Couronne avent

homélie pour LA MESSE du 5 décembre 2021

2ème dimanche de l’avent

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre du prophète Baruc (Ba 5, 1-9)

    Jérusalem, quitte ta robe de tristesse et de misère,
et revêts la parure de la gloire de Dieu pour toujours,
    enveloppe-toi dans le manteau de la justice de Dieu,
mets sur ta tête le diadème de la gloire de l’Éternel.
    Dieu va déployer ta splendeur partout sous le ciel,
    car Dieu, pour toujours, te donnera ces noms :
« Paix-de-la-justice »
et « Gloire-de-la-piété-envers-Dieu ».
    Debout, Jérusalem ! tiens-toi sur la hauteur,
et regarde vers l’orient :
vois tes enfants rassemblés du couchant au levant
par la parole du Dieu Saint ;
ils se réjouissent parce que Dieu se souvient.
    Tu les avais vus partir à pied,
emmenés par les ennemis,
et Dieu te les ramène, portés en triomphe,
comme sur un trône royal.
    Car Dieu a décidé
que les hautes montagnes et les collines éternelles
seraient abaissées,
et que les vallées seraient comblées :
ainsi la terre sera aplanie,
afin qu’Israël chemine en sécurité
dans la gloire de Dieu.
    Sur l’ordre de Dieu,
les forêts et les arbres odoriférants
donneront à Israël leur ombrage ;
    car Dieu conduira Israël dans la joie,
à la lumière de sa gloire,
avec sa miséricorde et sa justice.

DEUXIÈME LECTURE

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens (Ph 1, 4-6.8-11)

Frères,
    à tout moment, chaque fois que je prie pour vous tous,
c’est avec joie que je le fais,
    à cause de votre communion avec moi,
dès le premier jour jusqu’à maintenant,
pour l’annonce de l’Évangile.
    J’en suis persuadé,
celui qui a commencé en vous un si beau travail
le continuera jusqu’à son achèvement
au jour où viendra le Christ Jésus.
    Dieu est témoin de ma vive affection pour vous tous
dans la tendresse du Christ Jésus.
    Et, dans ma prière,
je demande que votre amour vous fasse progresser de plus en plus
dans la pleine connaissance et en toute clairvoyance
    pour discerner ce qui est important.
Ainsi, serez-vous purs et irréprochables
pour le jour du Christ,
    comblés du fruit de la justice
qui s’obtient par Jésus Christ,
pour la gloire et la louange de Dieu.

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 3, 1-6)

L’an quinze du règne de l’empereur Tibère,
Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée,
Hérode étant alors au pouvoir en Galilée,
son frère Philippe dans le pays d’Iturée et de Traconitide,
Lysanias en Abilène,
            les grands prêtres étant Hanne et Caïphe,
la parole de Dieu fut adressée dans le désert
à Jean, le fils de Zacharie.

    Il parcourut toute la région du Jourdain,
en proclamant un baptême de conversion
pour le pardon des péchés,
    comme il est écrit dans le livre des oracles d’Isaïe, le prophète :
Voix de celui qui crie dans le désert :
Préparez le chemin du Seigneur,
rendez droits ses sentiers.
    Tout ravin sera comblé,
toute montagne et toute colline seront abaissées ;
les passages tortueux deviendront droits,
les chemins rocailleux seront aplanis ;
    et tout être vivant verra le salut de Dieu.

Homélie

Nous voici entrés dans le temps de l’avent depuis une semaine déjà et comme chaque année, il nous est donné d’entendre Jean le Baptiste, qui nous invite à « préparer les chemins du Seigneur », comme il l’a fait lui-même avant l’arrivée de Jésus. Mais comme à chaque fois, avant de nous intéresser à l’Evangile, regardons les lectures qui précèdent car elles servent à éveiller notre oreille pour mieux entendre l’Evangile.

La 1ère lecture, tirée du prophète Baruc nous donne le ton du temps dans lequel nous pouvons vivre ce temps de l’avent : « Jérusalem, quitte ta robe de tristesse et de misère, et revêts la parure de la gloire de Dieu pour toujours, enveloppe-toi dans le manteau de la justice de Dieu, mets sur ta tête le diadème de la gloire de l’Éternel. » Cela nous indique que ce temps de préparation de la venue de Jésus doit être est un temps de joie, je pense même que la joie est un des moyens pour préparer la venue de Jésus. Alors n’hésitez pas à nommer vos motifs de joie tout au long de cet Avent.

Mais le prophète Baruc s’adresse à Jérusalem ! On pourrait donc penser que son invitation à la joie ne nous est pas adressée à nous chrétiens, mais aux juifs de Jérusalem du 2ème siècle avant JC ! Or si nous nous rappelons que pour un Juif, Jérusalem est le haut-lieu de la rencontre entre Dieu et son peuple, car c’est là qu’est le temple, on peut donc légitiment penser que cette invitation à la joie est adressée à tous ces hauts-lieux de la rencontre entre Dieu et l’Homme que sont nos cœurs ! Ainsi on pourrait très bien entendre le texte ainsi : « Oh mon cœur, quitte ta robe de tristesse et de misère, revêt la parure de la gloire de Dieu, enveloppe-toi dans le manteau de la justice de Dieu … » Cette invitation s’adresse donc à chacun et chacune d’entre nous et désigne le lieu où la préparation de la venue de Jésus doit avoir lieu : dans nos cœurs.

Puis le prophète Baruc invite Jérusalem (donc chacun de nous dans notre cœur) à « se mettre debout, à se tenir sur la hauteur et à regarder vers l’orient ». J’y vois une invitation à nous redresser, à ne pas nous laisser écraser par les situations que nous vivons et à regarder là où se lève le soleil, ce qui illumine ma vie, ce qui la réchauffe comme un soleil, en étant attentif à ce qui naît en moi, ce qui renaît, à voir le positif plutôt que le négatif, à souligner ce  que j’ai plutôt que ce qui me manque, (comme la veuve de Sarepta le mois dernier). Bref, voilà autant de moyens qui favorisent la venue du Seigneur … vous ne trouvez pas ?

Enfin, le prophète Baruc va faire allusion au retour du peuple juif de leur exil à Babylone pendant 50 ans ! « Vois tes enfants rassemblés du couchant au levant par la parole du Dieu Saint ; ils se réjouissent parce que Dieu se souvient. Tu les avais vus partir à pied, emmenés par les ennemis, et Dieu te les ramène, portés en triomphe, comme sur un trône royal. » L’ennemi avait dispersé le peuple et c’est la parole de Dieu qui les rassemble et les ramène à Jérusalem. Voilà encore une belle manière imagée pour parler de ce travail de Dieu qui veut nous faire revenir de notre exil, qui veut nous faire retrouver notre Jérusalem intérieure, ce lieu où nous sommes en communion avec Lui, ce lieu que nous avions déserté, dont nous nous étions éloignés peut-être à cause d’un mystérieux ennemi.

Et pour cela, Dieu lui-même va « abaisser les hautes montagnes et les collines éternelles », nous dit la suite du texte : « il va lui-même combler les vallées et aplanir la terre » afin que nous puissions revenir dans la joie, à nous même, au lieu de notre repos, là où nous ne faisons qu’un avec le divin. Oui c’est bien le travail de Dieu que de nous ramener à lui, de nous unifier à lui quand nous sommes en exil de nous-même ou quand nous avons déserté notre intériorité.

St Augustin le disait très bien dans ce passage de ses confessions où il exprime son retour d’exil : soyez attentif à la manière dont Dieu s’y prend pour le ramener : « J’ai tardé à t'aimer, Beauté si ancienne et si nouvelle, j'ai tardé à t'aimer ! Alors que tu étais au dedans de moi, et moi au dehors, je te cherchais au dehors où je me ruais sur les belles choses d'ici-bas, tes ouvrages. Tu étais avec moi, et je n’étais pas avec toi ; Elles me retenaient loin de toi ces choses qui pourtant si elles n’existaient pas en toi, n’existeraient pas. Tu as appelé, crié, et tu as rompu ma surdité.  Tu as brillé par éclairs et par vives lueurs et tu as balayé ma cécité.  Tu as exhalé ta bonne odeur, je l'ai respirée, et j’aspire à toi. Je t'ai goûté et j'ai faim et j’ai soif.  Tu m'as touché, j'ai pris feu pour la paix que tu donnes. Une fois soudé à toi de tout mon être, il n'y aura plus pour moi douleur et labeur et ma vie sera, toute pleine de toi, la vie. "

Vous avez vu, Augustin fait l’expérience que c’est Dieu lui-même qui a agi pour le ramener à son intériorité : il va se servir de ses 5 sens : Tu as appelé, (l’ouïe), et tu as rompu ma surdité.  Tu as brillé (la vue) et tu as balayé ma cécité.  Tu as exhalé ta bonne odeur, (l’odorat) je l'ai respirée, Je t'ai goûté (le goût) et j'ai faim et j’ai soif.  Tu m'as touché, (le toucher) j'ai pris feu pour la paix que tu donnes ». Voilà comment Dieu travaille le cœur des Humains pour nous aider à revenir à lui et cesser de chercher en dehors de nous, Celui qui demeure au-dedans de nous.

Voilà à quoi sert le temps de l’avent, à revenir de notre exil de nous-même pour retrouver notre intériorité, là où Dieu vit en nous, c’est un temps pour dilater notre espace intérieur pour que Jésus, puisse y naitre à tout instant. En fait nous n’avons pas grand-chose à faire nous même pour préparer la venue du Seigneur, nous avons simplement à laisser Dieu faire ce travail en nous, comme le dit st Paul dans la seconde lecture : « J’en suis persuadé, celui qui a commencé en vous un si beau travail le continuera jusqu’à son achèvement jusqu’au jour où viendra le Christ Jésus. »

Il n’y a donc rien à faire ? Vraiment ? si je m’en tiens aux textes entendus aujourd’hui dans la 1ère lecture comme dans l’Evangile, c’ets bien Dieu lui-même qui aplani les montagnes et comble les ravins. Jean baptiste dit bien dans l’évangile que « Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les passages tortueux deviendront droits, les chemins rocailleux seront aplanis ; et tout être vivant verra le salut de Dieu. » La façon dont il exprime cela exclue bien toute action humaine. Mais il nous invite quand même à préparer les chemins du Seigneur et à rendre droit ses sentiers. En fait notre travail consiste à laisser Dieu œuvrer en nous, faire son travail d’aplanissement des montagnes et de comblement des ravins.

