dieu étant le maitre de la vie, il nous dit de ne pas mettre la vie à l’épreuve, il nous dit de ne jouer pas avec la vie, de faire attention à elle comme à Dieu qui en est la Source. Voila encore un bel axe de travail pour ce carême : faire attention à la vie en moi et autour de moi, en prenant soin de moi et de la vie autour de moi.  

En prononçant cette homélie me vient le chant qui colle exactement à la seconde lecture : « Si tu dis par tes mots que Jésus est Seigneur. Si tu crois dans ton cœur que Dieu l´a ressuscité, alors tu seras sauvé », le refrain de ce chant pourrait alors être notre prière pour conclure cette homélie : « Seigneur nous croyons en toi, fais grandir en nous la foi ». 

Bon carême 

Gilles Brocard 

 

 

 

Homelie

 

DIMANCHE 27 FEVRIER 2022                   

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

L’extérieur est impeccable, mais l’intérieur pue !

 

Ben Sirac le Sage 27, 4-7 : la parole nous trahit, elle révèle ce que cache le cœur, les petits côtés de l’homme. « La bouche parle de l'abondance du cœur » (dans la Bible, le cœur n’est pas le lieu des sentiments que sont les entrailles, mais le lieu des pensées et des projets, toute la vie intérieure de l’homme). De même on juge l’arbre à ses (bons) fruits.

 

1 Corinthiens 15, 54-58 : l’être périssable et mortel qu’est l’homme chante victoire sur la mort parce que désormais, dans la résurrection du Christ, prémices de la nôtre, il triomphe de la mort. Ce n’est donc pas qu’il est immortel : le périssable (le mortel) « revêt » l’impérissable (l’immortalité), grâce à Dieu (à qui il faut rendre grâce) en Jésus Christ.

 

Luc 6, 39-45 : le donneur de leçon est plus préoccupé de critiquer les autres que de s’amender lui-même. Plutôt que de condamner les autres, l’homme bon tire le bien du trésor de son cœur pour en faire profiter les autres. Pour que nos paroles soient encouragements et non reproches : pour grandir le frère et non l’humilier. Voilà la correction fraternelle.

 

    L’évangile de ce dimanche, comme toujours, ne nous donne pas une leçon de savoir-vivre en société, il nous dit comment nous entraider mutuellement pour grandir dans la vérité et dans l’amour.

Comment guider les autres si on ne sait pas distinguer le bien et le mal, le vrai et le faux, le juste et l’injuste ? Un aveugle qui s’improvise guide pour un autre aveugle, va entrainer fatalement la chute des deux dans un trou. Qui est aveugle ? Le disciple peu formé qui joue au maître. Nous tous (de naissance, tant que Jésus ne nous a pas guéris)… Nous sommes aveuglés, obnubilés par nos préjugés et nos a priori, nous nous laissons aveugler par l’opinion publique, nous posons des filtres qui altèrent notre vision... Alors que tous nous avons des défauts, nous ne voyons que les défauts des autres, nous ferons tout pour ne pas voir ni reconnaître nos défauts personnels. Nous remarquons, dit Jésus, la paille dans l’œil du frère, alors que la poutre qui est dans notre œil à nous, nous ne la remarquons pas ! Remarquons les proportions entre la paille et la poutre : une peccadille est toujours une affaire lourde et grave chez l’autre, tandis que la grosse erreur (faute) de notre part, ce n’est qu’une broutille. Remarquons aussi que Jésus parle de « frère » : celui qui vit près de moi, à force de se frotter l’un à l’autre, je remarque (ou je crois remarquer) ses défauts plus que les autres... et être en droit de lui faire la leçon, du genre « je te connais », « tu es nul », « de toi on ne peut attendre rien de bon », « tu es incorrigible », « tu ne changeras jamais »…

 

Le message s’adresse certainement aux pharisiens et aux scribes qui se prennent pour des lumières pour indiquer au peuple un chemin que, dans leur hypocrisie, ils n’ont jamais emprunté eux-mêmes. En voulant redresser les consciences et les attitudes, ils posent sur les épaules des gens, dit Jésus, un fardeau qu’eux-mêmes n’ont jamais cherché à remuer. Ils soignent les apparences, mais n’ont pas le souci de purifier leur cœur, si bien que Jésus – qui enseigne une religion du cœur - va les traiter de sépulcres blanchis : l’extérieur est impeccable, mais l’intérieur pue ! « Faites ce qu’ils disent, disait Jésus, mais ne faites pas ce qu’ils font. » Le donneur de leçon fait la morale aux autres, alors qu’il devrait commencer par la vivre lui-même, ne fût-ce qu’essayer, dans sa vie personnelle.

 

Mais le pharisaïsme est une dérive de toute religion, christianisme compris : faire la morale au nom de Dieu. Beaucoup ont retenu de nos prêches une religion qui culpabilise. L’Eglise a terrorisé les gens en les menaçant de l’enfer. Nombreux restent stigmatisés. Et les pasteurs ne donnent pas le bon exemple, ne se montrent pas meilleurs que les autres. Hélas, dans toute l’histoire de l’Eglise, même récente, éclatent des scandales où les gens d’Eglise pêchent gravement contre l’enseignement qu’ils profèrent sentencieusement… au lieu d’acquérir le « flair évangélique » comme bon guide.

 

Le message s’adresse à toute personne qui a une parcelle d’autorité, mais finalement à tout un chacun : on a presque toujours quelqu’un qu’on guide ou qui prend exemple sur nous. Il faut être lucide et se mettre en question (en cause), faire le discernement sur soi, être exigeant avec soi-même, être capable de se juger soi-même. Hélas il y a notre tendance à tout critiquer, à chercher la petite bête, à trouver le travers chez les autres, à le leur jeter à la figure sans ménagement, à accabler de reproches nos frères et nos sœurs, à en nourrir les cancans du village… On a vite fait de coller des étiquettes sur tout le monde, on classe, on catalogue. Quelqu’un a dit de ceux qui affichent leur athéisme, que c’est parce qu’ils ne voient en Dieu que du négatif. C’est cette façon de voir le mal en premier, plutôt que ce qui est bon et beau, qui fait de nous des aveugles. C’est cela avoir une poutre dans l’œil. C’est cela être aveugle et entraîner l’autre avec soi dans le trou du découragement, du désespoir, et/ou du péché.

Cela ne veut pas dire qu’il faut fermer les yeux pour ne rien voir (jouer à celui qui n’a jamais rien vu… pour ne pas intervenir), qu’il ne faut rien dire devant le mal qui se fait ou devant ce qui se fait mal. Non, il faut justement enlever tout obstacle dans l’œil pour bien voir. Ensuite parler directement à la personne (et non casser du sucre sur son dos en son absence). Il y a bien sûr la façon, mais il y a surtout les dispositions du cœur. Je crois que c’est ainsi qu’il faut comprendre la nécessaire et incontournable  « correction fraternelle » que nous avons tous à pratiquer. Si on remarque un défaut, une carence, une faute, une erreur, un péché… le premier à interpeller c’est soi-même. Commencer par « un travail sur soi ». Se convertir d’abord avant de juger et de condamner l’autre. Ôter de son œil la grosse poutre qui rend aveugle (et il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir : on parle alors d’aveuglement volontaire), être lucide pour alors corriger fraternellement le frère. Lui faire ainsi un témoignage édifiant de ce qu’on a vécu soi-même. La parole qui naît alors est une parole qui construit. Elle doit naître de la bonté du cœur. C’est à cette condition seulement qu’on parlera par amour : on ne cherchera plus alors à se faire son supérieur (avec arrogance), à lui faire la leçon, à l’écraser, à l’humilier devant lui-même et devant les autres… Au contraire, on lui tend la main pour le relever, le grandir, l’épanouir, le construire… Plutôt que le maintenir dans ses faiblesses et ses torts, on lui fait voir le bon fond qu’il a, les trésors de son cœur (une espèce de maïeutique à la Socrate) et les bons fruits qu’il peut produire comme un bon arbre.

 

Suivons l’exemple de notre maître Jésus. Il va vers tout le monde sans exclure ceux que le judaïsme fustigeait et qui ne pouvaient pas mettre les pieds au temple : les prostituées, les publicains, les pécheurs publics… Ses détracteurs avaient trouvé la formule de ce qu’on lui reprochait : « il va vers les pécheurs et mange avec eux ». Et lui rétorquait qu’il a été envoyé, comme tout médecin, vers ceux qui se reconnaissent malades et non vers ceux qui se croient sains (je paraphrase). Tous sont fils d’Abraham : il ne faut exclure, stigmatiser, excommunier… personne. Et ce message va droit au cœur de ceux qui veulent se repentir, car chacun se reconnait pécheur (c’est un premier pas pour se convaincre de changer pour le mieux), et chacun reconnait aussi l’homme bon qu’il est et qu’il peut être davantage. Contrairement à nous les hommes qui ne savons regarder que le mauvais côté, Dieu regarde le cœur et le trésor qu’il y a déposé pour le valoriser. Il y a plein d’exemples dans les évangiles, mais pensons à Zachée. On lui avait collé l’étiquette de voleur (lui-même avait fini par le croire et s’y résigner), il était honni de tout le monde, il se cache dans l’arbre pour voir Jésus passer à distance… il a suffi que Jésus lui parle pour qu’il se révèle ce qu’il est réellement dans son cœur, c’est-à-dire capable de générosité en rendant ce qu’il a volé au-delà de ce qui était exigé, capable d’accueillir du monde chez lui, capable d’offrir une fête grandiose, capable d’amitié et d’humanité, capable de se convertir… Jésus aide donc à reconnaître en nous l’homme bon qui tire de son cœur ce qui est bon. Et voilà que l’arbre donne du bon fruit. 

 

Enlevons la poutre de notre œil, ôtons ces lunettes déformantes qui défigurent le visage du frère, changeons notre regard sur nous-mêmes et sur les autres, adoptons le regard de Dieu qui voit les cœurs et le bon qui nous habite, nous porterons alors le bon fruit de la conversion, du bon témoignage, de l’amour fraternel qui aide les autres, non pas à se morfondre dans leurs défauts et faiblesses, mais à se relever, à se convertir à leur tour, à se construire, à grandir, à s’épanouir. Pour changer notre regard, il faut d'abord changer notre cœur. Car c'est de lui que sortent le bon et le mauvais de l'homme, dit Jésus. Dieu nous demande non pas d’être des redresseurs de torts, mais d’aider les autres. Que nos paroles soient encouragements et non reproches. Dans l’humilité et l’amour.

 

Interrogeons-nous ! Mes idées personnelles ne font-elles pas obstacle à ce que Dieu veut de mon enfant, de mon conjoint, de ceux qu’en tant que prêtre, chef... j’ai charge de guider ? Est-ce que mes remontrances (et le ton que j’y mets), sont une aide fraternelle ou une espèce de violence (et de vengeance) ? Dans mon zèle moralisateur, est-ce que je n’oublie pas de me corriger moi-même ? Comment est-ce que je pratique la correction fraternelle ? Est-ce que j’accepte moi-même des conseils, des remarques ? Commençons donc par balayer devant notre porte. Alors nous serons l’arbre qui produit d’abondants et délicieux fruits que les autres se plaisent à venir marauder.

 

L’évangile d’aujourd’hui nous exhorte aussi, me semble-t-il, à nous laisser corriger par le prochain, et même à susciter son aide pour mieux nous connaître pour mieux progresser : voir clair d’abord en moi afin de pouvoir voir clair chez les autres. Pour cela, écouter d’abord l’Esprit Saint qui nous parle de l’intérieur de notre cœur. Demandons au Seigneur de vrais amis pour une meilleure entraide fraternelle. N’oublions pas de demander une bonne communication aussi.

Amen

Vénuste

 

 

 

DIMANCHE 20 FEVRIER 2022                            

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Inverser la tendance !

1 Samuel 26, 2… 23 : force et grandeur d’âme de David qui se refuse à porter la main sur le roi Saül à sa merci, alors que ce dernier le pourchassait pour le tuer. David refuse de prendre sa revanche, alors qu’il en avait l’opportunité (l’occasion). Ce n’est pas encore l’amour des ennemis, comme l’évangile le demande : il s’agit tout simplement d’un sentiment de respect mêlé de terreur envers le roi, l’oint du Seigneur, avec la peur d’une vengeance divine automatique au cas où on porterait la main contre l’élu de Dieu.

1 Corinthiens 15, 45-49 : St Paul répond à la question : « comment serons-nous à la résurrection ? » Nous serons à l’image du Christ ressuscité, le nouvel Adam. Le 1er Adam était pétri de terre (« le terreux ») comme nous actuellement, le nouvel Adam est spirituel et comme lui nous serons « spirituels ». En appelant Jésus le « nouvel Adam », Paul reconnaît en lui « le premier ressuscité », le premier d’une nouvelle humanité, que nous sommes destinés à suivre pour avoir la résurrection et la vie éternelle.

Luc 6, 27-38 : « … comme votre Père est miséricordieux ». Aimer jusqu’au bout, aimer comme Dieu, cela signifie aimer jusqu’à aimer son ennemi, à prier pour le persécuteur, à tendre l’autre joue quand on reçoit la gifle. C’est cela qui doit marquer la différence entre les chrétiens et les autres. Ce n’est pas une leçon de philanthropie, ce n’est pas une leçon de morale : c’est un acte de foi. Dieu est notre modèle, la référence suprême : nous avons à lui ressembler, à être « parfaits » comme le Père céleste est parfait, et alors, au lieu de chercher à assouvir la vengeance, nous rechercherons le pardon, la réconciliation et la paix.

Aimer nos ennemis et faire du bien à ceux qui nous haïssent, présenter la deuxième joue à celui qui vient de nous gifler sur la première, laisser emporter son manteau par celui qui nous a déjà dépouillé de notre tunique, prêter de l’argent à celui que nous sommes sûrs et certains qu’il ne nous le remboursera pas, continuer à saluer celui qui nous croise avec mépris… Voilà des comportements tout à fait aux antipodes du sens commun et de la pratique courante… de l’humainement raisonnable. Et c’est ce que Jésus édicte comme nouvelle loi. Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient.

En fait Jésus n’est pas le premier ni le seul à parler de l’amour de l’ennemi (l’A.T. n’en parle pas, tout au plus demandait-il de secourir l’ennemi dans la détresse). C’est le sommet de la pédagogie de Dieu qui a éduqué l’humanité. Au départ, comme on peut le lire dans la Genèse (l’histoire de Lamek qui tue pour une simple égratignure), la vengeance était la loi de la jungle et était disproportionnée à la faute. Puis il y a eu la loi du talion qui marqua un réel progrès : si on te crève un œil, tu te contenteras de crever un œil au coupable et pas plus ; c’était justice. Mais à ce rythme, disait le Mahatma Gandhi, si on applique la loi du talion « œil pour œil », le monde entier serait borgne ! Il fallait casser cette spirale de la vengeance, au moins jusqu’à un certain point : au moins éviter de croiser son adversaire pour éviter de croiser le fer, qu’on en vienne aux mains (le duel, au Moyen Age, était une obligation pour « laver l’affront dans le sang », pour venger l’honneur bafoué de la famille).

Jésus ne demande pas seulement d’éviter la bagarre, de garder les distances par rapport à ceux qui nous ont fait du tort. Il demande de faire le bien pour l’ennemi qui nous fait du mal, souhaiter le bien pour celui qui profère des malédictions contre nous, prier pour celui qui se répand en calomnie contre nous. Pas seulement éviter le mal, mais encore poser des gestes positifs, avec bienveillance et magnanimité. Jésus donne trois arguments. Un argument de bon sens d’abord : si vous aimez ceux qui vous aiment et uniquement ceux-là, si vous ne faites du bien que parce qu’en retour on vous rendra la pareille, qu’est-ce que vous faites de mieux que les pécheurs. Le deuxième argument (qui est le premier dans le texte) c’est ce qu’on a appelé la règle d’or : « ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux » ; là encore Jésus a une formule positive, car on disait plutôt qu’il faut éviter de faire ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse. Il faut savoir se mettre dans la peau de l’autre : si vous-même vous êtes coupable, vous souhaitez l’indulgence et le pardon, alors il faut être indulgent pour les autres. Le troisième argument constitue l’originalité de Jésus et donc du christianisme, c’est la motivation : comme le Père est miséricordieux, vous, ses enfants, soyez miséricordieux. Tel père, tel fils. C’est au pardon qu’on vous reconnaîtra comme les enfants du Père. C’est un peu l’exemple de David (dans la première lecture) qui n’a pas voulu porter la main sur l’oint du Seigneur (David avait peur de commettre un sacrilège qui aurait entraîné automatiquement le courroux de Dieu et par conséquent une punition de ce sacrilège). Tout homme est enfant de Dieu, on ne peut donc pas se permettre de le toucher pour lui faire mal, même si la loi humaine en donne le droit. Car la justice des tribunaux légifère certaines vengeances : Martin Luther disait que les propos de Jésus ne peuvent pas être appliqués à l’hôtel de ville où doit fonctionner la justice et la police.

On peut ajouter un quatrième argument : nos réactions nous condamnent, dans ce sens où « la mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous ». Autrement dit, nous serons traités comme nous traitons les autres : si nous faisons montre de sévérité, la même sévérité sera observée à notre endroit. C’est dire que, dans la prière du Seigneur (le Notre Père), nous nous condamnons, puisque nous demandons à Dieu de nous pardonner dans la même mesure où nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Heureusement que Dieu ne s’aligne pas à nos manières humaines d’agir !

Car le pardon est divin. Jésus place la barre très haut. Lui qui disait qu’il ne suffit pas d’aimer le prochain comme soi-même, mais plutôt l’aimer comme Dieu nous aime, voilà qu’il nous dit de pardonner comme Dieu pardonne. Le pardon chrétien n’est pas de la faiblesse : dans nos sociétés, le fait de ne pas se venger est perçu comme de la lâcheté de « dégonflés », incapables de se faire justice, de défendre leurs droits (on doit montrer de quel bois on se chauffe ! il ne faut pas se laisser marcher sur les pieds !). Le pardon chrétien est de loin supérieur aussi à la non-violence (style Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela) qui peut être une façon de faire plier l’autre. Le pardon chrétien est le sommet de l’amour, la mesure débordante de l’amour.

Le pardon est divin, pas facile du tout ; c’est déjà difficile d’aimer ses amis. Et pourtant c’est une béatitude : St Luc nous donne cet enseignement après ses béatitudes, comme une suite logique. Et c’est vrai : heureux qui sait pardonner, même l’impardonnable. Heureux qui pardonne, comme Dieu, sans attendre d’abord les excuses, sans non plus poser des conditions. Beaucoup de personnes souffrent de ne pas savoir pardonner ou de ne pas savoir recevoir le pardon. Et pourtant le pardon libère, apaise, réconcilie, tandis qu’entretenir la haine, c’est comme entretenir un poison qui ronge le cœur de celui qui ne veut pas pardonner et cherche à se convaincre qu’il a raison de ne pas pardonner.

Jésus ne demande pas de subir passivement la violence et de la nourrir ainsi. Quand un serviteur du grand prêtre l’a giflé, il a cherché le dialogue. Sur la croix il demande le pardon pour ses bourreaux. Ce qu’il demande, c’est d’amener l’adversaire à de meilleurs sentiments, de réveiller chez l’autre ce qu’il a de bon en lui, le désarmer par notre bonté… et le sauver ainsi de son péché. Au Rwanda, des veuves apportent à manger à ceux qui ont tué leurs maris et les ont ainsi aidé à faire une démarche de repentance !  Le mari d’une victime des attentats de Bruxelles en mars 2016 a publié un témoignage sous le titre « Le djihad de l’amour » (l’amour et le pardon plutôt que la haine et la vengeance).

Que retenir comme leçon pour nous aujourd’hui ? Inverser la tendance dans nos sociétés où la violence fait la loi. Nos violences qui sévissent même sur les terrains de sport, dans les écoles. Nos violences verbales à la maison. Aimez vos ennemis. Ne vous laissez pas miner par la haine. Faire l’expérience de la force du pardon qui libère aussi bien la victime que son bourreau : la plus grande victoire n’est pas de briser ni d’anéantir son adversaire, c’est plutôt de le retourner pour en faire son allié, ce que n’a jamais réussi la violence ; la force de l’amour, c’est qu’elle est capable de convertir le cœur le plus dur. Le plus fort n’est pas celui qui est « du bon côté de l’arme » : c’est celui qui fait le premier pas vers le dialogue, vers la négociation, vers la réconciliation, surtout quand c’est lui la victime. Le plus fort, c’est celui qui va tout faire pour rendre la confiance trompée, restaurer l’amitié trahie. Aimer, aimer sans mesure, aimer jusqu’au bout. Ayons l’audace et le courage du pardon. Nous avons certainement une personne à qui nous avons refusé un mot de pardon, offrons-le sans tarder… Avons-nous pensé qu’il y a, sûr et certain, beaucoup de chance (ou de risque, c’est selon) de passer toute l’éternité avec quelqu’un à qui nous avons refusé la main ici sur terre ? C’est ce que j’aimais dire dans certaines homélies au plus fort du génocide au Rwanda : celui qu’on tue, on l’envoie devant, là où on espère arriver à sa propre mort, et la victime sera à l’accueil, elle sera le compagnon pour l’éternité !

Soyez miséricordieux, comme votre Père des cieux. Voilà l’unique raison. Toute autre considération serait un calcul humain : pour bénéficier soi-même du pardon de Dieu (« la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous »), pour éviter toute surprise désagréable dans l’au-delà, que sais-je encore…

Le pardon est dans la même ligne que l’amour universel. Il y a des personnes qu’on aime naturellement ; aimer selon le Christ c’est étendre son amour à tous les hommes (même à ses ennemis), les aimer comme ceux que l’on aime spontanément, au-delà du raisonnablement humain. Merci, Seigneur, pour tout pardon donné et pour tout pardon reçu.

Justice et pardon ? Est-ce qu’un crime est pardonnable ? Le pardon n’entrave pas la justice qui doit suivre son cours, mais la victime fera sa déposition au tribunal sans haine dans le cœur… pour qu’éclate la vérité des faits et que justice soit faite.

Pardonner n’est pas oublier,

Amen.

Vénuste

 

 

 

 

 

DIMANCHE 13 FEVRIER 2022                            

HOMÉLIE de VÉNUSTE

On est mal-heureux !

Jérémie 17, 5-8 : l’homme doit faire ses choix, pour la vie ou pour la mort. Faire confiance à soi-même, c’est le mauvais choix, tandis que miser sur Dieu, c’est étendre ses racines en Dieu lui-même et ainsi fleurir, porter du fruit en abondance. Pour les habitants de la Judée (et les pays du désert), il ne pouvait y avoir meilleure image du bonheur que l’arbre qui croît et s’épanouit, reste vert et porte du fruit parce qu’il étend ses racines vers la bonne source. Cette image fait partie de ce qu’on a appelé « la doctrine des deux voies » : quand on arrive au carrefour des grands choix, il faut avoir beaucoup de discernement pour choisir la voie vers la vie, vers le bonheur et vers Dieu, car l’autre voie conduit à la mort.

1 Corinthiens 15, 12…30 : les doctrines grecques ne s’intéressaient qu’à une survie de l’âme quand elles ne niaient pas toute survie tout simplement ; toute la culture grecque était allergique à l’idée de résurrection des corps. Or le fondement de la foi chrétienne et la source de l’espérance chrétienne, c’est la résurrection du Christ. S’il n’est pas ressuscité, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes pour avoir mis notre confiance en Christ pour cette vie sur la terre uniquement. Paul affirme très fort que le Christ est bien ressuscité, le premier… nous aussi nous ressusciterons.

Luc 6, 17-26 : l’homme cherche le bonheur, encore faut-il faire de bons choix. Le Christ indique la voie qu’il a lui-même prise, il énonce quatre béatitudes et formule quatre mises en garde (la doctrine des deux voies). L’évangéliste Luc est très sensible aux propos de Jésus sur la pauvreté, non pas la pauvreté imposée par un « destin », mais celle qu’a choisie Jésus lui-même ainsi que ses disciples qui ont tout quitté (barques, profession, familles) pour inaugurer le Royaume avec Jésus. Jésus ne maudit pas les riches mais énonce des mises en garde : ils sont à plaindre ceux qui sont encombrés dans des richesses qui les paralysent alors qu’ils se croient comblés de gloire et de louanges.

Les lectures parlent de bonheur et véhiculent le choix existentiel que Dieu met devant l’homme : « c’est la vie et la mort que j’ai mises devant vous… tu choisiras la vie pour que tu vives… en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix et en t’attachant à lui » (Dt 30,19) Dieu nous propose de faire le bon choix en toute liberté. C’est notre bonheur qui est en jeu. C’est une question de vie ou de mort ! Il y a risque d’embrasser le vent, de suivre des illusions, car ce que le monde fait miroiter à nos yeux, ce n’est souvent que mirage, en tout cas de l’ersatz, du superficiel, du périssable, du passager, du jetable (le Pape François parle souvent de notre civilisation du jetable), du bling bling. Dieu nous éclaire, lui qui nous a créés et qui, lui seul, connaît ce qui comblera notre cœur. Il propose, il n’impose pas : l’homme est libre.

Dans la vie, nous nous trouvons à un carrefour, il s’agit de choisir entre deux directions. C’est ce qu’on a appelé « la doctrine des deux voies ». L’image de l’arbre est une autre façon  de l’expliciter : contrairement à un arbre qui pousse sur le sol désertique, l’arbre qui plonge ses racines dans un oasis, croît et s’épanouit, reste vert et porte du fruit parce qu’il étend ses racines vers la bonne source. On ne peut pas être heureux loin de Dieu : lui seul est la source de vie et de bonheur ; en lui seul il faut étendre les racines de son être.

