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DIMANCHE 26 SEPTEMBRE 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Souriez, vous êtes filmés !

Nombres 11, 25-29 : l’Esprit souffle où il veut, quelques fois là où il est inattendu. Il n’est pas limité à un lieu, même pas à la Tente de la rencontre (qui sera le temple). Il n’est pas limité à un groupe d’initiés. Pas question de prétendre à un monopole jaloux. Au contraire, il est à souhaiter que tous les hommes soient « prophètes ».

Jacques 5, 1-6 : diatribe contre la richesse surtout celle qui vient de l’injustice. St Jacques reprend plusieurs expressions de Jésus (p.e. l’image de la rouille ou celle des mites) qui sont en fait un appel à ne pas chercher le bonheur là où il ne se trouve pas et à construire un monde plus fraternel.

Marc 9, 38…48 : Jésus met en garde contre tout sectarisme qui se croit le monopole de la vérité. Il enlève les barrières qui séparent de façon manichéenne ceux qui sont avec (« les bons ») et ceux qui ne sont pas avec (« les mauvais »). Il préfère la grande confiance pour tous. Il est par contre d’une extrême sévérité contre le scandale. Pas de demi-mesure en cas de péché, il faut trancher vif : un scandale est plus grave qu’une mutilation.

Dans un même passage, nous avons, dans la bouche de Jésus, une parole d’une large ouverture et une autre d’une extrême sévérité. Le contexte : Jésus se consacre à la formation de ses disciples. Ceux-ci viennent de leur première mission : la tentation de l’orgueil les assaille, ils se croient les seuls habilités, comme si agir contre le mal au nom du Christ était leur monopole exclusif, leur privilège réservé. Sans concurrence ! L’autre n’est pas une menace, mais une chance. C’est plus que de la tolérance. Jésus demande aux disciples de se considérer eux-mêmes comme à accueillir… avec un verre d’eau !

L’apôtre Jean avait un tempérament de feu ; lui et son frère Jacques, Jésus les avait appelés « fils du tonnerre ». Ce sont les deux qui auraient voulu faire descendre le feu du ciel sur le village des Samaritains qui refusaient de recevoir Jésus et les siens. Jean ne tolère pas que quelqu’un qui ne s’est pas affiché dans leur groupe, réussisse à chasser des esprits mauvais en utilisant le nom de Jésus. Il dit que cette personne n’est pas de ceux qui « nous » suivent, au lieu de le dire de ceux qui suivent Jésus ! C’est le réflexe identitaire. Jean ne s’est même pas demandé si le fait de chasser les esprits mauvais en invoquant le nom de Jésus, n’est pas déjà la preuve que cette personne est disciple de Jésus sans faire partie du groupe « de Jean ». Exactement la même réaction que Josué, le futur successeur de Moïse (1ère lecture) : il ne supportait pas que l’Esprit de Dieu repose sur des gens qui n’étaient pas dans le groupe réuni autour de Moïse dans la Tente de la Rencontre. Nous avons souvent à la bouche les mots « Il n’est pas des nôtres » ! Autre est cependant le souhait de Moïse et de Jésus : « Si le Seigneur pouvait… faire de tout son peuple un peuple de prophètes » ; « celui qui n’est pas contre nous est pour nous ».

On tombe souvent dans le manichéisme et le sectarisme, on met une ligne de démarcation entre ceux qu’on va appeler les bons (les nôtres, les « cathos ») et ceux qu’on va appeler les mauvais, sans zone tampon. On décide qu’on est les seuls que Dieu écoute, les propriétaires exclusifs de la vérité. On a tendance à limiter Dieu à un lieu (de culte), à un groupe d’initiés (« les purs »). On est jaloux de ses privilèges, on croit en avoir le monopole. On veut s’approprier et se réserver l’action de l’Esprit Saint, comme si les dons de Dieu étaient une récompense et un droit (ils sont toujours gratuits dans ce sens qu’ils nous sont donnés sans mérite de notre part). Cette tendance à vouloir accaparer le Seigneur pour chercher à le garder exclusivement pour soi, est une volonté de puissance contraire à son exemple, une porte ouverte au fanatisme et à l’intolérance. Nous oublions que Dieu agit avec une souveraine liberté, qu’il aime tous les hommes d’un même amour et qu’il a répandu son Esprit à profusion sur tout l’univers.

Il fut un temps où on affirmait : « hors de l’Eglise, pas de salut ». Aujourd’hui on se demande  comment ce serait possible que Dieu n’ait pas parlé à travers toutes les cultures, toutes les religions. Même si je peux affirmer avec St Paul qu’il n’y a de salut que par le Christ, je peux aussi affirmer que chaque religion a eu son ancien testament, et que le Verbe parle à toutes les consciences. Dieu, qui aime tous les hommes, n’est pas obligé et ne nous oblige pas à passer par Jérusalem ou par Rome. Une telle obligation serait revenir à l’ancienne croyance en une « masse de damnés », une façon de nier que le Christ est mort pour tout le monde. Heureusement que ce ne sont pas les hommes qui vont présider le jugement dernier : nous étiquetons les autres sur des critères de lien du sang, d’appartenance idéologique et d’intolérance confessionnelle. Au cours de l’histoire, dans l’étroitesse de l’intégrisme, les Eglises se sont jeté des anathèmes et se sont même fait des guerres de religion ; aujourd’hui encore l’œcuménisme a du mal à prendre le cap. Qui n’est pas contre nous est avec nous, est pour nous : Jésus nous enseigne l’ouverture à l’étranger, à celui qui est différent, qui ne pense pas comme nous. Attitude de bienveillance et de communion : intégrer plutôt qu’exclure, rassembler et unifier plutôt que diviser et séparer ou créer des différences. Mettre en avant ce qui nous unit plutôt que ce qui nous divise, nous oppose.  L’Eglise de Jésus Christ n’est pas un groupe fermé et replié frileusement sur lui-même.

L’Eglise est le peuple des prophètes. Avec la pénurie des prêtres, on repense enfin au sacerdoce commun des fidèles restitué à chaque baptisé. Sur chaque baptisé, le prêtre a fait l’onction d’huile en disant : « désormais, tu fais partie de son peuple, tu es membre du Corps du Christ et tu participes à sa dignité de prêtre, de prophète et de roi ». Ce n’est donc pas un privilège exclusif des consacrés ou plutôt tout baptisé est consacré. Bien sûr il y a des ministres « ordonnés » (pour le service) : évêques, prêtres et diacres, mais ils n’ont pas le monopole de l’Esprit. La prière de Moïse s’est donc réalisée dans le baptême chrétien : à chaque baptême, l’Esprit descend et repose sur le baptisé pour qu’il soit prophète.

Qu’est-ce qu’un prophète ? Ce n’est pas le diseur d’avenir, il n’est pas devin. Etymologiquement, le prophète c’est celui qui parle devant : devant Dieu car il transmet la parole de Dieu, devant le peuple car il est envoyé vers le peuple. Il parle au nom de Dieu : il est donc d’abord celui qui écoute (ce qu’il va annoncer, ce n’est pas sa parole, ni le fruit de son intuition), qui entend la parole pour la ruminer, s’en imprégner lui-même et en vivre. C’est ensuite celui qui transmet fidèlement la parole reçue, à travers la parole prêchée et le témoignage. Ecoute et transmission de la parole qui change la vie des gens, qui les convertit, qui les dynamise. Le prophète est celui qui sait discerner, lire les événements, à la lumière de l’évangile, sous l’inspiration de l’Esprit Saint, pour montrer aux autres le chemin vers Dieu. Il fustige le mal et encourage à se convertir pour faire le bien. Il est le bon conseiller. Nous sommes prophètes les uns pour les autres, nous devons l’être par-delà toutes les barrières humaines, confessionnelles ou autres. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui aurait le monopole de cette fonction ? Ou pour poser la question autrement, est-ce qu’il y a quelqu’un qui en est dispensé ? Comme s’il n’avait pas reçu l’Esprit ! ou pour employer un terme de St Paul : comme s’il avait éteint l’Esprit en lui ! C’est peut-être ce qui se passe : nous laissons l’Esprit s’éteindre dans la mesure où nous n’avons pas (ré-)activé ce don reçu.

En fait il y a bien une exclusion que tout prophète doit faire, et c’est là que le Christ se fait radical avec des mots terribles ! Mais la ligne de démarcation qui sépare les amis du Christ des ennemis du Christ, la frontière entre le bon et le mauvais, ne sépare pas les gens, puisqu’elle est dans le cœur de chacun. Le prophète pose des gestes qui n’entrainent pas la chute des petits. Nos actes ne sont pas neutres : souriez, vous êtes filmés ! Notre attitude conforte les bonnes résolutions chez ceux qui nous regardent ; hélas elle peut perturber, embrouiller, faire douter, choquer, scandaliser ces « petits qui croient » et qui avaient besoin de voir en nous un témoin prophète. Dans ces cas-là, gare à nous, dit Jésus, mieux aurait valu une mutilation des membres de notre corps : mieux vaut entrer manchot, estropié, borgne, dans la vie éternelle, que d’être jeté intact dans la géhenne. Le Christ ne nous commande pas bien sûr de mutiler ce corps comme s’il était le seul coupable de péché, mais comprenons la radicalité qu’il nous exige. N’est-ce pas qu’on est puni par là où on a péché ! Il est plus intelligent alors de prévenir le châtiment, en faisant la taille soi-même pour ne pas retomber dans son péché : la main qui frappe ou vole, le pied qui glisse en terrain interdit, le regard de concupiscence ou de mépris…  Chacun sait toujours ce qui l’entraîne au péché, les occasions qu’il devrait éviter parce que la tentation y est plus forte, le cercle de faux amis qu’il devrait ne plus fréquenter parce qu’il ne sait pas leur résister… autant de tailles que le Seigneur lui demande et l’aide à faire sans tarder. Discerner pour couper, extirper le mal, même si ma main y passe, ou mon pied ou mon œil. La seule exclusion admissible. C’est cela « chasser les esprits mauvais au nom du Seigneur » et ne scandaliser personne. Sommes-nous des canaux de la grâce ou des pierres d’achoppement pour les autres, pour « un seul de ces petits qui croient » ?

Nous démarrons une année pastorale. Il est bon de nous redire que les responsabilités dans la paroisse ne sont pas réservées à certains. Nous sommes un peuple de prophètes et participons tous à la dignité de prêtre. Dans notre mission de catéchistes auprès des jeunes, de visiteurs des malades pour leur proclamer une lecture d’évangile ou leur lire une prière avant de leur donner la communion. Pour parler de Dieu à son hôte en visite et spécialement à son enfant. Participer activement (en prenant la parole) à un partage d’évangile… Chacun a le ministère de la parole : ouvrir la bouche et parler de Dieu. Sans concurrence. Sans esprit de clocher, sans mentalité de clan. Sans ambition de détenir seul la vérité, mais plutôt de montrer que la vérité est à la portée de tout le monde, puisque tout le monde est habité par elle : il suffit de la chercher avec droiture, de se laisser enseigner par l’Esprit. Tel est le souhait du curé, ou plutôt de Moïse et de Jésus : que la paroisse soit une paroisse de prophètes et que tous nous nous mettions à prophétiser… sans modération (à temps et à contretemps, dixit saint Paul).

Amen

Vénuste

 

 

 

 

DIMANCHE 19 SEPTEMBRE 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Renoncez à la loi de la jungle

Sagesse 2, 12…20 : le juste, l’homme honnête, n’est pas aimé par ceux qui voient en lui un reproche vivant. On cherchera à l’humilier, à l’éliminer et par la même occasion à défier Dieu qu’on sait bien de son côté.

Jacques 3, 16 – 4, 3 : la sagesse de Dieu (la vraie) s’oppose à la « sagesse » du monde. Celle-ci est instinct, convoitise et n’engendre que la violence. La sagesse de Dieu donne paix et justice.

Marc 9, 30-37 : pour la seconde fois, Jésus annonce sa passion. Or ses disciples croient encore qu’il sera puissant et qu’il va leur donner des places juteuses. Ils se disputent : à qui la meilleure place ! Jésus les rappelle à l’ordre : le premier, c’est celui qui sert avec un cœur d’enfant.

Le dimanche dernier, nous lisions la première annonce de la passion de Jésus. Les disciples en avaient été choqués, parce que cette perspective était aux antipodes de l’image et du destin glorieux que le peuple d’Israël se faisait du « Messie » tant attendu. Nous avons aujourd’hui une deuxième annonce. Les disciples ne comprennent toujours pas ce « il fallait ». Jésus traverse la Galilée avec eux, cette Galilée où il a connu un certain succès ; ce voyage (qui n’est pas une marche triomphale), il le fait incognito parce qu’il se concentre sur la formation de ses disciples. Décidément ceux-ci se montrent particulièrement obtus. Ils ne veulent rien entendre de ce destin tragique auquel Jésus va faire face à Jérusalem. Marc ne veut rien édulcorer de l’attitude (qui est la nôtre aussi, parce qu’ils nous ressemblent tant) des disciples qui préfèrent ne pas comprendre. Plutôt continuer à rêver éveillés ! Comme nous qui, peut-être encore rêvons de triomphalisme et d’une Eglise qui impose sa loi au monde… Et si le Christ venait en cette minute, nous demander de quoi nous discutons, ne serions-nous pas dans l’embarras ?

Leur rêve ! Ils forment l’entourage de quelqu’un qui a des pouvoirs inouïs, qui guérit toutes les maladies et toutes les infirmités, qui ressuscite même les morts, qui a autorité même sur les forces de la nature comme les tempêtes tant redoutées de la mer de Galilée. Le rêve c’est que se réalise en cette personne de Jésus, l’espérance d’Israël, à savoir une super-puissance comme (ou plutôt mieux qu’) à l’époque du grand David dont il est le descendant. Les apôtres ont toujours cru que Jésus allait rétablir le royaume de David. Même à l’Ascension, ils lui demandent : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas restaurer la royauté en Israël ? » Et puisqu’il y aura royaume, il y aura des places juteuses ; il faut donc se positionner déjà. Qui mérite la place de premier ministre ? On connaît l’intrigue des fils de Zébédée qui font passer leur requête par leur maman. Les autres caressaient les mêmes ambitions. Ils se disputent encore « entre eux pour savoir qui était le plus grand » ! Pendant que Jésus va vers la mort, eux pensent aller vers les honneurs et les promotions. La tentation du pouvoir qui a assailli Jésus lui-même, séduit ses disciples d’hier et d’aujourd’hui. Jésus avait eu la force de repousser cette terrible tentation : p.e. après la multiplication des pains quand on a voulu le faire roi, il s’est retiré en montagne tout seul. Les disciples eux, ne prennent pas encore conscience de la dangerosité de cette tentation.

Jésus ne leur fait pas de reproche. Il leur pose la question de forme : de quoi discutiez-vous en chemin ? Eux se taisent parce qu’ils savent en conscience que ce n’était pas beau du tout de se chamailler pour des places hypothétiques dans un royaume dont ils ne comprennent encore rien, alors que le Maître leur parlait de sa mort imminente. Alors Jésus appelle les Douze, ceux qui doivent prendre sa relève et garder l’esprit qui présidera à son Eglise (servante). On peut imaginer qu’il interpelle chacun. Toi Pierre, toi Jean, toi Matthieu, toi Barthélemy, toi Judas… tu veux être le premier ? Bravo ! Eh bien, je vais vous donner le tuyau ! Vous cherchez le moyen, le voici. L’attention devait être à son comble à ce moment. C’est alors que Jésus place un enfant au milieu du groupe (toute une parabole), il l’embrasse pour montrer qu’il embrasse sa condition et il déclare qu’il s’identifie à l’enfant (c’est plus que le donner en exemple). Bien plus, il identifie l’enfant à Celui qui l’a envoyé, c-à-d son Père des cieux : le Tout-Puissant s’identifie au Très-Bas. Gros étonnement qu’on ne peut comprendre et mesurer que si on se rappelle que l’enfant ne représentait rien dans la société de l’époque de Jésus. L’enfant –infans - c-à-d qui ne sait pas parler, qui n’a pas le droit à la parole, qui compte pour rien, bref un rien du tout (autre chose que l’enfant-roi de nos familles actuelles), icône de la fragilité et de la dépendance. D’ailleurs dans les langues de l’époque (et c’est resté dans les langues qui gardent le neutre dans leur grammaire), le mot pour traduire l’enfant est un mot au neutre (das Kind en allemand) : pour dire que c’est une « chose » encore insignifiante et méprisable. Eh bien, c’est à ce « rien du tout » que Jésus s’identifie. Il s’identifie à tous les petits, tous les laissés-pour-compte, tous les sans-droits, tous ceux que notre société met à l’écart et piétine. Qui accueille ce « petit », à la condition que ce soit « au nom de Jésus » (pas par simple philanthropie ou attendrissement), c’est Jésus lui-même qu’il accueille, c’est le Père qu’il accueille.

Or dans notre société, c’est comme dans le groupe des disciples. Dans toutes les cultures, on est éduqué à la compétition pour se démarquer du lot, être le plus fort, le plus performant, le meilleur. Notre société s’organise pour ne laisser émerger que ceux qui réussissent aux cotations, aux concours. C’est la course implacable aux honneurs, à l’excellence. Toujours ce besoin de « réussir ». Ce n’est pas seulement dans le domaine sportif où le plus fort « domine » la course et « écrase » les records, quitte à se doper. Partout dans tous les domaines de la vie, on fait tout pour être le chef avec ce que cela comporte de volonté de puissance, de domination. Avec tout le cortège de rivalités et de jalousies que cela engendre, comme nous le décrit l’épître de St Jacques qui démontre que c’est de ces instincts et de ces convoitises que viennent le désordre, les conflits et les guerres. C’est la jungle. On ridiculise celui qui perd, qui fait une chute, au lieu de lui tendre la main pour le relever. Face à cette logique de puissance et de compétition, Jésus, encore une fois, renverse l’échelle des valeurs pour placer l’esprit de service en premier. Comprenons bien qu’il ne vient pas faire l’apologie de l’échec, ni encourager le complexe d’infériorité, ni plaider pour l’humiliation, ni justifier la médiocrité. Il ne vient pas non plus se mettre du côté de ceux qui contestent l’autorité, toute autorité parce que autorité. Pour Jésus, même l’autorité est service. S’il y a un terrain où il faut rivaliser, où il faut exceller, c’est dans le service, service de la communauté humaine, service des plus petits. Le meilleur n’est pas celui qui s’impose, qui en impose, qui écrase les autres, qui met tout le monde à genoux ; pas celui qui est le meilleur au détriment des autres. Le premier, c’est celui qui prend la place du plus petit, le serviteur des serviteurs. Celui qui n’a pas l’ambition de s’élever sur les autres mais élever les autres. Service humble, humble service.