Et comment alors le laisser faire son travail en nous ? C’est st Paul qui, dans la seconde lecture nous montre le chemin : « Je demande (dit Paul) que votre amour vous fasse progresser de plus en plus dans la pleine connaissance et en toute clairvoyance pour discerner ce qui est important. Ainsi, serez-vous purs et irréprochables pour le jour de la venue du Christ » Oui la condition pour que Dieu puisse travailler en nous, c’est que nos cœurs ressemblent à Celui qui est tout Amour ! seuls des cœurs aimants peuvent accueillir l’Amour. Et comme Dieu ne fait rien sans nous sans notre consentement, il a besoin que nous consentions à sa venue en nous.

Et cet amour permet non seulement à Dieu de venir en nous et d’y faire son travail mais en plus, il permet de discerner ce qui est important ! Voilà encore un point essentiel : discerner l’important, distinguer l’urgent de l’important, repérer ce qui est essentiel pour moi, dans ma vie, c’est une très bonne question à nous poser de temps en temps et surtout durant le temps de l’Avent : qu’est ce qui est important pour moi dans ma vie aujourd’hui ? à quoi je tiens vraiment et que je ne voudrais jamais perdre ? qu’est-ce qui est essentiel pour moi ? Moi par exemple, je dirais que ce sont les relations de qualité avec les autres qui aujourd’hui sont essentielles à ma vie ; pour la personne qui partage cet Evangile avec moi avant d’écrire cette homélie, c’est se désencombrer de tout ce qui l’alourdit pour faire de la place à sa spiritualité, afin de ne pas être un poids pour ses proches. Et vous, c’est quoi l’important pour vous ?

Prenez le temps d’y répondre durant ce temps d’Avent, et c’est ainsi que vous préparerez le chemin du Seigneur. Vous n’aurez alors plus qu’à le laisser combler vos ravins, abaisser vos montagnes, rendre droit vos passages tortueux, et aplanir vos chemins rocailleux, afin que Jésus puisse trouver en vos cœurs, un berceau suffisamment agréable pour avoir envie d’y naître.

Amen

Gilles Brocard

 

 

 

 

28 NOVEMBRE 2021                                       1er DIMANCHE DE L’AVENT

HOMÉLIE de VÉNUSTE

C’est l’heure du rendez-vous !

Jérémie 33, 14-16 : le prophète veut réconforter le peuple. C’est l’époque d’une grande décadence de la royauté. D’où le désir d’un roi comme David, le roi parfait. Le Messie attendu est descendant (germe) de David ; il exercera le droit et la justice (la justice dans la Bible = vie parfaite conforme à la volonté de Dieu).

1 Thessaloniciens 3, 12 – 4,2 : la 1ère communauté chrétienne attendait avec fébrilité et impatience le retour (imminent) du Seigneur. Il s’agit de préparer cette venue par une vie digne : un amour de plus en plus intense et débordant, une sainteté sans reproche…

Luc 21, 25…36 : faire face aux cataclysmes qui s’annoncent, non en courbant le dos, mais en redressant la tête dans une totale confiance à Dieu qui, elle non plus, n’est pas de l’attentisme, mais attitude responsable : tenez-vous sur vos gardes, veillez et priez. Paraître debout, être des hommes debout. La rédemption est là.

L’année liturgique nous fait re-présenter, re-vivre toute l’histoire du salut, depuis l’attente du messie, puis l’arrivée, l’enseignement et l’œuvre du Messie (mort-résurrection), enfin le temps de l’Eglise en attendant le retour du Christ en gloire.

Le temps de l’Avent, ad-ventus, est le temps de l’attente du Messie qui va ad-venir. C’est le temps avant Noël où les textes nous permettent de revivre l’espérance d’Israël, à travers les prophéties qui annonçaient le Messie à venir. Nous ne faisons pas semblant d’ignorer que le Messie est arrivé en la personne du Christ Jésus : n’est-il pas celui qui vient toujours, qui frappe  à notre porte ? C’est dire que nous n’aurons jamais fini de nous préparer à sa venue, nous devons toujours vivre son attente et son accueil chez nous, dans la crèche de notre cœur. L’exhortation à l’attendre est donc toujours d’actualité (ne pas parler au futur, car c’est un présent perpétuel). Ne soyons pas étonnés de lire, pendant l’Avent, les textes de style « apocalyptique » comme ceux de la fin de l’année liturgique qui parlaient de la seconde venue (parousie) du Christ « à la fin des temps ». Le message est le même, pour tous les temps.

Ne faisons pas de confusion entre les différentes « venues » du Christ. Il y a la première venue dans la chair quand il s’est fait homme, qu’il a vécu et enseigné en Palestine, qu’il est mort et ressuscité,  qu’il est retourné au ciel, en promettant de revenir. En vertu de cette promesse, il y a l’autre « venue », le retour en gloire. La première venue a été préparée par le peuple d’Israël à travers les prophètes de l’A.T. ; c’est elle que nous vivons pendant le temps de l’Avent en attendant de célébrer Noël. Quant au retour en gloire, c’est ce que nous venons de vivre les semaines qui précédaient la fête du Christ-Roi : les lectures nous parlaient de la fin du monde, du jugement dernier, avec, sous le scénario de (films) catastrophes (parce que l’événement va provoquer de gros bouleversements), l’espérance qu’un monde nouveau et meilleur, le Royaume de Dieu, est en train d’ad-venir, de se construire… avec nous.

Entre les deux « venues » du Christ, il y a la venue au quotidien : des commentateurs parlent carrément de l’ « irruption » du Seigneur dans notre quotidien. Car le Seigneur frappe toujours à la porte de notre cœur ; si quelqu’un lui ouvre et l’accueille, il entrera et prendra le repas avec lui. Est-ce qu’un bon disciple, un vrai chrétien, peut concevoir un seul instant sans son Christ et Seigneur ? Contrairement à ceux qui ont peur de l’arrivée du Seigneur à l’improviste, ceux qui repoussent le plus loin possible le retour du Christ et qui le souhaitent le plus tard possible, le chrétien demande au Sauveur de hâter son jour, il aspire ardemment à ce que chaque jour, chaque heure, soit l’heure du rendez-vous avec Jésus. Le chrétien souhaite que le Seigneur vienne et demeure toujours. En fait les exhortations que le Seigneur nous adresse dans l’évangile d’aujourd’hui, ce n’est pas pour un jour à venir (heureusement que Dieu nous en a caché la date précise afin que personne ne fasse le malin hypocrite qui se met en ordre au tout dernier moment). Ces exhortations ne conseillent pas une attitude à adopter à une minute précise, ponctuelle et tardive à souhait (on a insisté autrefois sur « la dernière heure » : préparer une « bonne mort »). C’est l’attitude constante qu’il convient d’avoir à tout instant et en toute circonstance. Il s’agit de relever la tête, de se tenir sur ses gardes, de rester éveillé, de prier et de rester debout. Ne pas se focaliser sur une bonne mort (crainte salutaire ?) mais sur une bonne vie, dans l’Esprit de Jésus.

Redressez-vous et relevez la tête. Paraître debout devant le Fils de l’homme (l’attitude de l’homme ressuscité, contrairement au « gisant ») est une autre façon de dire : « redressez-vous, relevez la tête, vous êtes des sauvés ». Le récit de la Genèse montre Adam qui se cache dans les fourrés et s’accroupit dans les sous-bois à l’approche de Yahvé. C’est l’attitude de l’infidèle qui a peur d’être surpris en flagrant délit. Se redresser et relever la tête, cela suppose qu’on est correct et droit dans ses bottes, qu’on n’a rien à se reprocher, qu’on ne s’attend pas à recevoir de sanction méritée, qu’on ne baisse pas les bras devant les situations qui demandent un engagement conséquent. C’est aussi l’attitude de quelqu’un qui scrute l’horizon pour apercevoir celui qu’on attend dès qu’il apparaît. C’est l’attitude de celui qui est à l’affût de signes qui ne trompent pas, qui est prêt à se mettre en route tout de suite pour se rendre au rendez-vous tant attendu. Comment reconnaître celui qu’on attend si on n’a pas fait l’effort de le connaître ? Comment reconnaître les traces de Dieu dans la vie quotidienne et les événements du monde, si nous n’en connaissons pas les repères que nous en donne l’Ecriture ? Une invitation encore une fois à fréquenter les Saintes Ecritures [surtout en ce dimanche de la Parole] qui, seules, peuvent nous donner un sixième sens qui perçoit l’arrivée et la présence du Seigneur que nous attendons. L’Avent est donc le temps de nous réveiller de nos assoupissements en étant plus attentifs à la Parole du Seigneur. Se réveiller, se lever, c’est le même verbe que ressusciter : nous sommes appelés à vivre en ressuscités.

Tenez-vous sur vos gardes, de peur que votre cœur ne s’alourdisse dans la débauche, l’ivrognerie et les soucis de la vie. S’alourdir : on dirait une torpeur, un sommeil lourd qui s’abat sur celui qui se laisse aller. Le contraire d’être léger et alerte. Il faut veiller comme le serviteur qui attend son maître, de retour de voyage ; comme les invités à la noce qui attendent que l’Epoux arrive pour faire la fête (on ne fait pas la fête avant, sous peine de tomber dans la débauche et l’ivrognerie) ; comme le veilleur attend l’aurore, comme une famille qui attend une naissance… Un de nos groupes bibliques m’a fait remarquer que, dans le texte d’aujourd’hui (la parabole du semeur avait déjà prouvé que les soucis de la vie peuvent étouffer la parole semée), les soucis de la vie sont mis au même pied d’égalité que la débauche et l’ivrognerie, comme quoi, quand les soucis de la vie prennent trop d’importance, quand ils deviennent une soif démesurée, ils sont comme un vice : le travail, les affaires, les loisirs, le pouvoir… même la famille !