Jésus s’appuie sur cette tradition de la doctrine des deux voies ; lui aussi parle par antithèses, comme aimaient le faire les Hébreux (et la Bible) : pour bien souligner une idée, ils lui opposent son contraire. Alors que l’évangile selon St Matthieu nous donne huit béatitudes et les situe sur une haute montagne (le sermon sur la montagne), le texte de Luc place les paroles de Jésus dans la plaine de nos vies humaines avec l’« épaisseur de la condition humaine » où la réalité présente des gens heureux et d’autres malheureux. Luc donne quatre béatitudes et quatre mises en garde qui en sont exactement le contraire (il n’est pas juste de parler de « malédictions » parce que Jésus ne maudit pas, ne juge pas, ne condamne pas, lui qui fait tout pour sauver le plus de monde possible ; il ne fait que des constatations). Luc ne spiritualise pas les paroles de Jésus comme Matthieu qui parle de pauvres « en esprit » et d’affamés « de justice ». Jésus, comme à l’ordinaire, a un autre regard sur le monde. Pour lui, ce qui est à l’endroit c’est ce que souvent nous disons à l’envers. Il félicite les paumés et plaint les repus : le bonheur n’est pas là où on le cherche souvent. On ne peut s’empêcher de penser à la parabole du riche et de Lazare, tout comme au chant du Magnificat.

Jésus parle à ses disciples, comme pour leur dire : je vous félicite d’avoir fait le seul bon choix. Félicitations (en latin, heureux se dit « felix » ; Chouraqui, un juif, traduit par « en avant », pour dire qu’on est sur la bonne voie), vous qui avez choisi de vivre pauvres comme moi et avec moi, en abandonnant vos familles, vos barques et votre profession. Félicitations, vous ne prenez pas le chemin des grandeurs, de la richesse, des honneurs, car au contraire, vous serez haïs, méprisés, persécutés. Félicitations, car vous le faites « à cause du Fils de l’homme » : la nuance est d’une extrême importance, dans ce sens que le Christ ne canonise pas la misère (il l’a combattue comme il a combattu tout ce qui dégrade l’homme dans sa dignité d’enfant de Dieu) ; il ne veut pas dire que c’est une béatitude d’être haï ou méprisé (on peut l’être à cause de son sale caractère, par sa faute). On sera pleinement heureux malgré la pauvreté librement choisie, malgré les persécutions… mais à la condition que ce soit à cause de Jésus.

Aux mêmes disciples qu’il félicite, Jésus exprime des mises en garde. Ici aussi, il s’agit d’une constatation. Que c’est triste d’être riches, de s’enfermer dans le luxe (pourquoi les riches se font des clôtures… comme l’Amérique de Trump qui veut un mur pour se protéger des migrants) ! Qu’il est dommage de courir derrière les honneurs ! Que c’est décevant de tomber dans le mirage du luxe ! Ce ne sont pas les richesses qui sont mauvaises, car Dieu a trouvé très bon tout ce qu’il a créé. C’est l’usage qui corrompt et pervertit ceux qui veulent devenir « scandaleusement riches ». Jésus recommandait de se faire des amis avec l’argent « trompeur ». Car l’argent, les richesses, les honneurs, sont un mirage. On croit que c’est cela le bonheur, mais on reste déçu, on reste sur sa faim, dans un abîme d’insatisfaction et de frustration qu’on ne veut pas s’avouer hélas ; plus on en a, plus on en veut encore plus (regardez ces milliardaires qui trichent au fisc, jamais satisfaits !) ; plus on en devient prisonnier, plus on ne pense qu’au profit, plus on ne pense qu’à soi-même, plus on s’enferme en soi-même, plus on s’étouffe… On est mal-heureux, quand on croit se suffire à soi-même, quand il n’y a plus de place pour autre chose que les richesses. Oh que c’est triste de se contenter de plaisirs passagers alors que Dieu apporte mieux ! Peut-on être invité par Dieu, regarder de loin le banquet déjà prêt et pourtant se plaire à ne manger que son sandwich loin de la salle de fête, croyant que le sandwich vaut mieux que le banquet divin ? Malheureux, vous qui êtes repus de vos sandwiches ! Vous vous croyez comblés alors que vous êtes encombrés, vous pensez n’avoir besoin de rien ni de personne. Vous faites fausse route et plus vous vous obstinez à poursuivre votre chemin, plus vous vous éloignez de Dieu et du vrai bonheur. Que sert à l’homme de gagner l’univers, s’il y perd son âme (Mc 8, 36) ! Mieux que les richesses, Dieu apporte le seul bonheur qu’il est lui-même, le seul qui durera aujourd’hui et pour l’éternité.

Qu’est-ce qui nous fait courir dans cette vie trépidante et stressante ? Est-ce que les biens de ce monde ne nous mettent pas en danger, en croyant avoir trouvé la perle précieuse ? Le Créateur est le seul capable de combler l’appétit infini de bonheur qui habite le cœur de l’homme. On aime rappeler la parole célèbre de St Augustin : notre cœur est inquiet (insatisfait) tant qu’il ne repose pas en Dieu. Certes, il y a des « méchants » qui se la coulent douce alors que des « justes » « rament » péniblement : c’est le scandale de la souffrance de l’innocent (et du mal) ; Jésus ne cherche pas à y apporter des réponses. Comprenons qu’il n’y a pas d’équation mathématique entre suivre les commandements et être à l’abri de la pauvreté ou de la maladie ou des accidents (il n’y a que les superstitieux qui y croient). Comprenons que nous pouvons être heureux, avoir la joie parfaite, même au milieu de la précarité, des insultes, des persécutions… comme Jésus lui-même, LE pauvre par excellence (contrairement aux marchands de bonheur, il a vécu ce qu’il a prêché). Combien de fois on dit que, dans leur pauvreté, les Africains sont plus heureux que les nantis occidentaux (Haïti avec ces femmes qu’on sort des ruines du séisme pendant qu’elles chantent alléluia) ! Le pauvre est heureux parce que, dans le besoin, il a le cœur à se tourner vers Dieu, à s’ouvrir à lui et dès lors à faire l’expérience que Dieu lui est proche. Ce n’est pas le manque qui rend heureux mais la relation qui s’en suit. Or qui dit relation, dit indigence, comme j’aime à le dire aux fiancés que je prépare au mariage : une telle indigence qui reconnaît avoir besoin de l’autre pour jouir du bonheur espéré. Dieu nous tend la main justement, reconnaissons notre faim de lui et il comblera les affamés que nous sommes. Le pauvre heureux n’est pas celui qui n’a pas de compte en banque, mais celui qui a l’humilité de reconnaître son manque, son incapacité à mener sa vie sans l’aide d’un Autre. Dans la relation du couple, dans notre relation avec Dieu.

Les jeunes demandent souvent à quoi ça sert la religion ? Au vrai épanouissement. La religion nous éclaire pour faire le bon choix en toute liberté, à ne pas passer à côté de la vraie vie et du vrai bonheur. La Loi de Dieu est la voie royale pour atteindre le bonheur parfait ; c’est la seule voie, car choisir autre chose, c’est la mort éternelle assurée. Où en sommes-nous donc sur la voie proposée et empruntée par Jésus ? Où en sommes-nous dans la lutte contre la pauvreté, l’injustice, la faim, la violence dans le monde ? Car on ne peut pas être heureux tout seul : ne sera heureux que celui qui aide les autres à le devenir. Le bonheur qu’on a vient du bonheur qu’on donne. Si on reconnaît s’être trompé de bonne voie, faire demi-tour (conversion).

Beaucoup de saints ont montré le visage d’hommes heureux, ils respiraient la joie, François d’Assise p.e. Puisse le monde constater et s’exclamer en nous voyant vivre : « heureux êtes-vous… montrez-nous le chemin vers le bonheur et la vie… conduisez-nous à Dieu » ! Rappelons-nous que le Mahatma Gandhi (et combien d’autres) ne s’est pas converti au christianisme parce que les chrétiens ne montrent pas l’image de « sauvés » comme ils prétendent. A chacun de voir si le visage qu’il présente à l’entourage est le visage de quelqu’un d’heureux, assez pour susciter la question : dis-nous ton secret d’une vie heureuse ? La seule question valable pour bien gérer notre vie terrestre est donc : en quoi, en qui je mets ma confiance ?

Amen

Vénuste

 

LECTURES DE LA MESSE DU 6 FÉVRIER

(5ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE)

 

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre du prophète Isaïe (Is 6, 1-2a.3-8)

L’année de la mort du roi Ozias,
je vis le Seigneur qui siégeait sur un trône très élevé ;
les pans de son manteau remplissaient le Temple.
    Des séraphins se tenaient au-dessus de lui.
    Ils se criaient l’un à l’autre :
« Saint ! Saint ! Saint, le Seigneur de l’univers !
Toute la terre est remplie de sa gloire. »
    Les pivots des portes se mirent à trembler
à la voix de celui qui criait,
et le Temple se remplissait de fumée.
    Je dis alors :
« Malheur à moi ! je suis perdu,
car je suis un homme aux lèvres impures,
j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures :
et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l’univers ! »
    L’un des séraphins vola vers moi,
tenant un charbon brûlant
qu’il avait pris avec des pinces sur l’autel.
    Il l’approcha de ma bouche et dit :
« Ceci a touché tes lèvres,
et maintenant ta faute est enlevée,
ton péché est pardonné. »
    J’entendis alors la voix du Seigneur qui disait :
« Qui enverrai-je ?
qui sera notre messager ? »
Et j’ai répondu :
« Me voici :
envoie-moi ! »

    

DEUXIÈME LECTURE 

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens (1 Co 15, 1-11)

Frères,
je vous rappelle la Bonne Nouvelle
que je vous ai annoncée ;
cet Évangile, vous l’avez reçu ;
c’est en lui que vous tenez bon,
    c’est par lui que vous serez sauvés
si vous le gardez tel que je vous l’ai annoncé ;
autrement, c’est pour rien que vous êtes devenus croyants.

    Avant tout, je vous ai transmis ceci,
que j’ai moi-même reçu :
le Christ est mort pour nos péchés
conformément aux Écritures,
    et il fut mis au tombeau ;
il est ressuscité le troisième jour
conformément aux Écritures,
    il est apparu à Pierre, puis aux Douze ;
    ensuite il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois
– la plupart sont encore vivants,
et quelques-uns sont endormis dans la mort –,
    ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les Apôtres.
    Et en tout dernier lieu, il est même apparu à l’avorton que je suis.

    Car moi, je suis le plus petit des Apôtres,
je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre,
puisque j’ai persécuté l’Église de Dieu.
    Mais ce que je suis,
je le suis par la grâce de Dieu,
et sa grâce, venant en moi, n’a pas été stérile.
Je me suis donné de la peine plus que tous les autres ;
à vrai dire, ce n’est pas moi,
c’est la grâce de Dieu avec moi.

    Bref, qu’il s’agisse de moi ou des autres,
voilà ce que nous proclamons,
voilà ce que vous croyez.

 

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 5, 1-11)

    En ce temps-là,
    la foule se pressait autour de Jésus
pour écouter la parole de Dieu,
tandis qu’il se tenait au bord du lac de Génésareth.
    Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac ;
les pêcheurs en étaient descendus
et lavaient leurs filets.
    Jésus monta dans une des barques qui appartenait à Simon,
et lui demanda de s’écarter un peu du rivage.
Puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules.
    Quand il eut fini de parler,
il dit à Simon :
« Avance au large,
et jetez vos filets pour la pêche. »
    Simon lui répondit :
« Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ;
mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. »
    Et l’ayant fait,
ils capturèrent une telle quantité de poissons
que leurs filets allaient se déchirer.
    Ils firent signe à leurs compagnons de l’autre barque
de venir les aider.
Ceux-ci vinrent,
et ils remplirent les deux barques,
à tel point qu’elles enfonçaient.
    à cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus,
en disant :
« Éloigne-toi de moi, Seigneur,
car je suis un homme pécheur. »
    En effet, un grand effroi l’avait saisi,
lui et tous ceux qui étaient avec lui,
devant la quantité de poissons qu’ils avaient pêchés ;
    et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée,
les associés de Simon.
Jésus dit à Simon :
« Sois sans crainte,
désormais ce sont des hommes que tu prendras. »
    Alors ils ramenèrent les barques au rivage
et, laissant tout, ils le suivirent.

 

Homélie 

L’abandon amène l’abondance !

Dans les 3 lectures de ce jour, que ce soit Isaïe, Paul ou Pierre, tous les 3 nous font part de leur expérience d’un appel intérieur. Dans la 1ère lecture, Isaïe nous parle de la vision qu’il a eu en l’an 740 av JC. Il commence par prendre conscience qu’il est « un homme aux lèvres impures » ce qui fait sans doute allusion au fait qu’il a dû lui aussi adorer d’autres dieux et leur adresser quelques prières païennes, comme tout le peuple à l’époque). Mais en même temps, il fait l’expérience brulante de se sentir pardonné, comme si sa faute était enlevée dès que l’amour brûlant de Dieu a touché ses lèvres et brulé son péché. Alors il reçoit cette parole de la part de Dieu : « qui enverrai-je et qui sera notre messager ? » Remarquez que Dieu ne lui commande rien, mais il fait part à Isaïe de son questionnement, ce qui lui laisse alors toute la liberté de répondre : il aurait pu lui répondre « je ne sais pas qui tu enverras » ou « envoie qui tu veux mais surtout pas moi » mais il répond « me voici, envoie-moi » ! Bel exemple de collaboration humano-divine dans cet appel d’Isaïe.

Pour Paul, c’est un peu différent : lui aussi a conscience de son péché et de sa petitesse, « je suis le plus petit des apôtres, puisque j’ai persécuté l’Église de Dieu », mais il ne tombe pas dans la culpabilité et parle aussitôt de son expérience intérieure d’avoir été aimé tel qu’il est, et sauvé par la grâce de Dieu : « ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu et sa grâce venant à moi n’a pas été stérile ». On sent toute sa reconnaissance d’avoir été appelé alors même qu’il persécutait les chrétiens. Voilà l’expérience de l’appel de Paul, qui met l’accent sur la grâce de Dieu, c’est-à-dire sur l‘amour gratuit de Dieu pour lui. La bonne nouvelle dans ces deux appels, c’est que manifestement, nos péchés n’empêchent pas Dieu d’appeler les humains à œuvrer avec Lui ! 

Enfin, dans l’évangile de ce jour, on peut percevoir l’expérience de l’appel de Pierre à travers le récit de la pêche miraculeuse racontée par Luc. En effet, puisque nous savons que le récit historique était le genre littéraire préféré des évangélistes pour raconter leurs expériences spirituelles intérieures, nous pouvons en déduire que Luc nous livre ici le cheminement intérieur de Pierre, quand celui-ci a été appelé à suivre Jésus.

Quand Jésus dit à Pierre : « avance au large et jetez vos filets », pierre semble résister quelques secondes, « Maître nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre », autrement dit « tu ne vas pas m’apprendre mon métier, on vient de galérer toute la nuit sans rien prendre, c’est bon nous, on rentre, on en a assez de trimer pour rien ». Mais il ne va pas en rester à ce premier mouvement d’humeur somme toute bien compréhensible, il va alors faire preuve d’une belle confiance : « mais sur ta parole, je vais jeter les filets ». Pierre se laisse déplacer, il accepte de sortir de sa zone de confort et de son monde connu pour découvrir « au large » une fécondité insoupçonnée ! Magnifique attitude dont nous pouvons prendre de la graine. 

C’est alors qu’il tombe à genoux en disant « éloigne-toi de moi car je suis un homme pécheur ». Comme Paul et Isaïe, Pierre fait lui aussi l’expérience de son péché, mais à la différence des deux autres, c’est après avoir été témoin de la fécondité dû à de sa confiance en Dieu. Comme s’il prenait conscience de toutes les fois où son manque de foi l’aurait privé de beaucoup de bienfaits. Mais Jésus le rassure immédiatement en ajoutant « sois sans crainte Pierre », n’aie pas peur, reste dans la confiance et ta vie sera féconde. Voilà le chemin de pierre, : il entend l’appel au déplacement, il résiste dans un premier temps, puis il fait confiance, il mesure la fécondité dû à cette confiance, il culpabilise de ne pas se sentir à la hauteur de cet appel, et Jésus le rassure en lui rappelant qu’il est aimé tel qu’il est ! superbe chemin là aussi. 

Voilà trois beaux exemples de cheminement intérieur que nous offre la liturgie d’aujourd’hui ! Dans lequel vous retrouvez vous le plus ? Celui de Pierre dont nous venons de parler ? Celui de Paul avec le sentiment d’être soutenu par la grâce de Dieu sans aucun mérite de notre part ou l’appel d’Isaïe qui se sent pardonné et aimé d’un amour brûlant ? Prenez le temps d’y réfléchir …. Je suis certain que vous avez toutes et tous une expérience intérieure de ce genre et si vous avez autour de vous des personnes capables d’entendre ce genre d’appel, alors n’hésitez pas à le partager avec d’autres, c’est ainsi qu’il reste bien vivant en nous. 

Dans les 3 appels, et certainement dans le vôtre, on retrouve à chaque fois l’importance de la confiance. Tous les trois doivent faire preuve de confiance en Celui qui les appelle à faire du neuf, à aller au large et à sortir de leur zone de confort. Une fois cette confiance faite, tous les trois découvrent alors une vie différente de ce qu’ils avaient envisagés, d’une fécondité aussi abondante qu’insoupçonnée. Bref, on peut dire que l’abandon à plus grand que soi, amène l’abondance : oui l’abandon amène l’abondance ! Voilà la phrase qui pourrait résumer les lectures de ce jour et notamment cet Evangile : l’abandon amène l’abondance. Mais nous savons tous que la capacité à s’abandonner n’est pas évidente, que cela nous fait peur et demande du courage ! 

On connait alors un dilemme intérieur (comme Pierre quand Jésus l’invite à aller au large alors qu’il rentre d’une nuit de pêche infructueuse) : notre premier réflexe est de chercher à nous sécuriser en restant dans notre petit monde connu de nous-même, mais pousse en nous le désir de nous laisser entrainer par le souffle de vie qui nous invite à avancer au large. Que faire ? L’essentiel de l’enseignement de Jésus (et de toute la bible) consiste à nous inviter à nous laisser emporter par le souffle de la vie ! Il s’agit d’écouter ce mouvement de vie, cet élan qui nous vient de plus loin que nous et grâce auquel nous sommes vivants. Seuls, nous sommes livrés à notre peur et nous faisons des choix qui nous sécurisent mais ne nous font pas vivre. Dans son livre « Jade et les sacrés mystères de la vie », Francois Garagnon dit que lorsqu’on s’abandonne, on libère le meilleur de soi, tout ce qui était contraint s’élance alors harmonieusement, on s’ouvre à la vie, on se sent délivré. C’est la puissance du dedans qui force tous les obstacles, comme un torrent que rien ne peut arrêter. En revanche, si nous ne comptons que sur nous, sur nos propres forces, c’est comme si l’on tournait de manière calculée le robinet qui va libérer un petit ruisselet d’énergie, et à force d’économiser, notre cœur se dessèche, plus rien n’y pousse, ni les réussites, ni les projets, ni la tendresse. 

Il faut donc que quelqu’un d’extérieur à nous nous attire au-delà de nous (c’est ce à quoi sert l’appel de Dieu), sinon, nous tournons en rond sur nous-même. Cela me rappelle cette petite histoire qui est arrivée à Thomas Merton : à l’un de ses novices qui lui disait manquer de courage, Thomas Merton lui rétorqua : « le courage, ça va, ça vient, tiens bon jusqu’à la prochaine livraison ». Oui je le crois, nous sommes régulièrement livrés par la grâce divine, pour faire face aux difficultés et oser nous abandonner à Celui qui nous veut vivant ! C’est la même source de grâce qui nous donne le courage de faire face et de nous abandonner, deux attitudes apparemment contradictoires mais qui ne le sont pas. Dieu nous donne le courage de nous abandonner à ce mouvement intérieur qui nous pousse vers davantage de vie et la force pour faire face à aux changements que cela ne manquera pas d’impliquer ! 

Alors chiche ? Durant cette eucharistie ou durant vos temps de prières dans la semaine, osez demander à Dieu de vous donner la grâce de vous abandonner à lui, à son flux de vie, à son souffle intérieur… essayez et vous verrez, …. Il y a de fortes chances pour que vous soyez émerveillés par l’abondance de ses bienfaits… 

Gilles Brocard 

 

 

 

 

 

DIMANCHE 30 JANVIER 2022                            

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Aujourd’hui, Dieu te fait prophète !

Jérémie 1, 4… 19 : notre Dieu veut entrer en communication, se faire connaître et former le peuple. Celui qui est appelé par Dieu pour être son prophète (son « porte-parole » envoyé dire les quatre vérités aux rois, aux chefs, aux prêtres et à tout le peuple) devra affronter l’hostilité de son auditoire parce que la Parole de Dieu dérange, bouscule, inquiète, dénonce, exige la conversion. Le prophète n’a pas à trembler car Dieu reste son allié fidèle. Jérémie préfigure Jésus, le prophète par excellence.

1 Corinthiens 12, 31 – 13,13 : « l’hymne à l’amour » montre la supériorité de l’amour sur tous les dons, sur toutes les vertus, sur tous les charismes ; fondement de tout, sans l’amour, le don des langues, le don de la prophétie, le don de la foi, le don de la charité… tout cela ne sert à rien ; tout le reste est passager, car seul l’amour ne passera jamais. C’est l’amour qu’il faut donc rechercher par-dessus tout.

Luc 4, 21- 30 : Jésus est rejeté par les gens qui l’ont vu grandir car ils continuent à croire qu’ils le connaissent, à l’enfermer dans son identité de fils de Joseph. Plus tard, le peuple juif dans sa grande majorité l’a rejeté. La référence à la veuve de Sarepta et à Naaman montre que le Dieu de Jésus-Christ ne connaît pas de frontières (universalité), et le meilleur accueil de la bonne nouvelle, le meilleur enthousiasme pour Jésus, peut venir de personnes ou de milieux auxquels on s’y attendait le moins, pendant que ceux qu’on croyait « préparés » opposent à Jésus leur refus.

A la synagogue de Nazareth, Jésus vient de lire le texte d’Isaïe qu’il s’applique à lui-même pour affirmer que c’est bien lui le Messie attendu. Nous voyons les gens de Nazareth passer par divers états d’âme à son égard : de l’étonnement et de l’admiration à la suspicion puis à une fureur assassine. Ils le poussent hors de la ville et cherchent à le culbuter dans le vide. On dirait une répétition générale du drame du Vendredi Saint : après lui avoir réservé une entrée triomphale à Jérusalem, on le crucifiera hors de la ville sur un autre escarpement. Jésus dit ici avec amertume ce qui est devenu un adage : « aucun prophète n’est bien accueilli dans son pays ». L’extrait d’aujourd’hui que Luc a placé au tout début du récit de la prédication de Jésus, en est comme le résumé de cet enseignement, donc de l’évangile.

Pour un résumé, c’est même un raccourci. Il y a l’annonce que le Messie est là. Tout de suite on lui fait le procès : pour qui se prend-il, ce fils de charpentier ? D’où les controverses que Jésus ne cherche d’ailleurs pas à apaiser : comme tout prophète, il leur dit leurs quatre vérités, il montre que dans toute l’histoire d’Israël, Dieu n’a pas eu l’accueil qu’il attendait de son peuple élu, alors qu’il a pu trouver beaucoup plus d’empressement et d’enthousiasme chez les nations païennes qui en principe n’étaient pas « préparées ». Ceci pour dire que l’ouverture à Dieu peut se trouver de façon étonnante là où on ne s’y attendrait pas. Deux exemples pour éclairer cela. La veuve de Sarepta, une libanaise, a accueilli Élie pendant qu’en Israël on voulait le tuer et qu’une grande famine sévissait : en récompense, le ciel lui fit le miracle de voir sa cruche de farine qui ne tarissait pas et sa jarre d’huile qui ne désemplissait pas. Naaman, syrien, chef de l’armée ennemie ; il a fait un long voyage pour venir auprès d’Élisée afin d’être « purifié » de sa lèpre. Deux exemples de non Juifs qui ont bénéficié de grandes faveurs du ciel alors qu’en Israël il y avait d’innombrables veuves et lépreux qui n’ont rien eu. Jésus rappelle ces faits qui, évidemment n’étaient pas à la gloire d’Israël ; d’où la colère des gens de Nazareth, il les a piqués au vif.

Cette colère se transforme en fureur assassine parce que Jésus se prend pour le Messie tant attendu. Il parle avec autorité. Il s’arroge même le droit de décréter « une année de grâce », id est un jubilé. Les jubilés se célébraient tous les cinquante ans (7x7 années + 1 année) : Dieu accordait son pardon, en retour il fallait accorder le plus large pardon les uns aux autres, ce qui signifiait remise de toutes les dettes, recouvrement de tous les patrimoines confisqués en hypothèque ou en rançon, libération de tous les esclaves… ce qui se chiffrait en pertes et profits. Seule l’autorité religieuse pouvait décréter une année jubilaire. Or Jésus n’est pas un homme du clergé ! Il est stricto sensu un laïc jusque-là d’ailleurs inconnu en dehors de son petit patelin ! Il s’arroge des droits qui font perdre des avantages aux possédants (les décideurs), même si en profiteraient les aveugles, les prisonniers, les opprimés… bref ceux que le discours officiel rejetait comme « impurs », soi-disant punis par Dieu. Voilà donc un homme à abattre.