La première leçon de ce texte par conséquent est le service. Celui qui a la meilleure place, celui qui a le plus de responsabilités, le plus haut placé dans la hiérarchie, c’est par l’esprit de service qu’il doit briller. L’évangile invite à renoncer à la loi de la jungle pour s’effacer et servir l’autre. Jésus met en garde contre (ce qui nous envenime la vie) l’orgueil qui entraîne à écraser les autres, contre la prétention qui risque de faire oublier la primauté du service et de l’amour. Il vient nous donner la vraie sagesse qui consiste à être heureux en rendant les autres heureux. Le bonheur que l’on a vient du bonheur que l’on donne. Ce n’est plus le bonheur de dominer, de passer au-dessus des autres, de se servir des autres. C’est la joie du service, du dévouement, du don de soi, gratuitement et sans calcul (on peut hélas faire le calcul de passer par le service pour s’imposer). Le bonheur de se rendre utile aux autres. Comme Jésus qui a été envoyé pour servir jusqu’à nous laver les pieds, jusqu’à donner sa vie.

L’autre leçon me semble la compassion. C’est scandaleux de discuter de privilèges, de promotion, de finances prospères, quand à côté de nous, règne la misère. Un chrétien ne peut pas « spéculer » quand on crève à côté de lui et qu’il s’arrange pour ne pas savoir. Cette indifférence est coupable. Nous avons à travailler pour un monde de justice et de paix. Aimons-nous les uns les autres, avec l’amour préférentiel pour les plus déshérités de la terre, mais qui n’exclut personne. Notre Pape François veut une Eglise pauvre pour les pauvres (jadis le pape était appelé « le serviteur des serviteurs de Dieu »).

L’Eglise, à l’image de la célébration liturgique, a quelque chose d’unique. Partout ailleurs, il y a des premières classes et des classes économiques, des barrières ethniques ou salariales, des ségrégations codifiées. Dans l’Eglise –servante-, pas de trace de ces frontières (ce ne doit pas être de la théorie). Celui qui est « quelqu’un » met ses ressources (humaines, intellectuelles, morales, financières), et sa propre personne au service de son prochain. Allons vivre dans le monde ce que la liturgie permet : une société sans classes, sans privilèges, où tous sommes égaux et solidaires, les grands au service du bien commun et du bonheur de tous, surtout des plus petits. A l’exemple de l’Eglise primitive : selon les Actes des Apôtres, les premiers chrétiens mettaient tout en commun de sorte que nul n’était dans le besoin.

C’est pourquoi, à l’heure de relancer les activités paroissiales, je fais appel aux bénévoles pour tous les secteurs de la vie de la paroisse. Servir, se rendre utile à Dieu à travers le service à ses frères et à ses sœurs. Ce serait étonnant qu’il y ait une personne à n’avoir aucun secteur où il pourrait rendre service. Comme s’il n’avait pas reçu le Saint Esprit et un charisme spécifique ! Et pourtant bien de secteurs manquent de bénévoles, de volontaires.

Ecoutez le Seigneur qui vous appelle et soyez nombreux à rejoindre les équipes qui se dévouent déjà et que je remercie de leur constante disponibilité. Et puisque Jésus donne l’enfant en parabole, faisons aux enfants une place dans nos assemblées : encourageons nos enfants et petits-enfants à la fidélité aux liturgies dominicales.

Amen.

Vénuste

DIMANCHE 12 SEPTEMBRE 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Toi, à ton tour, raffermis tes frères 

Isaïe 50, 5-9 : extrait du « poème du Serviteur souffrant ». L’envoyé de Dieu n’est pas un Messie guerrier comme l’espéraient beaucoup dans le peuple : il est un non-violent qui met toute sa confiance en Dieu qui l’envoie et non pas dans ses propres forces. L’Eglise a toujours vu en ce Serviteur une préfiguration du Christ, objet du mépris des hommes (cfr les récits de la Passion), mais ressuscité par Dieu.

Jacques 2, 14-18 : à quoi peut bien servir une foi si elle ne se vérifie pas par des actes ? L’apôtre donne un exemple très concret (ironique et caricatural) pour montrer qu’une foi qui n’apporte rien de constructif n’est qu’une foi morte. La foi vraie, féconde, doit au moins chercher des moyens d’agir. La foi qui n’agit pas ne peut être une foi sincère.

Marc 8, 27-35 : Jésus fait un sondage d’opinion. L’opinion populaire le reconnaît comme un envoyé de Dieu. Vision vague que précise la réponse de Pierre. « Tu es le Christ », c-à-d Celui que Dieu a consacré pour établir son Règne. Jésus entend corriger l’idée que le peuple (et Pierre qui se comporte en tentateur) avait du Messie : non pas un nationaliste libérant Israël de l’occupation romaine, car le Fils de l’homme devra souffrir et être tué. La mort tragique du Messie ne sera pas une pierre d’achoppement pour le vrai disciple de Jésus, au contraire « si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive ».

L’épisode d’évangile que nous méditons aujourd’hui représente un des deux sommets de l’évangile selon St Marc. L’évangéliste a intitulé son évangile : « Bonne Nouvelle de Jésus, le Christ, le Fils de Dieu ». Son récit n’est pas une biographie, mais une catéchèse pour démontrer la double identité de Jésus, Christ et Fils de Dieu. Or nous lisons deux professions de foi chez Marc : la profession de foi de Pierre que nous avons aujourd’hui et qui affirme que Jésus est le Christ (= Messie) d’une part, et de l’autre la profession du centurion romain qui, sous la croix,  affirmera que « celui-ci est le Fils de Dieu ». Ceci pour dire que l’épisode d’aujourd’hui marque la première étape de la mission de Jésus : il s’est montré Messie (= Christ), désormais il entreprendra l’autre étape qui consiste à se montrer Fils de Dieu.

Avant d’entreprendre la seconde étape, Jésus fait comme une évaluation, il fait le point avec ses amis. Il fait une sorte de sondage d’opinion pour savoir ce que les foules ont retenu de lui afin d’amener les disciples (le groupe de ses intimes) à faire le saut qualitatif décisif. Au stade où on arrive, qui est-ce que les gens disent que je suis, demande Jésus. Les disciples sont comme fiers d’avoir compris que tout le peuple a constaté que Jésus est un homme extraordinaire, exceptionnel : un personnage du passé cependant, un revenant (Jean Baptiste qui avait été décapité par Hérode, ou le prophète Elie disparu sur un char de feu qui l’a emporté aux cieux quelques siècles avant), en tout cas un grand prophète. Mais cette idée est encore très floue, très vague. Jésus demande au groupe des disciples de faire mieux que la rumeur : pour vous qui suis-je, vous qui m’avez été plus proches que la masse des gens ? C’est alors que Pierre (le Pierre primesautier, toujours spontané) fait, au nom de ses camarades, une profession de foi plus adéquate et plus solide. Tu es le Christ, littéralement l’Oint (christ signifie celui qui a reçu l’onction), terme consacré pour parler du « consacré », de celui qui a reçu l’onction de Dieu lui-même, l’Envoyé par excellence, celui que tout le peuple attendait pour établir le Royaume de Dieu.

Devant une si belle profession de foi, Jésus impose un silence utile et salutaire (encore ce « secret messianique » que nous trouvons souvent chez St Marc et qui se comprend bien ici). La suite montre bien qu’il fallait imposer ce silence. Car ils n’ont rien compris encore, même Pierre qui a trouvé la bonne formule ; et s’ils n’ont encore rien compris, vaut mieux ne pas divulguer de fausses vérités, ne pas répandre la méprise. Car tout dépend de ce qu’on met sous cette formule « messie » : le point de vue de Dieu ne correspond pas du tout avec les visées humaines. Jésus est d’accord qu’on affirme qu’il est le Messie, mais il n’est pas d’accord avec la façon de comprendre le Messie. Pierre, comme tous les autres, comme tout le peuple, attendait un messie nationaliste, un homme politique et militaire puissant, un autre David qui allait chasser l’occupant romain et créer une nation super puissante. Tout cela est à corriger, cette foi est à purifier. Car « il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite ».

Pierre n’en croit pas ses oreilles : c’est tout à fait aux antipodes de l’espérance d’Israël, c’est injuste, impensable, tout simplement scandaleux. Aussi, par amour pour ce Jésus qu’il aimait beaucoup, ce Jésus qui avait prouvé sa puissance et son autorité même sur les forces naturelles comme la tempête, Pierre entreprend de faire changer Jésus d’idée parce qu’il ne comprend pas la nécessité (il faut) de la passion : l’ami de Dieu, le béni de Dieu, ne mérite pas la mort. Qui ne ferait pas tout son possible pour éviter à son ami tout désagrément ? C’est tout à fait naturel et normal de détourner un ami de mauvaises surprises, lui épargner des souffrances annoncées. Tentation d’échapper à la croix et de sauver l’humanité autrement. Jésus lui-même a été tenté de cette façon, comme nous l’apprend son séjour au désert où Satan est venu le tenter ; cette tentation l’a poursuivi toute sa vie jusqu’au jardin de Gethsémani ; cette tentation prenait le visage de la foule, à la croix elle prend la voix de ceux qui le raillaient de descendre de la croix pour qu’on croit en lui ; cette tentation prend le visage de Pierre dans l’extrait lu aujourd’hui. Ne soyons donc pas étonné que Jésus traite Pierre de Satan (lui qui venait de faire une si belle profession de foi !) ; la véhémence de ce reproche prouve que la parole de Pierre rencontrait un écho très fort en Jésus lui-même. Mais Jésus est résolu, malgré les tentations, à poursuivre sa mission : assumer la condition humaine en tout, y compris la souffrance et la mort, pour la transfigurer par sa résurrection. Il faut…

Jésus ne demande pas à Pierre de disparaître, comme il en a donné l’ordre à Satan au désert. Il lui demande de ne pas se mettre en travers de son chemin, de ne pas lui barrer la route vers la croix ; il l’invite à rester derrière, parce que c’est là la place du disciple encore sous l’emprise des pensées humaines tant qu’il n’a pas épousé les pensées de Dieu… tant qu’il n’a pas encore compris que loin de demander à Dieu de lui épargner la croix et d’éloigner tout effort, loin de se complaire dans des rêves de gloire et de puissance, le disciple doit lui-même renoncer à soi (à ses propres idées), prendre sa croix et suivre Jésus avec détermination. La plus belle profession de foi se dira au pied de la croix par un… païen !

Pour vous, qui suis-je ? Jésus pose la question à ses disciples avant de prendre « résolument » la route vers Jérusalem. Il leur révèle ce qui l’attend là-bas et le « drôle » de couronnement que connaîtra sa mission. Marc précise que « Jésus disait cela ouvertement » : c’est dire qu’il n’a pas mis de gants, il n’a pas parlé à mots couverts, il n’a rien caché pour que ceux qui décident librement de le suivre, le fassent en connaissance de cause. Il veut savoir qui est prêt à continuer à le suivre malgré tout. « Si quelqu'un veut marcher derrière moi... » Jésus n'oblige pas, il invite : « Si ». Dans la liberté. Mais il ne veut piéger personne non plus : il parle ouvertement sans faire de mystère, il ne promet pas la lune.

Qu’en est-il encore aujourd’hui ? Jésus est pour tout le monde un être exceptionnel, il y a unanimité sur ce « personnage » qui a marqué l’histoire. Toute l’humanité voit en lui un grand prédicateur, les croyants de toutes les religions voient en lui un homme de Dieu. Bon nombre veulent récupérer le Christ pour qu’il « incarne » leur idéal ou leur philosophie de vie (on l’a voulu révolutionnaire, guérillero, hippie…). Comme à Césarée de Philippe, Jésus ne cherche à démentir personne, mais il demande aux disciples de faire un saut de qualité. Bon nombre de chrétiens se contentent de répéter les affirmations courantes sur lui et de réciter le catéchisme. Cela ne suffit pas. Jésus demande à chacun de nous : « Et toi, pour toi, qui suis-je ? » Il nous demande une profession de foi très personnelle : pas des formules, si justes ou savantes, théologiques, soient-elles, comme celles des livres et des académies (définitions dogmatiques). Il s’agit de lui répondre par la vie, une vie d’attachement, totalement consacrée et dédiée à lui. Il s’agit de le suivre, même si ça nous coûte… perdre la vie pour gagner la sienne. L’aimer par-dessus tout, lui le premier aimé, lui rester fidèle sans regarder en arrière, jusqu’au bout, jusqu’au calvaire. Même s’il ne m’évite pas les obstacles, même s’il n’intervient pas dans mes difficultés du quotidien, même s’il m’encourage à faire des choix difficiles. La KT de profession de foi aide les jeunes à cela.

Comment le mieux connaître ? Ne pas nous contenter de ce que nous connaissons déjà, parce que, comme Pierre, peut-être que nous faisons des fixations sur lui et que nous l’habillons de nos rêves, de sorte que nous déformons son image alors qu’il est aux antipodes de nos « pensées humaines ». Invitation encore à poursuivre notre information – formation : lire et prier les Ecritures Saintes, suivre des conférences, lire des articles, garder contact avec des « témoins » susceptibles de nous éclairer… bref, tout faire pour « purifier » notre foi des scories humaines qui décidément ont la vie dure.

Comment le prier ? Notre prière peut refléter nos pensées humaines, par exemple en lui demandant des interventions terre à terre. Faisons comme lui au Jardin des Oliviers : demander que le Seigneur éloigne de nous tout calice d’amertume et d’épreuve – tout normal et naturel de demander la sécurité (même matérielle), la bonne santé, la réussite -, mais savoir ajouter « non pas ce que je veux, Seigneur, mais ce que tu veux, que seule ta volonté soit faite ». Et lui répondra comme il l’a dit à Pierre : « Mon ami, j’ai prié pour toi pour que tu ne défailles pas, et toi à ton tour, raffermis tes frères ».

Amen.

Vénuste

 

 

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homélie pour le 5 septembre 2021

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre du prophète Isaïe (Is 35, 4-7a)

Dites aux gens qui s’affolent :
« Soyez forts, ne craignez pas.
Voici votre Dieu :
c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu.
Il vient lui-même et va vous sauver. »
    Alors se dessilleront les yeux des aveugles,
et s’ouvriront les oreilles des sourds.
    Alors le boiteux bondira comme un cerf,
et la bouche du muet criera de joie ; 
car l’eau jaillira dans le désert,
des torrents dans le pays aride.
    La terre brûlante se changera en lac,
la région de la soif, en eaux jaillissantes.

                 

   

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 7, 31-37)

En ce temps-là,
    Jésus quitta le territoire de Tyr ; 
passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée 
et alla en plein territoire de la Décapole. 
    Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler, 
et supplient Jésus de poser la main sur lui. 
    Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, 
lui mit les doigts dans les oreilles, 
et, avec sa salive, lui toucha la langue. 
    Puis, les yeux levés au ciel, 
il soupira et lui dit : 
« Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! » 
    Ses oreilles s’ouvrirent ; 
sa langue se délia, 
et il parlait correctement. 
    Alors Jésus leur ordonna 
de n’en rien dire à personne ; 
mais plus il leur donnait cet ordre, 
plus ceux-ci le proclamaient. 
    Extrêmement frappés, ils disaient : 
« Il a bien fait toutes choses : 
il fait entendre les sourds et parler les muets. »

Homélie :

Hormis la seconde lecture, les textes nous parlent aujourd’hui de guérison : des sourds qui se mettent à entendre, de muets qui osent parler, des aveugles qui commencent à voir et des boiteux qui bondissent. Dans l’Evangile, il est même question d’une double guérison d’un sourd-muet ! Quel peut être l’intérêt de telles lectures si ces écrits ne font que nous relater des événements du passé ? En quoi cela peut nous intéresser encore aujourd’hui ?

Il est clair pour moi que les Ecrits sacrés, dont la bible fait partie, ne le sont (sacrés) que parce qu’ils peuvent encore nous parler aujourd’hui et nous aider à mieux vivre avec nous même, avec les autres et avec Dieu. Je vous invite donc à entendre ces textes qui ont la forme d’un récit historique comme des récits qui décrivent une réalité intérieure, une expérience spirituelle. Ainsi dans le texte d’Isaïe, le dessillement des yeux et l’ouverture des oreilles peuvent s’entendre comme ces moments que nous avons ouvert les yeux sur une situation, qui était là mais que nous n’avions jamais vu encore sous cet angle. Idem pour l’ouverture des oreilles : cela peut s’entendre (c’est le cas de le dire) comme ce moment où une parole que j’avais entendue depuis longtemps se met à me parler, tout à coup ça s’ouvre, je la comprends autrement, tout s’éclaire, cette parole prend tout son sens.

Il en va de même avec le boiteux qui bondit et le muet qui se met à parler : il y a des moments dans notre vie où des choses qui nous enserraient se déverrouillent et alors nous pouvons marcher plus aisément vers la vie de notre choix. Alors notre parole se libère et nous osons davantage êtres nous même et dire ce que nous pensons et désirons. Tout cela nous dit Isaïe, c’est la revanche de Dieu, c’est sa vengeance ! C’est important de savoir cela quand dans l’ancien Testament il est question de la vengeance de Dieu : quand Dieu se venge, c’est toujours pour sauver, pour notre bien, pour que notre vie soit non plus comme un désert, mais comme une terre que l’eau de la vie irrigue, baigne et féconde. Je vous propose de réentendre les paroles d’Isaïe avec des oreilles nouvelles avant de commenter l’Evangile :

« Voici votre Dieu :
c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu.
Il vient lui-même et va vous sauver. »
    Alors se dessilleront les yeux des aveugles,
et s’ouvriront les oreilles des sourds.
    Alors le boiteux bondira comme un cerf,
et la bouche du muet criera de joie ; 
car l’eau jaillira dans le désert,
des torrents dans le pays aride.
    La terre brûlante se changera en lac,
la région de la soif, en eaux jaillissantes »

Eh bien il s’avère que cette prophétie d’Isaïe s’est réalisée, bien sûr dans l’Evangile que nous venons d’entendre, mais se réalise encore aujourd’hui, à de nombreuses reprises dans notre vie quotidienne. J’en veux pour preuve de nombreuses personnes que j’accompagne spirituellement. Voyez plutôt :

Dans ce texte, il est question d’un homme qui est sourd et qui a des difficultés à parler. il faut dire que la foule tient une grande place dans ce texte puisque c’est elle qui semble penser et décider à sa place : c’est la foule qui l’emmène à Jésus et qui le supplie de poser les main sur lui : bref cet homme a perdu son libre arbitre, il est envahi par une foule de choses (paroles, personnes, injonctions, croyances) qui décident pour lui. Alors pour l’aider à retrouver son identité singulière, Jésus va commencer par l’emmener à l’écart de cette foule, loin de son tumulte intérieur : cette étape est très importante, car sans cette prise de distance avec la foule de choses qui parle en nous, nous ne pouvons pas retrouver notre personnalité. Cela passe par le fait de lister tout ce qui parle en nous : nos injonctions éducationnelles ou religieuses, nos croyances, nos peurs, nos aprioris, bref tous nos formatages qui nous ont permis de nous construire mais qui aujourd’hui parlent si fort en nous, que nous n’arrivons plus à entendre la voix de notre être, de notre désir, de notre conscience qui parle là tout au fond de nous. Je vous donne un exemple :

Si par exemple, je pense que je suis timide ou stupide parce qu’on me l’a répété durant mon enfance, j’ai agi comme une personne timide ou stupide en n’osant pas m’affirmer, ce qui a renforcé ma croyance dans le fait que je suis timide ou stupide. Vous voyez le cercle vicieux qui se met en route.  Idem si je me dis que je suis nul ou bête ou incapable. Face à ce cercle vicieux, le travail de Jésus en nous consiste à ne pas laisser cette foule nous parler, il nous emmène à l’écart, pour nous faire écouter autre chose : voila pourquoi il fait ces gestes si étonnants avec cet homme : il lui touche les oreilles et la langue, il lui fait expérimenter par lui-même qu’il a des sens, qu’il peut entendre, ressentir et mettre des mots dessus ! Voilà le miracle : c’est que cet homme qui se croyait incapable, se découvre tout à coup, grâce à la présence de Jésus qui agit en lui,  doué de facultés insoupçonnées et de capacités nouvelles.