Restez éveillés et priez. La recommandation sonne exactement comme celle du jardin de Gethsémani : veiller en prière pour ne pas tomber en tentation. Ne pas se laisser distraire. Pas d’éveil sans prière. C’est la seule façon efficace de rester éveillé : une vie qui est prière sans discontinuer. On prie bien sûr dans les moments de méditation, quand on fait sa prière personnelle, quand on prie avec les frères et sœurs au cours de prières communautaires, quand on médite les Saintes Ecritures seul ou au cours de partages d’évangile avec les autres ; on prie aussi avec les activités quotidiennes, habituelles et ordinaires quand on sait les offrir comme prière « agréable » à notre Dieu, comme engagement qui fait ad-venir le Royaume. On reste éveillé aussi à travers les œuvres de miséricorde, le témoignage vigilant d’une vie consacrée à Dieu et au prochain. St Paul vient de nous exhorter à faire preuve d’un amour de plus en plus intense et débordant à l’égard de tous les hommes, d’une sainteté sans reproche, d’une conduite qui plaise à Dieu, et faire de nouveaux progrès car le statu quo, faire du sur place, c’est exactement la même chose que reculer. Cela contribue à construire, à hâter le Royaume.

Le maître mot est donc éveil. Attente en éveil. Il importe de constater que toute l’histoire humaine est attente, la vie est attente, l’attente est vie (quelqu’un qui n’a rien ni personne à attendre, sa vie est morte ; mais avec nos montres trop bien réglées et nos horaires trop ponctuels ou nos boutons automatiques à presser, nous ne savons plus attendre). Certains attendent sans vraiment savoir ce qu’ils attendent. L’attente chrétienne n’est ni vide ni passive : nous attendons quelqu’un qui chemine avec nous. D’où la question : est-ce que nous attendons notre Dieu ? Paradoxalement, nous avons besoin d’un Sauveur mais nous ne voulons pas qu’il se « mêle » de tout ce qui est notre vie ! On voudrait bien d’un dieu pompier dépanneur, on voudrait bien d’un dieu assurance-vie, mais qui n’est pas bienvenu dans certains domaines privés de nos vies ! Or notre Dieu veut être le compagnon de toujours, de tous les instants : c’est tout ou rien, il faut savoir ce que nous voulons ! Comprenons bien que ce n’est pas lui qui manque au rendez-vous, c’est toujours nous qui commençons par le chasser de notre vie pour nous souvenir de lui uniquement quand la maladie, le mal-être, les difficultés, la condition humaine nous prennent à la gorge.

Au cours de cet Avent, faisons l’effort d’une attente active, une prière vigilante, une espérance forte qui ne déçoit pas. Restons des veilleurs pour nous et pour les autres. Viens, Seigneur ! On ne peut dire que ton règne vienne si on n’est pas disposé à accueillir le Sauveur dans sa propre vie dès maintenant, à préparer Noël dans la vérité de son cœur. On ne prépare l’avenir que dans le présent : réservons donc déjà le meilleur accueil au Ressuscité qui vient dans sa Parole et dans ses sacrements. Il vient pour notre délivrance… comme un enfantement…

Pendant l’année C, nous lirons St Luc, « l’évangéliste de la miséricorde ». Le 1er dimanche de l’Avent est le dimanche de la Parole. Prenons régulièrement quelques minutes pour méditer la Parole de Dieu afin d’en vivre. Pour l’approfondir, nous avons l’aide des groupes bibliques et même… de DVD !

Amen.

Vénuste

 

 

DIMANCHE 21 NOVEMBRE 2021                                        CHRIST-ROI

HOMÉLIE de VÉNUSTE

De la royauté à la vérité

Daniel 7, 13-14 : le prophète décrit la victoire finale du Messie qui recevra la royauté sur tout homme, une domination éternelle. Le prophète parle d’un « fils d’homme », formé de notre chair (pas un extraterrestre fantomatique et irréel), qui assumera notre condition humaine jusqu’à la souffrance et la mort ; mais le titre évoque également un être céleste.

Apocalypse 1, 5-8 : malgré les persécutions, le chrétien sait que la victoire sur le mal et sur la mort a été remportée définitivement par l’Agneau transpercé qui règne pour les siècles. Il est l’Alpha (le premier) et l’Oméga (le dernier) parce qu’il tient dans sa main toute l’histoire de l’univers et transcende les temps et les espaces.

Jean 18, 33-37 : dialogue de sourds entre Pilate et Jésus parce qu’ils n’ont pas la même conception de la royauté. La royauté pour Jésus (qui ne vient pas de ce monde) est vérité, libération, service jusqu’au don total : pas de « sujets », ni serviteurs, ni subordonnés, ni armée. Le drame qui se joue dans le palais de Pilate est le drame de l’humanité qui cherche où est la vérité.

Le Pape Pie XI qui a institué la fête du Christ-Roi en 1925, sentait la montée des totalitarismes après la première guerre mondiale : régime marxiste en Russie, montée du fascisme en Italie et en Allemagne, idéologie nationaliste et païenne de l’Action Française en France… En instituant cette fête dans ce contexte d’idéologies totalitaires, le pape voulait attirer l’attention (la nôtre aujourd’hui aussi) sur ce qu’est le vrai pouvoir : le pouvoir est au service de l’homme et de la vérité. Une façon aussi d'affirmer la création : le monde n'est pas éternel, ni autonome, ni absurde cependant, l'histoire du monde n'est pas un tourbillon fou qui finira par la catastrophe de la déflagration universelle qui fera tout sombrer dans le chaos ou pire dans le néant absolu. La fête se célébrait le dernier dimanche d’octobre, avant la Toussaint. La réforme liturgique de 1969 l’a transférée au dernier dimanche de l'Année liturgique : elle a voulu que l’année liturgique se clôture en apothéose, sur la perspective du retour du Christ en gloire, en Roi de l’univers.

Jésus est donc roi, il ne le nie pas devant Pilate, il l’affirme en même temps qu’il marque la différence et précise quelle est sa royauté. Il a commencé sa mission en disant : « le Règne de Dieu est proche », mais, jusqu’à son procès, il ne voulait pas qu’on le reconnaisse roi. Par exemple, après la multiplication des pains, on voulait le faire roi, il leur a échappé en se retirant dans le désert et la prière. C’est à l’approche de sa mort, qu’il se laisse acclamer « fils de David », mais il est assis sur l’humble monture d’un âne. C’est devant Pilate que sa royauté est affirmée (il ne dit pas qu’il est le roi des Juifs). Car désormais toutes les ambiguïtés, surtout nationalistes, sont levées, nul ne peut plus se méprendre, on peut le railler, on peut même le tuer : sa royauté est et reste vraie, mais elle est tout autre, ailleurs, hors des atteintes humaines.

Saint Jean ne relate pas l’épisode comme les synoptiques : comme à son accoutumée, il procède par quiproquo (l’ « ironie johannique » : la dérision proclame la vérité). Pilate est l’autorité suprême dans la région, il représente le tout puissant empereur romain ; à ce titre, il est le seul à avoir le droit de vie et de mort ; c’est pourquoi Hérode, Caïphe, toutes les autorités civiles et religieuses, ont dû recourir à Pilate pour la condamnation à mort de Jésus qu’ils avaient décidée. Jean écrit de façon à donner à la royauté de Jésus tout le poids de la reconnaissance impériale de Rome à travers Ponce Pilate, à travers les quiproquos du dialogue entre Pilate et Jésus, à travers l’écriteau que Pilate va faire apposer sur la croix (qui, il faut le souligner, disait, dans les trois langues officielles – hébreu, latin et grec –, « Jésus le Nazaréen le roi des Juifs »), à travers la réplique cinglante à ceux qui voulaient faire modifier l’écriteau : « ce que j’ai écrit, je l’ai écrit ». Auparavant, il y a une scène qui mérite toute l’attention : après avoir plusieurs fois affirmé qu’il ne trouve aucun chef d’accusation contre Jésus, Pilate le fit sortir et asseoir sur une estrade pour dire aux Juifs : « Voici votre roi ! » ; ce qui est tout à fait insolite car c’est plutôt le juge, et donc Pilate, qui devait s’asseoir et pas le prisonnier. Tous ces indices amènent à la conclusion que ce qui devait être un procès de Jésus au palais de Pilate - l’autorité suprême sur place, le haut représentant dont les paroles sont des décrets, surtout aux grandes solennités -, a tourné, dans l’évangile selon St Jean, à tout un protocole d’investiture. Rome reconnaît solennellement Jésus Roi.

Et pourtant le Jésus qui se tenait devant Pilate n’avait en rien l’air d’un roi : face à face de deux royaumes, deux conceptions du pouvoir. Seul devant Pilate, livré par les siens, ligoté, après des heures de sévices (la chicote), à jeun et sans dormir, une couronne d’épines sur la tête, Jésus tenait à peine debout. S’il a encore l’audace de s’affirmer roi, c’est que sa royauté est vraiment d’un autre type que celle des rois de la terre. Et c’est ce qu’il va s’employer à expliquer à un Pilate très intrigué (agacé) qui, entre autres fonctions, devaient réprimer toute menace et toute velléité de soulèvement contre Rome, la seule autorité sur le monde. Jésus le rassure qu’il n’a pas levé d’armée : « Si ma royauté était de ce monde, les miens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs ». Sa royauté n’est donc pas de ce monde, elle vient d’ailleurs, c’est pourquoi il est « venu ». S’il est venu, c’est qu’il était avant, il préexistait.

Jésus ne nie pas sa royauté, il l'affirme même, mais en corrigeant la vision trop humaine que nous attachons à l'idée de royauté (pouvoir absolu, puissance militaire et exploits guerriers, richesse, foules de courtisans obséquieux…) : St Jean aime jouer sur les malentendus pour mieux faire ressortir la distance entre les pensées humaines et la pensée de Dieu (à remarquer le glissement de la royauté à la vérité). Jésus affirme : "mon royaume n'est pas de ce monde". Il est venu rendre témoignage à la vérité. Un royaume intérieur. Sa royauté n’est pas comme le monde dominant basé sur des rapports de force où pouvoir de l'un signifie humiliation ou soumission des autres. Pas une puissance écrasante, pas un pouvoir qu'on prend. La puissance de Jésus, c'est l'expression de l'amour de Dieu, c'est le service ("je suis venu pour servir, non pour être servi"), diaconie (le lavement des pieds). Pilate a dû penser à un fou : la folie d'aimer.