Comment expliquer encore la grande fureur des gens de Nazareth qui vont essayer de précipiter d’une falaise celui que, dans un premier temps, ils avaient pris pour la gloire et la fierté de leur village ? En fait on le comprendra dans la suite de l’évangile parce que ce ne sera plus le fait du seul village de Nazareth. C’est toute la « Synagogue » (avec majuscule pour signifier le Judaïsme) dans sa grande majorité qui rejette Jésus comme hérétique, dangereux, déviant, sectaire…

St Paul a beaucoup souffert du rejet du Christ par ses coreligionnaires, il ne s’expliquait pas ce refus. Dans notre évangile, un indice de réponse : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » Les gens de Nazareth sont bloqués par ce qu’ils croyaient savoir. Ils ont buté sur l’identité sociale de Jésus et ne savaient donc pas accueillir le mystère de Jésus, Fils de Dieu. Ils l’ont vu grandir. Ils savent qu’il n’a reçu aucune formation théologique, qu’il n’est donc ni scribe, ni grand prêtre. Au fond, il n’est pas plus qu’eux ! Cette explication est importante pour nous : quand nous croyons savoir, quand nous nous satisfaisons de nos certitudes, c’est alors que, comme les contemporains de Jésus, nous aggravons notre aveuglement, notre endurcissement. Ce n’est pas seulement avec Jésus que cela se vérifie. Vous aurez fait vous-mêmes cette expérience : quand on commence à parler et que tout de suite quelqu’un (ou tout l’auditoire) se met à dire : toi on connaît, tes histoires on connaît… rien de tel pour couper toute communication, rien de tel pour rejeter le message en même temps que le messager. C’est ce qui arrive à Jésus aujourd’hui aussi, quand nous disons : Jésus on connaît ! qu’est-ce qu’on apprendra de nouveau dans la liturgie de la Parole ? la vie chrétienne je connais ! Dieu je connais ! Quand on connaît, on se ferme pour ne pas écouter, on n’est plus du tout disponible pour accueillir l’Autre comme il est (puisqu’on se ferme sur ce qu’on croit savoir de lui). Surtout alors quand la parole à accueillir exige une conversion, un retournement pour changer de vie, de comportement, de convictions, de priorités, de fréquentations, bref pour une complète remise en question, pour tout changer. Le réflexe est le même que celui des gens de Nazareth : on conduit Jésus « hors » de nos décisions, de nos vies, de nos familles, de notre cœur… Et il continue son chemin ! La première leçon de ce texte est donc d’avouer notre ignorance en matière religieuse et de chercher toujours à apprendre, au-delà d’une certaine idée de Dieu (et de la religion) qui nous arrange : ce ne sont pas les prophètes qui nous manquent, c’est plutôt des oreilles et un cœur pour écouter.

L’autre leçon, c’est d’être nous-mêmes prophètes, avec les risques que cela comporte. Le prophète, qu’est-ce ? Le prophète est la voix de Dieu, celui qui parle pour Dieu, qui prend sa cause et sa défense. Ce qu’il dit, ce n’est pas ce qui lui passe par la tête, c’est ce que Dieu lui dit de dire en son nom. Un peu comme les porte-parole ou les attachés de presse de nos ministres qui eux aussi doivent dire exactement ce qu’on leur demande de dire sans extrapoler, sans écarts de langage. Le prophète de Dieu est un homme de Dieu dans le sens le plus fort du terme : il est en constante communication avec Dieu, en prière, toujours « branché » sur Dieu, en obéissance et fidélité. C’est la condition pour savoir distinguer ce qui vient de Dieu et ce qui vient de soi-même ou des autres vues humaines. C’est la condition pour être libre : libre à l’égard de tout pouvoir, aussi bien le pouvoir des autorités (politiques, religieuses ou autres) que le pouvoir de la rue et de l'opinion (conformisme). C’est la condition pour avoir de l’audace : le courage de tenir tête, de tenir envers et contre tout. Si le langage courant a fini par ne donner au mot « prophète » que le sens de celui qui prédit l’avenir, c’est que, clairvoyant, le prophète voit loin, assez pour pouvoir dire aux gens : eh bien si vous continuez sur cette voie, vous allez dans le mur ! C’est le veilleur qui donne l’alerte.

Un chant liturgique dit : « Aujourd’hui, Dieu te fait prophète, aujourd’hui, tu es son témoin ». Nous sommes un peuple de prophètes. Tout chrétien est prophète, pour avoir reçu l’onction du Saint Esprit : l’Esprit du Seigneur nous a consacrés, nous a envoyés annoncer la libération. Nous avons à parler au nom de Dieu, à défendre sa cause dans ce monde qui, des fois, lui est hostile (ou indifférent). Il est important de renoncer à penser à la manière humaine pour nous (accorder) ajuster sur Dieu, nous imprégner de sa pensée, épouser intégralement son point de vue. Il y a dans notre société, dans notre actualité, des situations où le chrétien doit avoir le courage de prendre position, de se placer du côté de Dieu. Nous devrions tous nous lever contre les systèmes d’injustices, afin d’apporter la libération. Il ne suffit pas de prier avec les bonnes intentions de notre « prière universelle » de la messe. Il ne suffit pas d’être généreux à la collecte. Il faut renoncer à notre mutisme quand la vérité est piétinée, quand la dignité humaine est bafouée, quand le péché est revêtu d’innocence immaculée, quand les idoles sont mises sur le trône de Dieu… Le prophète n’est pas un « agitateur », il ne parle pas pour démolir son prochain, il cherche plutôt son bien, « qu’il se convertisse et qu’il vive ». Finalement, c’est pour que le monde « tourne juste », que le méchant se détourne du mal, que tous vivent heureux sous le regard de Dieu, en relation saine avec tout le monde.

A chacun de voir ce qui bloque et chez lui et chez ses proches, soit pour être libre de parler, soit pour créer de meilleures dispositions pour écouter. Est-ce que les liens du sang, la proximité, les affinités… n’étouffent pas la parole prophétique que nous devrions porter à nos familles (pour la paix des ménages) et nos amis (pour continuer à avoir nos entrées chez eux)… sans langue de bois ?

Prions avec et pour les jeunes. C’est eux l’Eglise de demain (le pape François insiste sur le fait que les jeunes sont « le présent », « l’aujourd’hui » de Dieu, non pas « une promesse seulement pour l’avenir »).Qu’ils soient déjà les prophètes d’aujourd’hui (« Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années » Pierre Corneille dans le Cid) auprès des autres jeunes, des familles et de la société.

Amen

Vénuste

DIMANCHE 23 JANVIER 2022                    DIMANCHE DE LA PAROLE

HOMÉLIE de VÉNUSTE

C’est aujourd’hui !


 

Néhémie 8,  1…10 : de retour d’exil, le peuple re-découvre les livres saints qui lui sont lus de façon très solennelle et qu’il écoute avec une forte émotion avant de communier à un repas d’alliance. Ainsi commence la restauration de Jérusalem (et du culte), le 1er jour du 7ème mois qui est le Nouvel An juif.

1 Corinthiens 12, 12-30 : Paul poursuit son exhortation à l’unité, il compare l’Eglise au corps humain qui fonctionne grâce à la cohésion de ses différents organes. Unité et multiplicité, variété et complémentarité : Dieu a donné les charismes et les ministères en vue du bien commun, pour l’édification commune, pour l’harmonie et la bonne santé de tout l’ensemble.

Luc 1,  1-4 ; 4, 14-21 : Luc veut faire œuvre d’historien, écrire un exposé suivi de la vie et de la prédication de Jésus, après avoir recueilli le témoignage des témoins oculaires et soigneusement recoupé ses sources ; à la manière des historiens juifs, il porte un regard de croyant sur ces événements qu’il présentera comme actes de Dieu. Ainsi la prédication de Nazareth qui inaugure la mission de Jésus : « aujourd’hui s’accomplit la Parole ». Il y a toujours le lien entre les promesses des prophètes et la réalisation par le Christ : ce lien est la clé pour comprendre les Ecritures et les actualiser dans nos liturgies.

Nous sommes au tout début de la prédication itinérante de Jésus : rempli de l’Esprit Saint, il a subi et triomphé d’une espèce de probation à travers les tentations du désert. C’est toujours « avec la puissance de l’Esprit » qu’il revient à Nazareth pour inaugurer sa mission. Si on ne tient pas compte de ce « parcours », si on met entre parenthèses l’insistance de St Luc sur la « puissance » de l’Esprit Saint, on croira que Jésus a dit une énormité à Nazareth en affirmant que c’est en lui que tout s’accomplit.

Jésus est un bon paroissien, a dit quelqu’un ! En effet, même rentré de voyage, il va à la synagogue le jour du sabbat et il se lève pour faire la lecture des textes sacrés, « comme il en avait l’habitude ». Nazareth avait donc un bon lecteur à la liturgie (petit indice pour nous certifier que Jésus n’était pas un analphabète, lui qui n’a rien écrit, sauf dans le sable lors de l’épisode de la femme adultère). Mais ce jour-là, il y a quelque chose d’inhabituel. Il entra, se leva, on lui présenta, il ouvrit le livre, il referma le livre, le rendit… : des gestes solennels qui attirent le regard et l’attention de toute l’assemblée. Gestes solennels qui sont soulignés par la brièveté et le ton de cette homélie de Jésus (la plus brève de l’histoire, a-t-on dit) qui se limite à dire : « Cette parole de l’Ecriture, que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit ». Jésus s’applique à lui-même le texte en insistant sur « aujourd’hui ».

Aujourd’hui… la Parole de Dieu est toujours actuelle. Vous pouvez lire chaque fois le même verset biblique, il apportera toujours une lumière merveilleusement nouvelle et toujours en lien avec la situation du moment. On ne lit pas la Bible comme une chronique, comme des paroles d’un passé lointain ; on lit la Bible pour qu’elle éclaire le quotidien, l’aujourd’hui. Chaque jour, la Parole accomplit dans les cœurs la promesse de Dieu. Lisons fréquemment la Bible, comme Jésus lui-même, pour y trouver l’aujourd’hui de Dieu : une lumière pour notre route, une force pour aller plus avant, une nourriture pour notre faim de vie, de vérité, de bonheur. Dans nos liturgies, dans les groupes bibliques ou dans la méditation personnelle, faisons une lecture priante de la Bible, comme au temps d’Esdras et Néhémie : d’abord lire le texte, puis chercher à le « traduire » (comprendre les mots, le contexte historique, la symbolique de l’époque, à l’aide par exemple, des notes de la Bible), ensuite l’actualiser (entendre l’écho qu’il a dans notre vie). Pourquoi pas, comme alors, vibrer à l’écoute, acclamer la Parole de Dieu (applaudir ?) pour dire que nous y croyons et aimons en être instruits (signe de croix sur le front), que nous la professons dans l’annonce et dans la prière (signe de croix sur la bouche), qu’elle est gravée dans notre cœur pour la méditer, pour la garder comme Marie, la pratiquer et en vivre (signe de croix sur le cœur). 

Le texte que Jésus a lu, vient du livre d’Isaïe. Ce texte est très important : prélude à l’évangile selon St Luc, il résume l’activité de Jésus. Il servira de référence dans la réponse que Jésus donnera aux émissaires de Jean Baptiste quand celui-ci lui fait demander si c’est bien lui, Jésus, qui doit venir ou s’il faut attendre un autre : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres… » Effectivement les prophètes avaient prédit que ces œuvres de « puissance » devaient accompagner la venue du Messie promis : ce sont les « signes messianiques » pour le faire reconnaître et l’accréditer auprès du peuple. Jésus affirme, tout au début de son ministère, que cette promesse va se réaliser en lui et par lui « aujourd’hui ». C’est bien lui le Messie : il le prouvera en multipliant ces « signes » partout où il passera. 

L’évangile d’aujourd’hui est une occasion de parler de la rédaction des évangiles. Le christianisme est appelé « religion du livre », ce qui est vrai, à condition d’y mettre les nuances qu’il faut (il serait mieux de dire « religion de la Parole »). La Bible, contrairement à ce qu’on dit du Coran ou du livre des Mormons, n’est pas tombée du ciel, n’a pas été écrite par Dieu ni dictée par lui. Nous disons que les livres de la Bible (il y en a plusieurs) et leurs auteurs sont inspirés : la Parole est de Dieu (elle est inspirée), mais l’auteur humain écrit selon son génie propre, avec la mentalité de son époque, avec les schèmes de pensée de son entourage. C’est pourquoi, pour bien saisir le message de la Bible et ne pas lui faire dire ce qu’elle ne dit pas, il faut faire la « critique textuelle » : bien identifier l’auteur et le destinataire, placer l’écrit dans son milieu de vie, son contexte culturel et spirituel, son genre littéraire… Il y a donc la parole et il y a la façon de l’habiller. A l’occasion des 50 ans du concile Vatican II, nous avons revisité ces notions de Révélation – Ecriture Sainte – Inspiration - Tradition. Sans oublier l’Esprit Saint qui a inspiré les auteurs et nous inspire dans notre lecture et notre actualisation du message révélé. 

Et voilà comment sont nés les évangiles. St Luc nous l’apprend en nous montrant comment lui-même a usé de « sens critique », lequel sens critique doit nous guider également dans notre lecture des textes sacrés. Au départ il n’y a pas le livre : il y a d’abord une tradition orale, l’écrit ne vient que fixer ce que déjà la communauté croit, célèbre et prie. A l’origine du christianisme, il n’y a donc pas une doctrine, un ensemble de vérités à croire. A l’origine, dit St Luc, c’est un « récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, tels que nous les ont transmis ceux qui, dès le début, furent les témoins oculaires et sont devenus les serviteurs de la Parole… ». Des événements se sont accomplis dont les récits se sont transmis par les témoins oculaires. C’est ce témoignage qui va former la tradition orale. Les témoins n’ont pas songé à mettre leur témoignage d’abord par écrit. Ce ne sont pas eux qui ont écrit (sauf Matthieu et Jean). Ils « sont devenus les serviteurs de la Parole ». L’Eglise est apostolique à cette condition que, à la base, c’est le témoignage des Apôtres qui ont transmis, comme le dit St Jean dans sa 1ère épître, « ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie ». L’écrit ne vient donc qu’en deuxième temps, juste pour rendre compte de la solidité du témoignage, après un rigoureux examen (on dirait aujourd’hui une « enquête ») pour s’assurer de la véracité, de l’historicité des faits. « … j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé soigneusement de tout depuis les origines, d’en écrire… un exposé suivi, afin que tu te rendes bien compte de la solidité des renseignements que tu as reçus. » Nous savons également qu’on a décidé de mettre les témoignages par écrit dès lors que certains écrits vont dévier (certains écrits « apocryphes »), la tradition orale ayant toujours tendance à déformer. Nous savons aussi que tout n’a pas été écrit de tout ce que les récits des témoins oculaires ont transmis. St Jean écrit : « Il y a encore beaucoup d’autres choses que Jésus a faites ; et s’il fallait écrire chacune d’elles, je pense que le monde entier ne suffirait pas pour contenir les livres que l’on écrirait ». D’où l’importance de recourir à la tradition orale pour rejoindre l’interprétation apostolique quand il y a des passages discutés (une des différences entre le catholicisme et la réforme protestante est justement que pour celle-ci seule compte la Bible, alors que pour le premier, Ecriture et Tradition ne peuvent être séparées). Les auteurs de la Bible ne font pas l’histoire au sens moderne du terme : leur intention est de faire une catéchèse, de conduire à la foi, mais une foi qui a des bases solides dans les événements (non dans les idées, ce serait de l’idéologie). Bref, au début, il n’y a pas la doctrine, mais des événements historiques dans lesquels Dieu s’est manifesté, une expérience religieuse, les pas de Dieu dans l’histoire. On vit d’abord avant d’affirmer… c’est ainsi que la catéchèse ne devrait pas partir des « dogmes », mais du vécu des témoins… et de la liturgie (l’expérience religieuse partagée et célébrée). Comprenez que pour lire la Bible, comme disait un de mes profs, il ne suffit pas de se l’acheter à la librairie : il faut la lire en Eglise, une initiation est incontournable pour en avoir la clé et rejoindre la foi apostolique.

Luc aime à contempler Jésus lecteur et interprète des Ecritures : p.e. sur la route d’Emmaüs ou au Cénacle après la résurrection. Parce que c’est lui qui accomplit les Ecritures et qui ouvre à l’intelligence des Ecritures, c’est lui qui en est la clé. C’est à la lumière de sa personne que les Ecritures prennent sens, qu’elles se font médiatrices de guérison, de libération. Vatican II affirme que le Christ est présent dans sa Parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit les Ecritures. C’est sur le Christ qu’il faut s’appuyer pour que sa parole s’accomplisse aujourd’hui dans nos vies. Jésus continue à enseigner chaque dimanche, comme autrefois le jour du sabbat à Nazareth. Demandons au Christ de nous ouvrir à l’intelligence des Ecritures. Que notre cœur soit brûlant pendant qu’il nous explique les Ecritures. Prions l’Esprit Saint pour comprendre la Parole, puisque c’est lui qui l’a inspirée, pour nous en faire vivre, spécialement en ce dimanche que le Pape François a consacré dimanche de la Parole (chaque 3ème dimanche du temps ordinaire).

AMEN

Vénuste

 

 

DIMANCHE 16 JANVIER 2022                            

HOMÉLIE de VÉNUSTE

La fête qui finissait mal, peut continuer !

Isaïe 62, 1-5 : la relation entre Dieu et son peuple, est souvent décrite dans les termes d’une alliance nuptiale que rien ne peut détruire. Dieu est pour son peuple comme le jeune époux pour sa jeune épouse : amour, intimité, joie, tendresse, fidélité… Déclaration d’amour : Dieu déclare sa flamme pour son peuple.

1 Corinthiens 12, 4-11 : la communauté de Corinthe connaissait des conflits. Paul l’appelle à l’unité dans l’unique et même Esprit qui est la source de tous les dons, charismes et talents et qui agit en tous. S’il y a diversité de dons, c’est « en vue du bien de tous ». Les charismes, on ne les reçoit pas pour susciter et nourrir des conflits, pour multiplier les divisions ; au contraire, les énergies des uns et des autres doivent converger vers la concorde et l’unité, puisque c’est le même et unique Esprit qui les dispense à profusion.

Jean 2, 1-11 : l’épiphanie aux disciples. La coutume voulait que ce soit le marié qui offre le vin à la fête de ses noces. Or à Cana, c’est Jésus qui offre un vin excellent et abondant, à partir d’une pénurie, à partir de l’eau pour les ablutions. Ce sont dès lors, « les noces de l’Agneau » : Dieu épouse son peuple. Le 1er repas de Jésus en St Jean préfigure le dernier à la Cène. Le vin (« le sang de la grappe ») symbolise la joie, la fête, l’abondance de vie… et l’Esprit Saint.

« Tel fut le commencement des signes… il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui ». Le récit de Cana est la 3ème « épiphanie » pour l’Eglise d’Orient (lumière des nations pour les mages, Fils bien-aimé au baptême, Epoux à Cana). Jésus inaugure sa mission par la surabondance dans la Galilée des païens ! Non par des discours (Matthieu commence la prédication de Jésus par le sermon sur la montagne), mais en participant à la fête (où il a certainement chanté et dansé en joyeux convive). Les temps messianiques avaient été annoncés comme un festin où devait couler le vin en abondance. Jésus vient sauver les noces compromises de Dieu avec l’humanité. Il vient pour que notre joie soit parfaite dans l’amour.

Jésus est invité à un mariage avec sa mère et ses disciples ; sous l’instigation de Marie, il évite la honte et l’embarras au marié quand le vin vint à manquer. Nous sommes assez habitués à la façon d’écrire de Jean pour ne pas nous satisfaire de l’anecdote : entre les lignes, sous la symbolique, il y a une bonne nouvelle. Le miracle est signe messianique. Ce récit est une catéchèse : il nous parle de la foi pascale. La similitude des noces de Cana avec la passion de notre Seigneur est évidente. Il s’agit du premier repas de Jésus et de sa dernière « Cène ». Et dans les deux cas, c’est Jésus qui offre le banquet avec toute la symbolique que cela comporte. Voyons quelques autres indices.

La façon dont on a coupé l’extrait a laissé tomber malheureusement le premier indice. St Jean a pris la peine de préciser que c’était « le troisième jour » de ce qu’on a appelé « la semaine inaugurale » de la prédication de Jésus dans le 4ème évangile. Or nous savons que, pour l’Eglise (primitive), l’expression « le troisième jour » fait tilt en l’esprit pour signifier le jour de la résurrection, le jour de la gloire « … il manifesta sa gloire… » Pour St Jean, Jésus en croix est le Jésus exalté, élevé dans la gloire.

Les noces sont une donnée biblique : la fête par excellence, l’occasion de grandes réjouissances et de communion où on noue alliance entre deux volontés qui se jurent fidélité. C’est sous la note d’épousailles que la Bible décrit la relation entre Dieu et son peuple, surtout au stade des temps messianiques. La première lecture nous l’a rappelé, elle qui est pratiquement une déclaration d’amour : Dieu déclare sa flamme à sa « préférée ». Il passe alliance à son épouse. Chez St Jean aussi, Dieu se présente comme un époux passionné ; il le prouvera encore « quand l’heure fut venue où tu allais le glorifier [=« il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui »], comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout ». Voilà pourquoi les noces. C’est le meilleur portrait de Dieu. L’entrée de Jésus dans sa vie publique est déjà une annonce de l’ « Heure » où les noces seront célébrées (consommées) entre Dieu et l’humanité. Les noces de Cana annoncent donc un grand mariage, le mariage d’amour du Christ et de son Eglise. L’heure des noces sur la croix n’est pas encore venue ; mais, en cette heure à Cana, elle est annoncée.

Dans la Bible, la vigne symbolise Israël. Le vin, appelé « le sang de la vigne », est parmi les produits les plus prisés, « fruit de la terre et du travail de l’homme » (formule de l’offertoire) ; il signifie la joie, la fête, la bénédiction divine, le don du bonheur, le don de l’Esprit Saint… Israël est la vigne du Seigneur dont Dieu attend le produit en abondance et en qualité. Que le vin vienne à manquer, cela signifie toutes nos carences profondes ; c’est la détresse des hommes loin de Dieu, infidèles et coupés de l’alliance divine. Marie ne dit pas qu’ils n’ont plus de vin, elle dit qu’ils n’ont pas de vin, comme s’ils n’en avaient jamais eu ! A l’occasion des noces, c’est le marié qui devait offrir le vin ; on avait l’habitude de tricher en donnant le bon vin au début de la fête afin que les convives ne se rendent pas compte que petit à petit on leur sert du vin de moindre qualité. A Cana, c’est Jésus qui offre le vin et pas n’importe quel vin : le meilleur millésime de tous les temps et il a coulé en abondance ! Pensez donc : six cuves d’une capacité de cent litres chacune, remplies jusqu’au bord ! C’est donc lui l’Epoux, comme le dit Jean Baptiste en se définissant lui-même l’ami de l’époux : « Celui qui a l’épouse est l’époux ; quant à l’ami de l’époux, il se tient là, il l’écoute et la voix de l’époux le comble de joie. Telle est ma joie, elle est parfaite ». Et la fête qui finissait mal, peut continuer !

L’eau est le symbole de la purification ; l’eau des cuves symbolise la Loi. St Jean insiste sur le fait que l’eau dont les serviteurs remplissent les cuves, servait aux ablutions rituelles des Juifs. L’eau signifie également la vie. Elle est cependant plate, tiède, inodore, incolore, parfois insipide, comme nos vies de détresses et de douleurs. Il ne suffit pas de vivre, il faut encore qu’on ait la joie de vivre. Il y a quelque chose d’incomplet dans l’élément eau, une pénurie soulignée dans le fait que les cuves sont vides (on se demande d’ailleurs ce qu’elles faisaient dans une maison particulière ; leur place étant près des synagogues), mais également dans la symbolique du chiffre six auquel manque une unité (une seule) pour faire le chiffre sept de la plénitude. Ces cuves sont donc le signe d’usages religieux périmés et dépassés. Il était temps que Jésus vienne changer la religion des Juifs : les commandements de la Loi ne seront pas abolis, mais ils ont besoin du souffle de l’Esprit : « … pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite ». D’aucuns parlent aussi des 6 jours de la création : l’œuvre de la création est belle, mais la rédemption infiniment plus.

Le texte ne fait aucune allusion à la mariée. Est significative par contre la présence de Marie que Jean ne signale qu’à Cana et au pied de la croix. Dans les deux cas, il y a le thème de « l’Heure » qui signifie que les temps sont accomplis. Dans les deux cas, Marie est appelée « Femme » (« Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » ; « Femme, voici ton fils »), ce qui peut choquer si on ne comprend pas qu’à Cana Marie symbolise Israël, comme à la croix elle symbolise l’Eglise ; elle est donc interpellée dans sa fonction. A Cana elle a le coup d’œil pour remarquer le manque et la gêne de l’humanité qui ne sait plus faire la fête, qui ne sait même plus tricher. Elle est celle qui prie le Seigneur pour nous, qui sait transmettre nos intentions, même les plus cachées comme celles du marié qui ne savait plus comment continuer la fête sans vin. De la même façon qu’elle sait parler à Dieu pour nous, elle sait aussi nous exhorter à faire la volonté de notre Dieu : « faites tout ce qu’il vous dira ». Elle est signe de l’Eglise, qui est épouse, qui ne sait pas encore tout ce qui va arriver, mais qui fait confiance. St Jean raconte les noces de Cana comme St Luc raconte l’Annonciation. C’est Françoise Dolto qui dit, à propos des noces de Cana, que ce jour-là, Marie accouche Jésus à sa vie publique comme elle l’a mis au monde à Bethléem. C’est vrai : c’est elle qui l’a engagé à accomplir le premier signe par lequel il manifesta sa gloire, pour que nous croyions. Une mère prévenante donc qui remarque ce qu’il nous faut, qui sait la parole à dire et à qui la dire : elle fait l’intermédiaire pour parler à son Fils et l’engager à agir en notre faveur, elle nous parle ensuite pour nous engager à agir en confiance. Car l’eau ne se change en vin que lorsqu’on sert, pas avant, ce qui suppose une très grande confiance, beaucoup de foi dans le chef de ceux qui ont puisé et porté l’eau… grâce à Marie.

Voilà le « signe » de Cana. Jésus révèle l’amour du Père pour l’humanité en général et pour chacun de nous en particulier. Il vient pour les « épousailles ». Le temps de la promesse est fini, voici l’heure de la grâce. Le temps des ablutions rituelles est révolu, voici l’heure de la religion d’amour. Jésus ne vient pas abolir, mais parfaire : il ne jette pas les cuves, il demande de les remplir jusqu’au bord. Ainsi de cette religion imparfaite, il fait une religion du cœur, une vraie relation profonde entre Dieu et l’homme. L’eau de la purification ne suffit plus, mais elle sera transformée en un vin de grande qualité et en grande quantité : une telle quantité que tout le vin ne sera pas bu, car nous en buvons encore ; 600 litres de vin pour de telles noces, ce n’est pas excessif, puisque c’est toute l’humanité qui est invitée à en boire.