Je pense à des personnes que j’accompagne spirituellement et qui ressemblent à cet homme : enfermées dans leurs injonctions éducationnelles ou religieuses, elles étaient incapables d’oser être elle-même et étaient sourdes à cette petite voix en elles qui les invitait à aller vers la vie, restant alors dans des situations conjugales ou familiales mortifères. C’est lorsque qu’elles ont pris le temps de se mettre à l’écart grâce à la relecture faite en accompagnement spirituel, qu’elles ont pu prendre le temps d’entendre la foule des choses qui parlaient en elles. Alors, elles ont commencé à entendre la voix de leur être profond, à expérimenter par elles même que ça parlait en eux. C’était une autre voix que la foule, c’était une voix qui venait des profondeurs et qui disait « ouvre-toi » ! Décidées à écouter cette autre voix en elles, ces personnes ont commencé à penser par elles-mêmes, à oser se différencier et questionner le milieu dans lequel elles avaient grandi et ont fini par trouver les forces pour sortir de leur situation mortifère. Je vous le dis, aujourd’hui encore, bien des sourds-muets, des aveugles ou des boiteux sont guéris par Jésus !

Si vous vous reconnaissez dans ces personnes qui ont besoin d’être guéries parce que vous souffrez de cécité, ou de surdité, si vous n’osez pas prendre la parole et que votre vie vous semble boiteuse, alors n’hésitez pas vous aussi à vous mettre à l’écart, pour lister la foule de choses qui parle en vous, et qui vous empêche d’être vraiment vous-même. Puis prenez le temps de ressentir vos sens et vos émotions, afin d’entendre la voix de fin silence, la voix divine qui parle discrètement, au cœur de votre cœur et qui vous susurre à l’oreille du cœur « ouvre-toi, va s’y, crois en toi et en tes capacités à vivre pleinement ». Remarquez que Jésus dit « ouvre-toi » et non « que tes oreilles s’ouvrent » : c’est donc tout mon être qui doit s’ouvrir, tous mes sens, tout mon corps, tout mon cœur qui est invité à s’ouvrir à la réalité de la personne que je suis et de la vie que je mène ; c’est une invitation à dépasser les convenances qui nous formatent et à nous ouvrir à nous-même, à nos capacités insoupçonnées et à la voix divine qui parle en nous.

En fait, on ne peut pas empêcher la foule de parler en nous, (même Jésus n’y arrive pas dans l’Evangile que nous avons entendu, malgré ses demandes insistantes : « Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient. » Il s’agit en fait d’écouter en nous autre chose que ces voix-là, celles qui nous ont formatés dans notre enfance, mais d’écouter la douce voix de Dieu qui parle en nous et qui nous invite à devenir pleinement nous-même.

Voilà, comment nous pouvons nous aussi aujourd’hui être des sourds-muets guéris, alors bonne rentrée à vous, à l’écoute de la voix divine qui nous dit : « ouvre-toi » !!!

Gilles Brocard

 

 

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DIMANCHE 29 AOÛT 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

C’’est l’homme qu’il faut sacraliser, diviniser, sanctifier, purifier

Deutéronome 4, 1…8 : Israël peut se vanter, devant les autres peuples, de deux privilèges : la proximité de Yahvé et le don de la Loi qui en fait un peuple sage et intelligent, à condition de l’intérioriser et de la pratiquer. Le don de la loi se révèle ainsi un acte de salut. La fierté d’Israël ne provient plus de son temple ni de ses chefs : elle a sa source dans la mise en pratique de la Loi. C’est ainsi qu’Israël parviendra à conserver l’Alliance conclue avec les Pères.

Jacques 1, 17… 27 : il existe un lien entre la contemplation de Dieu (« Père de toutes les lumières ») et le bien vivre en vrai chrétien, c’est la Parole de Dieu, capable de nous sauver en l’accueillant et en la pratiquant, notamment par l’amour du prochain (aide aux orphelins et aux veuves). C’est l’observation de ce commandement d’amour qui permet au chrétien de « se garder propre au milieu du monde ».

Marc 7, 1… 23 : pharisiens et scribes reprochent à Jésus que ses disciples ne suivent pas la tradition des anciens, par exemple, les ablutions en vue de la pureté rituelle. C’est, pour Jésus, l’occasion de faire une mise au point : le péché (ce qui souille l’homme), ne peut être extérieur à l’homme ; par conséquent ce n’est pas l’extérieur qu’il faut purifier, mais le cœur de l’homme. Pour Jésus, le vrai culte est le culte en esprit et en vérité. Pas de place pour une pratique ritualiste et hypocrite de la religion. L’homme religieux a tendance à sacraliser les objets, les gestes, les rites, les coutumes… Jésus désacralise tout cela, parce que c’est l’homme qu’il faut sacraliser, diviniser, sanctifier, purifier. En revenant à l’essentiel, Jésus retrouve la pureté de la Loi et la débarrasse de tout ce qui l’alourdit. En même temps, il ouvrait le judaïsme à l’universalité : les non Juifs ne doivent pas observer les traditions strictement juives.

Nous reprenons la lecture continue de l’évangile selon St Marc, interrompue par la méditation du chapitre 6 de St Jean sur l’Eucharistie. Nous retrouvons la polémique entre Jésus et les pharisiens et les scribes. Ces derniers sont les grands connaisseurs et commentateurs des textes sacrés. Les pharisiens (en grec le terme pharisien signifie « acteur », « celui qui porte un masque », qui fait semblant d'être ce qu'il n'est pas) quant à eux appartiennent à un mouvement qui est né vers 135 av. J.C. d’un désir de conversion ; le nom « pharisien », qui signifie « séparé », traduit un choix : le refus de toute compromission politique, de tout laisser-aller dans la pratique religieuse. Le pharisaïsme (en tant que mouvement) est donc tout à fait respectable, et Jésus ne l’attaque jamais. Mais le plus bel idéal religieux peut avoir ses écueils : la rigueur d’observance peut engendrer une trop (fausse) bonne conscience et rendre méprisant vis-à-vis des autres, jusqu’à l’exclusion dans un repli identitaire (d’où le mot pharisien qui signifie « séparé »). Comme si le salut n’est pas un don gratuit de notre bon Dieu (toujours l’idée de « mérites » à revendiquer). Ces déviances ont inspiré quelques paroles dures de Jésus : elles visent ce que l’on appelle le « pharisaïsme », tentation qui guette tout mouvement religieux.

Dans notre extrait, Jésus traite carrément d’hypocrites ces pharisiens et ces scribes venus exprès de Jérusalem pour le prendre en défaut et lui faire des reproches (mal habilement en se plaignant des disciples de Jésus, c’est au maître qu’ils en veulent). La raison peut nous paraître ridicule à nous aujourd’hui (Marc le comprend, lui qui écrit à des non Juifs, et qui, non sans ironie, a pris la peine de détailler et d’expliquer les us et coutumes des Juifs), mais pour ces gens rigoristes et scrupuleux, c’était de taille. Ils ont constaté que les disciples de Jésus osaient manger sans se laver les mains. Ce n’est pas une question d’hygiène (au Rwanda, on mangeait avec les mains, et dire se laver les mains était un euphémisme pour dire passer à table). Pour les pharisiens, cela fait partie des nombreuses ablutions auxquelles il fallait se soumettre dans un souci de pureté rituelle (à l’origine, c’était d’abord pour les prêtres avant d’offrir les sacrifices), le repas lui-même étant un acte religieux. Pour les pharisiens, intransigeants avec les prescriptions légales, c’était intolérable que les disciples de quelqu’un qui se prétend rabbi, puissent se comporter avec une telle légèreté ; ils interpellent donc Jésus, mais en lui faisant comprendre que c’est sa faute. Jésus réplique sèchement, en invoquant l’autorité du prophète Isaïe (pour ces intégristes, l’autorité des livres saints est la référence suprême). Il leur fait la leçon de sorte que les accusateurs deviennent les accusés : ce sont eux les impurs. Sa mise en garde s’adresse à toute religion et donc à nous aussi dans notre pratique chrétienne. Heureux les cœurs purs !

Jésus enseigne et pratique une religion du cœur. Que le cœur corresponde à ce que Dieu veut. Jésus veut libérer les siens de tout ce qui est formalisme, légalisme, fondamentalisme, paganisme, superstition… Il dénonce comme hypocrisie toute démarche qui se veut religieuse mais ne soigne que les apparences, l’image de soi, la frime, le masque. Effectivement c’est de l’hypocrisie quand l’expression ne reflète pas le fond du cœur. Malheureux l’homme religieux hypocrite, parce qu’il peut tromper les hommes, mais pas Dieu qui voit les coins les plus secrets de notre cœur. Le Seigneur nous connaît mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes. Il sait donc quand on l’honore du bout des lèvres alors que le cœur est loin de lui et dans ces cas-là, ce culte est tout à fait inutile, car Dieu ne se laisse pas berner.

Jésus va plus loin en montrant qu’on a détourné les commandements de Dieu pour leur faire dire ce que les hommes veulent. Au départ, il y a le commandement de Dieu, mais des préceptes humains ont pris sa place : ainsi, à partir des 10 paroles reçues de Yahvé par Moïse au Sinaï, le judaïsme en était arrivé à 613 prescriptions légales que les pharisiens mettaient un soin particulier à observer. En fait, ce qu’on appelle la tradition n’en est pas une puisqu’il y a eu rupture : « laisser de côté » la loi de Dieu pour « s’attacher » à la tradition des hommes. L’exemple est éloquent : Dieu demandait un cœur pur et on en a fait une question tatillonne de mains sales ou lavées. On s’intéresse plus aux mains sales qu’aux cœurs sales. Jésus nous fait un catalogue (non exhaustif) de nos turpitudes et perversités (douze exemples), tout ce que nous ne contractons pas par contagion externe, mais tout ce que produit un cœur perverti, endurci et malade. Tout comme un arbre mauvais produit des fruits nocifs et dangereux, mortels même. Le Christ ne justifie pas la liberté des mœurs, il n’élimine pas la notion du mal (il n’est pas venu abolir la loi mais l’accomplir), mais il la place là où elle est, à l’intérieur de l’homme : le péché n’est pas dans la matérialité de l’acte, mais dans l’homme qui le commet ou veut le commettre (il a déjà péché dans l’intention). Jésus vient justement guérir le cœur malade de l’homme en agissant de l’intérieur.

En revenant à l’essentiel de la religion du cœur (à l’esprit de la loi et non plus à la lettre qui tue), Jésus jette les jalons d’un sain universalisme. La première communauté chrétienne a vécu le moment critique où il fallait se séparer des rites proprement judaïsants pour s’en émanciper et pouvoir ainsi incarner l’Evangile dans toute culture. Plus tard dans « les pays de mission », il a fallu faire la différence entre le christianisme et ce qu’on appelait la civilisation européenne : les missionnaires n’avaient pas à apprendre à tous les peuples comment « singer » les Européens ; ils avaient à amener l’âme de chaque culture à se convertir au Christ en vérité et sans s’aliéner (« inculturation », merci à Vatican II). Il y a des cadres humains qui doivent éclater. Les traditions humaines ne peuvent qu’évoluer, mais l’essence divine reste intacte et authentique. Il s’est avéré dans l’histoire que, plus on est à cheval sur les traditions (qu’on dit immuables, qu’on a tendance à couvrir de l’autorité divine), plus celles-ci s’éloignent du commandement divin pour bétonner des préceptes que l’homme se forge pour se donner bonne conscience et juger les autres. Vous savez qu’il y a de temps en temps dans notre Eglise, des luttes entre ceux qu’on appelle les traditionalistes et ceux qu’on appelle les progressistes. Est-ce que souvent ces luttes ne sont pas alimentées par le fait que les uns veulent perpétuer des traditions humaines (la vraie tradition est celle qui remonte aux Apôtres), tandis que les autres veulent en créer de nouvelles. L’attention se porte sur le détail au détriment de l’essentiel. Souvent des deux côtés, on oublie d’écouter l’Esprit Saint qui seul donne le discernement, la sagesse que demande la belle prière : « Seigneur, donne-moi la lucidité de ne pas changer ce qui ne peut changer, la force de changer ce qui doit changer et la sagesse d’en reconnaître la différence ». L’exemple est la controverse sur la communion à genoux et sur la langue (est-ce la plus appropriée de respecter l’hostie ?), polémique ravivée aujourd’hui par le covid19. Pendant plusieurs siècles, on a communié à la manière très respectueuse que décrit St Cyrille de Jérusalem (mort en 386) : « Lorsque tu t’avances, fais avec la main gauche un trône pour la droite qui va recevoir le Roi. Reçois le Corps du Christ dans le creux de ta main et réponds : Amen. » Le Christ a-t-il donné le pain aux disciples sur la langue ? L’Eglise laisse le choix au fidèle qui peut recevoir l’hostie sur la langue ou dans la main : l’important est d’être conscient que c’est le Christ qu’on reçoit. La communion est rencontre, présence du Christ qui fait que les communiants deviennent Corps du Christ.

L’enseignement du Christ nous appelle à changer tout de suite ce qui doit l’être : c’est l’appel à la conversion, l’appel à la sainteté. Plus qu’une pureté rituelle, la sainteté de vie. Toute vraie conversion passe par la purification du cœur. Il n’y a que le péché qui peut souiller l’homme, car il prend naissance et hélas il prend racine dans le cœur. Travaillons à l’éradiquer, au lieu de nous contenter d’une pratique chrétienne de façade, une pratique formaliste et légaliste. Interrogeons-nous sur la vérité de nos rites et la disposition de notre cœur à les célébrer. Le culte pour le culte (le rubricisme : exécution figée de rites) n’a pas de valeur : il ne faut pas reproduire des habitudes ou des comportements pour la seule raison que ça se fait toujours comme ça, avec le danger de faire des chrétiens des gens crispés, « coincés » comme on dit actuellement. Dieu n’a que faire de belles prières si elles ne sont pas l’expression d’un cœur sincère et repenti, expression de notre amour. Ce serait se leurrer que de croire s’entourer de sacré, si on ne fait pas soi-même l’effort de se sanctifier intérieurement, de se concentrer sur la purification du cœur. Avant de recevoir l’Eucharistie qui vient nous sanctifier, redisons : « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri ».

Amen.

Vénuste

 

DIMANCHE 22 AOÛT 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

On le suit parce qu’on veut changer de vie

Josué 24, 1… 18 : Josué, le successeur de Moïse, a conduit le peuple hébreu jusqu’à la terre promise. Avant que tous ne se dispersent, il provoque le peuple à déclarer sa foi, après lui avoir rappelé toute l’action de Dieu en sa faveur. Le peuple fait alors son serment de fidélité. Servir Dieu signifie s’attacher fidèlement et exclusivement au Dieu qui l’a libéré d’Egypte.

Ephésiens 5, 21-32 : St Paul est fils de son temps, il a une vision patriarcale de la famille (soumission et obéissance au chef de famille, vision machiste qui n’a changé qu’au 20° s.). Il prend cependant une position révolutionnaire pour son époque en proposant au couple l’idéal et le modèle de l’amour qui unit le Christ à son Eglise. S’il y a soumission, elle est mutuelle « soyez soumis les uns aux autres ». Il insiste sur l’amour et l’unité dans le couple : aimer sa femme « comme son propre corps », « tous deux ne font plus qu’un ».

Jean 6, 60-69 : la parole de Jésus qu’il faut manger son corps et boire son sang, avait déjà choqué le groupe que St Jean appelle « les Juifs » ; elle va provoquer une crise dans le cercle des amis les plus intimes de Jésus. Beaucoup de ses disciples vont le quitter. Restent les plus fidèles, que Jésus ne cherche pas à retenir, puisqu’il leur demande : « Voulez-vous partir, vous aussi ? ». Pierre, en leur nom, fait une des plus belles professions de foi.

Depuis le début de ce chapitre 6 de St Jean, nous avons suivi une argumentation serrée en crescendo. Jésus a multiplié les pains ; à partir de là, il tente de convaincre qu’il donne plus que la manne que les pères ont mangé au désert, qu’il est lui-même (lui seul) le pain descendu du ciel, le pain véritable, qu’il fait don de lui-même, en sa chair à manger et son sang à boire, condition sine qua non pour avoir la vraie vie, la vie éternelle. Or il avait été prédit que le Messie referait le miracle de la nourriture au désert. Avec le miracle des pains, les foules ne s’y trompent pas : c’est le miracle de la manne qui se renouvelle. Mais Jésus veut leur prouver qu’il est plus que Moïse qui ne fut qu’un intermédiaire quand les Hébreux ont eu une nourriture venue tout droit du ciel pendant 40 ans : ceux qui ont mangé la manne sont morts, ceux qui mangent la chair de Jésus et qui boivent son sang, eux, auront la vie éternelle.

Le drame est là : à mesure que le Christ évoluait dans son argumentation, l’auditoire au contraire trouvait ses propos intolérables et le quittait. On comprend bien que les adversaires de Jésus le quittent. Voilà que même les rangs de ses disciples s’éclaircissent. Des cinq mille hommes, il n’en reste que douze (c’est la première fois que l’évangéliste Jean utilise l’expression « Douze » pour désigner le cercle des intimes parmi les intimes). Le Christ a cherché à les convaincre, à se les attacher, rien à faire, son discours ne « cadre » pas avec leurs idées, leurs conceptions de la vie et de la religion. Jésus ne cherche pas le succès. Ce n’est pas un diplomate qui cherche à s’attirer des sympathies, quitte à modifier son discours. Il ne change rien à son enseignement, au contraire, il pousse très loin le bouchon, il tape sur le clou (quelques commentateurs trouvent même qu’il provoque). Loin de supplier « le petit reste » de ne pas l’abandonner, il les met au pied du mur, leur rend leur liberté : « Voulez-vous partir, vous aussi ? », une façon de dire : « je ne vous retiens pas, vous savez » ! Voici le dénouement de ce que les spécialistes appellent la « crise de Capharnaüm ». Nous sommes loin d’une conception « soft » de la foi qui ne veut choquer personne, soi-disant tolérante, ouverte, accueillante à tous. Jésus respecte la liberté des siens, mais leur parle clair au risque justement de les perdre. Il leur donne la liberté, ce n’est pas un gourou qui enchaîne. Le message de Jésus, il l’adresse aux foules, mais le christianisme n’est pas une religion de masses inconscientes (ce qui désespère ceux qui paniquent parce que les églises ne sont plus remplies comme dans le temps). On ne suit pas Jésus de façon grégaire, par habitude ou routine, par tradition ou folklore, on ne le suit pas parce qu’il fait des miracles ; on ne le suit pas pour remplir ses devoirs de dévotion. On le suit parce qu’on veut changer de vie, parce que sa parole exigeante nous retourne.