La différence primordiale, c’est que celle de Jésus est une royauté service, Jésus est roi serviteur, il ne règne pas sur nous, il règne pour nous. Jésus prêche par l’exemple : s’il donne la loi de l’amour – service, il est le premier à servir, à donner sa vie jusqu’au bout, jusqu’à la croix. Sa royauté est un royaume d’amour, de justice et de paix, sans cour ni « sujets » (c’est lui qui sert), sans fonctionnaires, sans armée (roi des armées ou roi désarmé), sans prisons (il pardonne sans exclusive) ; pas une théocratie. La constitution de ce royaume, ce sont les béatitudes et la loi d’amour universel. Le passeport qu’il délivre : le service mutuel. Il n’a nul besoin de la force ni des procédés habituels de l’action politique, pas de rapports de force : tout le monde s’investit dans la construction d’une fraternité vraie. Pas de chancelleries proprement dites, puisque tout le monde est en ambassade de la réconciliation. Ses palais, les cœurs purs. Alors que les empires terrestres finissent par s’effondrer et faire place aux autres (« sic transit gloria mundi » : ainsi passe la gloire du monde), ce royaume ne passera pas, il est éternel. Il n’est pas de ce monde, mais s’y exerce.

Jésus introduit aussi une grande différence entre pouvoir et vérité. Le pouvoir s’impose par la force. Tandis que la vérité fait appel à la liberté ; la vérité libère, elle épanouit au lieu d’asservir ou d’aliéner (elle dérange aussi et peut coûter cher : le martyre est le témoignage suprême ; la 2ème lecture appelle Jésus « le témoin fidèle »). Pilate demande ce qu’est la vérité, Jésus laisse la question en suspens, parce que la vérité ne peut être enfermée dans des certitudes et des formules, il faut la chercher sans se lasser. Surtout que la vérité, c’est une personne : la vérité, c’est Dieu qui se fait connaître en Jésus et c’est Jésus lui-même (« Je suis le chemin, la vérité et la vie »). On n’a jamais fini de chercher à connaître quelqu’un, jamais fini de l’aimer, a fortiori Dieu le Saint, le Tout Autre. Jésus ne manipule pas les gens, il ne fait pas de démagogie, il nous apprend à être vrai. Il ne s’impose pas, le disciple le suit par conviction personnelle : il n'y a que l'être doué de raison et de liberté qui hélas désobéit, le reste est tellement bien ordonné.

Comment faire allégeance à notre Roi de l’univers ? Quel hommage lui rendre ? Quelle place lui donner dans notre vie ? Reconnaître son règne. Faire nôtre sa charte d'amour, sa loi du service commun, nous mettre à son école de la fraternité universelle. Aimer jusqu'à donner sa vie : il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. Roi de justice et de paix : travaillons à faire la justice et la paix. « Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix. » Est citoyen du royaume de J.C. tout homme qui rend témoignage à la vérité, comme lui. Tout homme qui tient à être vrai et aide les autres à être vrais : identité entre ce que je pense, ce que je dis, ce que je fais, ce que je suis (amour de la vérité, vérité de l’amour). La vérité vous rendra libres : est citoyen du royaume de J.C. tout homme qui travaille à sa totale libération et à celle de ses semblables. Tout homme qui donne sa contribution à la mondialisation de l’amour. Tout homme qui vit l’amour et le service partout et toujours. Voilà notre devoir d’état et de citoyenneté des cieux. Voilà la seule manière de servir le Roi des rois en obéissance et fidélité. Peine perdue que de l’encenser ou d’organiser pour lui des cérémonies triomphales et somptueuses : plutôt écouter sa voix et y conformer sa vie personnelle, familiale, professionnelle et sociale. Lui consacrer et dédier toute sa vie.

Consacrons-lui nos cœurs et nos vies. Seigneur, sois le roi de mon cœur. Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme elle est faite au ciel. Que cette eucharistie soit un geste d'allégeance (serment de fidélité et d'amour) au Roi d'amour qui veut que nous régnions avec lui dans l'éternité. Que l’Esprit nous vienne en aide pour travailler à l’avènement du royaume de J.C. dans notre cœur à chacun tout d’abord et dans notre monde. Prions pour ceux qui ont le pouvoir et l'autorité : qu'ils les exercent dans le service des sœurs et frères humains et du bien commun, pour qu'il y ait plus de justice, de vérité et de paix dans le monde. Que nos sociétés et communautés chrétiennes travaillent à l’avènement du Royaume de Dieu.

Amen.

Vénuste

 

 

 

DIMANCHE 14 NOVEMBRE 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Espérance ou résignation ?

Daniel 12, 1-3 : un des rares textes de l’A.T. qui parlent de la résurrection. La loi de la rétribution veut que « les sages », « les maîtres de justice » auront la vie éternelle. Dieu ne peut pas abandonner ceux qui Lui ont été fidèles, certains jusqu’au martyre.

Hébreux 10, 11…18 : contrastes entre l’ancienne alliance et la nouvelle en J.C. Les prêtres de l’A.T. se tenaient debout, offraient sans cesse les mêmes sacrifices et sans résultat (ils n’ont jamais pu enlever les péchés). Tandis que Jésus est assis pour toujours (mission accomplie !), il n’a offert qu’un sacrifice unique sur la Croix et il a mené pour toujours à la perfection ceux qui reçoivent de lui la sainteté. C’est définitif.

Marc 13, 24-32 : la déflagration universelle est paradoxalement une bonne nouvelle. Ce monde doit changer de fond en comble et il a déjà commencé à changer. L’image du figuier qui bourgeonne invite à l’espérance en un avenir merveilleux, de beaux jours en perspective. Le retour de Jésus est une perpétuelle actualité : chaque instant en est la date et l’heure. Etre vigilant, c’est vivre cette heure déjà, vivre en ressuscité.

La liturgie nous a habitués à lire, à la fin de l’année liturgique (les derniers jours du temps ordinaire) et au début de l’année liturgique (les premiers jours du temps de l’Avent), des textes bibliques qui parlent de la fin des temps ou fin du monde, (ce qu’on appelle « les fins dernières », l’eschatologie, la parousie). Dans l’évangile d’aujourd’hui, Jésus se trouve au temple ; ses disciples admirent la splendeur de cet édifice dont Hérode venait de restaurer la beauté (l’une des sept merveilles du monde antique). L’extase ne va pas durer longtemps car Jésus va prédire que le temple sera bientôt détruit, qu’il n’en restera pas « pierre sur pierre ». C’est alors que les disciples posent les terribles questions sur la fin du monde, fin qui hante tous les hommes de tous les siècles (il suffit qu’il y ait une catastrophe naturelle, une guerre, le covid19… et quelqu’un dira : ça y est !), fin qui est toujours annoncée mais toujours reportée : quand et où cela arrivera-t-il ? quels en seront les signes prémonitoires ? Saint Marc qui nous rapporte la réponse de Jésus, se fait aider par deux choses : la réalité historique de son époque et le genre littéraire apocalyptique. Une réponse toujours d’actualité ; il ne faut pas croire qu’elle ne concerne que ceux qui auront « le malheur » de vivre à l’époque de la déflagration apocalyptique. Réponse que chaque époque reçoit avec les préoccupations et le langage du moment.

La réalité historique de l’époque d’abord. Les premières communautés chrétiennes assisteront à cette « fin du monde » lors de la révolte juive qui culmina en la destruction du temple en l’année 70 (« l’abomination de la désolation ») et au suicide collectif de Massada en 71. Ce fut donc une époque de terrible détresse au plan national. Il y eut aussi la grande détresse pour les chrétiens : ils sont persécutés de toute part et de manière atroce, si bien que certains doutent du Christ et se demandent s’il est bien le Messie puisqu’il se fait attendre (contrairement à sa promesse : « cette génération ne passera pas… ») et ne vole pas à leur secours comme leur Sauveur. L’évangéliste entend ranimer leur courage et leur persévérance devant ce déchaînement de malheurs. Au lieu de courber l’échine, au lieu de s’écraser, comme quelqu’un qui s’attend à recevoir des coups, qui s’attend à ce que le ciel lui tombe dessus, le chrétien relève la tête, car c’est l’heure de Dieu, l’heure où Dieu se révèle le Sauveur de son peuple.

Le genre littéraire, le genre « apocalyptique ». Un jour, je me suis trouvé sur la route du président américain Georges Bush, un vrai scénario catastrophe : hélicoptères dans le ciel, voitures blindées en masse avec gyrophares, nuées de motards et policiers en délire avec sifflets et gestes désordonnés, sirènes hurlantes, et même des ambulances dans ce cortège… L’auteur biblique ne s’imaginait pas la manifestation divine moins spectaculaire en sons et lumières. Nous n’avons pas cependant à lire dans nos apocalypses des scénarios aptes à nous procurer des sensations fortes, ni à y télescoper les inquiétudes d’aujourd’hui. Il ne faut même pas chercher à visualiser ce que l’auteur biblique a écrit : ce message n’est pas un message scientifique, mais un message de foi. L’évangéliste fait appel à tout un héritage culturel qui parle ce langage et utilise le genre littéraire pour cette sorte de messages : l’apocalyptique. Le plus connu des livres de ce genre est l’Apocalypse de St Jean qui lui-même s’inspire du prophète Daniel (étymologiquement le mot apocalypse signifie enlever le voile qui cache, et donc révélation, théophanie, venue solennelle). On en retient les scenarii catastrophes que certains prédicateurs se plaisent de temps en temps à agiter pour terroriser les gens. On en oublie le contenu qui est une « Bonne Nouvelle » : le Seigneur vient libérer son peuple, il ne vient pas pour anéantir l’œuvre de ses mains, l’objet de son amour. Il envoie ses anges rassembler les élus des quatre coins du monde, autrement dit tout l’univers est concerné. C’est un événement cosmique : rien d’étonnant qu’il y aura des bouleversements. Un chamboulement bienvenu du reste puisque doit changer ce monde qui est véritablement une vallée de larmes. Si « le Fils de l’homme est proche, à votre porte », il est évident qu’il y aura une transformation radicale de ce monde de violence, de mal, de mort et de péché.