Heureux les invités au festin des noces de l’Agneau : chaque eucharistie est une liturgie nuptiale, un repas où le vin servi n’est autre que le sang versé sur la croix. Remplissons nos cuves de l’eau de nos jours sans goût, l’ordinaire de nos vies fades et tristes, afin que Jésus y fasse jaillir la saveur de son amour et y apporte la plénitude de la joie. Venons avec les jarres vides de notre cœur, de notre vie stressée, de nos manques d’amour, de notre soif de bonheur. Que la joie du Seigneur se déverse en nous comme un vin précieux. Cependant ce vin n’est pas à mettre dans de vieilles outres, d’où l’urgence d’une réelle conversion : quelque chose doit changer, nous devons passer de l’eau d’une religion fade au vin de la grâce. Invitons le Seigneur chez nous avec sa mère et ses disciples. Laissons Marie nous exhorter à faire tout ce que Jésus dit dans son enseignement. Le miracle ne tardera pas : le Seigneur transformera nos amours humains, l’eau trouble de nos relations, toutes nos réalités quotidiennes, en un vin excellent et abondant, en joie parfaite.

Faites ce qu’il vous dira…Qu’il me soit fait selon ta parole ! Que ta volonté soit « fête » (un enfant écrivait ainsi la demande du Notre Père) ! Fête pour tous !

AMEN ;

Vénuste

 

 

 

 

 

 

DIMANCHE 9 JANVIER 2022                              Baptême du Seigneur

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Mais qu’ai-je fait de mon baptême ?

Isaïe 40, 1… 11 : le prophète veut rendre force et espoir aux exilés qui sont tentés de croire que leur Dieu les a abandonnés. « Voici votre Dieu… il vient… » Celui que Jean Baptiste présente comme l’Agneau de Dieu est également le berger qui rassemble les agneaux et les porte sur son cœur. Sa vie publique et son œuvre vont le révéler.

Tite 2, 11 – 3, 7 : le baptême est moins le choix de l’homme que l’action de Dieu. Il est un bain de régénération (re-création), une nouvelle naissance, le don d’une nouvelle vie. Dieu nous insuffle sa propre vie, en répandant son Esprit Saint sur nous en abondance. Il nous fait membre d’un peuple purifié, ardent à faire le bien.

Luc 3, 15… 22 : le baptême de Jésus est une autre épiphanie : la manifestation du Fils bien-aimé de Dieu, « pendant que Jésus priait » ; elle est liée à cette prière et non au baptême de Jean, car Jésus a été baptisé comme tous ceux qui venaient vers le Baptiste, mais sa prière est unique comme son identité de Fils et sa relation dans la Trinité. Les 3 Personnes de la Trinité sont ici présentes. La voix du Père atteste qu’il est le Fils bien-aimé et l’Esprit Saint descend sur lui de façon visible.

Le baptême de Jésus par Jean Baptiste dans le Jourdain, est un moment charnière dans la vie de Jésus parce qu’il marque l’inauguration de « la vie publique » du Christ (par opposition à sa vie « cachée » à Nazareth). C’est à la fois une « épiphanie » (une manifestation divine) et une investiture officielle. Depuis la réforme liturgique de Vatican II, la fête du baptême du Seigneur marque la clôture du temps de Noël, comme la Pentecôte signe la clôture du temps pascal : dans les deux célébrations, l’Esprit Saint descend du ciel pour conférer une mission. Le baptême de Jésus annonce le baptême qui sera conféré à tous les disciples après la Pentecôte (l’Esprit Saint répandu en abondance).

Nous connaissons la scène. Jésus se mêle à la foule, il fait la file comme tout le monde, comme tous les « anonymes » (pas d’anonymes pour Dieu cependant : chacun est unique). St Luc souligne que le peuple est « en attente », quelque chose est dans l’air, les temps sont accomplis, on flaire que le Messie est tout proche. Jean Baptiste proteste que ce n’est pas lui le messie, mais il parle de celui qui vient baptiser dans l’Esprit Saint. Jésus vient d’être baptisé, il se met en prière et c’est alors que le ciel s’ouvre. L’Esprit Saint fond sur Jésus et demeure sur lui, tandis que le Père témoigne que le Christ est son Fils bien-aimé en qui il a mis tout son amour. Chez St Luc, la manifestation du Fils bien-aimé de Dieu se fait « pendant que Jésus priait » ; elle est liée à cette prière et non au baptême de Jean, car Jésus a été baptisé comme tous ceux qui venaient vers le Baptiste (nul autre n’a reçu l’Esprit Saint), mais sa prière est unique comme son identité de Fils et sa relation dans la Trinité. Toute la Trinité, les trois Personnes sont là. Théophanie et révélation du Dieu Trinité qui donne à Jésus ses lettres de créance : il est accrédité pour la mission, il peut désormais parcourir la Palestine pour révéler le vrai visage de Dieu.

Comme c’est un moment important pour Jésus, pour sa mission, pour l’Eglise aussi, il a fait l’objet de plusieurs controverses, il a fait couler beaucoup d’encre. Une hérésie du 4°s. disait que c’est à l’instant du baptême que le Christ devient Fils de Dieu. Dieu l’a « adopté » à ce moment-là (l’hérésie s’appelle l’adoptianisme). C’est le jour où l’Esprit de Dieu l’a investi, l’a « possédé » comme il le faisait pour les prophètes de l’A.T., comme il le faisait pour les rois le jour de leur investiture et de leur onction (les rois aussi étaient appelés fils de Dieu : la parole « Tu es mon fils, aujourd’hui je t’ai engendré » se trouve dans le psaume qu’on chantait lors de l’onction des rois). Une adoption donc, juste un peu plus spéciale pour Jésus. D’autres ont cherché à savoir quand le Christ a pris conscience qu’il a été choisi pour être le Messie ; ils trouvent que c’est ce jour-là après avoir été baptisé par Jean et pendant qu’il priait ; c’est alors qu’il aurait pris conscience de sa filiation et qu’il aurait reçu l’Esprit. Remarquons cependant que déjà, à 12 ans, quand il reste au temple trois jours, il affirme être aux affaires de son Père ! Nous croyons qu’il avait déjà l’Esprit, longtemps avant l’Annonciation. Nous croyons qu’il était déjà Fils unique du Père longtemps avant le baptême dans le Jourdain. Ce n’était donc pas un anonyme qui s’avançait dans les rangs pour être baptisé par Jean. Il a pris place parmi les pécheurs, lui qui était sans péché et n’avait donc nul besoin d’être purifié, il assume et s’inscrit dans l’attente du peuple : c’était pour montrer la miséricorde divine en prenant sur lui le fardeau des péchés de tous (dans un autre texte, le Baptiste l’appelle l’Agneau qui porte le péché du monde). Il se fit si humble qu’il voulut partager notre faiblesse et notre humanité, il se rendit solidaire de notre condition de pécheur (repentant), lui qui n’a jamais péché, lui qui est venu vaincre le péché. Il n’est autre cependant que le Fils de Dieu, Dieu lui-même. Nous avons tendance à le nier ou du moins à en douter : mais Dieu le Père lui-même le reconnaît tel, il l’accrédite tel.

Le baptême de Jésus signifie que c’est Dieu lui-même qui vient chez les pécheurs, qui plonge dans notre humanité très concrète avec son poids de péché, de souffrance et de mort, dans les eaux troubles de nos vies, pour y déposer l’infini de l’amour du Père. Jésus nous rejoint dans notre démarche de conversion, il peut ainsi mieux nous entraîner à sa suite, faire de nous le peuple des enfants de Dieu. Il nous entraîne dans le dialogue filial avec le Père. Il se fait solidaire d’une humanité qui a besoin d’être sauvée, d’émerger sur un autre rivage, la terre ferme du Royaume. Avec Jésus, c’est toute l’humanité qui est baptisée, qui reçoit la filiation et qui est consacrée par l’onction du Saint Esprit. Ce sont tous les humains qui doivent désormais se comporter en enfants de Dieu par l’affection et par l’obéissance, par la « pietas », dans la prière et le témoignage quotidien. Et ce n’est pas de la symbolique, ce doit être vrai dans la vie de chacun. Pour cela le chrétien reçoit le bain du baptême et l’onction du Saint Esprit. Dans ce bain, le péché est englouti dans les eaux (comme au déluge) mais le pécheur est récupéré et sauvé. C’est cela la victoire de notre Dieu. A travers les eaux du baptême, les hommes qui méritaient la condamnation, peuvent en sortir purifiés, sanctifiés ; on y descend pécheur, on en sort saint, et même enfant de Dieu. A condition d’y plonger avec Jésus. Ce qui devait être un tombeau pour nous (comme pour les Egyptiens lors du passage de la Mer rouge), est le sein, le berceau, dans lequel l’Eglise nous enfante. La voix du Père retentit pour appeler chaque baptisé : Mon fils, ma fille bien-aimé(e). L’Esprit opère la sanctification.

Nous célébrons donc le baptême de Jésus pour célébrer notre propre baptême, le jour où chacun a été accueilli à bras ouverts dans la famille de Dieu que nous appelons désormais notre Père, par le Fils que nous appelons désormais notre Frère et par l’Esprit Saint qui change notre cœur et transfigure notre vie. Le baptême n’est donc pas une petite formalité ni une petite bénédiction de l’enfant pour le prémunir des puissances hostiles. Ni une cérémonie à caractère sociologique pour faire comme les autres, faire plaisir à une grand’mère, faire la fête et avoir l’occasion d’inviter ses amis. Si on ne vit pas le sacrement du baptême pour ce qu’il est, difficilement on vivra la vie chrétienne de façon vraie, de façon pleine. Or, nous avons peur de vivre en baptisés, cette eau que nous avons reçue a glissé sur nous comme sur les plumes d’un canard, sans pénétrer, sans nous transformer. En nous voyant vivre, les autres ne perçoivent pas ce qui a changé (en bien) chez nous. Nous ne faisons pas honneur au Père qui nous a donné son nom. Le baptême devait faire de chacun de nous un « christ », un « oint » (le mot christ a la même racine que les mots « chrétien » et « chrême » ; le saint chrême = l’huile utilisé lors de la liturgie). Si nous sommes d’autres christs, configurés au Christ, nous avons à agir comme lui sous la mouvance de l’Esprit Saint. Notamment par la prière et par la mission. La prière – dans l’Esprit - va avec la mission.

Les premiers chrétiens vivaient de l’Esprit, priaient dans l’Esprit. Et nous aujourd’hui ? Notre prière n’est-elle pas du réchauffé, des formules usées par la routine, même si c’est dans l’obéissance scrupuleuse de l’autorité de l’Eglise et des rubriques liturgiques ? Vous aurez remarqué que le concile Vatican II a réintroduit l’Esprit Saint dans la prière liturgique : là où on disait que c’est le prêtre qui sanctifie, qui consacre p.ex. à la consécration, nous demandons plutôt que l’Esprit vienne lui-même sanctifier les dons et l’assemblée. La nuance est importante. Dans notre prière personnelle aussi, il faut revenir à la prière dans l’Esprit, car on a donné peut-être trop d’importances aux prières imprimées, prières qui sont valables, mais ce ne doit pas être au détriment de la prière inspirée par l’Esprit qui nous habite. S’il nous habite, laissons-le nous inspirer, ne nous appuyons pas uniquement sur autre chose. Jésus en prière est un exemple pour nous. La prière est une dimension essentielle de notre vie baptismale.

A chacun une mission, une vocation : nous n’avons pas été baptisés pour notre salut seulement, mais aussi pour être un instrument du salut que Dieu offre. Nous n’avons pas le droit de nous dérober, ni de mener une vie chrétienne insignifiante. C’est l’Esprit qui nous envoie comme il a envoyé Jésus. L’Esprit est une force, celui qui le reçoit ne peut recevoir la sanctification sans qu’il participe à l’édification de ce « peuple ardent à faire le bien ». Chacun reçoit un charisme à valoriser, à fructifier, dans le service des autres. L’oint du Seigneur (= le chrétien) sort de sa « vie cachée » pour la vie publique, pour la mission.

Que l’Esprit aide chacun à discerner, dans la prière, la voix du Père qui lui déclare son amour mais qui en même temps l’envoie manifester à ses proches « sa bonté et sa tendresse » pour tous les hommes. Que l’Esprit nous aide à vivre en « hommes raisonnables, justes et religieux » à l’imitation de J.C. Quelle joie de voir les promesses réalisées et notre espérance accomplie ! Mais qu’ai-je fait de mon baptême ?

Amen

Vénuste

 

 

 

 

LECTURES DE LA MESSE DE L’ÉPIPHANIE

2 JANVIER 2022

 

PREMIÈRE LECTURE 

Lecture du livre du prophète Isaïe (Is 60, 1-6)

    Debout, Jérusalem, resplendis !
Elle est venue, ta lumière,
et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi.
    Voici que les ténèbres couvrent la terre,
et la nuée obscure couvre les peuples.
Mais sur toi se lève le Seigneur,
sur toi sa gloire apparaît.
    Les nations marcheront vers ta lumière,
et les rois, vers la clarté de ton aurore.
    Lève les yeux alentour, et regarde :
tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ;
tes fils reviennent de loin,
et tes filles sont portées sur la hanche.
    Alors tu verras, tu seras radieuse,
ton cœur frémira et se dilatera.
Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi,
vers toi viendront les richesses des nations.
    En grand nombre, des chameaux t’envahiront,
de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha.
Tous les gens de Saba viendront,
apportant l’or et l’encens ;
ils annonceront les exploits du Seigneur.


 

DEUXIÈME LECTURE

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens (Ep 3, 2-3a.5-6)

Frères,
    vous avez appris, je pense,
en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous :
    par révélation, il m’a fait connaître le mystère.
    Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance
des hommes des générations passées,
comme il a été révélé maintenant
à ses saints Apôtres et aux prophètes,
dans l’Esprit.
    Ce mystère,
c’est que toutes les nations sont associées au même héritage,
au même corps,
au partage de la même promesse,
dans le Christ Jésus,
par l’annonce de l’Évangile.

    

 

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 2, 1-12)

Jésus était né à Bethléem en Judée,
au temps du roi Hérode le Grand.
Or, voici que des mages venus d’Orient
arrivèrent à Jérusalem
    et demandèrent :
« Où est le roi des Juifs qui vient de naître ?
Nous avons vu son étoile à l’orient
et nous sommes venus nous prosterner devant lui. »
    En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé,
et tout Jérusalem avec lui.
    Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple,
pour leur demander où devait naître le Christ.
    Ils lui répondirent :
« À Bethléem en Judée,
car voici ce qui est écrit par le prophète :
    Et toi, Bethléem, terre de Juda,
tu n’es certes pas le dernier
parmi les chefs-lieux de Juda,
car de toi sortira un chef,
qui sera le berger de mon peuple Israël. »
    Alors Hérode convoqua les mages en secret
pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ;
    puis il les envoya à Bethléem, en leur disant :
« Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant.
Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer
pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. »
    Après avoir entendu le roi, ils partirent.

Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient
les précédait,
jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit
où se trouvait l’enfant.
    Quand ils virent l’étoile,
ils se réjouirent d’une très grande joie.
    Ils entrèrent dans la maison,
ils virent l’enfant avec Marie sa mère ;
et, tombant à ses pieds,
ils se prosternèrent devant lui.
Ils ouvrirent leurs coffrets,
et lui offrirent leurs présents :
de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

    Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode,
ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.








 

Homélie

La fête de l’épiphanie (epiphaneia en grec) est étymologiquement la fête de ce "qui apparaît". C’est la fête de la manifestation de ce qui était caché, qui a lieu généralement de façon soudaine, une apparition de quelque chose de nouveau et d’inattendu. Eh bien, voyons si quelque chose de nouveau et d’inattendu nous apparait en commentant les textes de ce jour. 

La première lecture nous renvoit juste avant le retour du peuple juif exilé depuis 50 ans à Babylone (environ 537 av J.C.). Ils sont encore dans les ténèbres comme le précise Isaïe : « Voici que les ténèbres couvrent la terre et la nuée obscure couvre les peuples ». Mais ils rêvent déjà de leur retour triomphant : « Lève les yeux et regarde : tes fils reviennent de loin et tes filles sont portées sur la hanche. Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. » Cette annonce agit comme une véritable épiphanie pour le peuple juif, tout à coup, il leur apparait quelque chose de nouveau alors que rien ne le laissait présager. Ils sont encore au cœur de la nuit, mais sont invités à voir les trésors qui affluent et à ressentir déjà la joie du retour au pays. Pour voir cela, pour qu’il y ait réellement épiphanie, le prophète Isaïe les invite à trois attitudes : se mettre debout, lever les yeux et regarder.  

Je ne sais pas vous, mais moi, je trouve que la situation des juifs à la fin de leur exil ressemble un peu à notre situation actuelle… Avec la pandémie, nous ne voyons pas la sortie du tunnel, nous ne pouvons rien anticiper, bref nous sommes comme exilés de nous-mêmes et passablement entourés de ténèbres. 

Après avoir laissé Dieu préparer les chemins de sa venue en notre cœur durant le temps de l’avent, après avoir accueilli en nous la naissance de Celui qui se fait tout petit pour pouvoir crécher en nous sans nous effrayer, nous voici invités aujourd’hui à nous mettre debout, à lever les yeux pour regarder ce qui apparait, le neuf, le bien, le beau et le bon dans nos vies. 

La venue de Jésus n’est pas qu’un événement du passé, elle est une épiphanie qui doit avoir lieu en chacun et chacune d’entre nous, dans nos cœurs encore obscurcis ou parfois un peu en exil. Comme le dit Angélius Silesius, un mystique allemand du 17ème siècle : « Christ pourrait être né mille fois à Bethléem, s’il ne naît pas en ton cœur aujourd’hui, c’est en vain qu’il est né ». C’est donc en nous, dans notre cœur qu’il nous faut lever les yeux et regarder. Pour ce faire, nous pouvons nous fier à notre bonne étoile, car l’étoile, nous précise l’Evangile, nous conduit là où l’enfant doit naître. 

Dans le récit légendaire des rois mages qui symbolise la quête universelle de la Vie chez les humains, d’où qu’ils viennent et quelle que soit leur origine, ces trois personnages ont à cœur de suivre l’étoile. Cette étoile vient de l’orient, ce qui signifie que nous devons regarder du côté du soleil levant, là où le jour se lève en étant attentif à ce qui grandit en nous, au neuf qui advient en nous. Par conséquent, on peut dire que « suivre son étoile » signifie suivre cette partie lumineuse de nous qui est composé de nos talents, nos dons, nos charismes, nos caractéristiques positives, etc… bref, de tout ce qui fait la belle personne que nous sommes. 

Comme le dit Marianne Williamson : « Nous nous demandons : « Qui suis-je, moi pour être brillant, magnifique, talentueux, et fabuleux ? » En fait, qui êtes-vous pour ne pas l'être ? Vous êtes Enfant de Dieu. Vous diminuer ne rend pas service au monde. Ce n'est pas une attitude éclairée de se faire plus petit qu'on est pour que les autres ne se sentent pas menacés. Nous sommes nés pour rendre manifeste la lumière de Dieu qui est en nous. Elle n'est pas réservée à quelques-uns ; elle est en chacun. Et si nous laissons notre propre lumière rayonner, nous donnons inconsciemment la permission aux autres d'en faire autant.»  

Voilà l’épiphanie qui apparait à nos yeux : nous sommes lumineux, bien plus que ce que nous imaginons, et nous sommes nés pour rendre manifeste la lumière de Dieu qui est en nous.  Suivre son étoile signifie donc suivre ces intuitions qui nous traversent et qui nous font penser qu’il est bon de suivre tel ou tel chemin. Mais la mission de cette étoile est avant tout de nous conduire « au-dessus de l’endroit où doit naitre l’enfant », au lieu de la présence divine en nous. 

Mais une fois arrivée au lieu de la rencontre, au cœur de notre cœur, c’est à nous d’entrer dans la maison, dans notre maison intérieure, comme le dit Jésus dans l’Evangile de Matthieu : « Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est là dans le lieu secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra » Voilà l’épiphanie, l’apparition de la nouveauté : c’est que Dieu n’est pas à chercher dans les nuages, dans les cieux ou dans l’au-delà, il est en nous, au cœur de notre cœur, car le mystère, c’est que l’au-delà est au-dedans, que le ciel est en nous ! 

Voilà l’inouï, l’incroyable nouveauté, l’épiphanie par excellence ! Voilà le véritable lieu d’adoration, là où nous sommes invités à nous prosterner, à nous faire tout petit devant le Très-haut qui s’est fait le Très-bas ! Et cela n’est pas réservé à quelques-uns, mais c’est une expérience que tous peuvent faire, comme le dit st Paul dans la deuxième lecture :  il vit lui aussi une épiphanie quand il lui apparait que le salut n’est pas réservé à quelques élus, mais qu’il est offert à toutes les nations. A tous, comme nous le rappelons à chaque eucharistie quand nous citons les paroles de Jésus au moment de la consécration : « ce sang est versé pour vous et pour la multitude ». Oui, la naissance de Jésus dans nos cœurs est pour tous ! pour tous ! 

Mais il faut avouer qu’il y a aussi en nous une partie moins lumineuse, plus sombre, plus ténébreuse, une partie qui doute, représentée par Hérode dans le texte, cette partie qui nous met des bâtons dans les roues, qui veut tout savoir et tout maitriser, qui craint cet enfant-Dieu, cette présence divine qui vit en lui. Oui, l’attitude d’Hérode peut nous guetter, autant le savoir, mais en écoutant notre intuition, en suivant notre bonne étoile, nous serons informés d’éviter de prendre le chemin de nos peurs et de nos doutes.  

Etant alors entré dans notre maison intérieure, étant là dans ce cœur à cœur avec Celui qui vit en nous, il ne nous reste plus qu’à lui offrir les trésors de ce que nous sommes et qui nous viennent de Lui : l’or qui symbolise notre royauté, cette capacité à œuvrer pour la cité et les humains, nous pourrons lui offrir l’encens qui rappelle notre divinité et cette capacité à voir Dieu à l’œuvre malgré les ténèbres et  nous lui offrirons la myrrhe qui dit notre sainteté et notre capacité à sanctifier ce que nous regardons et ceux que nous côtoyons. 

Bonne fête de l’épiphanie … à tous !!! 

 

Gilles Brocard

 

 

 

 

26 DECEMBRE 2021                                               SAINTE FAMILLE

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Chercher et trouver

                                                                                       

1 Samuel 1, 20… 28 : beau geste de reconnaissance d’Anne : longtemps stérile, elle demanda à Yahvé un enfant ; elle fut exaucée, donna naissance à Samuel et celui-ci, sitôt sevré, elle le consacra à Dieu en signe de grande reconnaissance.

1 Jean 3, 1… 24 : l’amour du Père fait de nous ses enfants en qui il demeure tant que nous sommes fidèles à ses commandements. Nous avons ici l’essentiel du message que Jean ne cesse de répéter : l’amour de Dieu qui est source et modèle de notre amour, la condition du chrétien qui « demeure » en Dieu, le don de l’Esprit Saint indispensable pour la sanctification.

Luc 2, 41-52 : Jésus enseigne au temple. « C’est chez mon Père que je dois être ». Marie et Joseph cherchaient Jésus depuis trois jours, ils le trouvent au temple, assis au milieu des docteurs de la Loi qui s’extasiaient sur son intelligence (à douze ans). Malgré les annonciations dont ils ont bénéficié auparavant, les parents ne comprenaient pas encore que Jésus est chez lui chez son Père. Cependant il leur est soumis. Marie garde tout cela dans son cœur.

La fête de la Sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph a été étendue à toute l’Eglise par Benoît XV en 1921. L’intention était de donner la famille de Nazareth en exemple face à une évolution jugée inquiétante de la famille dans la société contemporaine : famille classique éclatée comme on dit, couples qui « cohabitent » (le fameux pacs, qu’on appelait jadis le concubinage), familles monoparentales, familles recomposées, familles homosexuelles même. A certaines émissions télé, j’ai remarqué qu’on ne demande plus aux intervenants s’ils sont mariés : on demande si l’on est « accompagné dans la vie » !

La réforme liturgique du concile Vatican II a placé la fête de la Sainte Famille au premier dimanche après Noël. Ce n’est plus seulement pour nous donner la famille de Nazareth en exemple. C’est surtout pour attirer notre attention sur la réalité humaine et concrète de l’incarnation : le Verbe s’est fait chair et a vécu dans une famille concrète. Il a choisi la famille d’un humble artisan et d’une jeune femme toute simple. Il a vécu le quotidien le plus banal. Il a vécu les vertus familiales. Marie et Joseph lui ont tout appris : marcher, lire, écrire, les travaux domestiques (aller chercher l’eau), le métier de charpentier. Ils lui ont appris à prier : à 5 ans, l’enfant juif commence déjà l’étude des Saintes Ecritures ; à 12 ans, le garçon a le droit de porter le châle de la prière, de prononcer les bénédictions et de lire à la synagogue les rouleaux de la Parole. A 12 ans, le juif est un adulte responsable devant Dieu. Luc nous apprend ce qui est arrivé quand, à l’âge de 12 ans, Jésus fait le pèlerinage à Jérusalem pour la fête de la Pâque. C’est à ce moment qu’on constate qu’il y a une seule chose que Jésus n’a pas dû apprendre de Marie et Joseph : il a une pleine conscience de sa relation unique à Dieu, son identité de Fils, sa nature divine.

Jésus avait accompagné Marie et Joseph. C’est (au moins) la deuxième fois qu’il va au temple (après la présentation). Après la fête, la famille prend le chemin du retour mais Jésus reste au temple : il avait beaucoup d’espace de liberté, on lui connaissait beaucoup de connaissances, c’est pour cela qu’ils ne l’ont pas surveillé. Quand ils se rendent compte qu’il n’est pas avec eux, ils le cherchent partout, sauf au temple (comment n’ont-ils pas pensé à le chercher au temple ?). Car c’est là que, après trois[1] jours de recherche, ils le trouvent dans un endroit important du temple, un lieu d’enseignement. Il est là au milieu de docteurs de la Loi, non à leurs pieds comme un disciple qui est venu apprendre, mais assis, comme eux, tel un maître qui enseigne. Il a fait sensation au milieu des docteurs de la Loi avec lesquels il discute ferme. Marie est fâchée, elle se croit en droit de lui parler avec affection certes mais aussi avec fermeté, de lui reprocher de leur avoir faussé compagnie et lui, il répond par une affirmation qu’ils n’ont pas comprise. « C’est chez mon Père que je dois être ». Marie invoque le cinquième commandement qui prescrit la « pietas » filiale, le respect des parents ; Jésus invoque le premier commandement qui place Dieu (la « pietas » divine) au-dessus de tout. Ce ne fut donc ni fugue ni caprice, mais expression de l’attachement prioritaire à son Père, priorité à l’amour du Père sur l’amour familial. Et c’est la première parole de Jésus que nous rapporte l’évangile, la seule des trente années de sa vie « cachée » : il affirme le lien unique qu’il a avec Dieu le Père. Il doit suivre son chemin ; il n’y a pas rupture avec les « parents », mais distance. Ils ne comprirent pas !