Voilà le moment critique, dans le sens positif du mot. Jésus a dû avoir quand même un pincement au cœur en voyant s’en aller beaucoup de ceux qui le suivaient avec sincérité et enthousiasme ; mais il s’est réjoui de voir rester les plus convaincus. C’est l’incontournable crise, dans le sens étymologique du mot, le moment des grands choix existentiels définitifs qui sont des engagements sans arrière-pensée, sans regret ni remords. Le moment était pour Jésus lui-même un grand tournant, puisque prend fin ce qu’on a appelé « le printemps de Galilée », c’est désormais le départ pour Jérusalem où il va mourir et ressusciter ; il veut savoir qui prend la route avec lui. Pour ses disciples, c’était aussi le moment de choisir de le quitter ou de le suivre… jusqu’à la croix : Jésus n’embrigade personne, il veut des hommes assez libres pour s’engager sur son chemin avec la lucidité et la claire vision de ce qui va se passer.

« A qui irions-nous, Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint, le Saint de Dieu » ! C’est Pierre qui parle, le plus spontané des Douze, leur porte-parole autorisé. Une des plus belles professions de foi ! « Nous croyons et nous savons », alors on reste. Les Douze n’avaient pas mieux compris que les autres, ils ont dû douter comme et avec les autres, mais Jésus est leur ami et la confiance remporte sur le doute.  On sait que par faiblesse, ils vont abandonner Jésus au moment de la passion, Pierre va même le renier en disant trois fois qu’il ne connaît pas « cet » homme ! C’est que la vie chrétienne connaît toujours la tentation de tout balancer : face aux questions de notre société, aux railleries de l’entourage, aux abandons de ceux qui étaient nos modèles, à l’impuissance de changer quelque chose en nous ou autour de nous, aux scandales dans l’Eglise, etc. Comme Pierre, il y a des moments d’exaltation où, très sincères, nous jurons : même si les autres t’abandonnent, Seigneur, moi je ne t’abandonnerai jamais ! Et puis arrivent des moments où notre foi est à l’épreuve et la tentation trop forte de regarder en arrière : dans la maladie, le deuil, la souffrance, la nuit du doute… Quand tout va bien, on suit, mais sitôt que surgit une difficulté, c’est la crise de foi, la crise de confiance. Mais le doute fait passer d’une foi non réfléchie à une foi adulte, purifiée.

« Voulez-vous partir, vous aussi ? » Jésus se propose sans s’imposer. Il provoque des crises de foi en nous (gare à celui qui n’en a pas, c’est qu’il est trop sûr de lui-même et ne veut pas réfléchir sur sa démarche), il nous oblige à renouveler nos choix, à en approfondir les motivations pour une fidélité dans la longue durée, pour que nous passions de la foi reçue à la foi personnelle adulte. Il ne demande pas si nous croyons en son argumentation, si nous suivons son raisonnement, si nous entrons dans sa logique, si nous sommes d’accord avec sa conclusion. La question porte sur sa personne (non sur ses paroles), elle porte sur la relation qu’il a nouée avec nous. C’est une question de confiance et d’amitié. C’est la même question qu’il posera à Pierre après la résurrection : non pas « est-ce que tu crois ? », mais « est-ce que tu m’aimes ? » ; ce n’est pas une question d’adhésion intellectuelle, ce n’est pas d’abord une question de culte à rendre, c’est une disposition du cœur, un attachement, une confiance, un abandon de soi. Une alliance, une amitié, une fidélité.

« Celui qui mange ma chair et boit mon sang… » C’est à la fraction du pain, comme à Emmaüs, qu’on reconnaît Jésus et qu’il reconnaît ceux qui lui sont fidèles. C’est pourquoi l’eucharistie est au centre de la prière chrétienne, de la vie d’une communauté chrétienne. Il ne faut pas décrocher, vous qui restez fidèles à la célébration eucharistique, même si elle n’est pas célébrée tout à fait à votre goût, même si les chants ne sont pas ceux que vous souhaitez, même si le curé ne sait pas faire un bon sermon, même si le discours du pape semble intolérable, même si les liturgies ne semblent pas vivantes ou qu’elles ne sont plus « comme dans le temps »… même si… Le chrétien est-il celui qui va à la messe ? Oui, tant qu’il montre que rien ne peut lui faire rater la messe (combien de fois, la visite d’un ami ne devient-elle pas le prétexte de ne pas venir à la messe ? ou d’autres circonstances où délibérément nous faisons le choix de préférer autre chose à la messe…) Oui, tant qu’il vit ce qu’il célèbre. C’est plus vrai que jamais, de nos jours où on raille ceux qui sont fidèles à la célébration dominicale. Cependant nous qui y sommes fidèles, méfions-nous de l’accoutumance qui risque de nous faire perdre de vue ce que signifie réellement « manger la chair du Fils de l’homme et boire son sang ». Communier c’est plus que faire la file pour recevoir l’hostie. Communier, c’est se décider pour le Christ ; c’est « marcher avec lui », s’engager. Il est plus honnête de rester sur sa chaise tant qu’on ne se sent pas prêt pour le oui à Dieu, plutôt que de faire une communion qui n’engage à rien. Chaque eucharistie nous invite au choix. Quand le prêtre nous donne la sainte hostie et nous dit : « Le corps du Christ », et que nous répondons « Amen », sachons que cet Amen, ce oui est plus qu’un : « Je crois en la présence réelle » - il engage : « Amen, oui, Seigneur, je te laisse entrer dans ma vie, vers qui d’autre irais-je, toi seul as les paroles de la vie éternelle ». Une profession de foi qui est un serment de fidélité. Un engagement libre, sans réserve. C’est cela l’alliance. Une histoire d’amour. Même si l’Eglise nous déçoit : la quitter, c’est Le quitter, lui (le seul) qui a les paroles de la vie éternelle !

Donne-nous la foi de Pierre, Seigneur, pour te redire notre foi, notre confiance, notre amour, notre fidélité. Le plus difficile n’est pas tellement de faire le choix, c’est surtout de rester fidèle, de persévérer. « Voulez-vous partir, vous aussi ? » Jésus demande pourquoi chacun a tendance à partir, à le quitter. Pourquoi tout laisser tomber quand c’est justement le moment de ton engagement, quand tu dis que tu as une meilleure idée que les autres… Quand on aime et si on l’aime vraiment, on prend la main qu’il nous tend. Croire, c’est comme dans le mariage : dire oui, c’est engager toute sa vie, non parce qu’on est sûr de soi, mais sûr de l’Autre… Un acte de foi en l’Autre pour faire route ensemble, même si intellectuellement on ne comprend pas tout. Le cœur y est, qui a ses raisons que la raison ne connaît pas. Voulez-vous me suivre jusqu’à manger mon corps et boire mon sang ? Beaucoup préfèrent rester chez eux. Mais toi ? Suivre les foules ou faire le choix fidèle de ne suivre que le Christ ?

Amen

Vénuste

DIMANCHE 15 AOÛT 2021- FÊTE DE L’ASSOMPTION

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Ne collons pas à la terre !

Apocalypse 11, 19… 12, 10 : à travers un langage codé (le genre littéraire apocalyptique), Jean nous révèle que Dieu arrache ses fidèles à toutes les formes de mort. La Femme dont il s’agit est à la fois Marie et l’Eglise : Marie est la figure et le modèle de l’Eglise ; en elle, l’humanité est déjà accueillie auprès de Dieu. Tout ce qui se dit de l’Eglise, peut se dire de la Vierge Marie et inversement. Les théologiens ont toujours compris la Femme dont il s’agit ici comme étant l’Eglise, la nouvelle Eve, le nouvel Israël ; Dieu protège la descendance de la Femme de toutes sortes de persécuteurs (le dragon énorme). Le mot de la fin sera toujours que la puissance et la gloire sont à Dieu.

1 Corinthiens 15, 20-27 : le fondement de toute espérance de vie éternelle, c’est la résurrection du Christ ; en lui, tous, nous revivrons. S’il y a une solidarité de tous avec le premier Adam qui nous a entraîné la mort, il y a une solidarité plus grande avec le nouvel Adam qui a terrassé tous ses ennemis : le dernier ennemi qu’il a détruit, c’est la mort. L’assomption est  une forme privilégiée de la résurrection. L’Eglise appelle Marie « la première des sauvés ».

Luc 1, 39-56 : la scène de la Visitation est une explosion de joie et de louange ; même le fœtus tressaille d’allégresse et danse dans le sein de sa mère. Les deux femmes ne parlent pas uniquement de leurs vies personnelles (comblées de grâces l’une et l’autre), mais chantent l’action de Dieu dans toute l’histoire humaine. « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur ». La béatitude, le bonheur de Marie réside dans sa foi ; ce qui fait d’elle le modèle des croyants de tous les temps. Dans son chant du Magnificat, Marie ne se raconte pas : elle décrit le programme que Dieu avait commencé à réaliser depuis le commencement, qu’il a poursuivi en elle et qu’il accomplit à présent dans l’Eglise.

La résurrection, c’est le dogme central de la foi chrétienne : Christ est ressuscité, le premier-né d’entre les morts. L’Eglise le croit des martyrs : ils vont tout droit au ciel. L’Eglise le croit de ceux qu’elle proclame saints (canonisés) : le jour de leur mort est appelé le jour de leur naissance au ciel. Pour Marie, on parle de la « dormition » (l’Eglise d’Orient) et de l’ « assomption » (l’Eglise d’Occident) : une forme privilégiée de la résurrection. Le dogme a été « défini » par Pie XII le 1er novembre 1950 : "L’immaculée Mère de Dieu, Marie toujours vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la gloire céleste ». Mais avant la définition de ce dogme, la foi a toujours été, dans toutes les Eglises, que Marie a été « assumée » au ciel pour participer à la gloire de son Fils.

Nous célébrons l’entrée en gloire de Marie. Cette humble fille d’Israël n’a jamais cherché la gloire de son vivant ; elle n’a prétendu à aucun titre honorifique si ce n’est le titre d’ « humble servante ». Mais c’est sur elle que les premières béatitudes furent prononcées. L’ange la salue comme « pleine de grâces ». Elisabeth l’appelle « bénie entre toutes les femmes » et « heureuse, toi qui as cru ». Marie elle-même n’hésite pas à affirmer « désormais tous les âges me diront bienheureuse », elle le dit sans se mettre en avant, seulement en exaltant l’œuvre de Dieu dans l’histoire des hommes. Une femme dans la foule a crié à Jésus : « bienheureuse celle qui t’a porté en son sein ». L’Eglise qui a proclamé le dogme de l’Assomption n’a fait que mettre des mots sur ce qui tombe sous les sens : pour avoir été la mère de Dieu, pour avoir été unie à son Fils qui était la chair de sa chair, elle lui est unie aussi dans la gloire, dans la victoire sur la mort. Le fondement de cette foi est bien sûr la résurrection du Christ qui fonde la nôtre. Nous croyons que nous tous sommes aussi appelés à une assomption dont l’ascension du Christ est le garant. L’assomption de Marie n’est qu’une extension de la résurrection de Jésus. Après avoir partagé sa vie terrestre avec le Fils éternel, après avoir été à ses côtés dans l’accomplissement de son œuvre de salut jusqu’à se tenir près de la Croix, jusqu’à accueillir dans ses bras le corps de Jésus quand on l’a descendu de la croix, après avoir assisté aux débuts de l’Eglise à la Pentecôte, Marie a rejoint son Fils dans la gloire. Elle nous précède dans la gloire pour devenir la Reine du ciel.

            L’assomption ne veut pas dire que Marie n’est pas morte : elle est morte comme toute personne humaine, comme Jésus, quoique Fils de Dieu, lui-même est mort. C’est dire que le corps de Marie n’a pas connu la putréfaction. Elle est montée au ciel avec son corps. La question est de savoir avec quel corps. Pas cette carcasse que nous habitons ici sur terre, « en chair et en os », faite de cellules et d’atomes. Mais un corps glorieux comme celui du Ressuscité. C’est ce corps qui connait la gloire de l’Assomption.

Vous aurez compris que l’assomption n’est pas un privilège exclusif et réservé à Marie. Ce n’est pas priver Marie de sa dignité que de le dire. Au contraire. Il est bon d’honorer Marie, mais sans en faire un extraterrestre qui n’est plus de notre nature humaine. En célébrant l’Assomption, nous exaltons notre Dieu pour sa grâce à l’œuvre dans les cœurs. La grâce a fait d’une humble jeune fille de Galilée la Mère de Dieu, la Mère de l’Eglise, la Mère de l’humanité sauvée, Marie aujourd’hui dans la gloire de son Fils. C’est un motif d’espérance pour nous qui sommes de sa nature : car la même grâce travaille au fond de chacun d’entre nous pour nous sanctifier, nous transfigurer jusque dans notre corps afin que, quand notre heure viendra, nous soyons à notre tour assumé dans la gloire des bienheureux. A condition précisément de laisser la grâce faire son œuvre dans notre cœur, dans notre corps et dans notre vie. Comme Marie… Ecoutons-la nous dire comme à Cana : « Faites tout ce qu’il [mon Fils] vous dira ».

Je vous invite à redécouvrir les stations qui font le pourtour de notre grotte de Lourdes. Pendant longtemps, on pensait que c’était les stations du Chemin de Croix. Ce sont plutôt les représentations des Sept Douleurs de Marie.

1. Lors de la prophétie de Siméon : elle offre son enfant et le prophète annonce la mort violente du Fils qui provoquera chez elle une douleur aussi forte qu’un glaive planté dans le cœur.

2. Lors de l’exil en Égypte : la police d’Hérode cherche à tuer l’enfant encore au berceau, la famille est obligée de demander l’asile politique avec tout ce que comporte cette situation précaire pour l’insertion avant le retour dans la patrie.

3. Lors de la disparition de Jésus à 12 ans au temple : « Ton père et moi, nous te cherchions angoissés » ; trois jours d’une anxiété que ne connaissent que les parents des enfants disparus.

4. Lors du douloureux chemin de croix de Jésus : la douleur d’une mère qui rencontre son fils condamné injustement à la peine capitale sur le chemin qui le conduit au supplice.

5. Lors de l'agonie de Jésus sur la croix : elle a eu le courage de suivre son Fils jusqu’au bout, jusqu’à son dernier souffle.

6. Lorsque le Sacré Corps de Jésus fut descendu de la croix et placé dans ses bras : maigre consolation de tenir une dernière fois ce corps qu’elle a porté, nourri, lavé, embrassé… 

7. Lorsque Jésus fut placé dans le Saint-Sépulcre : dernier geste de respect pour un proche défunt, dernières larmes tellement difficiles que dans certaines régions on éloigne les femmes de la mise au tombeau ; Marie a tenu bon jusqu’à cet instant pénible.

Pourquoi parler des sept douleurs de Marie le jour où on célèbre l’Assomption ? Comment concilier les deux réalités ? C’est comme prier le chemin de croix le jour de Pâques. Et tout simplement pourquoi insister sur ces douleurs ? N’est-ce pas revenir au dolorisme d’une époque révolue ? La réponse est dans la façon d’évoquer ces douleurs, la réponse est dans un certain équilibre qu’il faut garder. C’est comme quand nous prions le chapelet (il existe d’ailleurs un « chapelet des larmes de douleurs de Marie », chapelet qui a été diffusé par l'Ordre des Servites de Marie dès 1239). Le fait de méditer la vie de Marie, c’est une façon heureuse de méditer la vie de Jésus : toute prière doit être centrée sur l’œuvre de Jésus, surtout sur l’événement pascal. Même en méditant les douleurs de Marie, ce n’est pas Marie que nous plaçons au centre de cette méditation, elle ne peut pas prendre la place du Christ. Ce n’est pas non plus sur ses douleurs qu’il faut insister : nous célébrons la victoire du Ressuscité qui a produit ses effets en Marie en l’assumant au ciel, la même victoire produit ses effets en nous déjà maintenant en nous donnant la vie de Dieu qui triomphe de toute mort. Nous prenons la mesure de son courage : elle n’a pas été gâtée dans sa vie terrestre, quoique bénie entre toutes les femmes. Mais elle n’a pas failli, elle n’a pas trahi la confiance de son Dieu, elle a tenu bon jusqu’au bout, dans une fidélité qui ne fut jamais résignation. Evoquer ses souffrances, c’est nous engager à la suivre, à l’imiter : son exemple nous stimule, sa prière nous soutient.

Quand nous méditons ces périodes douloureuses de la vie de Marie, nous ne devons pas faire comme si la Vierge pleure encore (encore moins des larmes de sang) : la fête de l’Assomption, c’est pour dire et redire qu’elle est en gloire désormais, bienheureuse avec le Christ qui lui non plus ne souffre ni ne meurt plus. Laissons-la jouir du paradis « où il n’y a plus ni deuil ni larme ni douleur » (prière des absoutes). En attendant de la rejoindre dans la gloire de son Fils, prenons-la comme modèle de courage et de persévérance dans la joie comme dans l’épreuve.

A notre tour de croire à l’accomplissement des paroles du Seigneur. Au terme de notre voyage sur terre, nous rejoindrons Marie (« la première des sauvés », « la première de cordée ») et les saints qui entourent Jésus, le premier-né d’entre les morts. Laissons-nous emporter au ciel, ne collons pas à la terre ! Invoquons celle qui prie pour nous à l’heure de notre mort. Louons le Seigneur qui a accueilli, dans son paradis, Marie, les saints, nos proches disparus… et qui nous prendra, nous « assumera » chez lui quand notre heure viendra.

Amen.

Vénuste

 

DIMANCHE 8 août 2021

HOMELIE de Benoit

Vivre !

Évangile de Jean (Jn 6, 41-51)

En ce temps-là,  les Juifs récriminaient contre Jésus parce qu’il avait déclaré : 
« Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. » 
 Ils disaient :  « Celui-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ? 
Nous connaissons bien son père et sa mère.  Alors comment peut-il dire maintenant : 
‘Je suis descendu du ciel’ ? » 
Jésus reprit la parole :  « Ne récriminez pas entre vous.  Personne ne peut venir à moi, 
si le Père qui m’a envoyé ne l’attire,  et moi, je le ressusciterai au dernier jour. 
Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous instruits par Dieu lui-même. 
Quiconque a entendu le Père et reçu son enseignement vient à moi. 
Certes, personne n’a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu : celui-là seul a vu le Père. 
Amen, amen, je vous le dis : il a la vie éternelle, celui qui croit. 