Ce changement a déjà commencé, car Dieu est déjà à l’œuvre. Nous ne le remarquons pas parce que nous ne nous y impliquons pas, nous ne nous sentons pas concernés, nous regardons ailleurs. Jésus nous aide à le comprendre à travers la parabole du figuier. Quelqu’un qui attend l’été, ne compte pas les jours d’hiver, il regarde le figuier refleurir. Pour bien vivre l’hiver, il faut attendre les signes que ce temps mort va prendre fin, que le printemps est déjà en germe, que la terre va revivre, qu’il y aura renaissance. Les signes qu’il faut attendre, ce sont les signes de vie, toutes ces branches de figuier qui redeviennent tendres, toutes ces feuilles qui ressortent… Il est vrai qu’un arbre qui tombe fait plus de bruits qu’une forêt qui pousse ! Parce que le bruit de la chute est aussi fort qu’il est soudain et inattendu, tandis qu’une forêt qui pousse, c’est dans le silence le plus complet, ça prend du temps, mais elle est sûre cette force de la vie qui finit par gagner contre les intempéries et les puissances de la mort. Notre attention aime se focaliser sur ce qui va mal : les journaux écrits, parlés et télévisés nous inondent de ces reportages qui envahissent nos salons. Jamais ou presque on ne s’intéresse à ces germes de vie que sont les signes de solidarité, de compassion, de partage, de réconciliation, de paix… justement ces signes que le Fils de l’homme est proche, à notre porte. Chaque geste de bonté et d’amour, c’est le Règne de Dieu qui progresse dans les cœurs. Nous avons à y travailler : faire advenir le Royaume de Dieu. Il vient comme un ferment qui soulève toute la pâte humaine, comme un catalyseur qui oriente toute l’histoire, comme une énergie qui transfigurera toute la création.

Comprenons alors que la venue du Fils de l’homme est une perpétuelle actualité : chaque instant en est la date et l’heure. Ne nous laissons pas égarer et distraire par la curiosité de connaître la date d’une fin du monde qui aura certainement lieu puisque le monde n’est pas éternel, et qu’il y a ce spectre d’une catastrophe écologique que la bêtise humaine est en train de précipiter : guerres nucléaires, guerres des étoiles, guerres de religion au nom de Dieu ou d’Allah, économie qui ne respecte pas (le mode d’emploi de) la nature, les mers qui deviennent des poubelles, la nature qui se venge… (les scientifiques relayés par les médias, se chargent constamment d’alerter l’opinion sur les dangers de mort que court notre planète… notre Pape François nous a exhorté à un chemin de conversion pour une spiritualité écologique). Au lieu de nous laisser égarer et distraire, restons éveillés dans la prière. Ce faisant, nous changerons l’image païenne d’un Dieu qui entretient une « juste » colère depuis une éternité, en attendant le jour (« dies irae ») de la déverser implacablement sur toute l’humanité : le psaume dit que « notre Dieu est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour » ; notre Dieu sauve et libère, son jour que nous appelons l’apocalypse sera un jour béni, le jour où il se révèlera amour pour tous, pour les bons comme pour les mauvais.

Espérance ou résignation ? Une autre chose à changer est bien sûr l’obéissance peureuse qu’on risque d’entretenir à l’égard de Dieu, si on reste dans la hantise d’un ciel qui nous tombera dessus. Les textes que nous trouvons dans le N.T. et qui parlent d’apocalypse, nous demandent de lire les événements que nous vivons dans le présent, pour y découvrir les pas de Dieu dans notre histoire (personnelle et collective) afin d’en faire une histoire sainte. Ce n’est pas pour nous faire trembler de peur, nous ramener à la raison par des menaces, par peur de sanctions (l’enfer et son feu éternel). Ce serait alors de la résignation fataliste. C’est pour nous faire vivre l’espérance. Notre espérance en l’avenir, c’est notre conviction que la joie va s’épanouir dans une histoire enfin accomplie. Cette génération ne passera pas : il n’y a pas un jour, il n’y a pas une seconde où Dieu ne vient pas. Il y aura des bouleversements, et c’est tant mieux : il faut un monde entièrement nouveau, un monde qui tourne plus juste, plus fraternel. Il y aura la fin, non pas la fin du monde, mais la fin d’un monde et vivement qu’elle arrive ! Le mot « fin » (but, terme) ne désigne pas seulement quelque chose qui prend fin, mais ce qui a une finalité, un objectif. Ni extinction, ni disparition, mais re-création, régénération, germination, maturation, accouchement, nouveau départ, printemps, renouvellement, achèvement, libération, transfiguration… à-venir. Nous sommes donc appelés à l’espérance, à la confiance en Dieu qui est le timonier de l’Histoire. Appelés aussi à la vigilance de tous les instants : vivre en ressuscité déjà. Non pas résignation, mais attente optimiste et joyeuse d’un monde en train de naître. Espérance surtout dans les tribulations.

Marana tha (viens, Seigneur : ce sont les derniers mots du livre de l’Apocalypse et donc de la Bible). N’ayons donc pas peur de prier le Seigneur de venir. Hâte-toi de venir, Seigneur. Ce ne peut être que pour notre bien. Il n’y a que les infidèles qui ont peur d’être surpris en flagrant délit : comme Adam qui entend le pas de Yahvé, se reconnaît nu et se cache ! Que la venue du Ressuscité assis dans la gloire à la droite de Dieu, nous change et transforme le monde. Disons-lui comme les disciples d’Emmaüs : reste avec nous car il se fait tard, il se fait sombre dans nos cœurs. Il a promis, non seulement de revenir, mais encore de rester avec nous jusqu’à la fin des temps. Il recommande fortement de rester éveillés. Que ton règne vienne, Seigneur !

Amen.

Vénuste

 

 

 

 

Homelie gilles

homélie pour le 7 novembre 2021

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du premier livre des Rois (1 R 17, 10-16)

En ces jours-là,
    le prophète Élie partit pour Sarepta,
et il parvint à l’entrée de la ville.
Une veuve ramassait du bois ;
il l’appela et lui dit :
« Veux-tu me puiser, avec ta cruche,
un peu d’eau pour que je boive ? »
    Elle alla en puiser.
Il lui dit encore :
« Apporte-moi aussi un morceau de pain. »
    Elle répondit :
« Je le jure par la vie du Seigneur ton Dieu :
je n’ai pas de pain.
J’ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine,
et un peu d’huile dans un vase.
Je ramasse deux morceaux de bois,
je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste.
Nous le mangerons,
et puis nous mourrons. »
    Élie lui dit alors :
« N’aie pas peur, va, fais ce que tu as dit.
Mais d’abord cuis-moi une petite galette et apporte-la moi ;
ensuite tu en feras pour toi et ton fils.
    Car ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël :
Jarre de farine point ne s’épuisera,
vase d’huile point ne se videra,
jusqu’au jour où le Seigneur
donnera la pluie pour arroser la terre. »
    La femme alla faire ce qu’Élie lui avait demandé,
et pendant longtemps, le prophète, elle-même et son fils
eurent à manger.
    Et la jarre de farine ne s’épuisa pas,
et le vase d’huile ne se vida pas,
ainsi que le Seigneur l’avait annoncé par l’intermédiaire d’Élie.

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 12, 38-44)

En ce temps-là,
    dans son enseignement, Jésus disait aux foules :
« Méfiez-vous des scribes,
qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat
et qui aiment les salutations sur les places publiques,
    les sièges d’honneur dans les synagogues,
et les places d’honneur dans les dîners.
    Ils dévorent les biens des veuves
et, pour l’apparence, ils font de longues prières :
ils seront d’autant plus sévèrement jugés. »

    Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor,
et regardait comment la foule y mettait de l’argent.
Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes.
    Une pauvre veuve s’avança
et mit deux petites pièces de monnaie.
    Jésus appela ses disciples et leur déclara :
« Amen, je vous le dis :
cette pauvre veuve a mis dans le Trésor
plus que tous les autres.
    Car tous, ils ont pris sur leur superflu,
mais elle, elle a pris sur son indigence :
elle a mis tout ce qu’elle possédait,
tout ce qu’elle avait pour vivre. »

Homélie :

Voici un bel exemple où la 1ère lecture vient éclairer l’Evangile et inversement. Alors commençons par laisser résonner en nous cette belle rencontre entre la veuve de Sarepta et le prophète Elie. Cette femme ne semble pas au mieux de sa forme, elle est veuve, élève seule son fils, elle va ramasser du bois pour cuire son dernier pain avec le peu de farine qui lui reste, elle va manger et puis mourir, dit-elle. Il faut dire que la région connait une période de sècheresse sans précédent, les temps sont durs et la mort rôde, bref ce n’est pas la joie.

C’est dans cette ambiance de mort que le prophète Elie est envoyé par Dieu, et comme tout envoyé de Dieu, il vient y apporter la Vie. Après être allé près du torrent de Kérith, où il était (littéralement) nourrit par les corbeaux (cf. les versets 1 à 9 précédant le texte du jour) la parole du Seigneur lui fut adressée : « Lève-toi, va à Sarepta, dans le pays de Sidon ; tu y habiteras ; il y a là une veuve que j’ai chargée de te nourrir. » Je reconnais là une manière de faire caractéristique de Dieu : quand il parle à quelqu’un, il travaille en même temps dans le cœur de quelqu’un d’autre, bref il agit et parle très souvent en stéréo. Essayez vous-même de repérer l’action de Dieu dans votre vie et vous découvrirez certainement qu’il parle et agit autant chez vous que dans le cœur de ceux pour qui vous avez prié ou grâce à qui la situation s’est améliorée.