On pense souvent que Marie et Joseph avaient facile avec l’Enfant-Dieu. On croit qu’ils avaient la prescience. Ce n’est pas les rabaisser que d’affirmer que leur foi se trouvait parfois ébranlée ; ils furent plusieurs fois déroutés et certainement qu’ils ont connu des moments de doute. Leur foi a connu des nuits. Leur mérite en est plus grand. L’évangile dit que les anges venaient éclairer leur lanterne, mais ce ne fut pas toujours le cas. Leur foi traverse les doutes, toujours à la disposition et au service de Dieu, même sans comprendre, sans savoir ce qui va suivre. Et c’est là que cette famille est un exemple pour tout croyant : le doute est un chemin de recherche vers une foi adulte, car une foi qui ne doute jamais fait du sur-place ; douter n’est pas (re)nier. Marie et Joseph ont trouvé Jésus physiquement, mais doivent continuer à le chercher dans la nuit de la foi, dans l’incompréhension et la méditation. Dans le silence : Marie gardait tout dans son cœur ; dans la méditation, dans la prière, éclairée par l’Esprit Saint, elle voit plus clair. Chercher-trouver. St Augustin disait à Dieu : je t’ai cherché parce que je t’avais trouvé, je te trouvais pour te chercher encore.  Nous avons à perdre le Jésus de l’enfance, du KT, du folklore, pour retrouver notre Sauveur dans la nudité de la foi adulte.

La « Sainte Famille » a fait une expérience unique : que le Fils de Dieu se soit fait bébé, jusqu’à être bercé, langé, jusqu’à apprendre à marcher… à prier… chez eux… cela ne se répétera certainement pas. C’est leur privilège. Mais il ne faut pas les idéaliser comme s’ils sortent de notre orbite et ne sont plus de notre race ; dans ce cas, ce sont des modèles qui ne nous servent pas, parce qu’ils ne font pas d’effort, ils sont trop programmés, trop prédestinés. Je pense que Marie et Joseph sont restés humains, avec leurs limites et leurs faiblesses. C’est là justement que la famille de Nazareth se trouve être un modèle « accessible », imitable. Ils n’ont pas été gâtés. Leur mérite est d’être passé par toutes sortes d’épreuves sans se révolter contre Dieu, sans renier leur foi, sans regretter leur fidélité. Voilà en quoi nos familles humaines peuvent imiter Marie et Joseph. Leur vie spirituelle, leurs qualités humaines et chrétiennes qui sont le ciment d’une famille réussie. Sainteté du quotidien accessible à tous. Disponibilité, foi, confiance, patience… étonnement et émerveillement. Nos familles doivent être des communautés d’amour, où on s’aime, où l’amour trouve l’expression la plus forte, la plus vraie, la plus réussie, la plus joyeuse. Lieu d’apprentissage parfois douloureux de l’amour et du pardon. Lieu où on transmet la foi et les valeurs spirituelles en même temps que les valeurs humaines, tout ce qui est valeur familiale, la famille est le premier lieu de l’éducation à la foi car la flamme de l’amour a besoin du spirituel. Donner à Dieu la place qu’il mérite, où il prend plaisir à demeurer. Le concile Vatican II aime dire que la famille c’est une Eglise domestique où on approfondit, où on vit, où on pratique tout ce qui construit l’Eglise. A chaque famille de voir si Dieu a sa place chez elle, s’il y habite, s’il y est aimé et servi. Quelle écoute de sa Parole : s’organiser pour lire quelques versets de la Bible de temps en temps, pourquoi pas aller à une session, à une conférence… ensemble. Combien de temps de prière dans la journée… ensemble : prière du soir, prière aux repas. Le jour du Seigneur tu sanctifieras, dit le commandement : quel beau témoignage de voir toute la famille à la messe dominicale. Quel engagement au service de la communauté ecclésiale, selon les dons et les charismes dispensés par l’Esprit.

Nous avons intérêt à prendre connaissance et à mettre en pratique les enseignements du synode (4 – 25 octobre 2015) qui avait pris pour thème « La vocation et la mission de la famille dans l’Eglise et le monde contemporain »… et l’exhortation apostolique que notre Pape François nous a adressée sous le titre « Amoris Laetitia, la joie de l'amour ».

Nous vivons la dernière semaine de l’An, nous échangeons les vœux : que ce ne soit pas une formalité banale et pesante, mais une vraie prière. Que cette fête de la Sainte Famille soit l’occasion de présenter nos familles à Jésus, Marie et Joseph. Nos prières passent toujours par le Christ, avec lui et en lui. Marie et Joseph sont aussi nos intercesseurs pour avoir été très proches du Verbe fait chair et parce qu’au ciel, ils lui restent très proches. Surtout qu’ils connaissent nos soucis, nos doutes, nos efforts, nos limites : ils sont passés par là, ils intercèdent pour chacun.

Que le Seigneur qui s’est fait chair pour habiter parmi nous, assure sa présence bienveillante à toutes nos familles, celles qui vivent l’harmonie, celles qui vont se fonder, celles qui menacent de rompre, celles qui n’ont pas pu avoir d’enfant, celles qui sont souvent séparées par l’activité professionnelle ou la guerre. Merci à Dieu pour l’amour reçu, donné et partagé en famille. Que tous les enfants s’épanouissent et grandissent en sagesse, en taille et en grâce sous le regard de Dieu et des hommes. Que chaque famille, chaque foyer, soit une maison du Seigneur. Que nous ayons tous le souci d’être tout entier aux affaires du Père, comme vous, Jésus, Marie, Joseph : c’est la vocation de tout baptisé. Priez pour nous.

AMEN

Vénuste

 

[1] Les spécialistes des " Evangiles de l'enfance " ont tous noté comment ils étaient des évangiles en raccourci et qu'ils étaient tous pleins d'allusions à la Pâque du Christ. C'est particulièrement marqué dans l'évangile de ce jour : on est à Jérusalem pour la Pâque, et le thème de Jésus perdu et retrouvé après trois jours, retrouvé " autrement ", renvoie à la Passion-Résurrection. D’autres indices de ressemblance : la « montée pour la fête de Pâques », le terme « il faut », le thème de l’incompréhension, le fait qu’on le trouve « assis » (assis à la droite du Père), le reproche « pourquoi me cherchez-vous ? »…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

19 DECEMBRE 2021                           4 ème DIMANCHE DE L’AVENT

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Nous sommes des théophores !

Michée 5, 1-4 : Yahvé a choisi Israël, le plus petit des peuples, tout comme il a choisi Bethléem, le plus petit des clans de Juda, tout comme il a choisi David, le plus jeune des fils de Jessé. C’est à Bethléem que David a reçu de Samuel l’onction royale. C’est à Bethléem que le Messie va naître pour être, comme David, le roi berger. C’est ce passage de Michée que les grands prêtres vont interpréter pour guider les Mages.

Hébreux 10, 5-10 : le Christ, le prêtre suprême, le prêtre de la nouvelle alliance, s’est présenté lui-même comme offrande, une offrande de sa personne, et non plus seulement des dons extérieurs à l’homme, comme les sacrifices du temple. Le chrétien doit suivre l’exemple : être lui-même le sacrifice spirituel plutôt que de se contenter d’offrir quantité de prières et de cierges.

Luc 1, 39-45 : deux femmes heureuses d’être mères. Elles exultent d’allégresse dans l’Esprit. La présence de Dieu, la réalisation de ses promesses, c’est pour notre joie et notre béatitude : heureux ceux qui croient en l’accomplissement des paroles du Seigneur, heureux ceux qui écoutent la parole et qui la gardent.

« En ces jours qui sont les derniers », en ce 4ème dimanche de l’Avent, à la veille de la solennité de Noël, le Messie promis est déjà là, caché dans le sein de Marie, mais déjà très actif : il met sa mère « en hâte » pour qu’elle le porte au monde et il réjouit déjà d’allégresse ceux qu’il rencontre à travers Marie. L’évangile d’aujourd’hui relate la première partie de l’épisode que les chrétiens appellent la Visitation. Nous entendons aujourd’hui les paroles d’Elisabeth à Marie (la seconde partie rapporte les paroles de Marie que nous connaissons sous le nom du « Magnificat »). Le dialogue des deux femmes est une prière d’action de grâces au Dieu qui fait des merveilles, non seulement à elles deux, mais à tous les pauvres de Yahvé.

Marie vient d’avoir l’Annonciation, elle a appris par l’Ange qu’elle donnera naissance au Messie tant attendu et que sa cousine, quoique très fort âgée, a conçu elle aussi. Commentaire de l’Ange : rien n’est impossible à Dieu. En effet, dans le cas d’Elisabeth comme dans le cas de Marie, une grossesse était plus que problématique et improbable (pour ne pas dire impossible), l’une parce qu’elle avait très largement dépassé l’âge d’avoir des enfants, l’autre parce qu’elle n’était pas encore sous le toit de Joseph son fiancé (dans ces pays et surtout à cette époque, pas question de relation sexuelle avant le mariage). Est-ce la curiosité qui pousse Marie à se mettre en route « en toute hâte » pour faire quelques 150 km à pied sous le soleil du désert et par des chemins pas toujours sûrs ? Est-ce pour aller aider sa cousine qui, dans les derniers mois de grossesse, avait besoin d’un coup de main de la part de quelqu’un de plus jeune ? Est-ce parce que, déjà cousines, leur maternité « miraculeuse » les rapprochait encore plus, si bien qu’elles étaient les seules à se comprendre et à « partager » ce qui leur arrivait ? Marie est déjà enceinte, mais ne peut rester planquée chez elle en extase ou savourant une stérile fierté. Elle ne peut pas se contenter de « garder toutes choses dans son cœur ». C’est pour le monde qu’elle porte cet enfant. Quand on porte une bonne nouvelle, on est toujours en hâte. La rencontre entre les deux femmes est caractérisée par deux faits peu ordinaires : l’enfant d’Elisabeth tressaillit en elle et elle-même fut remplie de l’Esprit Saint.

Il y a d’abord ce tressaillement. Il est vrai que toutes les mamans enceintes sont attentives à tous les mouvements du fœtus dans leur sein. Ici l’insistance suggère qu’il s’agit d’autre chose que ce mouvement manifestant tout simplement la vie de l’enfant : le mot « tressaillir » vient deux fois, la deuxième fois accompagné du mot « allégresse » et dans les deux cas, c’est suite au fait « d’entendre la salutation de Marie ». L’enfant d’Elisabeth reconnaît la proximité de Celui dont il sera le précurseur, qu’il aura mission de montrer au peuple comme le messie promis et attendu : d’où allégresse et tressaillement. Les exégètes mettent cette « danse » en parallèle avec la danse de David devant l’Arche (2 Sam 6) ; l’arche étant le lieu de la présence de Dieu, Marie est donc la nouvelle Arche de la nouvelle Alliance puisqu’elle porte la présence du Fils de Dieu, elle est le tabernacle de Dieu. Voici les détails qui permettent le rapprochement : les deux voyages, celui de l’Arche, celui de Marie, se déroulent dans la même région, les collines de Judée ; l’Arche entre dans la maison d’Oved-Edom et elle y apporte le bonheur, Marie entre dans la maison de Zacharie et Elisabeth et y apporte le bonheur ; l’Arche reste trois mois dans cette maison d’Oved-Edom, Marie restera trois mois chez Elisabeth ; enfin David dansait devant l’Arche (le texte nous dit qu’il « sautait et tournoyait »), et Luc note que Jean-Baptiste « bondit de joie » devant Marie qui porte le Fils de Dieu. C’est que donc, à travers Marie, Dieu visite son peuple (ce n’est pas Elisabeth seule qui est visitée). A travers Marie, Jésus inaugure déjà sa mission de village en village en faisant tressaillir de joie tout le peuple.

Il y a ensuite l’Esprit Saint. Sa présence se manifeste à plusieurs occasions autour de l’événement en cours d’accomplissement, à savoir le don de Dieu au monde, dans l’Enfant-Dieu que porta Marie. La Pentecôte est déjà commencée. Marie a conçu par la vertu de l’Esprit Saint. Elisabeth est « remplie de l’Esprit Saint » ; elle prononce les paroles que l’Eglise a retenues dans la prière de l’Ave Maria. Sous l’action de l’Esprit Saint, Elisabeth prononça la béatitude que reprendra Jésus lui-même, lorsqu’une femme lui dit : « Heureuse celle qui t’a porté et allaité », lui répondra : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent » [une interprétation erronée de ce verset peut choquer, en croyant que Jésus renie sa mère ! St Léon le Grand expliquait bien : « Marie conçut dans son cœur avant de concevoir dans son corps » ; Marie a tellement cru, tellement écouté la Parole de Dieu, tellement pratiqué la volonté de Dieu, que le Verbe prit chair en elle, elle le porta et le conçut pour le donner au monde]. A remarquer la formule très théologique d’Elisabeth qui appelle Marie « la mère de mon Seigneur » (Seigneur = Dieu). Elle ne pouvait faire une affirmation si dogmatique que sous l’inspiration de l’Esprit Saint.

Que nous inspire cet extrait d’évangile ? D’abord la hâte. Nous sommes des gens pressés dans la vie courante, mais est-ce que, pour le spirituel, nous avons la hâte (qui n’est ni agitation ni impatience, mais zèle et ferveur) ? Sauf peut-être la hâte d’en être quitte, pour en finir : comme nos prières, nos liturgies ! Si nous savions vraiment apprécier le don que Dieu nous fait en la fête de Noël, nous ne traînerions pas les pieds pour venir l’adorer. Caritas Christi urget nos, dit St Paul : l’amour du Christ nous presse. La rencontre si attendue de Noël devrait déclencher un débordement de joie, une hâte empressée comme celle de Marie (« elle se leva » = le terme pour la résurrection), hâte qui nous ferait franchir des barrières autrement plus redoutables que les collines de Judée. La commune et les commerçants auraient-ils plus de hâte que nous, eux qui décorent les rues et les magasins de symboles de Noël dès le mois de novembre déjà ?

L’autre leçon, c’est tressaillir. Est-ce que nous ne sommes pas trop réservés, trop pudiques, trop coincés… pour qu’on ne nous prenne pas pour des illuminés, des exaltés ? Avons-nous jamais senti cette allégresse qui est un don de l’Esprit Saint ? Est-ce que notre religion, nos dévotions, notre foi, ce n’est pas trop cérébral, des dogmes froids et des devoirs à accomplir, des mortifications à comptabiliser pour « mériter » le ciel ? Est-ce que nous ne sommes pas trop « habitués » ? Foi devrait rimer avec joie. Est-ce que, si nous avons cette joie, nous savons la porter aux autres, comme Marie à Elisabeth, est-ce que nous nous mettons en route rapidement pour aller « partager » allégresse et émerveillement (ce que devrait être le « partage » dans nos groupes bibliques) ? Est-ce que nous avons rencontré, en Dieu, Quelqu’un qui nous aime et que nous voulons aimer : là où il y a amour, l’esprit est tout autre. Là où il y a amour de Dieu, il y a un feu (sacré) comme dans le cœur de Marie et d’Elisabeth, il y a la danse de Jean Baptiste dans le sein de sa mère ; il y a l’émerveillement des bergers, la quête empressée des mages. Là où il y a vrai amour de Dieu, c’est Noël, la rencontre qui comble les amoureux de Dieu. Noël, jour de lumières, pas seulement dans la ville et dans le salon, sur le sapin, mais surtout un grand soleil dans le cœur.

« Comment ai-je ce bonheur… ? » Dieu nous donne souvent l’occasion d’avoir cet émerveillement monter de notre cœur sur nos lèvres. Demandons par l’intercession de celle qui a cru, une foi qui nous mette en marche en toute hâte. Ce qui suppose l’expérience de l’allégresse dans l’Esprit. Foi, allégresse et hâte vont ensemble. Notre foi ne grandira pas tant que nous freinons avec force toute allégresse pour ne pas paraître exaltés, ce qui freine automatiquement toute hâte à témoigner, à annoncer. A ce rythme nous finirons par éteindre en nous l’Esprit Saint et par nous priver de toute joie. Rien d’étonnant que nous ne rayonnons pas, puisque nous n’avons rien à rayonner. Soyons porteurs du Christ au cœur du monde : en toute hâte parce que remplis de l’Esprit Saint et de son allégresse comme Marie, pressée de porter la présence de Dieu à l’autre bout du monde, jusqu’au bout du monde.

Notre regard, en ce temps de l’Avent, voudrait s’attarder sur Marie, la figure exemplaire de l’attente et d’une attente pas du tout passive. Elle est le modèle à suivre. Le fait qu’elle fut la Mère de Dieu, est une grâce unique et exceptionnelle : l’Ange Gabriel l’avait saluée comme « la comblée de grâce », Elisabeth la salue comme celle qui est « bénie entre toutes les femmes », elle est la seule à avoir ce privilège. Mais Elisabeth la salue également comme « heureuse d’avoir cru à l’accomplissement de la parole dite par le Seigneur ». Cette béatitude n’est pas exceptionnelle, Dieu l’accorde à tous ceux qui croient en sa promesse. Quel bonheur à écouter la parole, l’accueillir, la laisser nous inonder, nous imprégner de sorte que dans un deuxième temps, nous pouvons la donner au monde ! Car ce qui vérifie qu’on a bien accueilli la Parole (le Verbe) de Dieu, c’est qu’on en devient le porteur, le véhicule vers les autres. On se met en marche. D’abord vers ceux de sa famille, comme Marie vers Elisabeth (entre cousines) : on raconte ce que Dieu fait dans la vie de chacun, on se réjouit de la foi, on se réjouit d’avoir été choisi pour accomplir le plan de Dieu sur le monde. Nous sommes des « théophores » (porteurs de Dieu) : que nos visites soient des visitations, comme quand les visiteurs des malades portent le Christ à ceux qui ne peuvent plus venir à la messe.

Amen

Vénuste

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

12 DECEMBRE 2021                           3 ème DIMANCHE DE L’AVENT

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Vivre autrement !

                                                                                              

Sophonie 3, 14-18 : danser de joie ! Parce que « le Seigneur ton Dieu est en toi ». Dieu lui-même danse ! Car il se réjouit du bonheur qu’il donne. Le fidèle reconnaît la présence de Dieu en lui et communie à la joie que le Seigneur éprouve en voyant ses humbles efforts.

Philippiens 4, 4-7 : pour St Paul aussi, la joie chrétienne n’a d’autre motif que la proximité du Seigneur. Elle est paix, sérénité, action de grâce en toute circonstance. L’Apôtre nous invite à toujours transposer cette joie dans la prière.

Luc 3, 10-18 : « que devons-nous faire ? » Toute vraie conversion commence par cette question, quand on devient convaincu qu’un changement de vie est incontournable et urgent. Il ne nous est rien demandé d’extraordinaire : seulement un engagement à partager, à travailler pour la justice, au respect d’autrui, au refus de toute violence… gestes de bonté et d’attention aux autres.

Voici encore Jean Baptiste, le prophète de l’A.T. qui fait le pont avec le N.T. (le seul dont le message n’est pas consigné dans l’A.T. puisqu’il est raconté, dans le N.T. par les évangiles) ; c’est le prophète qui parle du Messie au présent (« il vient »). Il est basé au désert et c’est au désert que les foules viennent le trouver pour se faire baptiser.

En effet Jean pratique ce rite tout nouveau en Israël, le baptême, qui consiste à immerger complètement les gens dans l’eau : d’ordinaire le judaïsme pratique des ablutions. Les mots (ainsi que la pratique) « baptiser » ou « baptême » sont inconnus dans l’A.T. Par contre, on sait qu’il y avait des cérémonies de baptême à Qumran, et c’est là que Jean le Baptiste aurait emprunté la pratique (on pense qu’il a fait partie de la communauté de Qumran). Jean (si on l’appelle « le baptiste » c’est parce qu’il introduit une nouveauté, quelque chose de spécifique à lui en son temps) donne à « son » baptême le sens de conversion et rémission des péchés. Il ne s’arrête pas là ; il annonce le baptême de Jésus en faisant comprendre que celui-ci sera de loin supérieur : « Moi, je vous baptise avec de l’eau… lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu. » Depuis Joël, les prophètes avaient prédit que, quand le Messie viendra, Dieu répandra son Esprit à profusion sur tout le peuple et sur toutes les nations. Effectivement, le Christ a « soufflé » l’Esprit Saint sur les apôtres qui eux-mêmes (et leurs successeurs) vont imposer les mains sur ceux qui demandent le baptême pour leur transmettre le même Esprit. Le baptême n’est donc pas uniquement une démarche de l’homme, puisque c’est l’Esprit de Dieu qui opère un renouvellement radical de l’homme, une re-naissance, une re-création. C’est ici la différence entre le baptême de Jean et le baptême chrétien : l’Esprit Saint fait toute la différence.

Le baptême de Jean (a fortiori celui de Jésus) est un baptême de conversion. Ce n’est pas un simple rite, c’est une démarche qui doit être suivie d’une « metanoia » : le mot conversion signifiant un retournement, un changement de cap, un retour sur soi-même, d’où le sens fort de retour à Dieu. Ce retour doit se vérifier dans le changement de mentalité, d’attitude, de tempérament, de comportement… avec ce que cela implique de changement d’hiérarchie des valeurs, changement de choix et de priorités, changement de fréquentations… changement de maître, de loi… devenir des êtres nouveaux. C’est pourquoi tous ceux qui viennent vers Jean pour qu’ils les baptisent, lui posent les uns après les autres la même question : « que devons-nous faire ? ». Ils veulent mener une vie fidèle à l’engagement d’une réelle et profonde conversion. C’est une constante chez tous les « néophytes », avant de sombrer hélas dans la routine des rites et des dévotions pieuses ! Que devons-nous faire ? La question, banale à première vue, est une question existentielle. Quand le cœur est retourné, c’est la question qui jaillit : on s’interroge sur sa vie menée jusque-là pour en changer la trajectoire (en hébreu, le sens premier du mot péché, c’est rater sa cible). C’est la vraie question dans le cas d’une vraie conversion ; elle est présente par exemple le jour de la Pentecôte quand le peuple entend Pierre leur reprocher d’avoir fait crucifier Jésus, leur annoncer qu’il est ressuscité et qu’il s’agit désormais de recevoir le salut qu’il est le seul à donner ; ils demandent « que devons-nous faire ? » Et Pierre de répondre : repentez-vous et recevez le baptême.

Il convient de souligner que Jean Baptiste donne un conseil chaque fois approprié, propre à chacun, personnel, concret, qui répond à ce qu’il est et à ce qu’il vit. A toute la foule, il demande de partager ce qu’on a dans le garde-manger et la garde-robe : non pas se débarrasser de biscuits à la veille de la date de péremption ni d'une robe usée, car partager c'est faire des parts… égales ! Poser des gestes qu’on appelle de « miséricorde » : entre autres les gestes d’attention que recommande Jean Baptiste à toute la foule, à tout un chacun.

Le Baptiste prodigue des conseils propres à chaque catégorie de gens, à chaque profession, puisque chaque métier peut pousser à des péchés particuliers. Luc nous rapporte (simples exemples puisque la liste n’est pas exhaustive avec deux seules professions) ce que Jean dit aux publicains et aux soldats, deux catégories très mal vues à l’époque, parce que « collabos » de l’oppresseur romain. Remarquons d’abord que Jean ne leur demande pas de quitter leur profession, mais de s’y comporter de manière nouvelle, de faire leur travail dans la rectitude et la droiture, dans le respect des autres et le refus de la violence. Une deuxième chose à faire remarquer, c’est que Jean demande de l’attention pour le prochain à qui il ne faut pas faire peser le pouvoir (pouvoir de l’argent à travers le prélèvement de l’impôt, pouvoir des armes quand on a le droit d’user des armes). Si le publicain et le soldat peuvent vivre une authentique conversion tout en restant dans leur métier, c’est que la conversion, on peut la vivre au quotidien, dans n’importe quelle profession. Point n’est besoin de faire des choses extraordinaires ! Il n’est pas impératif de suivre Jean Baptiste au désert pour mener une vie ascétique et austère de moine. Il ne s’agit pas de connaître des extases mystiques, d’avoir des visions ou une science divine hors du commun des mortels. Il ne s’agit pas nécessairement de quitter son pays pour être missionnaire (ou martyr) au bout du monde. Il s’agit tout simplement d’avoir de bons rapports avec les membres de famille et les voisins, d’être juste, d’être sensibles à la misère d’autrui mais aussi rapides à ouvrir le portefeuille pour ceux qui sont dans le besoin (le colis de Noël à travers la St-Vincent de Paul), mieux encore d’ouvrir son cœur, de se garder de toute violence, même verbale. Bref, il ne s’agit pas de vivre une autre vie, de changer de profession, mais de vivre autrement les obligations professionnelles, familiales ou sociales… une vie quotidienne renouvelée dans l’Esprit. Bref, travailler à la réalisation du rêve d’un monde de paix, de partage, de solidarité et de communion, un monde plus juste et plus fraternel, sans guerre, sans violence, sans oppression.