Moi, je suis le pain de la vie. 
Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; 
mais le pain qui descend du ciel est tel que celui qui en mange ne mourra pas.
Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. 
Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. »

Homélie

J’ai moi-même la semaine passée arrêté mon commentaire avant la fin du passage qui nous était proposé : il était proposé de « digérer » ou d’assimiler la nourriture qui demeure en vie éternelle (ou qui construit la vie éternelle). Mais la foule enchaînait sur le thème des œuvres : que « faire » pour « œuvrer les œuvres du dieu » ? On saisit un décalage entre les interlocuteurs : ils ont entendu « œuvre« , cela rejoint quelque chose qu’on leur serine souvent. Mais ils restent à côté de la gratuité à laquelle décidément il n’est pas facile d’être introduit : si je traduis en termes d’aujourd’hui la question des interlocuteurs, on aurait quelque chose comme « Que peut-on faire pour le bon-dieu ? » Une grosse bonne volonté qui cache mal beaucoup de suffisance (comme si on pouvait faire quelque chose pour lui !!!) et aussi une approche qui reste celle du donnant-donnant. Pour couper court à cela, la réponse de Jésus était : « Telle est l’œuvre du dieu : que vous croyiez en celui que lui a envoyé« . Le seul « agir » proportionné (on est passé du pluriel au singulier !), qui entre dans le registre de la gratuité, c’est le « croire« . Sans qu’on sache d’ailleurs s’il s’agit d’un génitif objectif ou subjectif, pardon je le redis autrement : sans qu’on sache si « l’œuvre du dieu » est l’œuvre que fait lui-même le dieu, ou bien si c’est l’œuvre que l’on fait à son intention. Croire, est-ce le seul « agir » que l’homme accomplisse pour accueillir la gratuité du dieu, ou est-ce encore un effet de la gratuité du dieu ?

A cet énoncé, les gens de la foule ont répondu en demandant un « signe » pour croire, un signe qui soit une « œuvre« . Ils le cherchaient au départ parce qu’ils avaient vu des signes, puis -et cela leur a été reproché- simplement parce qu’ils ont mangé du pain et ont été repus. Ils prennent pour exemple de signe la manne donnée au désert. Sous-entendu : le pain que tu nous as donné venait du jeune garçon, alors que la manne venait « du ciel« . Cela révèle un quiproquo : ils croient que le signe revendiqué par Jésus, c’est une chose, le pain lui-même, alors qu’en fait, ce signe consiste dans un agir, le fait de donner à manger à chacun à partir de si peu. Ils disent cela, sans ignorer pourtant que la manne apparaissait au sol avec la rosée, qu’elle surgissait du sol : c’était néanmoins le don du dieu. Et Jésus a revendiqué d’être lui-même le « pain » actuel, « celui qui descend du ciel et donne vie au monde« . C’est ici que s’arrêtait notre texte, au-delà de ce que j’en ai commenté.

Il va rajouter : « Mais je vous l’ai dit, vous avez vu, et vous ne croyez pas. » Cela invite à rapprocher cette affirmation du signe initial, celui des pains multipliés. Cela invite à lire de manière renouvelée ce signe : dans les pains, c’est la personne même de celui qui les multipliait qui est signifiée. C’est lui qui se donne à chacun de la part de son père, c’est lui qui se multiplie au sens où il entre en contact avec chacun et nourrit la vie de chacun, où il s’assimile à la vie de chacun. Car manger, c’est assimiler : et assimiler, c’est rendre semblable à soi, faire d’une chose une part de soi. La fleur assimile les éléments du sol qui l’entourent, aux sens où elle en fait la fleur. Le mouton assimile les fleurs qu’il mange au sens où il en fait du mouton. Et ce signe-là devrait entraîner le « croire », c’est-à-dire tout simplement l’accueil de ce don. Et il introduit un nouveau thème, celui de la résurrection « au dernier jour » : autrement dit, la vie qu’il donne en s’assimilant dans la vie de chacun est une vie indestructible, ou plutôt une vie qui vainc la mort. Voilà où nous en sommes en abordant le texte d’aujourd’hui.

Ce texte a déjà été commenté, on pourra s’y reporter grâce au lien suivant : Dimanche 12 août : le pain de la vie. Je voudrais cette fois l’envisager dans la perspective qui est maintenant la mienne depuis plusieurs semaines, à savoir celle de la gratuité. Car il m’a semblé que c’était bien cela avant tout la nouveauté visée par le signe des pains multipliés pour chacun.

Il faut remarquer pour commencer le changement d’interlocuteurs. Tout ce qui a été fait et dit précédemment s’adressait à « la foule« . Maintenant, ceux qui réagissent sont ceux que Jean appelle « Les Juifs » : c’est le nom qu’ils donnent aux responsables religieux. Sans doute, quand il écrit, la rupture est-elle marquée entre les tenants de « la Voie« , disciples de celui qu’ils appellent Christ, et ceux qui maintiennent l’approche traditionnelle. En les appelant « Les Juifs« , Jean veut montrer la racine de cette rupture du vivant de Jésus ; il donne aussi un nom aux autres, sans en revendiquer un pour lui-même et les autres disciples de Jésus. C’est une manière de revendiquer l’authenticité. Toujours est-il que le dialogue tourne maintenant à l’affrontement et, on le sent tout de suite, sur une question d’autorité.

Ceux-ci « murmurent« , « grondent sourdement » : le mot crée une atmosphère menaçante, indique que ces responsables sentent une menace, et font du coup peser une contre-menace. Leur problème est qu’il a affirmé être « descendu hors du ciel« , ce qui leur paraît en contradiction avec la connaissance qu’ils ont de son origine, de son père et de sa mère. Il revendique à leurs yeux de parler d’une manière nouvelle, d’annoncer des choses nouvelles, comme le dieu pourrait le faire de plein droit, en effet : il ne se situe pas comme eux, qui se réfèrent à ce qui est déjà reçu comme « parole du dieu », la répètent, cherchent à l’approfondir. La revendication de Jésus crée pour eux une insécurité. Ils préfèrent clairement s’appuyer sur ce qui est depuis longtemps tenu pour ce que le dieu dit -quitte à ne pas se demander comment cela se fait, ou comment cela est tenu pour tel-, plutôt qu’admettre une intervention ici et maintenant du même dieu. Que dieu donne, d’accord, en théorie du moins : mais justement, il a déjà tout donné, rien de neuf n’est à attendre. Vieux débat…

 Jésus leur reproche ce grondement menaçant et ce murmure « entre eux« , c’est-à-dire qui n’entre pas en dialogue avec lui mais prétend le juger de loin et sans entrer en discussion avec lui. Et il insiste : « Personne ne peut venir vers moi, à moins que le père qui m’a envoyé ne le tire… » Si « croire » et « venir à lui » sont une seule et même chose, alors il y a une option claire dans la question que nous avions laissée en suspens à propos de la phrase « Telle est l’œuvre du dieu : que vous croyiez en celui que lui a envoyé« . C’est bien le dieu, ici le père, qui agit dans ce « croire », c’est lui qui tire le croyant. Le dieu est dans la gratuité en offrant ce que lui seul peut donner, il l’est encore en donnant d’accueillir ce don.

Pourquoi être des deux côtés à la fois ? Peut-être parce que c’est tellement nouveau, tellement propre au dieu (et donc en dehors de l’univers de l’homme), qu’il doit aussi créer les conditions de l’accueil… Mais il me semble que cette explication fait aussi difficulté : elle laisse entendre qu’il y a étrangeté, que l’homme n’est pas fait pour le don du dieu. Mais « tirer » [hélkoo], ce peut être aussi comme tire un aimant, c’est-à-dire l’idée exactement contraire à celle de l’étrangeté. Le dévoilement du dieu, du don du dieu, est à ce point ce pour quoi l’homme est fait, ce dont il est attente, que cela tire l’homme, de manière presque irrésistible. Consentir au dieu, c’est alors la même chose que consentir à soi-même : l’acceptation des deux est simultanée, est une seule et même chose. Et si c’est un « père » qui attire ainsi comme un aimant, c’est que l’homme, même s’il l’ignore, est au fond un fils.

« …et moi je le relèverai au dernier jour. » Si ce don c’est de vivre, mais de vivre comme un fils du dieu, si c’est donc au sens fort partager avec ce dieu une vie commune, comme on est un seul sang avec ses parents, comme on a avec eux un patrimoine génétique, avec la vitalité qu’on tient d’eux, si c’est cela la vie « éternelle » ou « perpétuelle« , alors être tiré vers Jésus c’est être tiré vers la vie et la recevoir encore au-delà d’un dernier jour. Les jours peuvent avoir un terme, un jour peut être l’ultime, cette vie-là non. Il s’agit d’une vie qui est le propre du créateur des jours, qui l’anime déjà avant que « il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour« , et qui l’animera toujours quand il y aura un soir, il y aura un matin : dernier jour.

L’argumentaire qui suit est plutôt technique, il est à l’adresse justement de ces responsables qui pensent que seule l’écriture déjà actée est ce que dieu a dit, qu’il n’ajoutera plus rien, jamais. Pour Jésus, cette écriture même annonce autre chose : « Il est écrit dans les prophètes : et ils seront tous enseignés de dieu. Tout [homme] qui entend du père et apprend, vient vers moi. » Les prophètes, dans leur annonce d’une nouvelle initiative du dieu pour ne pas en rester à l’échec historique de l’alliance entre le dieu et les hommes, ont annoncé entre autres cette parole immédiate du dieu au cœur des hommes. Et c’est ce que revendique Jésus : la démarche de ceux qui viennent à lui est justement l’épiphanie d’une parole du dieu à leur cœur et d’une docilité à celle-ci. Cela se passe bien sûr dans l’invisible du cœur, « non que quelqu’un ait vu le père…« 

Mais ici, il dit une chose encore plus exorbitante : « …sinon celui étant auprès du père, celui-là a vu le père. » La chose ne sera pas relevée. Elle reviendra ailleurs dans l’évangile de Jean, et sera l’occasion de discussions très violentes.

Le discours continue : « Amen, amen, je vous dis : celui qui croit a la vie éternelle. Moi je suis le pain de la vie. Vos pères ont mangé dans le désert la manne, et ils sont morts. Celui-ci est le pain qui descend du ciel, afin que qui en mange ne meure pas. Je suis le pain, celui qui vit, celui qui descend du ciel : si quelqu’un mange de ce pain-ci, il vivra dans l’éternité, et le pain que je donnerai, moi, c’est ma chair en faveur (ou à la place) de la vie du monde. » Croire, c’est adopter cette attitude réceptive par laquelle la vie, celle dont vit le dieu lui-même, peut nous envahir. Et il se désigne comme « le pain de la vie« , expression qui nous ramène tout de suite au signe initial du pain multiplié : il est lui-même ce qui est reçu de l’un et redonné à chacun pour en vivre, et contre toute « logique » du « je te parle, tu me nourris ». Il est donné à chacun pour que chacun vive d’une vie qui, elle, n’a pas de limite. Et ce don ira jusqu’au don de sa « chair », c’est-à-dire jusqu’au don de soi dans sa dimension la plus matérielle et la plus historique qui soit. La gratuité est totale, au sens aussi où c’est soi tout entier qui est livré.

Amen.

Benoît

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Homelie gilles

homélie pour LA MESSE du 1er aout 2021

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre de l’Exode (Ex 16, 2-4.12-15)

En ces jours-là, 
    dans le désert, toute la communauté des fils d’Israël 
récriminait contre Moïse et son frère Aaron. 
    Les fils d’Israël leur dirent : 
« Ah ! Il aurait mieux valu mourir 
de la main du Seigneur, au pays d’Égypte, 
quand nous étions assis près des marmites de viande, 
quand nous mangions du pain à satiété ! 
Vous nous avez fait sortir dans ce désert 
pour faire mourir de faim tout ce peuple assemblé ! »
    Le Seigneur dit à Moïse : 
« Voici que, du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous. 
Le peuple sortira pour recueillir chaque jour sa ration quotidienne, 
et ainsi je vais le mettre à l’épreuve : 
je verrai s’il marchera, ou non, selon ma loi.
    J’ai entendu les récriminations des fils d’Israël. 
Tu leur diras : 
‘Au coucher du soleil, vous mangerez de la viande 
et, le lendemain matin, vous aurez du pain à satiété. 
Alors vous saurez que moi, le Seigneur, je suis votre Dieu.’ » 

    Le soir même, surgit un vol de cailles qui recouvrirent le camp ; 
et, le lendemain matin, 
il y avait une couche de rosée autour du camp. 
    Lorsque la couche de rosée s’évapora, 
il y avait, à la surface du désert, une fine croûte, 
quelque chose de fin comme du givre, sur le sol. 
    Quand ils virent cela, 
les fils d’Israël se dirent l’un à l’autre : 
« Mann hou ? » (ce qui veut dire : Qu’est-ce que c’est ?), 
car ils ne savaient pas ce que c’était. 
Moïse leur dit : « C’est le pain que le Seigneur vous donne à manger. »

DEUXIÈME LECTURE

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens (Ep 4, 17.20-24)

Frères,
    je vous le dis, j’en témoigne dans le Seigneur : 
vous ne devez plus vous conduire comme les païens 
qui se laissent guider par le néant de leur pensée.
    Mais vous, ce n’est pas ainsi que l’on vous a appris à connaître le Christ, 
    si du moins l’annonce et l’enseignement que vous avez reçus à son sujet 
s’accordent à la vérité qui est en Jésus. 
    Il s’agit de vous défaire de votre conduite d’autrefois, 
c’est-à-dire de l’homme ancien corrompu par les convoitises 
qui l’entraînent dans l’erreur. 
    Laissez-vous renouveler 
par la transformation spirituelle de votre pensée. 
    Revêtez-vous de l’homme nouveau, 
créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté conformes à la vérité.

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 6, 24-35)

En ce temps-là,
    quand la foule vit que Jésus n’était pas là, ni ses disciples, 
les gens montèrent dans les barques 
et se dirigèrent vers Capharnaüm 
à la recherche de Jésus. 
    L’ayant trouvé sur l’autre rive, ils lui dirent : 
« Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? » 
    Jésus leur répondit : 
« Amen, amen, je vous le dis : 
vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, 
mais parce que vous avez mangé de ces pains 
et que vous avez été rassasiés. 
    Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, 
mais pour la nourriture qui demeure 
jusque dans la vie éternelle, 
celle que vous donnera le Fils de l’homme, 
lui que Dieu, le Père, a marqué de son sceau. » 
    Ils lui dirent alors : 
« Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? » 
    Jésus leur répondit : 
« L’œuvre de Dieu, 
c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. » 
    Ils lui dirent alors : 
« Quel signe vas-tu accomplir 
pour que nous puissions le voir, et te croire ? 
Quelle œuvre vas-tu faire ? 
    Au désert, nos pères ont mangé la manne ; 
comme dit l’Écriture : 
Il leur a donné à manger le pain venu du ciel. » 
Jésus leur répondit : 
« Amen, amen, je vous le dis : 
ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel ; 
c’est mon Père 
qui vous donne le vrai pain venu du ciel. 
    Car le pain de Dieu, 
c’est celui qui descend du ciel 
et qui donne la vie au monde. »
    Ils lui dirent alors : 
« Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là. »
    Jésus leur répondit : 
« Moi, je suis le pain de la vie. 
Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; 
celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »

Homélie :

Belle cohérence dans les textes de ce dimanche, que je pourrais résumer par ce titre : comment passer de la peur qui fige à la confiance qui libère !

Dans la première lecture, nous voyons Moïse aux prises avec les doutes de son peuple en pleine traversée du désert, car ils craignent de mourir de faim. Et comme « ventre creux n’a point d’oreille », ils récriminent contre Moïse et se rappellent le passé en l’embellissant quelque peu : « Ah ! Il aurait mieux valu mourir de la main du Seigneur, au pays d’Égypte, quand nous étions assis près des marmites de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour faire mourir de faim » On sent combien la peur de mourir leur fait tenir des propos durs envers Moïse qui les a pourtant libérés de leur esclavage. C’est comme s’il avaient perdu tout bon sens au point de modifier la réalité car il n’est pas certain qu’en tant qu’esclaves, ils avaient de la viande et du pain à satiété. En fait, la peur réduit notre perception des choses et nous donne à penser de façon binaire, gommant ainsi la réalité souvent plus complexe de la vie.

Alors devant la panique du peuple, c’est Dieu qui leur répond en personne et en actes : il sait que lorsque la peur prend le dessus, nous avons besoin d’être rassurés par des choses concrètes qui nous apportent un bienfait immédiat ; Alors il va leur envoyer des cailles et du pain, une sorte de « sandwichs au poulet » pour le dire avec humour. Nous voyons ici un bel exemple d’un Dieu qui prend soin de son peuple quand celui-ci est en difficulté. Et comme la manne pour les Hébreux, Dieu n’hésite pas aujourd’hui encore, à nous donner de quoi tenir le coup, jour après jour, au moment où nous en avons le plus besoin et en quantité suffisante. Ce qu’il nous donne aujourd’hui, c’est son Esprit, son Amour, sa Grâce, la douceur de sa présence, l’énergie pour repartir, etc.... bref tout le nécessaire pour être rassuré et vivre en étant le plus en paix possible. C’est le sens de la 4ème demande du Notre Père : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour », pas le pain de demain mais le pain pour notre quotidien.

La précision concernant le sens de la manne (Mann-hou) n’est pas anodine : en effet, si l’on s’appuie sur le sens de ce mot, (Qu’est-ce que c’est) on peut dire que Dieu leur envoie du « qu’est-ce que c’est », c’est-à-dire qu’il leur envoie de l’inattendu, quelque chose d’étonnant, du encore jamais vu, de l’inouï. Cela me parle bien, car j’ai aussi l’expérience que la réponse de Dieu à mes prières est souvent déconcertante, différente de mes attentes, inattendue, voire surprenante. Ma première réaction est de penser que Dieu n’a pas bien entendu ma demande, mais en me rappelant ce passage du don de la manne, je me dis que je suis invité à exercer mon regard pour percevoir dans l’inattendu qui m’arrive, la réponse de Dieu à mes prières.

Car Dieu n’est pas un distributeur automatique auprès de qui je pourrais obtenir, par mes prières, la nourriture souhaitée. Je mets 2 € de prière dans la machine divine et hop, il tombe la bouteille de grâce rafraichissante que j’ai demandée ! Ça ne marche pas ainsi avec Dieu. S’il ne nous donne pas exactement ce que nous souhaitons, c’est parce qu’il sait mieux que nous ce dont nous avons besoin comme le dit Jésus dans l’Evangile selon St Matthieu : « Dieu sait bien ce dont nous avons besoin avant même que nous le lui demandions ». (Mt 6, 8) Car il veut faire de nous des fils et des filles de Dieu, à sa ressemblance, et pas seulement des humains qui se rassurent à bas coût !

C’est ce que dit Jésus dans l’Evangile de ce jour : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura plus jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura plus jamais soif » ce qui signifie que c’est la confiance en Jésus, en son Esprit et en son Père qui peut nous aider durablement à faire face à nos inévitables peurs. Plutôt que de nous enlever nos peurs, il nous donne de quoi les surmonter, les traverser et l’énergie pour les dépasser. Certes nous avons tous conscience d’être vulnérables et fragiles, ce qui engendre des peurs, cela est inévitable, mais nous pouvons décider d’écouter autre chose que notre peur et ne pas nous laisser mener par le bout du nez par elles en nous blindant, en nous figeant ou en nous enfermant dans des principes immuables.