Quand Elie arrive chez elle, la femme semble résignée : elle a épuisé toutes ses ressources, il ne lui reste presque rien, elle est légitimement préoccupée par ce manque de farine et d’huile et vit dans la peur de manquer. On le serait aussi dans sa situation. Saisissant sa peur, Elie va commencer par la rassurer en lui disant : « N’aie pas peur » : il a bien vu où était le problème. La fameuse peur de manquer que nous connaissons bien nous aussi. Alors il va lui demander une chose étonnante : de le nourrir lui avant elle et son fils ! quel toupet ! Comment comprendre cette demande ?

Par cette demande, Elie veut lui faire expérimenter que lorsque l’on manque de quelque chose, le fait de s’occuper des autres nous décentre de nous-même et nous aide à dépasser le problème initial. Vous avez certainement déjà expérimenté ce que je vous dis là par exemple, en œuvrant dans une association humanitaire, nous recevons plus que nous donnons, lorsque nous prenons du temps pour écouter quelqu’un qui en a besoin, nous ne perdons rien, au contraire nous sommes enrichis par la relation, etc… Il s’agit pour cette femme (et pour nous aussi par conséquent) de découvrir que si elle ne se focalise plus sur ce qui lui manque, elle possède plus qu’elle ne l’imagine et que c’est en acceptant de donner le peu qu’elle a, qu’elle va s’enrichir.

Curieux paradoxe, j’en conviens, mais qui me semble tellement vrai : en donnant le peu qu’elle a, la femme de Sarepta va alors se découvrir riche de ce qu’elle est : Si elle n’est pas riche de farine et d’huile, cette femme est certainement riche en courage pour avoir réussi à élever son fils seule, riche en générosité pour oser donner le peu qu’elle possède et riche en confiance pour accueillir une personne dans le besoin. … Voilà comment le prophète redonne à cette femme le goût de vivre : en l’invitant à passer de la peur de manquer à la confiance en elle et en ses capacités. Le prophète l’invite à voir qu’elle est plus que ce qu’elle possède. C’est comme si le prophète Elie lui disait de la part de Dieu et nous le dit aussi à nous aujourd’hui : « tu es plus que ce que tu as, quel que soit ce que tu possèdes, que tu sois riche ou pauvre, tu ES plus que ce que tu AS ».

Où est posée ma confiance ? Dans ce que j’ai ou dans ce que je suis ? Ayant retrouvé goût à la vie et confiance en elle et en ce qu’elle est, la femme va faire face à la sècheresse et au manque avec l’aide de son fils et avec Elie, et c’est ensemble qu’ils vont dû trouver des solutions pour tenir le coup comme le précise le texte : « Pendant longtemps, le prophète, elle-même et son fils eurent à manger. Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas, ainsi que le Seigneur l’avait annoncé par l’intermédiaire d’Élie ».

Je vois dans l’attitude d’Elie, l’invitation qui nous est faite à nourrir en nous notre dimension prophétique, notre part divine, qui nous décentre de nos peurs, même si cela ne les supprime pas et nous donne de faire confiance, en soi-même, dans les autres et dans la Vie. En effet, autant la peur nous isole nous replie sur nous, autant la confiance nous ouvre des capacités insoupçonnées. Oui, même si cela peut paraitre étrange, je crois vraiment que c’est en donnant qu’on reçoit le plus ! Je pense à la prière de st François d’assise :

“Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix,
Là où est la haine, que je mette l’amour.
Là où est l’offense, que je mette le pardon.
Là où est la discorde, que je mette l’union.
Là où est l’erreur, que je mette la vérité.
Là où est le doute, que je mette la foi.
Là où est le désespoir, que je mette l’
espérance.
Là où sont les ténèbres, que je mette la lumière.
Là où est la tristesse, que je mette la joie.

O Seigneur, que je ne cherche pas tant à être consolé qu’à consoler,
à être compris qu’à comprendre,

à être aimé qu’à aimer.

Car c’est en se donnant qu’on reçoit,
c’est en s’oubliant qu’on se retrouve,
c’est en pardonnant qu’on est pardonné,
c’est en mourant qu’on ressuscite à l’éternelle vie.”

C’est ainsi que je comprends cette parole bien connue de Jésus : « Qui veut garder sa vie pour lui-même la perdra mais celui qui la donne la gardera » qui fait écho à celle du père Ceyrac qui disait : « Tout ce qui n’est pas donné est perdu ! ». Cela dépend bien sûr de la manière dont nous donnons.

C’est là que l’Evangile apporte un plus au texte du livre des rois : en félicitant la manière dont la veuve de l’Evangile a donné, Jésus ne s’attache pas à la quantité du don mais à la manière dont elle a donné ses deux piécettes : « « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre ». Comment donnons-nous quand nous donnons ? On peut donner de son superflu ou de son essentiel ! Donner notre superflu, c’est donner superficiellement, sans s’impliquer, sans se mouiller, sans rencontrer, sans être touché, sans y mettre son cœur, ni ses tripes, c’est donner sans être présent dans son don, Bref, c’est donner sans se donner !

Or donner de son essentiel, c’est donner de soi, c’est donner avec son cœur, donner de son temps, de son être, ce que nous sommes, avec nos trippes, comme le dit la petite Thérèse : « aimer c’est tout donner et se donner soi-même » ! Oui donner à la manière de Jésus et de cette veuve aux deux piécettes, c’est se donner en donnant ! Donner comme la veuve, c’est donner ce qui nous fait vivre au plus profond de nous, comme le dit l’Evangile : « elle a mis (dans son don) tout ce qu’elle possédait, tout ce qui la faisait vivre ». Voilà la seule manière dont notre don peut nous enrichir et calmer notre peur de manquer.

C’est cela qui redonne à la veuve de Sarepta le goût de continuer à vivre, c’est cela que loue Jésus chez la veuve aux deux piécettes, c’est enfin à cela que Jésus nous invite : à notre tour de nous interroger sur la manière dont nous donnons : pas en quantité mais selon la manière dont je donne : à qui je donne ? Comment est-ce que je me donne dans mon don ? et si je donne de moi, qu’est-ce que je donne de moi quand je donne ?  Autant de questions et de réponses qui nous aideront à passer de la peur à la confiance, qui seront comme de la nourriture qui ne s’épuisera pas, même en ces temps difficiles que nous connaissons.

Bonne fin d’année liturgique

Gilles Brocard

Homelie

DIMANCHE 31 OCTOBRE 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Aimer fort, Dieu et les autres !

Deutéronome 6, 2-6 : « Tu craindras le Seigneur ». Dieu n’est pas un patron, un maître implacable impassible, qui inspire crainte et tremblement ; sa loi n’est pas un règlement cynique pour nous fatiguer. La crainte de Dieu est respect et déférence, mais surtout obéissance joyeuse, attitude d’écoute, relation aimante et prière confiante. C’est le secret du bonheur. Ce texte est récité par tout Juif pieux deux fois par jour. Ultérieurement on a mis une note affective : « tu aimeras ton Dieu ».

Hébreux 7, 23-28 : Nous continuons la comparaison entre la religion juive et le christianisme que l’auteur de la lettre aux Hébreux s’efforce de montrer supérieur. L’argumentation porte encore sur le grand prêtre Jésus, le grand prêtre qu’il nous fallait : éternel, il est capable de sauver d’une manière définitive, il n’offre pas de sacrifice pour ses propres péchés puisqu’il est sans tache ; son sacrifice est unique « une fois pour toutes » ; il est prêtre et victime, car il s’offre lui-même au lieu d’offrir le sang des bêtes.

Marc 12, 28-34 : les commentaires de la Loi de Moïse avaient grossi le chiffre des prescriptions légales, de sorte qu’on dénombrait plus de 613 commandements. Dès lors, on se préoccupait d’établir une hiérarchie : quel est le premier de tous ces nombreux commandements. Jésus indique le double commandement parce que les deux sont indissociables : aimer Dieu de toute sa personne et aimer le prochain comme on s’aime soi-même. On ne peut pas aimer Dieu sans aimer l’homme, on ne peut pas aimer l’homme sans aimer Dieu. Ce ne peut pas être l’un ou l’autre, c’est l’un et l’autre.

L’évangile de ce 31ème dimanche nous place au cœur du christianisme : nous sommes aimés de Dieu (il nous a aimés le premier), en retour nous l’aimons, lui et tous les hommes, parce que tous les hommes sont l’objet de l’amour divin, parce que mon « prochain » lui aussi ne fait qu’un avec Dieu.

Un scribe vient poser une question à Jésus, pour une fois ce n’est pas un piège, l’intention n’est pas malveillante et d’ailleurs il échange des compliments avec Jésus sur le fait qu’ils comprennent judicieusement la Loi tous les deux et se rejoignent sur cette question importante. Car la question est importante, elle était débattue dans toutes les écoles du judaïsme. Il faut savoir que la tradition véhiculait, en plus des 10 paroles (ou commandements de Moïse), des commentaires de la loi qui avaient fini par s’imposer au même titre que la loi mosaïque. Les traditions s’ajoutaient les unes aux autres, les prescriptions légales se multipliaient. On en était arrivé à 613 préceptes (365 défenses et 248 commandements positifs). Les rigoristes disaient qu’il fallait les pratiquer tous avec la même rigueur puisqu’ils expriment la même volonté de Dieu. D’autres voulaient quand même chercher à trouver la voie dans ce dédale de lois et à établir une certaine hiérarchie. D’où la question incontournable : quel est le premier de tous les commandements ? Quel est celui qui fonde tous les autres ?

Dans sa réponse, Jésus n’a rien inventé si ce n’est qu’il donne un double commandement alors qu’on lui en demandait un seul ; il lie les deux de façon indissociable, ce ne peut être l’un ou l’autre, c’est l’un et l’autre nécessairement. Comme il discute avec un scribe (pour être scribe, comme les rabbins qui en sont les successeurs, il fallait être calé dans les textes sacrés), il cite deux extraits de livres mis sous la haute autorité de Moïse (Deutéronome et Lévitique). Le premier est le fameux « Sheema Israël », qui était (et est) toujours récité dans la prière quotidienne de tous les Juifs pieux, le matin et le soir. C’est le dogme fondamental du judaïsme : le monothéisme strict. Avant de dire quoi que ce soit d’autre, Jésus exprime la profession de foi en Dieu Un (les commentateurs affirment que l’adjectif « unique » est une mauvaise traduction). Dieu est un, c’est pour cela qu’il faut l’aimer en premier ; si on aime quelqu’un d’autre ou quelque chose d’autre avant lui ou au même titre que lui, c’est pratiquement ne plus le reconnaître comme le seul, l’unique, le Dieu un.