Le message de Jean Baptiste dépasse ainsi le souci de pureté de la religion juive (les ablutions) pour rejoindre l’humain, le moral et le social. Le texte continue en disant que le peuple était en attente : habité par un espoir, il restait sur sa faim. Il attendait Quelqu’un, le Messie promis. En voyant, en entendant Jean, le peuple croyait que son attente était enfin comblée, qu’il était le messie. Jean les détrompe : celui qui va venir est plus grand, il baptisera dans l’Esprit Saint, il apportera le jugement sur la terre car avec sa pelle à vanner, il séparera les hommes sans consistance (comme la paille) de ceux qui ont du poids, de l’engagement, des valeurs. Nous sommes donc appelés à dépasser la recherche de pureté rituelle qui va souvent avec la peur d’être sanctionné (une religion de la crainte). Nous sommes appelés à dépasser également les préceptes de morale : on pense que le christianisme se réduit aux dogmes et à de beaux commandements comme celui d’aimer le prochain. Le christianisme est rencontre avec Celui qui vient, relation avec Quelqu’un qui vient faire alliance, qui vient nouer amitié, qui vient se faire notre compagnon de route. Pourquoi se dérange-t-il pour débarquer chez nous ? C’est pour nous libérer de nos angoisses, pour nous apporter la joie parfaite, cette joie qui nous fera crier de bonheur, tressaillir d’allégresse et danser comme aux jours de fête. Car c’est cela Noël : l’irruption de Dieu dans nos vies humaines pour notre bonheur. Joie au ciel et paix aux hommes que Dieu aime.

Pourquoi avons-nous reçu le baptême en fait, si ce n’est pas pour vivre en chrétien, en vrai disciple du Christ, comme « alter Christus » (le mot « chrétien » a la même racine étymologique que « Christ », « oint » : le chrétien est un autre Christ, il est christ). Le baptême n’est pas un simple rite religieux ou sociologique : on ne le reçoit pas pour être « protégé », ni pour recevoir des bénédictions, ni pour être dans les registres d’une paroisse, ni parce que grand-mère a dit qu’on a toujours fait comme ça dans la famille. On reçoit le baptême pour faire toute la place au Christ dans le cœur et dans la vie. Et c’est Noël chaque jour : le Seigneur vient, habite et demeure.

Que devons-nous faire ? Nous ne pouvons pas nous contenter d’affirmer avoir la foi ni de prier. A chacun de considérer sa profession, sa vie passée, ses déformations, ses péchés mignons qui sont devenus une seconde nature, son quotidien : à chacun de voir ce qu’il se refuse jusqu’à présent à corriger alors que le lui répète la voix de l’Esprit Saint (à travers la voix de la conscience et celle de son entourage quand celui-ci est bien éclairé, à travers les Saintes Ecritures et la liturgie). A chacun de se décider à vivre ses engagements de baptême. Noël sera alors une rencontre avec Jésus, l’ami que nous attendons. Que l’Esprit nous donne la même audace dans un engagement qui dure. Que devons-nous faire, non pas une fois, ni de temps en temps, mais toute la vie… comme Jésus qui disait que sa nourriture est de faire la volonté de Celui qui l’a envoyé. Quelle paille en nous qu’il nous faut brûler nous-mêmes ?

AMEN

Vénuste

 

 

 

 

 

 

 

 

homélie pour LA MESSE du 5 décembre 2021

2ème dimanche de l’avent

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre du prophète Baruc (Ba 5, 1-9)

    Jérusalem, quitte ta robe de tristesse et de misère,
et revêts la parure de la gloire de Dieu pour toujours,
    enveloppe-toi dans le manteau de la justice de Dieu,
mets sur ta tête le diadème de la gloire de l’Éternel.
    Dieu va déployer ta splendeur partout sous le ciel,
    car Dieu, pour toujours, te donnera ces noms :
« Paix-de-la-justice »
et « Gloire-de-la-piété-envers-Dieu ».
    Debout, Jérusalem ! tiens-toi sur la hauteur,
et regarde vers l’orient :
vois tes enfants rassemblés du couchant au levant
par la parole du Dieu Saint ;
ils se réjouissent parce que Dieu se souvient.
    Tu les avais vus partir à pied,
emmenés par les ennemis,
et Dieu te les ramène, portés en triomphe,
comme sur un trône royal.
    Car Dieu a décidé
que les hautes montagnes et les collines éternelles
seraient abaissées,
et que les vallées seraient comblées :
ainsi la terre sera aplanie,
afin qu’Israël chemine en sécurité
dans la gloire de Dieu.
    Sur l’ordre de Dieu,
les forêts et les arbres odoriférants
donneront à Israël leur ombrage ;
    car Dieu conduira Israël dans la joie,
à la lumière de sa gloire,
avec sa miséricorde et sa justice.

DEUXIÈME LECTURE

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens (Ph 1, 4-6.8-11)

Frères,
    à tout moment, chaque fois que je prie pour vous tous,
c’est avec joie que je le fais,
    à cause de votre communion avec moi,
dès le premier jour jusqu’à maintenant,
pour l’annonce de l’Évangile.
    J’en suis persuadé,
celui qui a commencé en vous un si beau travail
le continuera jusqu’à son achèvement
au jour où viendra le Christ Jésus.
    Dieu est témoin de ma vive affection pour vous tous
dans la tendresse du Christ Jésus.
    Et, dans ma prière,
je demande que votre amour vous fasse progresser de plus en plus
dans la pleine connaissance et en toute clairvoyance
    pour discerner ce qui est important.
Ainsi, serez-vous purs et irréprochables
pour le jour du Christ,
    comblés du fruit de la justice
qui s’obtient par Jésus Christ,
pour la gloire et la louange de Dieu.

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 3, 1-6)

L’an quinze du règne de l’empereur Tibère,
Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée,
Hérode étant alors au pouvoir en Galilée,
son frère Philippe dans le pays d’Iturée et de Traconitide,
Lysanias en Abilène,
            les grands prêtres étant Hanne et Caïphe,
la parole de Dieu fut adressée dans le désert
à Jean, le fils de Zacharie.

    Il parcourut toute la région du Jourdain,
en proclamant un baptême de conversion
pour le pardon des péchés,
    comme il est écrit dans le livre des oracles d’Isaïe, le prophète :
Voix de celui qui crie dans le désert :
Préparez le chemin du Seigneur,
rendez droits ses sentiers.
    Tout ravin sera comblé,
toute montagne et toute colline seront abaissées ;
les passages tortueux deviendront droits,
les chemins rocailleux seront aplanis ;
    et tout être vivant verra le salut de Dieu.

Homélie

Nous voici entrés dans le temps de l’avent depuis une semaine déjà et comme chaque année, il nous est donné d’entendre Jean le Baptiste, qui nous invite à « préparer les chemins du Seigneur », comme il l’a fait lui-même avant l’arrivée de Jésus. Mais comme à chaque fois, avant de nous intéresser à l’Evangile, regardons les lectures qui précèdent car elles servent à éveiller notre oreille pour mieux entendre l’Evangile.

La 1ère lecture, tirée du prophète Baruc nous donne le ton du temps dans lequel nous pouvons vivre ce temps de l’avent : « Jérusalem, quitte ta robe de tristesse et de misère, et revêts la parure de la gloire de Dieu pour toujours, enveloppe-toi dans le manteau de la justice de Dieu, mets sur ta tête le diadème de la gloire de l’Éternel. » Cela nous indique que ce temps de préparation de la venue de Jésus doit être est un temps de joie, je pense même que la joie est un des moyens pour préparer la venue de Jésus. Alors n’hésitez pas à nommer vos motifs de joie tout au long de cet Avent.

Mais le prophète Baruc s’adresse à Jérusalem ! On pourrait donc penser que son invitation à la joie ne nous est pas adressée à nous chrétiens, mais aux juifs de Jérusalem du 2ème siècle avant JC ! Or si nous nous rappelons que pour un Juif, Jérusalem est le haut-lieu de la rencontre entre Dieu et son peuple, car c’est là qu’est le temple, on peut donc légitiment penser que cette invitation à la joie est adressée à tous ces hauts-lieux de la rencontre entre Dieu et l’Homme que sont nos cœurs ! Ainsi on pourrait très bien entendre le texte ainsi : « Oh mon cœur, quitte ta robe de tristesse et de misère, revêt la parure de la gloire de Dieu, enveloppe-toi dans le manteau de la justice de Dieu … » Cette invitation s’adresse donc à chacun et chacune d’entre nous et désigne le lieu où la préparation de la venue de Jésus doit avoir lieu : dans nos cœurs.

Puis le prophète Baruc invite Jérusalem (donc chacun de nous dans notre cœur) à « se mettre debout, à se tenir sur la hauteur et à regarder vers l’orient ». J’y vois une invitation à nous redresser, à ne pas nous laisser écraser par les situations que nous vivons et à regarder là où se lève le soleil, ce qui illumine ma vie, ce qui la réchauffe comme un soleil, en étant attentif à ce qui naît en moi, ce qui renaît, à voir le positif plutôt que le négatif, à souligner ce  que j’ai plutôt que ce qui me manque, (comme la veuve de Sarepta le mois dernier). Bref, voilà autant de moyens qui favorisent la venue du Seigneur … vous ne trouvez pas ?

Enfin, le prophète Baruc va faire allusion au retour du peuple juif de leur exil à Babylone pendant 50 ans ! « Vois tes enfants rassemblés du couchant au levant par la parole du Dieu Saint ; ils se réjouissent parce que Dieu se souvient. Tu les avais vus partir à pied, emmenés par les ennemis, et Dieu te les ramène, portés en triomphe, comme sur un trône royal. » L’ennemi avait dispersé le peuple et c’est la parole de Dieu qui les rassemble et les ramène à Jérusalem. Voilà encore une belle manière imagée pour parler de ce travail de Dieu qui veut nous faire revenir de notre exil, qui veut nous faire retrouver notre Jérusalem intérieure, ce lieu où nous sommes en communion avec Lui, ce lieu que nous avions déserté, dont nous nous étions éloignés peut-être à cause d’un mystérieux ennemi.

Et pour cela, Dieu lui-même va « abaisser les hautes montagnes et les collines éternelles », nous dit la suite du texte : « il va lui-même combler les vallées et aplanir la terre » afin que nous puissions revenir dans la joie, à nous même, au lieu de notre repos, là où nous ne faisons qu’un avec le divin. Oui c’est bien le travail de Dieu que de nous ramener à lui, de nous unifier à lui quand nous sommes en exil de nous-même ou quand nous avons déserté notre intériorité.

St Augustin le disait très bien dans ce passage de ses confessions où il exprime son retour d’exil : soyez attentif à la manière dont Dieu s’y prend pour le ramener : « J’ai tardé à t'aimer, Beauté si ancienne et si nouvelle, j'ai tardé à t'aimer ! Alors que tu étais au dedans de moi, et moi au dehors, je te cherchais au dehors où je me ruais sur les belles choses d'ici-bas, tes ouvrages. Tu étais avec moi, et je n’étais pas avec toi ; Elles me retenaient loin de toi ces choses qui pourtant si elles n’existaient pas en toi, n’existeraient pas. Tu as appelé, crié, et tu as rompu ma surdité.  Tu as brillé par éclairs et par vives lueurs et tu as balayé ma cécité.  Tu as exhalé ta bonne odeur, je l'ai respirée, et j’aspire à toi. Je t'ai goûté et j'ai faim et j’ai soif.  Tu m'as touché, j'ai pris feu pour la paix que tu donnes. Une fois soudé à toi de tout mon être, il n'y aura plus pour moi douleur et labeur et ma vie sera, toute pleine de toi, la vie. "

Vous avez vu, Augustin fait l’expérience que c’est Dieu lui-même qui a agi pour le ramener à son intériorité : il va se servir de ses 5 sens : Tu as appelé, (l’ouïe), et tu as rompu ma surdité.  Tu as brillé (la vue) et tu as balayé ma cécité.  Tu as exhalé ta bonne odeur, (l’odorat) je l'ai respirée, Je t'ai goûté (le goût) et j'ai faim et j’ai soif.  Tu m'as touché, (le toucher) j'ai pris feu pour la paix que tu donnes ». Voilà comment Dieu travaille le cœur des Humains pour nous aider à revenir à lui et cesser de chercher en dehors de nous, Celui qui demeure au-dedans de nous.

Voilà à quoi sert le temps de l’avent, à revenir de notre exil de nous-même pour retrouver notre intériorité, là où Dieu vit en nous, c’est un temps pour dilater notre espace intérieur pour que Jésus, puisse y naitre à tout instant. En fait nous n’avons pas grand-chose à faire nous même pour préparer la venue du Seigneur, nous avons simplement à laisser Dieu faire ce travail en nous, comme le dit st Paul dans la seconde lecture : « J’en suis persuadé, celui qui a commencé en vous un si beau travail le continuera jusqu’à son achèvement jusqu’au jour où viendra le Christ Jésus. »

Il n’y a donc rien à faire ? Vraiment ? si je m’en tiens aux textes entendus aujourd’hui dans la 1ère lecture comme dans l’Evangile, c’ets bien Dieu lui-même qui aplani les montagnes et comble les ravins. Jean baptiste dit bien dans l’évangile que « Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les passages tortueux deviendront droits, les chemins rocailleux seront aplanis ; et tout être vivant verra le salut de Dieu. » La façon dont il exprime cela exclue bien toute action humaine. Mais il nous invite quand même à préparer les chemins du Seigneur et à rendre droit ses sentiers. En fait notre travail consiste à laisser Dieu œuvrer en nous, faire son travail d’aplanissement des montagnes et de comblement des ravins.

Et comment alors le laisser faire son travail en nous ? C’est st Paul qui, dans la seconde lecture nous montre le chemin : « Je demande (dit Paul) que votre amour vous fasse progresser de plus en plus dans la pleine connaissance et en toute clairvoyance pour discerner ce qui est important. Ainsi, serez-vous purs et irréprochables pour le jour de la venue du Christ » Oui la condition pour que Dieu puisse travailler en nous, c’est que nos cœurs ressemblent à Celui qui est tout Amour ! seuls des cœurs aimants peuvent accueillir l’Amour. Et comme Dieu ne fait rien sans nous sans notre consentement, il a besoin que nous consentions à sa venue en nous.

Et cet amour permet non seulement à Dieu de venir en nous et d’y faire son travail mais en plus, il permet de discerner ce qui est important ! Voilà encore un point essentiel : discerner l’important, distinguer l’urgent de l’important, repérer ce qui est essentiel pour moi, dans ma vie, c’est une très bonne question à nous poser de temps en temps et surtout durant le temps de l’Avent : qu’est ce qui est important pour moi dans ma vie aujourd’hui ? à quoi je tiens vraiment et que je ne voudrais jamais perdre ? qu’est-ce qui est essentiel pour moi ? Moi par exemple, je dirais que ce sont les relations de qualité avec les autres qui aujourd’hui sont essentielles à ma vie ; pour la personne qui partage cet Evangile avec moi avant d’écrire cette homélie, c’est se désencombrer de tout ce qui l’alourdit pour faire de la place à sa spiritualité, afin de ne pas être un poids pour ses proches. Et vous, c’est quoi l’important pour vous ?

Prenez le temps d’y répondre durant ce temps d’Avent, et c’est ainsi que vous préparerez le chemin du Seigneur. Vous n’aurez alors plus qu’à le laisser combler vos ravins, abaisser vos montagnes, rendre droit vos passages tortueux, et aplanir vos chemins rocailleux, afin que Jésus puisse trouver en vos cœurs, un berceau suffisamment agréable pour avoir envie d’y naître.

Amen

Gilles Brocard

 

 

 

 

28 NOVEMBRE 2021                                       1er DIMANCHE DE L’AVENT

HOMÉLIE de VÉNUSTE

C’est l’heure du rendez-vous !

Jérémie 33, 14-16 : le prophète veut réconforter le peuple. C’est l’époque d’une grande décadence de la royauté. D’où le désir d’un roi comme David, le roi parfait. Le Messie attendu est descendant (germe) de David ; il exercera le droit et la justice (la justice dans la Bible = vie parfaite conforme à la volonté de Dieu).

1 Thessaloniciens 3, 12 – 4,2 : la 1ère communauté chrétienne attendait avec fébrilité et impatience le retour (imminent) du Seigneur. Il s’agit de préparer cette venue par une vie digne : un amour de plus en plus intense et débordant, une sainteté sans reproche…

Luc 21, 25…36 : faire face aux cataclysmes qui s’annoncent, non en courbant le dos, mais en redressant la tête dans une totale confiance à Dieu qui, elle non plus, n’est pas de l’attentisme, mais attitude responsable : tenez-vous sur vos gardes, veillez et priez. Paraître debout, être des hommes debout. La rédemption est là.

L’année liturgique nous fait re-présenter, re-vivre toute l’histoire du salut, depuis l’attente du messie, puis l’arrivée, l’enseignement et l’œuvre du Messie (mort-résurrection), enfin le temps de l’Eglise en attendant le retour du Christ en gloire.

Le temps de l’Avent, ad-ventus, est le temps de l’attente du Messie qui va ad-venir. C’est le temps avant Noël où les textes nous permettent de revivre l’espérance d’Israël, à travers les prophéties qui annonçaient le Messie à venir. Nous ne faisons pas semblant d’ignorer que le Messie est arrivé en la personne du Christ Jésus : n’est-il pas celui qui vient toujours, qui frappe  à notre porte ? C’est dire que nous n’aurons jamais fini de nous préparer à sa venue, nous devons toujours vivre son attente et son accueil chez nous, dans la crèche de notre cœur. L’exhortation à l’attendre est donc toujours d’actualité (ne pas parler au futur, car c’est un présent perpétuel). Ne soyons pas étonnés de lire, pendant l’Avent, les textes de style « apocalyptique » comme ceux de la fin de l’année liturgique qui parlaient de la seconde venue (parousie) du Christ « à la fin des temps ». Le message est le même, pour tous les temps.

Ne faisons pas de confusion entre les différentes « venues » du Christ. Il y a la première venue dans la chair quand il s’est fait homme, qu’il a vécu et enseigné en Palestine, qu’il est mort et ressuscité,  qu’il est retourné au ciel, en promettant de revenir. En vertu de cette promesse, il y a l’autre « venue », le retour en gloire. La première venue a été préparée par le peuple d’Israël à travers les prophètes de l’A.T. ; c’est elle que nous vivons pendant le temps de l’Avent en attendant de célébrer Noël. Quant au retour en gloire, c’est ce que nous venons de vivre les semaines qui précédaient la fête du Christ-Roi : les lectures nous parlaient de la fin du monde, du jugement dernier, avec, sous le scénario de (films) catastrophes (parce que l’événement va provoquer de gros bouleversements), l’espérance qu’un monde nouveau et meilleur, le Royaume de Dieu, est en train d’ad-venir, de se construire… avec nous.

Entre les deux « venues » du Christ, il y a la venue au quotidien : des commentateurs parlent carrément de l’ « irruption » du Seigneur dans notre quotidien. Car le Seigneur frappe toujours à la porte de notre cœur ; si quelqu’un lui ouvre et l’accueille, il entrera et prendra le repas avec lui. Est-ce qu’un bon disciple, un vrai chrétien, peut concevoir un seul instant sans son Christ et Seigneur ? Contrairement à ceux qui ont peur de l’arrivée du Seigneur à l’improviste, ceux qui repoussent le plus loin possible le retour du Christ et qui le souhaitent le plus tard possible, le chrétien demande au Sauveur de hâter son jour, il aspire ardemment à ce que chaque jour, chaque heure, soit l’heure du rendez-vous avec Jésus. Le chrétien souhaite que le Seigneur vienne et demeure toujours. En fait les exhortations que le Seigneur nous adresse dans l’évangile d’aujourd’hui, ce n’est pas pour un jour à venir (heureusement que Dieu nous en a caché la date précise afin que personne ne fasse le malin hypocrite qui se met en ordre au tout dernier moment). Ces exhortations ne conseillent pas une attitude à adopter à une minute précise, ponctuelle et tardive à souhait (on a insisté autrefois sur « la dernière heure » : préparer une « bonne mort »). C’est l’attitude constante qu’il convient d’avoir à tout instant et en toute circonstance. Il s’agit de relever la tête, de se tenir sur ses gardes, de rester éveillé, de prier et de rester debout. Ne pas se focaliser sur une bonne mort (crainte salutaire ?) mais sur une bonne vie, dans l’Esprit de Jésus.

Redressez-vous et relevez la tête. Paraître debout devant le Fils de l’homme (l’attitude de l’homme ressuscité, contrairement au « gisant ») est une autre façon de dire : « redressez-vous, relevez la tête, vous êtes des sauvés ». Le récit de la Genèse montre Adam qui se cache dans les fourrés et s’accroupit dans les sous-bois à l’approche de Yahvé. C’est l’attitude de l’infidèle qui a peur d’être surpris en flagrant délit. Se redresser et relever la tête, cela suppose qu’on est correct et droit dans ses bottes, qu’on n’a rien à se reprocher, qu’on ne s’attend pas à recevoir de sanction méritée, qu’on ne baisse pas les bras devant les situations qui demandent un engagement conséquent. C’est aussi l’attitude de quelqu’un qui scrute l’horizon pour apercevoir celui qu’on attend dès qu’il apparaît. C’est l’attitude de celui qui est à l’affût de signes qui ne trompent pas, qui est prêt à se mettre en route tout de suite pour se rendre au rendez-vous tant attendu. Comment reconnaître celui qu’on attend si on n’a pas fait l’effort de le connaître ? Comment reconnaître les traces de Dieu dans la vie quotidienne et les événements du monde, si nous n’en connaissons pas les repères que nous en donne l’Ecriture ? Une invitation encore une fois à fréquenter les Saintes Ecritures [surtout en ce dimanche de la Parole] qui, seules, peuvent nous donner un sixième sens qui perçoit l’arrivée et la présence du Seigneur que nous attendons. L’Avent est donc le temps de nous réveiller de nos assoupissements en étant plus attentifs à la Parole du Seigneur. Se réveiller, se lever, c’est le même verbe que ressusciter : nous sommes appelés à vivre en ressuscités.

Tenez-vous sur vos gardes, de peur que votre cœur ne s’alourdisse dans la débauche, l’ivrognerie et les soucis de la vie. S’alourdir : on dirait une torpeur, un sommeil lourd qui s’abat sur celui qui se laisse aller. Le contraire d’être léger et alerte. Il faut veiller comme le serviteur qui attend son maître, de retour de voyage ; comme les invités à la noce qui attendent que l’Epoux arrive pour faire la fête (on ne fait pas la fête avant, sous peine de tomber dans la débauche et l’ivrognerie) ; comme le veilleur attend l’aurore, comme une famille qui attend une naissance… Un de nos groupes bibliques m’a fait remarquer que, dans le texte d’aujourd’hui (la parabole du semeur avait déjà prouvé que les soucis de la vie peuvent étouffer la parole semée), les soucis de la vie sont mis au même pied d’égalité que la débauche et l’ivrognerie, comme quoi, quand les soucis de la vie prennent trop d’importance, quand ils deviennent une soif démesurée, ils sont comme un vice : le travail, les affaires, les loisirs, le pouvoir… même la famille !

Restez éveillés et priez. La recommandation sonne exactement comme celle du jardin de Gethsémani : veiller en prière pour ne pas tomber en tentation. Ne pas se laisser distraire. Pas d’éveil sans prière. C’est la seule façon efficace de rester éveillé : une vie qui est prière sans discontinuer. On prie bien sûr dans les moments de méditation, quand on fait sa prière personnelle, quand on prie avec les frères et sœurs au cours de prières communautaires, quand on médite les Saintes Ecritures seul ou au cours de partages d’évangile avec les autres ; on prie aussi avec les activités quotidiennes, habituelles et ordinaires quand on sait les offrir comme prière « agréable » à notre Dieu, comme engagement qui fait ad-venir le Royaume. On reste éveillé aussi à travers les œuvres de miséricorde, le témoignage vigilant d’une vie consacrée à Dieu et au prochain. St Paul vient de nous exhorter à faire preuve d’un amour de plus en plus intense et débordant à l’égard de tous les hommes, d’une sainteté sans reproche, d’une conduite qui plaise à Dieu, et faire de nouveaux progrès car le statu quo, faire du sur place, c’est exactement la même chose que reculer. Cela contribue à construire, à hâter le Royaume.

Le maître mot est donc éveil. Attente en éveil. Il importe de constater que toute l’histoire humaine est attente, la vie est attente, l’attente est vie (quelqu’un qui n’a rien ni personne à attendre, sa vie est morte ; mais avec nos montres trop bien réglées et nos horaires trop ponctuels ou nos boutons automatiques à presser, nous ne savons plus attendre). Certains attendent sans vraiment savoir ce qu’ils attendent. L’attente chrétienne n’est ni vide ni passive : nous attendons quelqu’un qui chemine avec nous. D’où la question : est-ce que nous attendons notre Dieu ? Paradoxalement, nous avons besoin d’un Sauveur mais nous ne voulons pas qu’il se « mêle » de tout ce qui est notre vie ! On voudrait bien d’un dieu pompier dépanneur, on voudrait bien d’un dieu assurance-vie, mais qui n’est pas bienvenu dans certains domaines privés de nos vies ! Or notre Dieu veut être le compagnon de toujours, de tous les instants : c’est tout ou rien, il faut savoir ce que nous voulons ! Comprenons bien que ce n’est pas lui qui manque au rendez-vous, c’est toujours nous qui commençons par le chasser de notre vie pour nous souvenir de lui uniquement quand la maladie, le mal-être, les difficultés, la condition humaine nous prennent à la gorge.

Au cours de cet Avent, faisons l’effort d’une attente active, une prière vigilante, une espérance forte qui ne déçoit pas. Restons des veilleurs pour nous et pour les autres. Viens, Seigneur ! On ne peut dire que ton règne vienne si on n’est pas disposé à accueillir le Sauveur dans sa propre vie dès maintenant, à préparer Noël dans la vérité de son cœur. On ne prépare l’avenir que dans le présent : réservons donc déjà le meilleur accueil au Ressuscité qui vient dans sa Parole et dans ses sacrements. Il vient pour notre délivrance… comme un enfantement…

Pendant l’année C, nous lirons St Luc, « l’évangéliste de la miséricorde ». Le 1er dimanche de l’Avent est le dimanche de la Parole. Prenons régulièrement quelques minutes pour méditer la Parole de Dieu afin d’en vivre. Pour l’approfondir, nous avons l’aide des groupes bibliques et même… de DVD !

Amen.