Jésus nous dit que nous pouvons agir autrement pour nous rassurer : en faisant confiance, en nous nourrissant d’une autre nourriture que nos réflexes terrestres habituels, c’est-à-dire en mangeant le pain de la confiance en Dieu. L’Evangile que nous avons entendu insiste sur cette confiance : face à la foule qui court après Jésus parce qu’ils ont trouvé en lui de quoi se rassurer avec des biens matériels, Jésus va les inviter à « Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle » ; cette nourriture c’est la confiance, c’est comme s’il leur disait : « vous avez été rassurées par des biens matériel, des choses certes nécessaires mais qui ne comblent par durablement, je vous invite à appuyer votre assurance sur une nourriture qui demeure, et qui sera toujours là : la confiance en mon Père qui prend soin de vous quoi qu’il arrive. »

C’est aussi ce à quoi Paul invite les Ephésiens dans la seconde lecture : il les invite à ne pas se laisser guider par le néant de leurs pensées, par leur seul mental et par leur peur mais à se défaire de leur conduite d’autrefois, c’est-à-dire de l’homme ancien » Pour ce faire, Paul les invite à « se laissez renouveler par la transformation spirituelle de leur pensée. Revêtez-vous de l’homme nouveau ». La transformation spirituelle dont parle st Paul nous concerne aussi : elle consiste à laisser de la place au Souffle de l’Esprit en nous au moment où nos peurs parlent, nous pouvons invoquer le Souffle Saint qui peut à ce moment-là nous aider à reprendre les rênes de notre vie et nous aider à décider de faire confiance.

Je vous donne un tout petit truc pour vous aider à ne pas laisser vos peurs vous submerger quand celles-ci émergent en vous : vous pouvez invoquer l’Esprit-Saint et ensuite tenter de répondre à cette question : « qu’est-ce que je ferais si je n’avais pas peur ». En général la réponse à cette question est souvent très ajustée. Il s’agit en fait d’apprendre à compter sur un autre que nous, sur le souffle de Dieu en nous, qui ne nous veut que du bien.

La confiance, voilà la clé qui peut nous aider à gérer nos peurs inévitables et nous rassurer durablement. Et s’il vous semble que vous manquez de confiance, n’hésitez pas à faire cette prière que les disciples ont faite à Jésus : « Seigneur augmente en nous la foi », augmente en nous la confiance en toi. Voilà la transformation spirituelle qui nous fera revêtir « l’homme nouveau » et qui réussira à nous rassurer durablement.

 

Gilles Brocard

 

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DIMANCHE 25 JUILLET 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Donner gratuitement et abondamment

2 Rois 4, 42-44 : le temps de la famine est un moment où on voit beaucoup de gestes de partage et de solidarité, c’est souvent ceux qui ont très peu qui savent partager. Dieu, à travers ses prophètes, rivalise (d’humanité) de solidarité avec les hommes. Le prophète Elisée reçoit 20 pains d’orge (le pain des pauvres) et du grain frais. A son tour, il les donne « à ces gens » (100 personnes). C’est le miracle de la générosité : tous mangèrent à leur faim et il en resta. La générosité de Dieu prolonge celle de l’homme. Le geste de solidarité humaine est démultiplié par la grâce de Dieu. Dieu fait des miracles « grâce » à l’homme.

Ephésiens 4, 1-6 : l’apôtre Paul exhorte à l’unité qui va toujours de pair avec la paix et qui nous vient du « seul Dieu et Père de tous » : 7 fois l’expression « un(e) seul(e) ».  Les chrétiens sont appelés à l’unité et à pratiquer les vertus d’humilité, de douceur, de patience, trois façons concrètes de manifester l’amour les uns pour les autres. L’homme sème souvent la haine et la zizanie ; l’Esprit que le Christ ressuscité a insufflé à ses disciples produit au contraire l’unité, la pleine communion en Dieu.

Jean 6, 1-15 : avant le discours où Jésus s’affirme le pain véritable pour l’humanité, il fait le miracle de la multiplication des pains. La scène se passe au désert : partout Dieu nourrit en surabondance. C’était un peu avant la Pâque : rappel de l’Exode et annonce de la mort-résurrection du Christ (qui se donne corps et sang pour le salut du monde). Jésus prit les pains, rendit grâce et les distribua : comme à la Cène, comme à chaque liturgie eucharistique.

Du 17ème au 21ème dimanche, nous interrompons la lecture continue de St Marc pour lire le chapitre 6 de St Jean qu’on appelle « le discours sur le Pain de Vie ». Nous prenons la suite des événements à l’endroit où Marc raconte la multiplication des pains. Le bon pasteur se trouve en face d’un troupeau sans berger, il va s’en occuper en donnant la priorité à la faim spirituelle mais sans oublier la faim de l’estomac. Car c’est lui-même qui se rend compte que cette foule l’a écouté longuement, avide de la parole de vie, jusqu’à en oublier de manger (on dit d’ordinaire que ventre affamé n’a pas d’oreille). C’est Jésus qui s’inquiète de ce que les gens ont faim, il ne veut pas les voir défaillir en chemin. Décidément notre Dieu a beaucoup d’humanité.

Le miracle du pain se fait grâce à « un jeune garçon ». C’est assez inattendu que, dans cette foule évaluée (avec quelque exagération comme dans tout récit populaire) à « environ cinq mille hommes », il n’y ait eu qu’un jeune garçon à avoir eu la prévoyance de garder un peu de nourriture sur lui. D’ordinaire l’enfant, c’est l’insouciance, c’est celui qui dépend des adultes pour sa pitance. Cinq pains d’orge et deux poissons, c’est tout ce qu’il y a. La disproportion est soulignée pour montrer que Jésus a fait le miracle à partir de quelque chose de dérisoire : « qu’est-ce que cela pour tant de monde ! », constate l’apôtre André. Eh bien c’est de ce petit rien du tout que Jésus va nourrir la foule. Il aurait pu créer les pains à partir de rien, il en était capable, ou bien à partir des pierres du désert (pouvoir que lui reconnaissait Satan quand il le tentait). Il a tenu à partir de la générosité du jeune garçon. Là se trouve une première leçon de la lecture. Dieu ne fait rien sans nous, car il ne veut jamais se substituer à nous. Mais il prendra ce que nous pensons être dérisoire – donné gratuitement - pour en produire une surabondance inouïe. Il profite de notre générosité sans laquelle il ne peut rien faire : car l’enfant pouvait lui refuser son pain et son poisson. La générosité du petit garçon est démultipliée par la puissance de Dieu. Pour nourrir les foules, il faut donc que quelqu’un accepte de céder ses titres de propriété, de se déposséder, de partager. Devant la faim du monde, nous disons souvent, sinon toujours, que nous n’y pouvons rien ; et dans notre prière pour les pauvres, c’est comme si nous disions à Dieu qu’il n’a qu’à se débrouiller pour faire pleuvoir la manne et dépanner les paumés. Dieu a besoin de quelqu’un qui lui dise « il y a ici… », même s’il ajoute « qu’est-ce que cela pour tant de monde ». Le chrétien ne prie pas Dieu de donner à manger par un miracle de sa puissance, le chrétien dira « il y a ici… je n’ai que ça, Seigneur, je le donne… » Ce don n’est évidemment pas ce qu’on a de trop, ce doit être même ce qu’on a de nécessaire pour vivre, la bouchée qu’on s’était réservée pour assouvir sa propre faim… comme le petit garçon.

« Donnez-leur vous-mêmes à manger » : Dieu nous rend responsables, il nourrit les foules mais à travers nous. C’est l’occasion de parler du bon partage des richesses de la terre, largement suffisantes pour assurer une vie digne à tout le monde, mais mal réparties : une infime minorité dispose de la grande masse des richesses pendant que la grande masse de l’humanité vit (survit, vivote) dans l’extrême pauvreté (il paraît que 6 personnes seulement possèdent les 59% de la richesse planétaire et tous seraient des USA !). C’est l’occasion de parler de justice, d’un monde qui doit tourner juste pour tous. C’est l’occasion de louer les générosités qui se manifestent chaque fois qu’on accepte de partager : les restos du cœur, les ONG et ASBL qui luttent contre la faim dans le monde, les initiatives lors de tsunami et autres catastrophes, tout geste humanitaire. Ne limitons pas notre responsabilité à la seule faim de nourriture. Dieu nous demande des gestes qu’il peut démultiplier avec nous face à toutes les faims des hommes : faim de paix (dans les pays en guerre), faim de dignité, faim de liberté, faim de justice, faim d’instruction, faim d’amour… Donnons le peu que nous avons, le Seigneur pourra alors faire le miracle de la surabondance. Au lieu de dire, dans une logique commerciale, « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? », entrons dans la logique du don : vous l’avez remarqué lors de fêtes familiales, quand le buffet est constitué de ce que chacun apporte généreusement, le buffet est des plus riches en quantité et en qualité. De même le Télévie. Nous devons savoir partager, mettre en commun : comment partager l’eucharistie en ignorant ceux qui n’ont pas le nécessaire (pain, santé, paix…) pour vivre ?

On ne peut pas comprendre les nuances de ce texte sans le rattacher d’une part à un événement antérieur (l’Exode) et d’autre part à un événement postérieur (la Cène).

« Jésus gagna la montagne… c’était un peu avant la Pâque, qui est la grande fête des Juifs. » La montagne sans précision, rappelle Moïse et les événements de l’Exode, l’agneau pascal, l’alliance au Sinaï, la manne. La grande fête, c’est la période où Israël célèbre la libération de l’Exode par un autre repas, où on immole et mange l’agneau pascal en mémoire de l’agneau de la nuit de la sortie d’Egypte. A cette date de l’année, les pèlerins affluaient nombreux vers Jérusalem. Ici les foules affluent dans l’autre sens, de l’autre côté du lac de Tibériade, attirées par Jésus vers la rive de la vraie terre promise. C’est là-bas la vraie Pâque, le vrai agneau pascal, le vrai pain du ciel, la vraie libération, la vraie vie. Moïse c’est du passé et le salut n’est plus attaché à un lieu, fût-il Jérusalem ! Rappelons-nous que les Juifs attendaient le Messie qui serait un nouveau Moïse et qui renouvellerait (et surpasserait même) les merveilles de celui-ci, parmi lesquelles les rabbins nomment explicitement le miracle de la manne. Jésus qui nourrit les gens au désert, cela ne pouvait que faire tilt dans leur tête : « C’est vraiment lui le grand Prophète, celui qui vient dans le monde. » Seulement les gens se sont trompés quant à son véritable rôle, ils voulaient le faire roi – de force - afin de le garder pour la satisfaction de leurs besoins terre à terre ; c’est pourquoi il s’est retiré tout seul ; comme quoi il ne faut jamais essayer de manipuler le Christ, de lui forcer la main au profit de nos projets intéressés, d’en faire un dieu utile, boulanger… sinon il se retire.

Le récit se comprend également à la lumière d’un événement postérieur : la Cène. St Jean qui raconte l’événement, l’a écrit des dizaines d’années après que l’Eglise ait pris l’habitude de célébrer l’Eucharistie et que les communautés chrétiennes aient compris que la multiplication des pains est une préfiguration du repas eucharistique. Son récit est une catéchèse et une profession de foi en Jésus Pain de vie. C’est pourquoi nous avons racontés ici les mêmes gestes de Jésus à la multiplication des pains et à l’institution de l’Eucharistie (pour rappel, st Jean n’a pas raconté l’institution de l’Eucharistie qu’il a remplacée par le lavement des pieds, mais il est clair que le chapitre 6 de son évangile est une théologie de l’Eucharistie). Cet épisode est toute une liturgie eucharistique : un premier temps pour la table de la Parole et un deuxième temps pour la table eucharistique, avec une procession des offrandes (le jeune garçon en enfant de chœur). Jésus officie et « rompt le pain ». On a fait asseoir tout le monde, car il s’agit, non pas d’une banale distribution de vivres où chacun fait la file, ni d’un pique-nique, mais d’un repas fraternel et convivial, le festin « messianique ». « Jésus prit les pains, il rendit grâce et les leur distribua… » (c’est la consécration et la communion). Enfin on constitue une réserve (plus abondante que les pains de départ) comme nous avons la réserve du tabernacle pour les malades et les absents : assez pour les foules de tous les temps et de tous les lieux (le chiffre douze est le chiffre de l’universalité).

Nous demandons au Seigneur, comme il nous l’a enseigné : « donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ». Pain matériel, surtout pour ceux qui ont de la peine à nourrir décemment leur famille, à joindre les deux bouts à la fin du mois. Pain de l’amitié également, pain de l’amour, du sourire, de la joie. Il faut savoir aussi demander d’avoir la faim de donner, la faim de partager, la faim d’aller au-devant de la détresse de l’autre. Comme le gosse avait eu le cœur de se séparer de son casse-croûte ! Comme Mère Teresa de Calcutta qui priait en disant : « Seigneur, quand j’ai faim, donne-moi quelqu’un à qui donner à manger… » ! Ce que nous offrons peut paraître dérisoire : et pourtant la même Mère Teresa disait que ce sont les petites gouttes qui forment les océans, le peu qu’on offre en partage crée la surabondance.

Nous avons tous nos cinq pains et nos deux poissons ; le malheur c’est que nous y tenons trop. Nous rompons le pain « eucharistique », sachons rompre le pain pour les déshérités et nous constaterons une drôle d’arithmétique : ce pain se multiplie à mesure qu’il se donne. Il y a toujours abondance, là où il y a amour. Demandons la grâce de la générosité, de la solidarité, du partage. Dieu nous a donné gratuitement ; par gratitude envers lui, à notre tour, nous devons donner gratuitement et abondamment.

Amen.

Vénuste

 

DIMANCHE 18 JUILLET 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Être instruit, longuement.

Jérémie 23, 1-6 : les responsables du peuple sont appelés « bergers », car ils ont la charge de le guider, de le protéger, de subvenir à tous ses besoins, de le rassembler (veiller à l’unité), de rendre la justice surtout pour les plus faibles. Mais ce n’est pas toujours qu’ils se montrent à la hauteur de cette mission. Yahvé, qui est le berger par excellence, viendra lui-même rassembler et s’occuper des siens ; il veillera à leur donner des pasteurs comme David qui fut le roi exemplaire. La promesse se réalise éminemment en Jésus qui s’est appliqué le titre de « bon berger ». Dans la proximité de la fête nationale, nous pensons à nos dirigeants dans notre prière.

Ephésiens 2, 13-18 : avant le Christ, il y avait le peuple juif, « ceux qui étaient proches », et le peuple païen, « ceux qui étaient loin ». Désormais, par sa croix, Christ a fait tomber le mur qui les séparait : les prescriptions juridiques de la loi de Moïse. Désormais, tous sont réconciliés et réunis en son corps, l’Homme nouveau. Le pasteur est rassembleur.

Marc 6, 30-34 : les disciples rentrent de mission, ils font un rapport très enthousiaste. Jésus les invite à l’écart, pour un repos bien mérité, pour un moment d’intimité avec lui. Cependant la foule a besoin de lui, il en est pris aux entrailles (de pitié) ; il reprend son rôle de pasteur, « il se met à les instruire longuement ». Est-ce que nous nous laissons instruire longuement ? Est-ce que la Parole est une priorité pour nous ? Que faire pour nous laisser instruire par la Parole de Dieu ?

Nous avons lu dimanche dernier l’épisode qui raconte comment Jésus a envoyé « pour la première fois » ses disciples en mission. Les voici qui reviennent (Marc les appelle pour la première fois « apôtres », c-à-d envoyés). Entretemps l’évangéliste a raconté la mort de Jean Baptiste.

Les « apôtres » se réunissent autour de Jésus pour faire leur rapport de mission. Mais il y a la foule qui « va et vient », qui les harcèle, de sorte qu’ils n’arrivent pas à manger. Jésus voit leur fatigue, veut les préserver,  propose d’aller à l’écart au désert ; ils prennent une barque pour aller sur l’autre rive ; mais les gens ont vite compris, ils arrivent à pied (souligne Marc) avant Jésus et ses compagnons : c’est dire le besoin qu’ils avaient, la détresse et la faim que Jésus va lire dans leurs yeux. Jésus fut pris aux entrailles (c’est ce que signifie littéralement avoir pitié, c’est avoir les entrailles retournées à cause d’une situation qui exige une réaction immédiate). Jésus se rend compte que ces gens qui vont et viennent, sont comme des brebis sans berger. Lui qui est le bon berger, il va répondre à leurs faims en commençant par la faim spirituelle qui est la priorité (après seulement il opérera la multiplication des pains pour la faim matérielle) : il commence par les enseigner. L’évangéliste précise qu’il enseigne « longuement » mais ne donne pas le contenu de cet enseignement puisque c’est le Seigneur lui-même qui se donne à connaître.

Intéressant de faire le parallèle entre cette première mission des « apôtres » et la première journée de prédication de Jésus lui-même à Capharnaüm, toujours selon l’évangile de Marc. Le contexte : Jésus commence sa prédication lors de l’arrestation de Jean Baptiste ; Marc raconte le martyre de Jean Baptiste entre l’envoi en mission des apôtres et leur retour. Le lieu, c’est toujours la Galilée. Le contenu : prêcher la conversion. Les signes : chasser les démons, faire des onctions d’huile à de nombreux malades et les guérir. A son retour de mission, Jésus est parti au désert pour prier ; au retour de la mission des disciples, il les invite à venir à l’écart dans un endroit désert. Tous ces points communs sont là pour nous montrer que la mission des disciples est une continuation de la mission de Jésus.

« Venez à l’écart dans un endroit désert et reposez-vous un peu. » Les apôtres ont parcouru des villages, ils ont reçu bon accueil (ils vont drainer des foules vers Jésus), ils ont certainement aussi connu l’échec comme Jésus le leur avait prédit. Ils sont fatigués à leur retour et Jésus leur propose le repos. Il n’y a pas que les syndicats qui pensent au droit aux vacances : l’institution du sabbat répondait déjà à cette exigence de repos, mais dans le sens d’un temps à consacrer à Dieu, à la dimension spirituelle de la personne humaine. Il y en a qui ont fait du travail une espèce de religion, qui ne savent pas prendre du temps pour autre chose, pour soi-même, pour la famille… Face au stress de nos vies trépidantes et agitées, les vacances sont méritées : temps de récupération, relaxation, re-création, ressourcement.