Tu aimeras le Seigneur ton Dieu. Il est bon de remarquer l’évolution qu’il y a entre l’époque du livre du Deutéronome lu en première lecture et le temps de Jésus. A l’époque du Deutéronome, on disait « tu craindras le Seigneur ton Dieu ». Bien sûr, par craindre, il ne faut pas comprendre trembler de peur : il s’agit de l’attitude de respect, de révérence, d’écoute et d’obéissance mais de confiance aussi. N’empêche que dans ce genre de texte, où on parle de crainte de Dieu, comme l’extrait de ce dimanche, il y a un peu de la carotte et du bâton : « Israël, tu écouteras, tu veilleras à mettre en pratique ce qui t’apportera bonheur et fécondité, dans un pays où ruissellent le lait et le miel, comme te l’a promis le Seigneur, le Dieu de tes pères. » Il faut donc pratiquer la loi pour trouver bonheur et prospérité, sinon ne pas pratiquer les ordres divins, c’est s’exposer à des sanctions. Où est l’évolution ? L’amour a remplacé la crainte : on aime Dieu indépendamment de ses dons, on l’aime pour ce qu’il est, parce qu’il a aimé le premier, parce qu’il est Amour ; on l’aime gratuitement et non pour recevoir des gratifications. On l’aime même au creux des épreuves (deuil, revers de la vie) quand il y a tendance à le maudire ou le renier.

Servir Dieu ou l’aimer ?  « Je ne vous appelle plus mes serviteurs, je vous appelle mes amis », c’est, selon St Jean, ce que dit Jésus la veille de sa mort. On ne nous a pas éduqués à aimer Dieu. Le servir, oui, c’est ce qui revient dans les prières et les lectures spirituelles, plus que de l’aimer. Et pourtant, il nous demande de l’aimer, de toutes nos forces, de toutes nos personnes : pas platoniquement, mais l’aimer fort : intensité et totalité de cet amour qui doit mobiliser et investir toutes nos facultés et énergies vitales. C’est plus que le servir. En l’aimant, on s’engage bien sûr à servir ses plans et volontés.

Tu aimeras ton prochain comme toi-même. La question qui surgit aussitôt : qui est mon prochain ? Elle a été posée à Jésus par un autre scribe (en St Luc), ce qui nous a mérité la parabole du bon samaritain. Pour certains, le prochain, c’est « le proche », le frère de sang ou de race et l’ami… et ça s’arrête là ! Pour Jésus, le prochain, c’est tout homme, puisque nous n’avons qu’un seul Père : il a brisé toutes les frontières, il a ouvert à la fraternité universelle. C’est le premier élément de l’évolution à observer. Mais il y a d’autres évolutions qu’apporte Jésus. Il était écrit : aimer le prochain comme soi-même (quelqu’un a paraphrasé : aimer le prochain comme un autre soi-même). Mais le « comme soi-même" est très court : il arrive qu’on ne s’aime pas du tout soi-même ! Dans l’évangile selon St Jean, la mesure n’est plus l’homme, mais Dieu : comme le Père m’a aimé… aimez-vous comme je vous ai aimés. L’évangéliste Jean est celui qui a développé l’amour selon le Christ (dans ses épîtres également). La mesure de l’amour humain sera la mesure de l’amour de Dieu lui-même, qui nous a aimés jusqu’au bout, jusqu’à donner son Fils… St Bernard disait que la mesure d’aimer, c’est d’aimer sans mesure. Passion dans les deux sens.

Est-ce que le commandement est double, ou faut-il affirmer qu’il est unique, comme la croix de Jésus-Christ avec la branche verticale vers le Père et la branche horizontale qui embrasse toute l’humanité et toute l’histoire. Un tournant dans l’histoire de l’Eglise permet de comprendre que l’amour de Dieu est inséparable de l’amour du prochain. Au moment des persécutions, le martyre était le témoignage suprême qu’on aime Dieu plus qu’on s’aime soi-même, plus qu’on aime sa propre vie ; après les persécutions (puisqu’on ne meurt plus pour la foi), la vie d’ermite sera l’autre geste héroïque qui témoigne qu’on aime Dieu au-dessus de tout ; mais à un certain moment les ermites se rendent compte que dans leur vie de solitude, ils n’ont aucune occasion de témoigner de l’amour du prochain, c’est alors qu’ils ont décidé la vie commune (« cénobitique »). C’est ce double mouvement que nous avons à vivre dans le quotidien. Solitude dans la prière, dans la méditation des Ecritures d’une part et d’autre part le service du frère (de la sœur) en témoignant d’une charité empressée en actes (pas uniquement en paroles) de miséricorde, de bonté, de fraternité, de compassion, de générosité… Avoir le temps de monter sur le Thabor, et avoir le temps de redescendre dans la plaine des inquiétudes et joies humaines. Pratiquement, il faut une juste proportion entre le temps que nous passons en prière, en méditation, en lecture sainte, et le temps que nous consacrons à notre famille, à nos amis, à notre quartier, aux obligations professionnelles et sociales.

Qu’est-ce que nous donnons comme temps à Dieu… à notre prochain ? Est-ce que je mets Dieu en premier dans ma vie ? Ce qu’on appelle « l’obligation » dominicale, est-ce un rendez-vous d’amour ? La religion, est-ce un poids ou un plaisir ? Et l’amour du prochain ? Est-ce que je vais vers le prochain avec le même amour qu’aller vers Dieu ? Y a-t-il des personnes en qui je ne sais pas reconnaître l’image de Dieu et que donc je n’arrive pas à aimer ? N’y a-t-il pas un décalage entre mes « dévotions » et mon comportement inamical en dehors de l’église ? La « pratique » chrétienne n’est-elle pas aller à la messe et pratiquer la charité… indissociablement ? Aimer sans mesure : il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour celui (ceux) qu’on aime.  Comme Jésus a vécu totalement ce double et unique amour : à la croix il offre sa vie au Père pour nous (vrai sacrifice dont il est à la fois prêtre et victime).

L’amour vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices (ceux-ci donnent bonne conscience et sont parfois du marchandage : Dieu m’accordera ce que je lui demande parce que je lui offre quelque chose). C’est l’amour que je veux, dit le Seigneur, et non les sacrifices. Aucune pratique de piété n’a de valeur sans l’amour des autres (1 Co 13). D’autre part, l’amour du prochain n’est vraiment l’amour que quand il est fondé en Dieu, ce n’est pas de la simple philanthropie comme le peuvent vivre superbement les athées. Nous sommes ici au cœur du christianisme. Le culte en esprit et en vérité est celui où l’amour est premier. L’Eucharistie est le lieu majeur de l’adoration où s’origine l’amour du prochain, amour qui puise ses ressources dans l’amour de Dieu manifesté en J.C.

Amen,

Vénuste

DIMANCHE 24 OCTOBRE 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

La chance de sa vie !

Jérémie 31, 7-9 : le « livre de la consolation » prédit aux exilés leur retour à la mère patrie ; ils étaient partis dans les larmes, ils reviendront dans la joie. Le terme « revenir », chez le prophète Jérémie qui insiste sur la religion du cœur, ne signifie pas uniquement le retour sur le territoire, mais la conversion qui suppose l’abandon des idoles et la foi ainsi que la fidélité au Dieu unique, le Dieu de l’Alliance qui, lui, ne les oublie pas.

Hébreux 5, 1-6 : Jésus est le grand prêtre par excellence, l’intermédiaire parfait entre Dieu et l’homme. Dans l’ancienne alliance, le grand prêtre était un pécheur comme les autres qui offrait le sacrifice pour les autres et pour lui-même. Le sacerdoce de Jésus a pour fondement solide sa filiation divine. Son sacerdoce est supérieur à celui d’Aaron, il est prêtre pour toujours « selon l’ordre de Melkisédek », le roi de Salem (roi de paix), dont la Bible ne signale aucune origine, ce qui suggère que son sacerdoce est éternel : le fait que Melkisédek n’a ni commencement, ni fin, fait qu’il préfigure le Christ appelé au sacerdoce éternel et définitif.

Marc 10, 46-52 : l’aveugle de Jéricho, Bartimée (le fils de Timée) est le modèle de tout disciple. De non-voyant, il devient clair-voyant, il reçoit la guérison et la foi ; il bondit vers Jésus pour devenir son disciple et le suivre sur sa route vers Jérusalem (vers la mort et la résurrection, vers la réalisation du salut pour toute l’humanité). Sa prière est un modèle (les Eglises d’Orient l’appellent « la prière du cœur ») : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi !… »

Jéricho, dernière étape pour les pèlerins vers Jérusalem, dernière ligne droite pour Jésus dans sa mission. Sitôt arrivé à Jérusalem, la foule va l’acclamer comme « le fils de David » (justement le rêve des disciples et de tout le peuple). Au passage, admirons la clairvoyance d’un aveugle : Bartimée, « fils de Timée », a tout de suite reconnu le « fils de David », là où la foule des « bien-voyants » ne voyaient encore que le « Jésus de Nazareth ». Il voulait voir la lumière du jour, il a reçu en plus la lumière des cœurs.

C’est le dernier miracle que nous raconte l’évangéliste Marc, il est donc chargé de symboliques. C’est le seul miracle où Marc donne le nom du miraculé, certainement parce que Bartimée était connu dans les communautés chrétiennes. Comme tout aveugle, il était exclu et marginalisé (« au bord du chemin »), il était mendiant. Un ami ou un membre de la famille l’aidait à s’asseoir sur la route très fréquentée Jéricho-Jérusalem où il tendait la main chaque fois qu’une personne ou un groupe de gens s’approchait. Comme les aveugles ont les autres sens très développés, il a vite compris que c’était Jésus qui approchait avec une foule nombreuse. Alors lui qui n’avait jamais droit à la parole, il se fait entendre, il se met à crier, sa voix domine la foule, ce qui agace celle-ci ; on cherche à le faire taire, mais il criait de plus belle. Pour Jésus, c’en est trop qu’on brutalise ces petits qui sont ses frères. Ce cri vient des profondeurs d’une humanité en extrême détresse, en quête de sauveur : or Jésus est venu sauver de toute détresse.