Vénuste

 

 

DIMANCHE 21 NOVEMBRE 2021                                        CHRIST-ROI

HOMÉLIE de VÉNUSTE

De la royauté à la vérité

Daniel 7, 13-14 : le prophète décrit la victoire finale du Messie qui recevra la royauté sur tout homme, une domination éternelle. Le prophète parle d’un « fils d’homme », formé de notre chair (pas un extraterrestre fantomatique et irréel), qui assumera notre condition humaine jusqu’à la souffrance et la mort ; mais le titre évoque également un être céleste.

Apocalypse 1, 5-8 : malgré les persécutions, le chrétien sait que la victoire sur le mal et sur la mort a été remportée définitivement par l’Agneau transpercé qui règne pour les siècles. Il est l’Alpha (le premier) et l’Oméga (le dernier) parce qu’il tient dans sa main toute l’histoire de l’univers et transcende les temps et les espaces.

Jean 18, 33-37 : dialogue de sourds entre Pilate et Jésus parce qu’ils n’ont pas la même conception de la royauté. La royauté pour Jésus (qui ne vient pas de ce monde) est vérité, libération, service jusqu’au don total : pas de « sujets », ni serviteurs, ni subordonnés, ni armée. Le drame qui se joue dans le palais de Pilate est le drame de l’humanité qui cherche où est la vérité.

Le Pape Pie XI qui a institué la fête du Christ-Roi en 1925, sentait la montée des totalitarismes après la première guerre mondiale : régime marxiste en Russie, montée du fascisme en Italie et en Allemagne, idéologie nationaliste et païenne de l’Action Française en France… En instituant cette fête dans ce contexte d’idéologies totalitaires, le pape voulait attirer l’attention (la nôtre aujourd’hui aussi) sur ce qu’est le vrai pouvoir : le pouvoir est au service de l’homme et de la vérité. Une façon aussi d'affirmer la création : le monde n'est pas éternel, ni autonome, ni absurde cependant, l'histoire du monde n'est pas un tourbillon fou qui finira par la catastrophe de la déflagration universelle qui fera tout sombrer dans le chaos ou pire dans le néant absolu. La fête se célébrait le dernier dimanche d’octobre, avant la Toussaint. La réforme liturgique de 1969 l’a transférée au dernier dimanche de l'Année liturgique : elle a voulu que l’année liturgique se clôture en apothéose, sur la perspective du retour du Christ en gloire, en Roi de l’univers.

Jésus est donc roi, il ne le nie pas devant Pilate, il l’affirme en même temps qu’il marque la différence et précise quelle est sa royauté. Il a commencé sa mission en disant : « le Règne de Dieu est proche », mais, jusqu’à son procès, il ne voulait pas qu’on le reconnaisse roi. Par exemple, après la multiplication des pains, on voulait le faire roi, il leur a échappé en se retirant dans le désert et la prière. C’est à l’approche de sa mort, qu’il se laisse acclamer « fils de David », mais il est assis sur l’humble monture d’un âne. C’est devant Pilate que sa royauté est affirmée (il ne dit pas qu’il est le roi des Juifs). Car désormais toutes les ambiguïtés, surtout nationalistes, sont levées, nul ne peut plus se méprendre, on peut le railler, on peut même le tuer : sa royauté est et reste vraie, mais elle est tout autre, ailleurs, hors des atteintes humaines.

Saint Jean ne relate pas l’épisode comme les synoptiques : comme à son accoutumée, il procède par quiproquo (l’ « ironie johannique » : la dérision proclame la vérité). Pilate est l’autorité suprême dans la région, il représente le tout puissant empereur romain ; à ce titre, il est le seul à avoir le droit de vie et de mort ; c’est pourquoi Hérode, Caïphe, toutes les autorités civiles et religieuses, ont dû recourir à Pilate pour la condamnation à mort de Jésus qu’ils avaient décidée. Jean écrit de façon à donner à la royauté de Jésus tout le poids de la reconnaissance impériale de Rome à travers Ponce Pilate, à travers les quiproquos du dialogue entre Pilate et Jésus, à travers l’écriteau que Pilate va faire apposer sur la croix (qui, il faut le souligner, disait, dans les trois langues officielles – hébreu, latin et grec –, « Jésus le Nazaréen le roi des Juifs »), à travers la réplique cinglante à ceux qui voulaient faire modifier l’écriteau : « ce que j’ai écrit, je l’ai écrit ». Auparavant, il y a une scène qui mérite toute l’attention : après avoir plusieurs fois affirmé qu’il ne trouve aucun chef d’accusation contre Jésus, Pilate le fit sortir et asseoir sur une estrade pour dire aux Juifs : « Voici votre roi ! » ; ce qui est tout à fait insolite car c’est plutôt le juge, et donc Pilate, qui devait s’asseoir et pas le prisonnier. Tous ces indices amènent à la conclusion que ce qui devait être un procès de Jésus au palais de Pilate - l’autorité suprême sur place, le haut représentant dont les paroles sont des décrets, surtout aux grandes solennités -, a tourné, dans l’évangile selon St Jean, à tout un protocole d’investiture. Rome reconnaît solennellement Jésus Roi.

Et pourtant le Jésus qui se tenait devant Pilate n’avait en rien l’air d’un roi : face à face de deux royaumes, deux conceptions du pouvoir. Seul devant Pilate, livré par les siens, ligoté, après des heures de sévices (la chicote), à jeun et sans dormir, une couronne d’épines sur la tête, Jésus tenait à peine debout. S’il a encore l’audace de s’affirmer roi, c’est que sa royauté est vraiment d’un autre type que celle des rois de la terre. Et c’est ce qu’il va s’employer à expliquer à un Pilate très intrigué (agacé) qui, entre autres fonctions, devaient réprimer toute menace et toute velléité de soulèvement contre Rome, la seule autorité sur le monde. Jésus le rassure qu’il n’a pas levé d’armée : « Si ma royauté était de ce monde, les miens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs ». Sa royauté n’est donc pas de ce monde, elle vient d’ailleurs, c’est pourquoi il est « venu ». S’il est venu, c’est qu’il était avant, il préexistait.

Jésus ne nie pas sa royauté, il l'affirme même, mais en corrigeant la vision trop humaine que nous attachons à l'idée de royauté (pouvoir absolu, puissance militaire et exploits guerriers, richesse, foules de courtisans obséquieux…) : St Jean aime jouer sur les malentendus pour mieux faire ressortir la distance entre les pensées humaines et la pensée de Dieu (à remarquer le glissement de la royauté à la vérité). Jésus affirme : "mon royaume n'est pas de ce monde". Il est venu rendre témoignage à la vérité. Un royaume intérieur. Sa royauté n’est pas comme le monde dominant basé sur des rapports de force où pouvoir de l'un signifie humiliation ou soumission des autres. Pas une puissance écrasante, pas un pouvoir qu'on prend. La puissance de Jésus, c'est l'expression de l'amour de Dieu, c'est le service ("je suis venu pour servir, non pour être servi"), diaconie (le lavement des pieds). Pilate a dû penser à un fou : la folie d'aimer.

La différence primordiale, c’est que celle de Jésus est une royauté service, Jésus est roi serviteur, il ne règne pas sur nous, il règne pour nous. Jésus prêche par l’exemple : s’il donne la loi de l’amour – service, il est le premier à servir, à donner sa vie jusqu’au bout, jusqu’à la croix. Sa royauté est un royaume d’amour, de justice et de paix, sans cour ni « sujets » (c’est lui qui sert), sans fonctionnaires, sans armée (roi des armées ou roi désarmé), sans prisons (il pardonne sans exclusive) ; pas une théocratie. La constitution de ce royaume, ce sont les béatitudes et la loi d’amour universel. Le passeport qu’il délivre : le service mutuel. Il n’a nul besoin de la force ni des procédés habituels de l’action politique, pas de rapports de force : tout le monde s’investit dans la construction d’une fraternité vraie. Pas de chancelleries proprement dites, puisque tout le monde est en ambassade de la réconciliation. Ses palais, les cœurs purs. Alors que les empires terrestres finissent par s’effondrer et faire place aux autres (« sic transit gloria mundi » : ainsi passe la gloire du monde), ce royaume ne passera pas, il est éternel. Il n’est pas de ce monde, mais s’y exerce.

Jésus introduit aussi une grande différence entre pouvoir et vérité. Le pouvoir s’impose par la force. Tandis que la vérité fait appel à la liberté ; la vérité libère, elle épanouit au lieu d’asservir ou d’aliéner (elle dérange aussi et peut coûter cher : le martyre est le témoignage suprême ; la 2ème lecture appelle Jésus « le témoin fidèle »). Pilate demande ce qu’est la vérité, Jésus laisse la question en suspens, parce que la vérité ne peut être enfermée dans des certitudes et des formules, il faut la chercher sans se lasser. Surtout que la vérité, c’est une personne : la vérité, c’est Dieu qui se fait connaître en Jésus et c’est Jésus lui-même (« Je suis le chemin, la vérité et la vie »). On n’a jamais fini de chercher à connaître quelqu’un, jamais fini de l’aimer, a fortiori Dieu le Saint, le Tout Autre. Jésus ne manipule pas les gens, il ne fait pas de démagogie, il nous apprend à être vrai. Il ne s’impose pas, le disciple le suit par conviction personnelle : il n'y a que l'être doué de raison et de liberté qui hélas désobéit, le reste est tellement bien ordonné.

Comment faire allégeance à notre Roi de l’univers ? Quel hommage lui rendre ? Quelle place lui donner dans notre vie ? Reconnaître son règne. Faire nôtre sa charte d'amour, sa loi du service commun, nous mettre à son école de la fraternité universelle. Aimer jusqu'à donner sa vie : il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. Roi de justice et de paix : travaillons à faire la justice et la paix. « Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix. » Est citoyen du royaume de J.C. tout homme qui rend témoignage à la vérité, comme lui. Tout homme qui tient à être vrai et aide les autres à être vrais : identité entre ce que je pense, ce que je dis, ce que je fais, ce que je suis (amour de la vérité, vérité de l’amour). La vérité vous rendra libres : est citoyen du royaume de J.C. tout homme qui travaille à sa totale libération et à celle de ses semblables. Tout homme qui donne sa contribution à la mondialisation de l’amour. Tout homme qui vit l’amour et le service partout et toujours. Voilà notre devoir d’état et de citoyenneté des cieux. Voilà la seule manière de servir le Roi des rois en obéissance et fidélité. Peine perdue que de l’encenser ou d’organiser pour lui des cérémonies triomphales et somptueuses : plutôt écouter sa voix et y conformer sa vie personnelle, familiale, professionnelle et sociale. Lui consacrer et dédier toute sa vie.

Consacrons-lui nos cœurs et nos vies. Seigneur, sois le roi de mon cœur. Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme elle est faite au ciel. Que cette eucharistie soit un geste d'allégeance (serment de fidélité et d'amour) au Roi d'amour qui veut que nous régnions avec lui dans l'éternité. Que l’Esprit nous vienne en aide pour travailler à l’avènement du royaume de J.C. dans notre cœur à chacun tout d’abord et dans notre monde. Prions pour ceux qui ont le pouvoir et l'autorité : qu'ils les exercent dans le service des sœurs et frères humains et du bien commun, pour qu'il y ait plus de justice, de vérité et de paix dans le monde. Que nos sociétés et communautés chrétiennes travaillent à l’avènement du Royaume de Dieu.

Amen.

Vénuste

 

 

 

DIMANCHE 14 NOVEMBRE 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Espérance ou résignation ?

Daniel 12, 1-3 : un des rares textes de l’A.T. qui parlent de la résurrection. La loi de la rétribution veut que « les sages », « les maîtres de justice » auront la vie éternelle. Dieu ne peut pas abandonner ceux qui Lui ont été fidèles, certains jusqu’au martyre.

Hébreux 10, 11…18 : contrastes entre l’ancienne alliance et la nouvelle en J.C. Les prêtres de l’A.T. se tenaient debout, offraient sans cesse les mêmes sacrifices et sans résultat (ils n’ont jamais pu enlever les péchés). Tandis que Jésus est assis pour toujours (mission accomplie !), il n’a offert qu’un sacrifice unique sur la Croix et il a mené pour toujours à la perfection ceux qui reçoivent de lui la sainteté. C’est définitif.

Marc 13, 24-32 : la déflagration universelle est paradoxalement une bonne nouvelle. Ce monde doit changer de fond en comble et il a déjà commencé à changer. L’image du figuier qui bourgeonne invite à l’espérance en un avenir merveilleux, de beaux jours en perspective. Le retour de Jésus est une perpétuelle actualité : chaque instant en est la date et l’heure. Etre vigilant, c’est vivre cette heure déjà, vivre en ressuscité.

La liturgie nous a habitués à lire, à la fin de l’année liturgique (les derniers jours du temps ordinaire) et au début de l’année liturgique (les premiers jours du temps de l’Avent), des textes bibliques qui parlent de la fin des temps ou fin du monde, (ce qu’on appelle « les fins dernières », l’eschatologie, la parousie). Dans l’évangile d’aujourd’hui, Jésus se trouve au temple ; ses disciples admirent la splendeur de cet édifice dont Hérode venait de restaurer la beauté (l’une des sept merveilles du monde antique). L’extase ne va pas durer longtemps car Jésus va prédire que le temple sera bientôt détruit, qu’il n’en restera pas « pierre sur pierre ». C’est alors que les disciples posent les terribles questions sur la fin du monde, fin qui hante tous les hommes de tous les siècles (il suffit qu’il y ait une catastrophe naturelle, une guerre, le covid19… et quelqu’un dira : ça y est !), fin qui est toujours annoncée mais toujours reportée : quand et où cela arrivera-t-il ? quels en seront les signes prémonitoires ? Saint Marc qui nous rapporte la réponse de Jésus, se fait aider par deux choses : la réalité historique de son époque et le genre littéraire apocalyptique. Une réponse toujours d’actualité ; il ne faut pas croire qu’elle ne concerne que ceux qui auront « le malheur » de vivre à l’époque de la déflagration apocalyptique. Réponse que chaque époque reçoit avec les préoccupations et le langage du moment.

La réalité historique de l’époque d’abord. Les premières communautés chrétiennes assisteront à cette « fin du monde » lors de la révolte juive qui culmina en la destruction du temple en l’année 70 (« l’abomination de la désolation ») et au suicide collectif de Massada en 71. Ce fut donc une époque de terrible détresse au plan national. Il y eut aussi la grande détresse pour les chrétiens : ils sont persécutés de toute part et de manière atroce, si bien que certains doutent du Christ et se demandent s’il est bien le Messie puisqu’il se fait attendre (contrairement à sa promesse : « cette génération ne passera pas… ») et ne vole pas à leur secours comme leur Sauveur. L’évangéliste entend ranimer leur courage et leur persévérance devant ce déchaînement de malheurs. Au lieu de courber l’échine, au lieu de s’écraser, comme quelqu’un qui s’attend à recevoir des coups, qui s’attend à ce que le ciel lui tombe dessus, le chrétien relève la tête, car c’est l’heure de Dieu, l’heure où Dieu se révèle le Sauveur de son peuple.

Le genre littéraire, le genre « apocalyptique ». Un jour, je me suis trouvé sur la route du président américain Georges Bush, un vrai scénario catastrophe : hélicoptères dans le ciel, voitures blindées en masse avec gyrophares, nuées de motards et policiers en délire avec sifflets et gestes désordonnés, sirènes hurlantes, et même des ambulances dans ce cortège… L’auteur biblique ne s’imaginait pas la manifestation divine moins spectaculaire en sons et lumières. Nous n’avons pas cependant à lire dans nos apocalypses des scénarios aptes à nous procurer des sensations fortes, ni à y télescoper les inquiétudes d’aujourd’hui. Il ne faut même pas chercher à visualiser ce que l’auteur biblique a écrit : ce message n’est pas un message scientifique, mais un message de foi. L’évangéliste fait appel à tout un héritage culturel qui parle ce langage et utilise le genre littéraire pour cette sorte de messages : l’apocalyptique. Le plus connu des livres de ce genre est l’Apocalypse de St Jean qui lui-même s’inspire du prophète Daniel (étymologiquement le mot apocalypse signifie enlever le voile qui cache, et donc révélation, théophanie, venue solennelle). On en retient les scenarii catastrophes que certains prédicateurs se plaisent de temps en temps à agiter pour terroriser les gens. On en oublie le contenu qui est une « Bonne Nouvelle » : le Seigneur vient libérer son peuple, il ne vient pas pour anéantir l’œuvre de ses mains, l’objet de son amour. Il envoie ses anges rassembler les élus des quatre coins du monde, autrement dit tout l’univers est concerné. C’est un événement cosmique : rien d’étonnant qu’il y aura des bouleversements. Un chamboulement bienvenu du reste puisque doit changer ce monde qui est véritablement une vallée de larmes. Si « le Fils de l’homme est proche, à votre porte », il est évident qu’il y aura une transformation radicale de ce monde de violence, de mal, de mort et de péché.

Ce changement a déjà commencé, car Dieu est déjà à l’œuvre. Nous ne le remarquons pas parce que nous ne nous y impliquons pas, nous ne nous sentons pas concernés, nous regardons ailleurs. Jésus nous aide à le comprendre à travers la parabole du figuier. Quelqu’un qui attend l’été, ne compte pas les jours d’hiver, il regarde le figuier refleurir. Pour bien vivre l’hiver, il faut attendre les signes que ce temps mort va prendre fin, que le printemps est déjà en germe, que la terre va revivre, qu’il y aura renaissance. Les signes qu’il faut attendre, ce sont les signes de vie, toutes ces branches de figuier qui redeviennent tendres, toutes ces feuilles qui ressortent… Il est vrai qu’un arbre qui tombe fait plus de bruits qu’une forêt qui pousse ! Parce que le bruit de la chute est aussi fort qu’il est soudain et inattendu, tandis qu’une forêt qui pousse, c’est dans le silence le plus complet, ça prend du temps, mais elle est sûre cette force de la vie qui finit par gagner contre les intempéries et les puissances de la mort. Notre attention aime se focaliser sur ce qui va mal : les journaux écrits, parlés et télévisés nous inondent de ces reportages qui envahissent nos salons. Jamais ou presque on ne s’intéresse à ces germes de vie que sont les signes de solidarité, de compassion, de partage, de réconciliation, de paix… justement ces signes que le Fils de l’homme est proche, à notre porte. Chaque geste de bonté et d’amour, c’est le Règne de Dieu qui progresse dans les cœurs. Nous avons à y travailler : faire advenir le Royaume de Dieu. Il vient comme un ferment qui soulève toute la pâte humaine, comme un catalyseur qui oriente toute l’histoire, comme une énergie qui transfigurera toute la création.

Comprenons alors que la venue du Fils de l’homme est une perpétuelle actualité : chaque instant en est la date et l’heure. Ne nous laissons pas égarer et distraire par la curiosité de connaître la date d’une fin du monde qui aura certainement lieu puisque le monde n’est pas éternel, et qu’il y a ce spectre d’une catastrophe écologique que la bêtise humaine est en train de précipiter : guerres nucléaires, guerres des étoiles, guerres de religion au nom de Dieu ou d’Allah, économie qui ne respecte pas (le mode d’emploi de) la nature, les mers qui deviennent des poubelles, la nature qui se venge… (les scientifiques relayés par les médias, se chargent constamment d’alerter l’opinion sur les dangers de mort que court notre planète… notre Pape François nous a exhorté à un chemin de conversion pour une spiritualité écologique). Au lieu de nous laisser égarer et distraire, restons éveillés dans la prière. Ce faisant, nous changerons l’image païenne d’un Dieu qui entretient une « juste » colère depuis une éternité, en attendant le jour (« dies irae ») de la déverser implacablement sur toute l’humanité : le psaume dit que « notre Dieu est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour » ; notre Dieu sauve et libère, son jour que nous appelons l’apocalypse sera un jour béni, le jour où il se révèlera amour pour tous, pour les bons comme pour les mauvais.

Espérance ou résignation ? Une autre chose à changer est bien sûr l’obéissance peureuse qu’on risque d’entretenir à l’égard de Dieu, si on reste dans la hantise d’un ciel qui nous tombera dessus. Les textes que nous trouvons dans le N.T. et qui parlent d’apocalypse, nous demandent de lire les événements que nous vivons dans le présent, pour y découvrir les pas de Dieu dans notre histoire (personnelle et collective) afin d’en faire une histoire sainte. Ce n’est pas pour nous faire trembler de peur, nous ramener à la raison par des menaces, par peur de sanctions (l’enfer et son feu éternel). Ce serait alors de la résignation fataliste. C’est pour nous faire vivre l’espérance. Notre espérance en l’avenir, c’est notre conviction que la joie va s’épanouir dans une histoire enfin accomplie. Cette génération ne passera pas : il n’y a pas un jour, il n’y a pas une seconde où Dieu ne vient pas. Il y aura des bouleversements, et c’est tant mieux : il faut un monde entièrement nouveau, un monde qui tourne plus juste, plus fraternel. Il y aura la fin, non pas la fin du monde, mais la fin d’un monde et vivement qu’elle arrive ! Le mot « fin » (but, terme) ne désigne pas seulement quelque chose qui prend fin, mais ce qui a une finalité, un objectif. Ni extinction, ni disparition, mais re-création, régénération, germination, maturation, accouchement, nouveau départ, printemps, renouvellement, achèvement, libération, transfiguration… à-venir. Nous sommes donc appelés à l’espérance, à la confiance en Dieu qui est le timonier de l’Histoire. Appelés aussi à la vigilance de tous les instants : vivre en ressuscité déjà. Non pas résignation, mais attente optimiste et joyeuse d’un monde en train de naître. Espérance surtout dans les tribulations.

Marana tha (viens, Seigneur : ce sont les derniers mots du livre de l’Apocalypse et donc de la Bible). N’ayons donc pas peur de prier le Seigneur de venir. Hâte-toi de venir, Seigneur. Ce ne peut être que pour notre bien. Il n’y a que les infidèles qui ont peur d’être surpris en flagrant délit : comme Adam qui entend le pas de Yahvé, se reconnaît nu et se cache ! Que la venue du Ressuscité assis dans la gloire à la droite de Dieu, nous change et transforme le monde. Disons-lui comme les disciples d’Emmaüs : reste avec nous car il se fait tard, il se fait sombre dans nos cœurs. Il a promis, non seulement de revenir, mais encore de rester avec nous jusqu’à la fin des temps. Il recommande fortement de rester éveillés. Que ton règne vienne, Seigneur !

Amen.

Vénuste

 

 

 

 

Homelie gilles

homélie pour le 7 novembre 2021

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du premier livre des Rois (1 R 17, 10-16)

En ces jours-là,
    le prophète Élie partit pour Sarepta,
et il parvint à l’entrée de la ville.
Une veuve ramassait du bois ;
il l’appela et lui dit :
« Veux-tu me puiser, avec ta cruche,
un peu d’eau pour que je boive ? »
    Elle alla en puiser.
Il lui dit encore :
« Apporte-moi aussi un morceau de pain. »
    Elle répondit :
« Je le jure par la vie du Seigneur ton Dieu :
je n’ai pas de pain.
J’ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine,
et un peu d’huile dans un vase.
Je ramasse deux morceaux de bois,
je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste.
Nous le mangerons,
et puis nous mourrons. »
    Élie lui dit alors :
« N’aie pas peur, va, fais ce que tu as dit.
Mais d’abord cuis-moi une petite galette et apporte-la moi ;
ensuite tu en feras pour toi et ton fils.
    Car ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël :
Jarre de farine point ne s’épuisera,
vase d’huile point ne se videra,
jusqu’au jour où le Seigneur
donnera la pluie pour arroser la terre. »
    La femme alla faire ce qu’Élie lui avait demandé,
et pendant longtemps, le prophète, elle-même et son fils
eurent à manger.
    Et la jarre de farine ne s’épuisa pas,
et le vase d’huile ne se vida pas,
ainsi que le Seigneur l’avait annoncé par l’intermédiaire d’Élie.

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 12, 38-44)

En ce temps-là,
    dans son enseignement, Jésus disait aux foules :
« Méfiez-vous des scribes,
qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat
et qui aiment les salutations sur les places publiques,
    les sièges d’honneur dans les synagogues,
et les places d’honneur dans les dîners.
    Ils dévorent les biens des veuves
et, pour l’apparence, ils font de longues prières :
ils seront d’autant plus sévèrement jugés. »

    Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor,
et regardait comment la foule y mettait de l’argent.
Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes.
    Une pauvre veuve s’avança
et mit deux petites pièces de monnaie.
    Jésus appela ses disciples et leur déclara :
« Amen, je vous le dis :
cette pauvre veuve a mis dans le Trésor
plus que tous les autres.
    Car tous, ils ont pris sur leur superflu,
mais elle, elle a pris sur son indigence :
elle a mis tout ce qu’elle possédait,
tout ce qu’elle avait pour vivre. »

Homélie :

Voici un bel exemple où la 1ère lecture vient éclairer l’Evangile et inversement. Alors commençons par laisser résonner en nous cette belle rencontre entre la veuve de Sarepta et le prophète Elie. Cette femme ne semble pas au mieux de sa forme, elle est veuve, élève seule son fils, elle va ramasser du bois pour cuire son dernier pain avec le peu de farine qui lui reste, elle va manger et puis mourir, dit-elle. Il faut dire que la région connait une période de sècheresse sans précédent, les temps sont durs et la mort rôde, bref ce n’est pas la joie.

C’est dans cette ambiance de mort que le prophète Elie est envoyé par Dieu, et comme tout envoyé de Dieu, il vient y apporter la Vie. Après être allé près du torrent de Kérith, où il était (littéralement) nourrit par les corbeaux (cf. les versets 1 à 9 précédant le texte du jour) la parole du Seigneur lui fut adressée : « Lève-toi, va à Sarepta, dans le pays de Sidon ; tu y habiteras ; il y a là une veuve que j’ai chargée de te nourrir. » Je reconnais là une manière de faire caractéristique de Dieu : quand il parle à quelqu’un, il travaille en même temps dans le cœur de quelqu’un d’autre, bref il agit et parle très souvent en stéréo. Essayez vous-même de repérer l’action de Dieu dans votre vie et vous découvrirez certainement qu’il parle et agit autant chez vous que dans le cœur de ceux pour qui vous avez prié ou grâce à qui la situation s’est améliorée.