Cependant Jésus n’offre pas uniquement un repos physique, il voudrait que son disciple puisse parler au Père comme il le fait lui-même chaque fois qu’il s’isole. Le temps de détente, pour Jésus et pour son disciple, c’est un temps de silence, de « révision de vie », de re-cueillement ; temps d’écoute… Il ne faut pas avaler des kilomètres pour cela, puisqu’on peut le faire chez soi. On conseille de trouver ce moment chaque jour, chaque semaine (repos dominical), chaque année (temps de retraite, de pèlerinage). Le cardinal Danneels ne pouvait pas aller au lit sans passer prier devant la Madone qui est dans le jardin de l’évêché à Malines, même quand il rentrait très tard ou sous une grosse averse. On devrait faire chacun sa prière du soir qui serait un rapport de mission de la journée dans la prière : action de grâces pour les personnes rencontrées, les amitiés nouées, les BA accomplies, les joies partagées ; demande de pardon pour les actes manqués (les nombreuses omissions), pour ce qui a été mal fait ; prière universelle qui recueille tous les besoins (les joies) du monde exprimés lors des rencontres ou même à travers l’actualité.

« … les arrivants et les partants étaient si nombreux… » Il y a de l’agitation autour de Jésus : certains arrivent par simple curiosité, d’autres pour des guérisons, d’autres avides d’une parole de vie, d’autres peut-être sans savoir du tout ce que le cœur cherche… On aime voir dans ce « va-et-vient » justement ces brebis sans berger, l’homme en quête de sens et de bonheur, affamé de connaissance, assoiffé de sagesse, à la recherche d’un absolu, en quête de Dieu… foules sans repères, qui tournent en rond, à la merci des gourous de toutes sortes, la proie de charlatans, prêtes à suivre n’importe quel faux prophète qui sait manier la parole, prêtes à s’enrôler dans les sectes qui savent exploiter leur fragilité. Ce sont nos contemporains qui « zappent » d’une religion à une autre, dans ce supermarché des idéologies et des spiritualités où on prend ce dont on a envie quitte à le jeter à la poubelle pour prendre ce que la pub et l’entourage adoptent, en attendant autre chose. Brebis sans berger qui passent à côté du vrai berger, ou alors sont trop pressées pour rester un peu plus dans son intimité et s’attacher à lui.

Jésus le bon berger a bien compris ce dont ils ont besoin : il les enseigne « longuement ». J’aime bien ce longuement, parce que nous nous contentons souvent de formules rapides mais trompeuses, de « flash » comme savent nous en servir les techniques soi-disant de communication, de petites vérités à quatre sous, de la propagande, de l’endoctrinement, de la mystification. Nous avons besoin de quelqu’un qui nous instruise longuement. Mais comme nous sommes hyper-pressés, nous partons avec un enseignement à l’eau de rose qui entre d’une oreille pour sortir de l’autre. Nous sommes comme cette foule qui entre et sort, nous ne savons pas nous fixer, persévérer, prendre le temps de s’informer et de se former, le temps de se laisser instruire. Nous lisons cet évangile d’aujourd’hui en temps de vacances : le Seigneur nous propose de nous mettre à l’écart, loin de nos obligations professionnelles, avec lui pour nous laisser instruire et parler au Père dans la prière. Enseignement et prière, les deux choses nécessaires et incontournables dans notre quête de bonheur et notre recherche de Dieu. Nous les trouvons à toutes les célébrations : une liturgie de la parole pour nous instruire et pour inspirer notre prière. Dans la prière individuelle, dans la prière en famille, nous devons observer les deux temps. Souvent nous inversons les choses ou carrément nous ne faisons que la prière de demandes : alors que nous devons d’abord écouter le Seigneur, notre temps à l’écart se passe à « rabâcher ». Si quelqu’un doit écouter, est-ce que c’est Dieu ?

Relevons l’association parole et pain, parce que c’est ce qui fait nos eucharisties, les deux tables où le Seigneur nous invite et nous rassasie. Je trouve la même association dans l’épisode des disciples d’Emmaüs : Jésus les instruit, pendant tout le voyage, de sorte que leur cœur était tout brûlant, et le soir il leur rompt le pain. Il fut un temps où on a mis l’accent sur la consécration et la communion ; à cette époque, la parole était escamotée (surtout qu’elle était lue en latin) ; aujourd’hui, on veut opérer un rééquilibrage (quelques fois on tombe dans le travers inverse, où la liturgie de la parole est très développée alors que la liturgie eucharistique se rétrécit très fort parce que les gens « décrochent », les jeunes surtout). Le concile Vatican II a remis à l’honneur la Parole de Dieu : trois lectures chaque dimanche sur un cycle de trois ans de manière à faire le tour de toute la Bible tous les trois ans.

Soyons de ceux qui se mettent à l’écart, autour de Jésus, pour approfondir notre vie de foi. Soyons de ceux qui ne se dérobent pas à nos obligations professionnelles, familiales et sociales, mais qui trouvent qu’ils ne pourront jamais bien remplir ces engagements sans prendre du temps de repos auprès du Seigneur : pour se refaire, se nourrir, reprendre souffle, se ressourcer, se recentrer, se recueillir, se recharger... pour une « révision de vie », une vérification de notre agir chrétien. Jésus qui nous envoie dans le monde, attend un rapport à notre retour : pour raconter ce qu’on a fait, ce qu’on a vécu dans la journée ou dans la semaine, les événements survenus, les personnes rencontrées… afin de faire de tout cela une belle prière universelle. Pour un meilleur service, le ressourcement est indispensable : ce temps d’écoute peut se vivre en famille ou en équipe (lectio divina, maison d’évangile, groupe biblique). Quel repos pour le disciple de Jésus Christ que je suis ? Avant la prochaine mission… L’amour du Christ nous presse…

Dans la proximité de la fête nationale, prions pour notre pays et ses dirigeants, pour les pasteurs selon les divers échelons de la société : que règnent, chez nous, justice et paix, et que nos autorités s’engagent et se donnent la main pour le bien commun. Elles ont elles-mêmes besoin de guide : le Christ est là pour elles aussi, avec sa Parole et son Esprit Saint. Qu’elles soient de bons bergers selon son cœur.

Amen

Vénuste

DIMANCHE 11 JUILLET 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Partir à deux

Amos 7, 12-15 : les prophètes de Dieu, comme Amos, dénoncent ce qui ne va pas, quitte à s’attirer la colère des rois et l’inimitié du peuple. Amos était berger et agriculteur, rien ne le destinait à être prophète ; d’où son indépendance et son franc parler. Amos fut le prophète de la justice sociale : il a fait le trublion dans le sanctuaire royal de Béthel en prononçant des oracles contre le luxe insolent de la cour, contre les exactions sociales. On comprend l’intervention d’Amazias qui lui conseillait de sauver sa vie, d’aller faire ses critiques loin de la cour. Dans sa réponse, Amos montre ce qui caractérise le prophète au service de Dieu : il parle au nom de Dieu pour redresser les torts et convertir son auditoire. Le chrétien est prophète, à l’exemple d’Amos : au nom de Dieu, il dénonce toute injustice dans la société.

Ephésiens 1, 3-14 : le projet de Dieu (c’est le sens du mot « mystère ») est dévoilé, déployé dans l’histoire à mesure qu’il se réalise. Nous avons des verbes forts pour caractériser l’agir de Dieu : prévoir, projeter, vouloir, destiner, dévoiler, obtenir, choisir, combler… Quant à l’homme, il écoute, il reçoit, il prend possession… Après une bénédiction solennelle de type juive, nous avons trois parties (qui se concluent chaque fois par « à la louange de sa gloire ») qui mettent en valeur le rôle de chacune des Personnes divines : notre élection par Dieu le Père, notre rédemption par Jésus-Christ et l’œuvre de l’Esprit Saint.

Marc 6, 7-13 : Jésus n’est pas un gourou qui garde jalousement le privilège de la mission. Il envoie ses disciples et leur donne les mêmes pouvoirs sur les esprits mauvais et sur toutes les maladies. Il les envoie proclamer qu’il faut se convertir. Mais il leur donne la consigne de la pauvreté : pas d’équipement, dépendance absolue à l’égard de celui qui voudra bien les accueillir, sans autre bagage que l’amour de Dieu. Leur mission n’est pas une doctrine à prêcher, c’est une autre façon de vivre. Il les envoie deux par deux : la vie chrétienne, c’est faire communauté, faire équipe, vivre et étendre la fraternité universelle ; c’est la relation, créer des liens, dialoguer, se concerter…

Le chrétien, le disciple de Jésus, n’est pas celui qui écoute le Seigneur uniquement, ni celui qui reste dans son intimité par la prière et la méditation uniquement : le chrétien, le disciple, est missionnaire.

Il y a deux moments dans la vie du chrétien (comme les deux temps de la respiration : inspiration + expiration). D’abord se mettre en présence du Seigneur, ensuite aller annoncer cette présence aux autres. Les dominicains ont pour devise « contemplata aliis tradere », c-à-d partager aux autres ce qu’on vient de recevoir comme révélation dans la contemplation, dans l’écoute, dans le face à face avec Jésus. A la messe, nous écoutons l’enseignement du Maître, nous nous laissons nourrir de sa Parole et de son Pain, et à la fin de la messe, le prêtre dit « ite missa est » (l’appellation « messe » vient de là) : pour dire que la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique doivent déboucher sur cet impératif « allez », « ne restez pas là à regarder le ciel » (les anges le disaient le jour de l’Ascension). A la fin de la messe, c’est l’envoi en mission (non pas « la messe est dite », mais « maintenant la mission ») : nous recevons le Christ dans sa Parole et dans son Pain, à notre tour d’aller le porter à notre famille, à notre entourage, à notre quartier, à notre monde. Etre disciple, ce n’est pas uniquement une religion intérieure, une relation privée avec Dieu. Le disciple est missionnaire ou alors il n’a rien compris à son identité. Dans la mesure où l’amour de Jésus nous brûle, nous ne pouvons que le partager et le diffuser. La foi ne peut être cachée sous le boisseau. C’est important de le dire aujourd’hui où on veut restreindre le christianisme au domaine privé, où la mission est perçue comme du prosélytisme de mauvais goût ou de l’intolérance, soi-disant que toutes les religions et tous les courants de pensée se valent. Voilà la raison de la seconde évangélisation que l’Eglise a lancée avec St Jean-Paul II à l’adresse de la « vieille chrétienté » de l’Europe qui se déchristianise.

Jésus envoie ses disciples. On ne part donc pas de sa propre initiative : on est d’abord choisi, appelé, pour être ensuite envoyé. Nul ne peut se donner cette mission. Bien entendu ceci ne peut pas être un prétexte pour dire que la mission, l’évangélisation, c’est l’affaire des autres : chaque baptisé, parce que confirmé, parce qu’il a reçu le Saint Esprit, est « témoin », missionnaire ; et comme chacun a reçu son (ses) charisme(s), alors chacun a un domaine particulier où il est envoyé pour servir. C’est une dimension qui n’a pas beaucoup été soulignée dans la prédication : on a parlé des missionnaires comme des « séparés », des gens « mis à part » pour aller au loin. Tout chrétien est missionnaire, la question est de « discerner » où le Seigneur compte sur moi pour que son Règne arrive. Quand le Seigneur dit « Qui enverrai-je, qui sera notre messager ? », sachons répondre comme Isaïe : « Moi je serai ton messager, envoie-moi ! ».

Jésus envoie ses disciples « pour la première fois ». Car il y aura le grand envoi quand il retournera près de son Père et qu’il laissera l’Eglise sous la responsabilité de ses disciples et du St Esprit. Lors de cette « première fois », la formation des disciples n’était pas achevée. C’est que le Seigneur n’envoie pas que des « experts ». Encore une fois, c’est tout un chacun qui est envoyé. Ne nous dérobons pas, ne nous croyons pas dispensés en prenant l’excuse de dire qu’il y a plus capable que nous, que nous ne sommes pas prêts… (et d’ailleurs, est-ce que nous faisons quelque chose pour être prêt, pour être – bien - formé ?).

Il les envoie « deux par deux ». C’est comme équipe, comme Eglise, que l’apostolat se fait. A l’époque de Jésus, un témoignage ne pouvait être retenu que parce que porté par deux témoins minimum. Mais ce n’est pas pour cette seule raison que Jésus les envoie « deux par deux ». C’est que la parole du missionnaire n’est pas sa parole personnelle, il parle au nom de Celui qui l’envoie. La mission n’est donc pas une affaire personnelle, c’est l’affaire de toute la communauté des croyants. Jamais tout seul. Il importe de faire équipe. A deux, on est déjà une communauté où on se soutient, où on se corrige, où on s’aime. Partir à deux, œuvrer à deux, c’est déjà le message de l’amour fraternel à répandre pour bâtir le Royaume. « On vous reconnaîtra comme mes disciples, disait Jésus, à la manière dont vous vous aimez ». On prêche d’abord par la vie, c’est cela le témoignage. On peut même dire que l’essentiel du message est celui-là : Jésus ne leur dit pas ce qu’ils doivent prêcher (un contenu) comme doctrine, mais il leur indique ce qu’ils doivent être. Unité, fraternité, collégialité, vie fraternelle, service, union, communion, correction fraternelle ; prier ensemble, savoir tenir compte de l’autre, prendre conseil de l’autre, partager, se concerter, dialoguer, être ouvert, se mettre au service, se rendre solidaire… sans luttes d’influence, ni rivalité ni compétition. Cela donne de la crédibilité… comme la pauvreté évangélique, une des consignes.

Comme consignes, Jésus en donne de très précises, des consignes plutôt déroutantes. D’ordinaire quand on reçoit une mission, on a droit à un trousseau, à un équipement minimum, à un budget. Or il leur dit de ne rien emporter, même pas le strict nécessaire (rien dans les mains rien dans les poches), juste des sandales pour faire des kilomètres, un bâton pour se protéger des animaux la nuit (même cela leur est interdit dans la version de Matthieu), autrement dit rien du tout. L’apôtre de Jésus-Christ part allégé au maximum, on dirait un SDF, ne comptant que sur l’hospitalité de gens qu’il ne connaît pas, dans des régions qu’il ne connaît pas, dont il ne connaît pas la langue parfois… Pour une entreprise planétaire comme l’évangélisation, on aurait aimé que le fondateur prenne la précaution de prévoir du matériel, de l’équipement, de la logistique… et un gros budget. Mais l’Eglise ne fonctionne pas comme une multinationale, le Pape François le répète très souvent ! Elle a connu, dans l’histoire, la tentation d’utiliser « les gros moyens » (l’argent, le pouvoir, le glaive, la menace de l’enfer…). Puisque le missionnaire part parler de l’amour de Dieu, il n’aura d’autre bagage que l’amour de Dieu… et ce n’est pas peu ! Il ne peut être riche que de Dieu qui l’habite. S’il est riche de lui-même (son prestige, ses talents, ses diplômes, son éloquence, son expertise) ou d’autres choses (méthodes, instruments, cartes de crédit, maîtrise de l’informatique…), il va peut-être impressionner ou même « intéresser » des adhésions (séduction et popularité), mais ce ne sera pas le Royaume de Dieu qu’il va construire. Dieu choisit des gens pauvres et humbles (qui ne peut l’être ?), pour qu’il apparaisse bien que ce n’est pas une œuvre humaine ; c’est dans la faiblesse humaine (st Paul parlait de vases fragiles) que la puissance de Dieu donne toute sa mesure. Etre libre pour être disponible, ne pas être « attaché » mais détaché (d’abord de nous-mêmes). Pour parler de Dieu, un seul bagage est nécessaire : l’amour dont Dieu nous aime et dont nous devons témoigner. Faire le tour du monde avec cet unique bagage ! Pierre et Jean ont dit lors de leur premier miracle : de l’or et de l’argent, nous n’en avons pas, mais ce que nous avons, nous te le donnons, au nom de Jésus, lève-toi et marche. En toute gratuité !

Jésus avertit qu’il y aura échecs et refus. Le disciple n’a pas à être étonné, encore moins découragé, si on lui ferme la porte au nez. Jésus a donné tout pouvoir sur les esprits mauvais, mais il n’a pas donné de pouvoir sur les consciences, par respect pour la liberté humaine (laisser libre, rester libre). Lui-même n’a pas forcé les portes, quand il a essuyé l’échec (cfr l’évangile de dimanche dernier, à Nazareth chez lui). Comment alors faire l’annonce de l’Evangile ? Quelles méthodes utiliser ? Quels « trucs et astuces » ? La pastorale d’aujourd’hui entend revenir sur l’esprit communautaire. L’époque qui nous précède avait peut-être trop insisté sur la dévotion personnelle et la dimension communautaire y avait perdu. On veut créer des communautés qui pourraient être des cellules d’évangélisation, mais qui commenceront d’abord par vivre l’Evangile ensemble, le lire ensemble, le méditer ensemble, l’actualiser ensemble : être communauté de foi, lieu de la transmission (catéchèse) par compagnonnage, par proximité, par présence à l’autre. Dans ce sens, notre évêque auxiliaire voudrait que toutes les paroisses fassent de la catéchèse intergénérationnelle et les « dimanches autrement », en Unités Pastorales (UP).

Nous prions pour l’Eglise envoyée poser les bases de la mondialisation de l’amour. Qu’on ne nous définisse pas uniquement comme ceux qui vont à la messe, ou bien ceux qui ont été baptisés, mais que l’entourage puisse dire, selon le souhait du Seigneur lui-même, « voyez comme ils s’aiment ! ». Et prions pour nous-mêmes, les missionnaires sur lesquels le Christ compte énormément, afin de bâtir une civilisation de l’amour : ne nous dérobons pas, disons au Seigneur chaque matin : « Qu’est-ce que tu attends de moi, Seigneur ? Me voici, envoie-moi. Remplis-moi de ton amour : que je puisse le répandre sur les frères et les sœurs que tu me donneras de rencontrer. Fais de moi ton témoin, un bon missionnaire. »

Amen

Vénuste

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LECTURES DE LA MESSE du 4 juillet

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre du prophète Ézékiel (Ez 2, 2-5)

En ces jours-là, 
    l’esprit vint en moi 
et me fit tenir debout. 
J’écoutai celui qui me parlait. 
    Il me dit :
« Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, 
vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi. 
Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères 
se sont soulevés contre moi. 
    Les fils ont le visage dur, 
et le cœur obstiné ; 
c’est à eux que je t’envoie. 
Tu leur diras : 
‘Ainsi parle le Seigneur Dieu...’ 
    Alors, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas 
– c’est une engeance de rebelles ! – 
ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. »

 

DEUXIÈME LECTURE

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens (2 Co 12,7-10)

Frères, 
    les révélations que j’ai reçues
sont tellement extraordinaires 
que, pour m’empêcher de me surestimer, 
j’ai reçu dans ma chair une écharde, 
un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, 
pour empêcher que je me surestime. 
    Par trois fois, 
j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi. 
    Mais il m’a déclaré : 
« Ma grâce te suffit, 
car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » 
C’est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses, 
afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure. 
    C’est pourquoi j’accepte de grand cœur pour le Christ 
les faiblesses, les insultes, les contraintes, 
les persécutions et les situations angoissantes. 
Car, lorsque je suis faible, 
c’est alors que je suis fort.

 

ÉVANGILE

« Un prophète n’est méprisé que dans son pays » (Mc 6, 1-6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

    En ce temps-là,
    Jésus se rendit dans son lieu d’origine, 
et ses disciples le suivirent. 
    Le jour du sabbat, 
il se mit à enseigner dans la synagogue. 
De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient : 
« D’où cela lui vient-il ? 
Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, 
et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? 
    N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, 
et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? 
Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » 
Et ils étaient profondément choqués à son sujet. 
    Jésus leur disait : 
« Un prophète n’est méprisé que dans son pays, 
sa parenté et sa maison. » 
    Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ; 
il guérit seulement quelques malades 
en leur imposant les mains. 
    Et il s’étonna de leur manque de foi. 
Alors, Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.