Quand Elie arrive chez elle, la femme semble résignée : elle a épuisé toutes ses ressources, il ne lui reste presque rien, elle est légitimement préoccupée par ce manque de farine et d’huile et vit dans la peur de manquer. On le serait aussi dans sa situation. Saisissant sa peur, Elie va commencer par la rassurer en lui disant : « N’aie pas peur » : il a bien vu où était le problème. La fameuse peur de manquer que nous connaissons bien nous aussi. Alors il va lui demander une chose étonnante : de le nourrir lui avant elle et son fils ! quel toupet ! Comment comprendre cette demande ?

Par cette demande, Elie veut lui faire expérimenter que lorsque l’on manque de quelque chose, le fait de s’occuper des autres nous décentre de nous-même et nous aide à dépasser le problème initial. Vous avez certainement déjà expérimenté ce que je vous dis là par exemple, en œuvrant dans une association humanitaire, nous recevons plus que nous donnons, lorsque nous prenons du temps pour écouter quelqu’un qui en a besoin, nous ne perdons rien, au contraire nous sommes enrichis par la relation, etc… Il s’agit pour cette femme (et pour nous aussi par conséquent) de découvrir que si elle ne se focalise plus sur ce qui lui manque, elle possède plus qu’elle ne l’imagine et que c’est en acceptant de donner le peu qu’elle a, qu’elle va s’enrichir.

Curieux paradoxe, j’en conviens, mais qui me semble tellement vrai : en donnant le peu qu’elle a, la femme de Sarepta va alors se découvrir riche de ce qu’elle est : Si elle n’est pas riche de farine et d’huile, cette femme est certainement riche en courage pour avoir réussi à élever son fils seule, riche en générosité pour oser donner le peu qu’elle possède et riche en confiance pour accueillir une personne dans le besoin. … Voilà comment le prophète redonne à cette femme le goût de vivre : en l’invitant à passer de la peur de manquer à la confiance en elle et en ses capacités. Le prophète l’invite à voir qu’elle est plus que ce qu’elle possède. C’est comme si le prophète Elie lui disait de la part de Dieu et nous le dit aussi à nous aujourd’hui : « tu es plus que ce que tu as, quel que soit ce que tu possèdes, que tu sois riche ou pauvre, tu ES plus que ce que tu AS ».

Où est posée ma confiance ? Dans ce que j’ai ou dans ce que je suis ? Ayant retrouvé goût à la vie et confiance en elle et en ce qu’elle est, la femme va faire face à la sècheresse et au manque avec l’aide de son fils et avec Elie, et c’est ensemble qu’ils vont dû trouver des solutions pour tenir le coup comme le précise le texte : « Pendant longtemps, le prophète, elle-même et son fils eurent à manger. Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas, ainsi que le Seigneur l’avait annoncé par l’intermédiaire d’Élie ».

Je vois dans l’attitude d’Elie, l’invitation qui nous est faite à nourrir en nous notre dimension prophétique, notre part divine, qui nous décentre de nos peurs, même si cela ne les supprime pas et nous donne de faire confiance, en soi-même, dans les autres et dans la Vie. En effet, autant la peur nous isole nous replie sur nous, autant la confiance nous ouvre des capacités insoupçonnées. Oui, même si cela peut paraitre étrange, je crois vraiment que c’est en donnant qu’on reçoit le plus ! Je pense à la prière de st François d’assise :

“Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix,
Là où est la haine, que je mette l’amour.
Là où est l’offense, que je mette le pardon.
Là où est la discorde, que je mette l’union.
Là où est l’erreur, que je mette la vérité.
Là où est le doute, que je mette la foi.
Là où est le désespoir, que je mette l’
espérance.
Là où sont les ténèbres, que je mette la lumière.
Là où est la tristesse, que je mette la joie.

O Seigneur, que je ne cherche pas tant à être consolé qu’à consoler,
à être compris qu’à comprendre,

à être aimé qu’à aimer.

Car c’est en se donnant qu’on reçoit,
c’est en s’oubliant qu’on se retrouve,
c’est en pardonnant qu’on est pardonné,
c’est en mourant qu’on ressuscite à l’éternelle vie.”

C’est ainsi que je comprends cette parole bien connue de Jésus : « Qui veut garder sa vie pour lui-même la perdra mais celui qui la donne la gardera » qui fait écho à celle du père Ceyrac qui disait : « Tout ce qui n’est pas donné est perdu ! ». Cela dépend bien sûr de la manière dont nous donnons.

C’est là que l’Evangile apporte un plus au texte du livre des rois : en félicitant la manière dont la veuve de l’Evangile a donné, Jésus ne s’attache pas à la quantité du don mais à la manière dont elle a donné ses deux piécettes : « « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre ». Comment donnons-nous quand nous donnons ? On peut donner de son superflu ou de son essentiel ! Donner notre superflu, c’est donner superficiellement, sans s’impliquer, sans se mouiller, sans rencontrer, sans être touché, sans y mettre son cœur, ni ses tripes, c’est donner sans être présent dans son don, Bref, c’est donner sans se donner !

Or donner de son essentiel, c’est donner de soi, c’est donner avec son cœur, donner de son temps, de son être, ce que nous sommes, avec nos trippes, comme le dit la petite Thérèse : « aimer c’est tout donner et se donner soi-même » ! Oui donner à la manière de Jésus et de cette veuve aux deux piécettes, c’est se donner en donnant ! Donner comme la veuve, c’est donner ce qui nous fait vivre au plus profond de nous, comme le dit l’Evangile : « elle a mis (dans son don) tout ce qu’elle possédait, tout ce qui la faisait vivre ». Voilà la seule manière dont notre don peut nous enrichir et calmer notre peur de manquer.

C’est cela qui redonne à la veuve de Sarepta le goût de continuer à vivre, c’est cela que loue Jésus chez la veuve aux deux piécettes, c’est enfin à cela que Jésus nous invite : à notre tour de nous interroger sur la manière dont nous donnons : pas en quantité mais selon la manière dont je donne : à qui je donne ? Comment est-ce que je me donne dans mon don ? et si je donne de moi, qu’est-ce que je donne de moi quand je donne ?  Autant de questions et de réponses qui nous aideront à passer de la peur à la confiance, qui seront comme de la nourriture qui ne s’épuisera pas, même en ces temps difficiles que nous connaissons.

Bonne fin d’année liturgique

Gilles Brocard

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DIMANCHE 31 OCTOBRE 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Aimer fort, Dieu et les autres !

Deutéronome 6, 2-6 : « Tu craindras le Seigneur ». Dieu n’est pas un patron, un maître implacable impassible, qui inspire crainte et tremblement ; sa loi n’est pas un règlement cynique pour nous fatiguer. La crainte de Dieu est respect et déférence, mais surtout obéissance joyeuse, attitude d’écoute, relation aimante et prière confiante. C’est le secret du bonheur. Ce texte est récité par tout Juif pieux deux fois par jour. Ultérieurement on a mis une note affective : « tu aimeras ton Dieu ».

Hébreux 7, 23-28 : Nous continuons la comparaison entre la religion juive et le christianisme que l’auteur de la lettre aux Hébreux s’efforce de montrer supérieur. L’argumentation porte encore sur le grand prêtre Jésus, le grand prêtre qu’il nous fallait : éternel, il est capable de sauver d’une manière définitive, il n’offre pas de sacrifice pour ses propres péchés puisqu’il est sans tache ; son sacrifice est unique « une fois pour toutes » ; il est prêtre et victime, car il s’offre lui-même au lieu d’offrir le sang des bêtes.

Marc 12, 28-34 : les commentaires de la Loi de Moïse avaient grossi le chiffre des prescriptions légales, de sorte qu’on dénombrait plus de 613 commandements. Dès lors, on se préoccupait d’établir une hiérarchie : quel est le premier de tous ces nombreux commandements. Jésus indique le double commandement parce que les deux sont indissociables : aimer Dieu de toute sa personne et aimer le prochain comme on s’aime soi-même. On ne peut pas aimer Dieu sans aimer l’homme, on ne peut pas aimer l’homme sans aimer Dieu. Ce ne peut pas être l’un ou l’autre, c’est l’un et l’autre.

L’évangile de ce 31ème dimanche nous place au cœur du christianisme : nous sommes aimés de Dieu (il nous a aimés le premier), en retour nous l’aimons, lui et tous les hommes, parce que tous les hommes sont l’objet de l’amour divin, parce que mon « prochain » lui aussi ne fait qu’un avec Dieu.

Un scribe vient poser une question à Jésus, pour une fois ce n’est pas un piège, l’intention n’est pas malveillante et d’ailleurs il échange des compliments avec Jésus sur le fait qu’ils comprennent judicieusement la Loi tous les deux et se rejoignent sur cette question importante. Car la question est importante, elle était débattue dans toutes les écoles du judaïsme. Il faut savoir que la tradition véhiculait, en plus des 10 paroles (ou commandements de Moïse), des commentaires de la loi qui avaient fini par s’imposer au même titre que la loi mosaïque. Les traditions s’ajoutaient les unes aux autres, les prescriptions légales se multipliaient. On en était arrivé à 613 préceptes (365 défenses et 248 commandements positifs). Les rigoristes disaient qu’il fallait les pratiquer tous avec la même rigueur puisqu’ils expriment la même volonté de Dieu. D’autres voulaient quand même chercher à trouver la voie dans ce dédale de lois et à établir une certaine hiérarchie. D’où la question incontournable : quel est le premier de tous les commandements ? Quel est celui qui fonde tous les autres ?

Dans sa réponse, Jésus n’a rien inventé si ce n’est qu’il donne un double commandement alors qu’on lui en demandait un seul ; il lie les deux de façon indissociable, ce ne peut être l’un ou l’autre, c’est l’un et l’autre nécessairement. Comme il discute avec un scribe (pour être scribe, comme les rabbins qui en sont les successeurs, il fallait être calé dans les textes sacrés), il cite deux extraits de livres mis sous la haute autorité de Moïse (Deutéronome et Lévitique). Le premier est le fameux « Sheema Israël », qui était (et est) toujours récité dans la prière quotidienne de tous les Juifs pieux, le matin et le soir. C’est le dogme fondamental du judaïsme : le monothéisme strict. Avant de dire quoi que ce soit d’autre, Jésus exprime la profession de foi en Dieu Un (les commentateurs affirment que l’adjectif « unique » est une mauvaise traduction). Dieu est un, c’est pour cela qu’il faut l’aimer en premier ; si on aime quelqu’un d’autre ou quelque chose d’autre avant lui ou au même titre que lui, c’est pratiquement ne plus le reconnaître comme le seul, l’unique, le Dieu un.

Tu aimeras le Seigneur ton Dieu. Il est bon de remarquer l’évolution qu’il y a entre l’époque du livre du Deutéronome lu en première lecture et le temps de Jésus. A l’époque du Deutéronome, on disait « tu craindras le Seigneur ton Dieu ». Bien sûr, par craindre, il ne faut pas comprendre trembler de peur : il s’agit de l’attitude de respect, de révérence, d’écoute et d’obéissance mais de confiance aussi. N’empêche que dans ce genre de texte, où on parle de crainte de Dieu, comme l’extrait de ce dimanche, il y a un peu de la carotte et du bâton : « Israël, tu écouteras, tu veilleras à mettre en pratique ce qui t’apportera bonheur et fécondité, dans un pays où ruissellent le lait et le miel, comme te l’a promis le Seigneur, le Dieu de tes pères. » Il faut donc pratiquer la loi pour trouver bonheur et prospérité, sinon ne pas pratiquer les ordres divins, c’est s’exposer à des sanctions. Où est l’évolution ? L’amour a remplacé la crainte : on aime Dieu indépendamment de ses dons, on l’aime pour ce qu’il est, parce qu’il a aimé le premier, parce qu’il est Amour ; on l’aime gratuitement et non pour recevoir des gratifications. On l’aime même au creux des épreuves (deuil, revers de la vie) quand il y a tendance à le maudire ou le renier.

Servir Dieu ou l’aimer ?  « Je ne vous appelle plus mes serviteurs, je vous appelle mes amis », c’est, selon St Jean, ce que dit Jésus la veille de sa mort. On ne nous a pas éduqués à aimer Dieu. Le servir, oui, c’est ce qui revient dans les prières et les lectures spirituelles, plus que de l’aimer. Et pourtant, il nous demande de l’aimer, de toutes nos forces, de toutes nos personnes : pas platoniquement, mais l’aimer fort : intensité et totalité de cet amour qui doit mobiliser et investir toutes nos facultés et énergies vitales. C’est plus que le servir. En l’aimant, on s’engage bien sûr à servir ses plans et volontés.

Tu aimeras ton prochain comme toi-même. La question qui surgit aussitôt : qui est mon prochain ? Elle a été posée à Jésus par un autre scribe (en St Luc), ce qui nous a mérité la parabole du bon samaritain. Pour certains, le prochain, c’est « le proche », le frère de sang ou de race et l’ami… et ça s’arrête là ! Pour Jésus, le prochain, c’est tout homme, puisque nous n’avons qu’un seul Père : il a brisé toutes les frontières, il a ouvert à la fraternité universelle. C’est le premier élément de l’évolution à observer. Mais il y a d’autres évolutions qu’apporte Jésus. Il était écrit : aimer le prochain comme soi-même (quelqu’un a paraphrasé : aimer le prochain comme un autre soi-même). Mais le « comme soi-même" est très court : il arrive qu’on ne s’aime pas du tout soi-même ! Dans l’évangile selon St Jean, la mesure n’est plus l’homme, mais Dieu : comme le Père m’a aimé… aimez-vous comme je vous ai aimés. L’évangéliste Jean est celui qui a développé l’amour selon le Christ (dans ses épîtres également). La mesure de l’amour humain sera la mesure de l’amour de Dieu lui-même, qui nous a aimés jusqu’au bout, jusqu’à donner son Fils… St Bernard disait que la mesure d’aimer, c’est d’aimer sans mesure. Passion dans les deux sens.

Est-ce que le commandement est double, ou faut-il affirmer qu’il est unique, comme la croix de Jésus-Christ avec la branche verticale vers le Père et la branche horizontale qui embrasse toute l’humanité et toute l’histoire. Un tournant dans l’histoire de l’Eglise permet de comprendre que l’amour de Dieu est inséparable de l’amour du prochain. Au moment des persécutions, le martyre était le témoignage suprême qu’on aime Dieu plus qu’on s’aime soi-même, plus qu’on aime sa propre vie ; après les persécutions (puisqu’on ne meurt plus pour la foi), la vie d’ermite sera l’autre geste héroïque qui témoigne qu’on aime Dieu au-dessus de tout ; mais à un certain moment les ermites se rendent compte que dans leur vie de solitude, ils n’ont aucune occasion de témoigner de l’amour du prochain, c’est alors qu’ils ont décidé la vie commune (« cénobitique »). C’est ce double mouvement que nous avons à vivre dans le quotidien. Solitude dans la prière, dans la méditation des Ecritures d’une part et d’autre part le service du frère (de la sœur) en témoignant d’une charité empressée en actes (pas uniquement en paroles) de miséricorde, de bonté, de fraternité, de compassion, de générosité… Avoir le temps de monter sur le Thabor, et avoir le temps de redescendre dans la plaine des inquiétudes et joies humaines. Pratiquement, il faut une juste proportion entre le temps que nous passons en prière, en méditation, en lecture sainte, et le temps que nous consacrons à notre famille, à nos amis, à notre quartier, aux obligations professionnelles et sociales.

Qu’est-ce que nous donnons comme temps à Dieu… à notre prochain ? Est-ce que je mets Dieu en premier dans ma vie ? Ce qu’on appelle « l’obligation » dominicale, est-ce un rendez-vous d’amour ? La religion, est-ce un poids ou un plaisir ? Et l’amour du prochain ? Est-ce que je vais vers le prochain avec le même amour qu’aller vers Dieu ? Y a-t-il des personnes en qui je ne sais pas reconnaître l’image de Dieu et que donc je n’arrive pas à aimer ? N’y a-t-il pas un décalage entre mes « dévotions » et mon comportement inamical en dehors de l’église ? La « pratique » chrétienne n’est-elle pas aller à la messe et pratiquer la charité… indissociablement ? Aimer sans mesure : il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour celui (ceux) qu’on aime.  Comme Jésus a vécu totalement ce double et unique amour : à la croix il offre sa vie au Père pour nous (vrai sacrifice dont il est à la fois prêtre et victime).

L’amour vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices (ceux-ci donnent bonne conscience et sont parfois du marchandage : Dieu m’accordera ce que je lui demande parce que je lui offre quelque chose). C’est l’amour que je veux, dit le Seigneur, et non les sacrifices. Aucune pratique de piété n’a de valeur sans l’amour des autres (1 Co 13). D’autre part, l’amour du prochain n’est vraiment l’amour que quand il est fondé en Dieu, ce n’est pas de la simple philanthropie comme le peuvent vivre superbement les athées. Nous sommes ici au cœur du christianisme. Le culte en esprit et en vérité est celui où l’amour est premier. L’Eucharistie est le lieu majeur de l’adoration où s’origine l’amour du prochain, amour qui puise ses ressources dans l’amour de Dieu manifesté en J.C.

Amen,

Vénuste

DIMANCHE 24 OCTOBRE 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

La chance de sa vie !

Jérémie 31, 7-9 : le « livre de la consolation » prédit aux exilés leur retour à la mère patrie ; ils étaient partis dans les larmes, ils reviendront dans la joie. Le terme « revenir », chez le prophète Jérémie qui insiste sur la religion du cœur, ne signifie pas uniquement le retour sur le territoire, mais la conversion qui suppose l’abandon des idoles et la foi ainsi que la fidélité au Dieu unique, le Dieu de l’Alliance qui, lui, ne les oublie pas.

Hébreux 5, 1-6 : Jésus est le grand prêtre par excellence, l’intermédiaire parfait entre Dieu et l’homme. Dans l’ancienne alliance, le grand prêtre était un pécheur comme les autres qui offrait le sacrifice pour les autres et pour lui-même. Le sacerdoce de Jésus a pour fondement solide sa filiation divine. Son sacerdoce est supérieur à celui d’Aaron, il est prêtre pour toujours « selon l’ordre de Melkisédek », le roi de Salem (roi de paix), dont la Bible ne signale aucune origine, ce qui suggère que son sacerdoce est éternel : le fait que Melkisédek n’a ni commencement, ni fin, fait qu’il préfigure le Christ appelé au sacerdoce éternel et définitif.

Marc 10, 46-52 : l’aveugle de Jéricho, Bartimée (le fils de Timée) est le modèle de tout disciple. De non-voyant, il devient clair-voyant, il reçoit la guérison et la foi ; il bondit vers Jésus pour devenir son disciple et le suivre sur sa route vers Jérusalem (vers la mort et la résurrection, vers la réalisation du salut pour toute l’humanité). Sa prière est un modèle (les Eglises d’Orient l’appellent « la prière du cœur ») : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi !… »

Jéricho, dernière étape pour les pèlerins vers Jérusalem, dernière ligne droite pour Jésus dans sa mission. Sitôt arrivé à Jérusalem, la foule va l’acclamer comme « le fils de David » (justement le rêve des disciples et de tout le peuple). Au passage, admirons la clairvoyance d’un aveugle : Bartimée, « fils de Timée », a tout de suite reconnu le « fils de David », là où la foule des « bien-voyants » ne voyaient encore que le « Jésus de Nazareth ». Il voulait voir la lumière du jour, il a reçu en plus la lumière des cœurs.

C’est le dernier miracle que nous raconte l’évangéliste Marc, il est donc chargé de symboliques. C’est le seul miracle où Marc donne le nom du miraculé, certainement parce que Bartimée était connu dans les communautés chrétiennes. Comme tout aveugle, il était exclu et marginalisé (« au bord du chemin »), il était mendiant. Un ami ou un membre de la famille l’aidait à s’asseoir sur la route très fréquentée Jéricho-Jérusalem où il tendait la main chaque fois qu’une personne ou un groupe de gens s’approchait. Comme les aveugles ont les autres sens très développés, il a vite compris que c’était Jésus qui approchait avec une foule nombreuse. Alors lui qui n’avait jamais droit à la parole, il se fait entendre, il se met à crier, sa voix domine la foule, ce qui agace celle-ci ; on cherche à le faire taire, mais il criait de plus belle. Pour Jésus, c’en est trop qu’on brutalise ces petits qui sont ses frères. Ce cri vient des profondeurs d’une humanité en extrême détresse, en quête de sauveur : or Jésus est venu sauver de toute détresse.

Au bord de la route, cet homme attend le salut, cet homme prie. Dans son cœur clair-voyant, il a su que le Seigneur allait passer, qu’il allait faire quelque chose pour lui, que c’était son jour et la chance de sa vie. Sa prière silencieuse résonne au-dessus du brouhaha de la foule. Il crie, à gorge déployée, sa misère et sa souffrance. Dans nos misères aussi, il nous arrive de crier vers le ciel. Il ne faut pas avoir peur de crier vers Dieu, tant que ce n’est pas pour blasphémer. Jésus lui-même a crié vers le Père : pourquoi m’as-tu abandonné ? Crier vers Dieu, c’est déjà un acte de foi, car on sait qu’il écoute, même s’il n’exauce pas comme on le voudrait, à la minute où on le voudrait. On ne peut pas crier vers Dieu en même temps qu’on nie son existence ou son amour de Père. Il se trouvera toujours, comme dans le cas de Bartimée, une foule de gens qui chercheront à faire taire ce cri, en disant que c’est inutile, que le Seigneur n’écoute pas, qu’il est occupé à autre chose, qu’il a plus urgent… Mais au milieu de leurs dénégations, la voix du Seigneur parviendra toujours à celui qui prie avec confiance et insistance : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Et alors la foule, toujours versatile, fera écho à la supplication et encouragera : « Confiance, lève-toi, il t’appelle ».

Jésus s’arrête et fait appeler Bartimée. Alors l’aveugle oublie qu’il est aveugle ! Encouragé par l’appel de Jésus, encouragé par la foule, l’homme fait l’impensable, de mémoire d’aveugle : il jette son manteau, il bondit et court. Surréaliste ! Il jette son manteau alors que le manteau est tout pour lui : il est un peu son chez-soi ; c’est le manteau qui le couvre et l’abrite des intempéries, qui recueille les aumônes qu’il reçoit ; la nuit, c’est certainement dans son manteau qu’il trouve un peu de chaleur pendant son sommeil. C’est donc que l’aveugle quitte son manteau (avec la maigre recette du jour) comme Lévi (Matthieu) quitta son comptoir d’échange, comme Pierre, André, Jacques et Jean ont quitté leur barque de pêcheurs, pour s’attacher définitivement à Jésus. C’est dire qu’il quitte son passé, parce que le Seigneur l’appelle à un bel avenir. L’autre folie, c’est de bondir et de courir « à l’aveuglette », car, comme les aveugles ne voient pas, ils lèvent rarement le pied du sol, de peur de trébucher et de tomber. Si donc Bartimée se met à bondir et à courir, c’est qu’il a une extraordinaire confiance en Jésus. Un aimant l’attire, une force le propulse en avant : il sait que sa guérison c’est à cette minute ou jamais. La foi, c’est faire confiance à Jésus.

S’engage alors un dialogue entre Jésus et ce handicapé qui n’avait pas le droit à la parole. Jésus lui pose exactement la même question qu’aux deux fils de Zébédée : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Il savait bien l’attente, le fol espoir qui animait l’aveugle et qui l’a fait courir ; mais dans sa pédagogie, il tient toujours à ce que l’homme exprime son désir et sa foi. Jésus n’est pas un magicien, il donne le temps de mûrir et purifier la demande ; il engage un dialogue qui est le lieu d’une révélation de sa Personne. L’aveugle qui, au départ ne cherchait qu’à voir la lumière du jour, a reconnu le visage du « fils de David » (le premier visage qu’il a vu de sa vie, visage qu’il n’est pas prêt d’oublier). Le retournement est complet : lui qui s’asseyait « au bord de la route », désormais « il suivait Jésus sur la route ». Voilà un disciple qui ne tournera plus jamais les talons. Il reçoit donc (en plus) mieux que la guérison physique. Son récit est un récit de conversion. Il est un modèle de croyant, de priant et de disciple. Des commentateurs y voient une catéchèse baptismale avec ses différents éléments et étapes : l’appel, la profession de foi, le vêtement, la lumière. Il va appeler Jésus « Rabbouni », comme Marie-Madeleine au matin de la Résurrection.

La guérison de Bartimée fut celle de la foule également. Cette guérison à ce moment précis est une révélation de l’identité véritable de Jésus. L’aveugle, le premier, le seul, a su ouvrir les yeux et appeler Jésus « Fils de David » ; sa guérison est suivie aussitôt de l’entrée triomphale à Jérusalem, où Jésus est acclamé comme le Messie-Roi fils de David tant attendu : « Béni soit celui qui vient au Nom du Seigneur. Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père. » Le fameux « secret messianique » est désormais levé, Jésus n’interdira plus qu’on raconte ses miracles, puisque il n’y aura plus d’équivoque sur son identité, toute ambiguïté politique est écartée : messie oui, roi oui, mais à la manière du serviteur, monté sur un âne (pas sur un majestueux cheval comme les guerriers), son trône sera la croix avec une couronne d’épines.

Rabbouni, que je voie ! Voilà une prière que nous devrions faire chaque jour. Pas seulement au sortir des brumes de la nuit et du sommeil. Chaque fois qu’il fait nuit dans notre cœur. A cause de cet aveuglement qui ne nous quitte pas, ou plutôt que nous ne voulons pas quitter (il n’y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir). Oui, nos yeux sont aveuglés, nous ne voyons pas Dieu parce que nous avons notre idée de Dieu, une fausse image de Dieu, une caricature de Dieu : c’est cela l’aveuglement qui fait que nous passons toujours à côté de lui. L’aveuglement, ce sont ces lunettes déformant le visage du Christ, c’est ce manteau d’idées fixes et d’a priori qu’il faut abandonner. Rabbouni, fais que je voie ! Un regard neuf… celui de Jésus.