 

Homélie

Dans la première lecture que nous avons entendue, le prophète Ezéchiel est envoyé en mission au moment le plus difficile de l’histoire d’Israël : nous sommes en 587 av Jésus-Christ, le peuple vient d’apprendre qu’il va être déporté à Babylone, loin de la terre promise, loin du temple de Jérusalem, et ils ne savent pas encore que cela va durer 50 ans !

Pas simple de prophétiser, c’est-à-dire de parler au nom de Dieu dans un tel drame où Dieu est forcément questionné, voire accusé de n’avoir rien fait ou de n’avoir pas empêché leur déportation. C’est pourquoi Dieu dit : « Fils d’homme, je t’envoie vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi. Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères se sont soulevés contre moi. Les fils ont le visage dur et le cœur obstiné ».

Bref, ça ne va pas être facile pour Ezéchiel de garder son peuple dans la foi en un Dieu qui veut leur bien. Il va devoir les aider à comprendre que Dieu n’est pas la cause de leur déportation mais que ce drame est plutôt la conséquence de leur alliance contre nature avec les peuples païens ; il va devoir aussi leur expliquer que si Dieu n’a pas pu empêcher la déportation, il sera tout de même à leurs côtés tout au long de cet exil ; enfin le prophète, c’est-à-dire celui qui voit loin, qui voit devant, aura la difficile tâche de faire comprendre que cette période malheureuse, peut aussi être l’occasion pour le peuple d’Israël d’en sortir grandit, plus fort, plus croyant et plus fidèle au Dieu d’Israël. Mais à condition qu’ils ne perdent pas la foi dans cette épreuve. Ce qui n’est pas gagné.

Voilà pourquoi Dieu est si déterminé en demandant cette mission à Ezéchiel, parce qu’il sait que son peuple pourrait flancher dans cette épreuve : « c’est à eux que je t’envoie. Tu leur diras : ‘Ainsi parle le Seigneur Dieu...’ Alors, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas, ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux ». C’est très important pour Dieu que son peuple sache qu’il y a un prophète au milieu d’eux, car par l’intermédiaire d’Ezéchiel, c’est Dieu lui-même qui est proche et qui accompagne son peuple jusque dans ses moments difficiles.

Aujourd’hui, dans les temps troublés qui sont les nôtres, notre monde a encore bien besoin de prophètes comme Ezéchiel, des hommes ou des femmes qui tiennent debout dans la tourmente, fermement appuyés sur leur foi en Dieu, qui croient que tout est dans la main de Dieu et qu’il ne nous abandonne jamais, quelles que soient les circonstances, heureuses ou malheureuses de notre vie. Je suis certain que Dieu continue d’envoyer des prophètes aujourd’hui comme à chaque époque pour être présent, grâce à eux, au cœur de nos misères. Et surement y en a-t-il parmi vous aujourd’hui !  

La seconde lecture nous parle de la fameuse écharde de Paul : c’est bien-sûr une image symbolique pour dire qu’il avait conscience d’avoir en lui une limite, une faiblesse, quelque chose dont il ne pouvait pas se débarrasser et qui lui faisait mal. Personne ne sait ce que c’était vraiment, qu’importe, cela nous permet de nous identifier plus facilement à lui : ce peut être une enfance difficile, une humiliation vécue qui n’arrive pas à passer, une trahison dont il ne s’est jamais remis, un pardon impossible à donner, le sentiment d’avoir été maltraité, etc… bref, quoi qu’il en soit, Paul nous dit à quoi elle sert : à laisser passer la grâce de Dieu. Et comme Paul, il nous est peut-être arrivé de prier pour en être débarrassé, mais comme Paul, nous n’aurons jamais d’autre réponse que celle que Paul a eu : « Ma grâce te suffit » 

Nous avons bien affaire au même Dieu que celui d’Ezéchiel, qui n’empêche pas nos maux et nos faiblesses mais qui nous donne sa grâce pour nous aider à les supporter, à les traverser, à les dépasser. Mais Paul va plus loin : il a compris que Dieu n’était pas gêné par nos petitesses, nos limites mais qu’au contraire, il pouvait les utiliser pour y déployer toute sa puissance et toute sa force.

C’est cette expérience que fera le peuple d’Israël déporté à Babylone et qui sortira de ce long exil avec une foi en Dieu plus solide que jamais. C’est ce que Boris Cyrulnik, qui a vécu lui aussi l’écharde d’une enfance déportée en camp de concentration a théorisé en parlant de « résilience » c’est-à-dire de cette faculté qui est en chacun et chacune d’entre nous grâce à laquelle nous arrivons à dépasser un traumatisme pour en sortir plus grand et plus fort.

Je pense aussi à Annie Duperey, l’actrice écrivaine qui a fait de la mort prématurée de ses parents une force extraordinaire pour défendre la vie et donner toute son énergie au service de l’association SOS village d’enfants. Je pense encore à Patrick qui, lorsqu’il apprend son cancer en stade 2 décide de se battre pour vivre pleinement jusqu’au bout afin de guérir si possible, en tout cas de ne pas manquer une miette de la vie qui lui reste à vivre ! Voilà comment Dieu donne toute sa puissance dans la faiblesse ! Alors n’hésitez pas à identifier votre écharde, accueillez-là et laissez Dieu passer par elle pour vous apporter la grâce et la force dont vous aurez besoin pour aller de l’avant dans votre vie.

L’évangile nous parle de prophète et de l’étonnante expérience que connait Jésus qui n’est pas accueilli dans son pays, conformément au dicton : « nul n’est prophète en son pays ». Je vous disais tout à l’heure que Dieu continuait d’envoyer des prophètes aujourd’hui pour se rendre présent à notre monde en souffrance, et je vous demandais si vous pensiez en être ! Cela ne me semble pas être une question incongrue. En effet, si je lis cet Evangile non pas seulement comme un événement historique, mais aussi comme une description de ce qui se passe à l’intérieur de nous, je me dis que cette histoire d’habitants qui méprisent leur prophète, c’est peut-être un peu chacun de nous quand nous n’écoutons pas la part prophétique qui est en nous, quand nous ignorons notre intuition, cette partie de nous pleine d’élan, qui voit loin devant, qui nous fait élaborer des projets, mais à laquelle nous ne croyons pas vraiment quand nous ne croyons pas en nous et que nous nous auto-sabotons !

Le don de prophétie et la foi en nos capacités à aller de l’avant : voilà les deux ingrédients essentiels pour qu’il puisse y avoir « des miracles » : s’il manque l’un ou l’autre, alors il ne peut se produire aucun changement. Et quand je parle de miracle, je ne pense pas forcément à une guérison inexpliquée, ou à quelque chose de magique, je pense à ce que nous disions dans la seconde lecture où Dieu peut déployer toute sa puissance dans nos faiblesses et nous aider à ressortir plus fort d’un moment difficile de notre vie, si nous croyons en nous autant qu’en Lui.

La difficulté, c’est que lorsque nous sommes dans le dur, au cœur du moment difficile, nous avons tendance à ne plus y croire, à désespérer, or c’est justement là que la foi nous serait utile pour espérer l’issue sans encore la voir, aller de l’avant alors qu’on a l’impression de régresser. Cet Evangile est une invitation à ne pas mépriser la part prophétique qui est en nous, qui voit loin et qui parle au nom de Dieu ! Non seulement à ne pas la mépriser, mais c’est surtout une invitation à l’écouter, à y croire, la laisser nous parler, nous donner l’élan et la direction vers laquelle nous élancer, pour que nous soyons pleinement vivants et heureux de vivre.

Alors y a-t-il des prophètes croyants dans cette assemblée ?

Gilles Brocard

 

 

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DIMANCHE 27 JUIN 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Pourquoi pas tenter la chance ?


 

Sagesse 1,13… 2,24 : Dieu n’a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de voir mourir. Il faut le proclamer avec force pour contredire l’idée autrefois écrite en noir et blanc sur les faire-part de décès, qu’ « il a plu à Dieu de rappeler à lui… » !! Ou encore face à la mort, on dit souvent que c’est la volonté de Dieu !! Dieu a créé l’homme pour une existence impérissable. La mort n’est donc pas son œuvre ; sa volonté est que l’homme soit éternel comme et avec lui. La mort trouve origine dans une volonté mauvaise que l’A.T. identifie au démon.

2 Corinthiens 8,7… 15 : saint Paul avait organisé une quête auprès des communautés qu’il avait fondées en faveur des frères de Jérusalem qui étaient dans la précarité. Les premières communautés chrétiennes ont pratiqué l’entraide et le partage non seulement entre leurs membres (le livre des Actes dit qu’ils mettaient tout en commun de sorte que personne n’était dans la nécessité), mais aussi de communauté à communauté. La motivation est la même que pour tout comportement et tout agir chrétien : imiter le Christ. La générosité du Christ est un exemple à suivre pour les chrétiens car eux-mêmes en ont largement bénéficié.

Marc 5, 21-43 : une force émane de Jésus, la puissance de la résurrection, la force de vie. Chez les anciens, la vie vient de Dieu mais passe par la fécondité de la femme qui donne et nourrit la vie. Or les deux femmes du récit échouent dans cette fonction : la première perdait son sang (principe de vie pour les anciens), l’autre était à l’âge où elle s’apprêtait à transmettre la vie (on se mariait jeune). Jésus les guérit et leur permet ainsi d’assumer leur vocation maternelle. 

 

L’évangile du 12° dimanche du temps ordinaire relate l’épisode de la tempête apaisée après laquelle Jésus a débarqué sur la rive des païens où il va guérir le démoniaque affligé d’une « légion » de démons ; ceux-ci demandent à Jésus de ne pas les expulser hors du pays, mais de les laisser aller dans un troupeau de porcs ; les porcs vont se précipiter dans la mer, ce qui amène la population à « prier Jésus de s’éloigner de leur territoire ». Ainsi Jésus revient du côté de la rive des Juifs, il continue sa mission : il enseigne, il donne la vie. On parle de lui, sa renommée se répand partout, si bien qu’il trouve sur son chemin, beaucoup de demandes et d’appels au secours auxquels il répond de façon satisfaisante et même inattendue : Dieu donne toujours au-delà de nos espérances. « Prenons la main que Dieu nous tend. » 

 

Jaïre vient vers Jésus. Ce n’est pas n’importe qui, puisqu’il est chef de synagogue, de la catégorie de ceux qui entretenaient une hostilité farouche contre Jésus : pour une fois quelqu’un de ce cercle vient vers Jésus sans mauvaise intention, sans volonté de lui tendre un piège. Il a sa petite fille à la mort, il a entendu parler de Jésus comme faiseur de miracles : pourquoi pas tenter la chance ? Il a bien entendu essayé toutes autres choses auparavant pour sauver sa petite chérie. Il demande, en dernier recours (avec conviction ?),  à Jésus de venir imposer les mains à sa petite fille, et Jésus accepte de le suivre.

 

Sur le chemin, une femme lui « vole » un miracle. Elle ne devait pas se trouver là, puisqu’elle a des pertes de sang depuis douze ans : pour les anciens, le sang rend impur et la personne impure doit se garder de tout contact parce que tout ce qu’elle touche devient impur (ni toucher ni être touchée). La femme a donc transgressé la loi en s’approchant de la foule et en touchant les vêtements de Jésus. Elle a souffert et de la maladie et de la séparation que lui imposait la loi. Pour guérir et retrouver la relation conjugale et les relations sociales, cette morte vivante a tout essayé, en vain : la pauvre a consulté d’innombrables médecins, dépensé tous ses biens sans aucune amélioration, au contraire, son état ne faisait qu’empirer. Comme Jaïre, elle va tenter sa chance chez ce jeune thaumaturge. Elle joue des coudes dans cette foule qui écrase Jésus, pour l’approcher (d’autres textes évangéliques affirment que tous ceux qui étaient frappés de quelque mal se jetaient sur Jésus pour le toucher, ou encore qu’on le suppliait de les laisser toucher ne fut-ce que la frange de son vêtement pour être guéri). Elle ne peut pas dire son mal, sous peine d’encourir la colère, peut-être pas de ce maître dont on lui a vanté la bonté, mais certainement de la foule. C’est pourquoi elle agit à la dérobée, elle vint par derrière et fait son geste furtivement. Mais on ne vole pas l’amour de Dieu. Jésus n’est pas un magicien. Il tient, au-delà du contact physique, à nouer une relation, il veut la rencontre, il veut le dialogue, pour faire progresser cette femme, d’une croyance superstitieuse et naïve à une foi vraie et adulte. Comme il est d’une attention extrême à chaque détresse, il s’occupe de cette femme comme si elle était seule au monde avec lui, malgré la foule compacte. C’est pourquoi il transgresse lui aussi les prescriptions légales (comme dans le miracle du lépreux), parce que pour lui, pas de loi qui tienne quand il s’agit de sauver une vie. La contagion fait demi-tour : c’est le contact de Jésus qui contamine par sa bonne santé et sa sainteté.

 

Sur ces entrefaites, voilà qu’on vient annoncer à Jaïre que sa fille est morte, que désormais ça ne vaut plus la peine de « déranger encore le maître ». On croyait (avec certainement des doutes) qu’il pouvait la guérir de la maladie. Mais maintenant que la mort a fait son œuvre, il n’y a désormais plus rien à faire. On peut dire que cette pensée a traversé l’esprit de Jaïre lui-même, puisque Jésus se croit obligé de lui dire : « Ne crains pas, crois seulement ». Il a dû douter, mais son doute ne fut ni scepticisme ni incrédulité comme dans le chef de ceux qui viennent annoncer la mauvaise nouvelle. Car Jaïre a été témoin de ce qui est advenu à la femme dont on ne connaît pas le nom : voilà pourquoi il ne faut pas sauter cet extrait dans le lectionnaire, pour ne faire que la lecture brève ; cet épisode signe un cheminement spirituel pour Jaïre, pour les disciples et pour la foule. Ils ont compris que Jésus a des pouvoirs étonnants : il y a espoir. Surtout qu’il encourage : « Ne crains pas, crois seulement ».

 

Jésus va aller bien au-delà des espérances humaines : il ne guérit pas de la maladie uniquement, il ressuscite même les morts, il terrasse la mort qui n’est pour lui qu’un léger sommeil avant l’éveil : « l’enfant n’est pas morte, elle dort ». Comme aux autres grands moments (à la transfiguration et au jardin de Gethsémani), « il ne laissa personne l’accompagner sinon Pierre, Jacques et Jean », il prend le père et la mère de l’enfant. Un simple geste : saisir la main de l’enfant (une autre transgression de la part de Jésus : on ne touche pas un mort parce qu’impur). Une simple parole : lève-toi. La petite est sur ses jambes : le mot utilisé pour dire « lève-toi » est le mot qui sera « technique » dans les premières communautés chrétiennes pour dire « ressusciter », mettre debout les gisants. Suprême délicatesse de Jésus : il rappelle aux parents « complètement bouleversés » que leur enfant a grand besoin de manger.

 

Les commentaires font des rapprochements entre ces deux miracles imbriqués l’un dans l’autre. A commencer par le chiffre douze. Chez les anciens, la vie vient de Dieu mais passe par la fécondité de la femme qui donne et nourrit la vie. Il s’agit ici de deux femmes, mais toutes les deux sont en train d’échouer dans leur maternité. La première a souffert de sa maladie pendant douze ans ; elle perdait le sang, le principe même de la vie. La deuxième allait mourir juste à l’âge d’être femme, de se marier (on se mariait jeune), de donner la vie. Jésus les guérit et leur permet ainsi d’assumer leur vocation maternelle.

C’est la foi qui les a sauvées, même si leur foi était peut-être à un stade embryonnaire, et même à un niveau de simple croyance (superstitieuse). La petite fille n’a pas sollicité elle-même le miracle : c’est que l’on peut profiter de la foi des autres ; c’est d’ailleurs la raison d’être de la prière universelle dans nos liturgies : la solidarité chrétienne nous demande de prier pour ceux qui nous demandent de prier pour eux, et même pour ceux qui ne pensent pas à Dieu ; c’est une des manières d’exercer le sacerdoce commun reçu au baptême. La foi de la femme adulte a été reconnue par Jésus qui s’exclame : « ma fille, ta foi t’a sauvée ». Remarquons que tout le monde a touché Jésus, puisque la foule l’écrasait, mais une seule personne, cette femme, fut « sauvée » : de guérie qu’elle avait été aussitôt au physique, elle va être sauvée au spirituel, ceci pour dire que ce n’est pas le contact qui importe, mais la foi avec laquelle ce contact est fait. Jésus ne sauve pas la vie physique uniquement, bien plus il donne la vie éternelle et il crée la relation avec Dieu. Confusément, Jaïre et la femme se sont sentis attirés vers Jésus : la foi est justement rencontre, entre Dieu et l’homme qui se recherchent mutuellement, Dieu qui est sur nos chemins, non pour des rencontres furtives, mais pour des rencontres qui créent un attachement durable.

 

Le texte a des accents liturgiques, pour nous rappeler que Dieu donne la vie à travers ses sacrements. Jaïre demande une imposition des mains : c’est le rite de l’Eglise, depuis toujours, pour le baptême et la confirmation (que jadis on ne séparait pas), pour la réconciliation, pour l’ordination des prêtres, pour la bénédiction. La femme touche Jésus : geste dont se privent ceux qui ne veulent pas « prendre » le corps du Christ en recevant l’Eucharistie. Jésus saisit la main de l’enfant, comme le prêtre qui baptise ou qui donne le sacrement des malades. Il demande de la faire manger : l’eucharistie qui nourrit le baptisé, le baptême étant le passage de la mort à la vie (d’où le rite de l’immersion dans le baptistère qui est à la fois tombeau pour « le vieil homme » et berceau pour l’homme nouveau).

 

Il y a un refrain que certains contestent en disant que c’est de la prétention : « sûrs de ton amour et forts de notre foi, Seigneur, nous te prions ». Est-ce que nous sommes vraiment forts dans la foi quand nous prions ? Est-ce que nous sommes vraiment sûrs de son amour quand nous touchons Jésus – Eucharistie ? Est-ce que nous lui avouons nos maladies cachées en sollicitant avec force la guérison de nos âmes et de nos corps ? Dans nos prières, nous rappelons-nous de prier pour les autres au-delà du cercle familial et des connaissances, afin que notre prière soit universelle, prière de l’Eglise ? Sommes-nous de ceux qui disent : pourquoi déranger encore le Maître ? Sommes-nous de ceux qui courent de guérisseurs à gourous dans notre besoin de guérisons et de paix intérieure, en empirant la situation ? Entendons-nous le Seigneur nous interpeller pour nous encourager : « Ne crains pas, crois seulement » ?

 

Amen

 

Vénuste

Date de dernière mise à jour : 23/09/2021