Au bord de la route, cet homme attend le salut, cet homme prie. Dans son cœur clair-voyant, il a su que le Seigneur allait passer, qu’il allait faire quelque chose pour lui, que c’était son jour et la chance de sa vie. Sa prière silencieuse résonne au-dessus du brouhaha de la foule. Il crie, à gorge déployée, sa misère et sa souffrance. Dans nos misères aussi, il nous arrive de crier vers le ciel. Il ne faut pas avoir peur de crier vers Dieu, tant que ce n’est pas pour blasphémer. Jésus lui-même a crié vers le Père : pourquoi m’as-tu abandonné ? Crier vers Dieu, c’est déjà un acte de foi, car on sait qu’il écoute, même s’il n’exauce pas comme on le voudrait, à la minute où on le voudrait. On ne peut pas crier vers Dieu en même temps qu’on nie son existence ou son amour de Père. Il se trouvera toujours, comme dans le cas de Bartimée, une foule de gens qui chercheront à faire taire ce cri, en disant que c’est inutile, que le Seigneur n’écoute pas, qu’il est occupé à autre chose, qu’il a plus urgent… Mais au milieu de leurs dénégations, la voix du Seigneur parviendra toujours à celui qui prie avec confiance et insistance : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Et alors la foule, toujours versatile, fera écho à la supplication et encouragera : « Confiance, lève-toi, il t’appelle ».

Jésus s’arrête et fait appeler Bartimée. Alors l’aveugle oublie qu’il est aveugle ! Encouragé par l’appel de Jésus, encouragé par la foule, l’homme fait l’impensable, de mémoire d’aveugle : il jette son manteau, il bondit et court. Surréaliste ! Il jette son manteau alors que le manteau est tout pour lui : il est un peu son chez-soi ; c’est le manteau qui le couvre et l’abrite des intempéries, qui recueille les aumônes qu’il reçoit ; la nuit, c’est certainement dans son manteau qu’il trouve un peu de chaleur pendant son sommeil. C’est donc que l’aveugle quitte son manteau (avec la maigre recette du jour) comme Lévi (Matthieu) quitta son comptoir d’échange, comme Pierre, André, Jacques et Jean ont quitté leur barque de pêcheurs, pour s’attacher définitivement à Jésus. C’est dire qu’il quitte son passé, parce que le Seigneur l’appelle à un bel avenir. L’autre folie, c’est de bondir et de courir « à l’aveuglette », car, comme les aveugles ne voient pas, ils lèvent rarement le pied du sol, de peur de trébucher et de tomber. Si donc Bartimée se met à bondir et à courir, c’est qu’il a une extraordinaire confiance en Jésus. Un aimant l’attire, une force le propulse en avant : il sait que sa guérison c’est à cette minute ou jamais. La foi, c’est faire confiance à Jésus.

S’engage alors un dialogue entre Jésus et ce handicapé qui n’avait pas le droit à la parole. Jésus lui pose exactement la même question qu’aux deux fils de Zébédée : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Il savait bien l’attente, le fol espoir qui animait l’aveugle et qui l’a fait courir ; mais dans sa pédagogie, il tient toujours à ce que l’homme exprime son désir et sa foi. Jésus n’est pas un magicien, il donne le temps de mûrir et purifier la demande ; il engage un dialogue qui est le lieu d’une révélation de sa Personne. L’aveugle qui, au départ ne cherchait qu’à voir la lumière du jour, a reconnu le visage du « fils de David » (le premier visage qu’il a vu de sa vie, visage qu’il n’est pas prêt d’oublier). Le retournement est complet : lui qui s’asseyait « au bord de la route », désormais « il suivait Jésus sur la route ». Voilà un disciple qui ne tournera plus jamais les talons. Il reçoit donc (en plus) mieux que la guérison physique. Son récit est un récit de conversion. Il est un modèle de croyant, de priant et de disciple. Des commentateurs y voient une catéchèse baptismale avec ses différents éléments et étapes : l’appel, la profession de foi, le vêtement, la lumière. Il va appeler Jésus « Rabbouni », comme Marie-Madeleine au matin de la Résurrection.

La guérison de Bartimée fut celle de la foule également. Cette guérison à ce moment précis est une révélation de l’identité véritable de Jésus. L’aveugle, le premier, le seul, a su ouvrir les yeux et appeler Jésus « Fils de David » ; sa guérison est suivie aussitôt de l’entrée triomphale à Jérusalem, où Jésus est acclamé comme le Messie-Roi fils de David tant attendu : « Béni soit celui qui vient au Nom du Seigneur. Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père. » Le fameux « secret messianique » est désormais levé, Jésus n’interdira plus qu’on raconte ses miracles, puisque il n’y aura plus d’équivoque sur son identité, toute ambiguïté politique est écartée : messie oui, roi oui, mais à la manière du serviteur, monté sur un âne (pas sur un majestueux cheval comme les guerriers), son trône sera la croix avec une couronne d’épines.

Rabbouni, que je voie ! Voilà une prière que nous devrions faire chaque jour. Pas seulement au sortir des brumes de la nuit et du sommeil. Chaque fois qu’il fait nuit dans notre cœur. A cause de cet aveuglement qui ne nous quitte pas, ou plutôt que nous ne voulons pas quitter (il n’y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir). Oui, nos yeux sont aveuglés, nous ne voyons pas Dieu parce que nous avons notre idée de Dieu, une fausse image de Dieu, une caricature de Dieu : c’est cela l’aveuglement qui fait que nous passons toujours à côté de lui. L’aveuglement, ce sont ces lunettes déformant le visage du Christ, c’est ce manteau d’idées fixes et d’a priori qu’il faut abandonner. Rabbouni, fais que je voie ! Un regard neuf… celui de Jésus.

Bartimée est notre maître de prière. Son cri de détresse et de confiance à la fois, a inspiré la prière depuis toujours, surtout dans l’Eglise d’Orient. « La prière du cœur ». Il s’agit de faire coïncider les mots qu’on dit avec le rythme de son cœur et de son corps, le rythme de la respiration : inspiration, expiration. « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! » Cette invocation comporte deux parties. Dans la première partie (inspiration), nous avons le nom Jésus + un de ses titres ; dans la deuxième partie (expiration), nous avons la formule « aie pitié de moi (nous) » que la liturgie a gardé dans la prière pénitentielle au début de la messe : (kyrie) eleison. Faites chacun l’exercice d’appliquer la respiration à ces deux bouts de phrases, fermez les yeux si vous voulez, pour avoir une plus grande concentration. Avec ce que vous savez par la Bible, remplacez le titre de Jésus « fils de David » par d’autres titres de Jésus, comme par exemple « Fils unique de Dieu », « Sagesse éternelle de Dieu », « Verbe éternel de Dieu ». A la place des titres de Jésus, on peut dire une courte profession de foi du genre « toi qui nous aimes », « toi qui libères », « toi qui relèves les accablés », « toi qui es bon et miséricordieux », « toi qui n’as jamais déçu personne »… Vous avez là une très belle prière pour tous les temps. Vous pouvez la faire dans les moments de détresse, comme dans les moments de grande joie ; vous pouvez la faire dans vos temps de silence, tout aussi bien en pleine activité ou au volant de votre voiture (ne pas fermer les yeux alors !)… Celui qui fait la prière du cœur sent la présence et la proximité du Seigneur à ses côtés, se sent porté par la force du Seigneur, habité par son Esprit. Cette prière inspire sérénité, calme et joie.

Autres variantes avec des propositions pour le moment de l’expiration. Jésus, fils de Marie, sanctifie-moi. Fils de Dieu, lumière de ma vie, guide-moi dans la grande décision que je dois prendre aujourd’hui. Christ, Sagesse éternelle du Père, éclaire la conscience de nos dirigeants. Jésus, Dieu de toute tendresse, merci pour les merveilles que tu as faites pour notre voisin. Jésus, fils de David, donne-moi de rejeter le manteau qui m’empêche de bondir vers toi et te suivre résolument et avec lucidité. A la messe, les demandes de pardon et les refrains des intentions sont composés sur ce schéma. Le moment de l’expiration peut être aussi une prière de remerciement : gloire à toi qui exauces nos prières, merci d’avoir guéri mon voisin, louange à toi qui suscites des vocations chez nos jeunes…

Amen

Vénuste

 

 

DIMANCHE 17 OCTOBRE 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Etre heureux de rendre heureux !

Isaïe 53, 10-11 : Israël attendait un messie guerrier, mais l’envoyé de Dieu sera un « serviteur souffrant », non violent, préférant subir lui-même l’injustice et la violence plutôt que de les imposer aux autres. Cette lecture est lue au temps de la Passion parce que Jésus a réalisé pleinement la vocation de Serviteur Souffrant.

Hébreux 4, 14-16 : Jésus est l’Homme-Dieu, proche de Dieu parce que Fils de Dieu, proche des hommes, frère des hommes, parce que par son incarnation, il a partagé notre condition de chair et de sang jusqu’à souffrir la mort. C’est pourquoi il est le grand prêtre par excellence, l’intermédiaire parfait entre Dieu et l’homme : Jésus n’était pas de famille sacerdotale, mais l’essence même du sacerdoce étant d’être trait d’union entre Dieu et les hommes, il était le mieux qualifié pour nous réconcilier avec Dieu. Cela nous donne pleine assurance.

Marc 10, 35-45 : demande déplacée et présomptueuse des fils de Zébédée. Alors que Jésus monte à Jérusalem pour y souffrir, ils lui demandent des places d’honneur. Jésus leur fait comprendre que le plus grand, c’est celui qui a un grand cœur, celui qui se met au service des autres, qui donne sa vie aux autres, à l’exemple du Fils de l’homme venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour toute l’humanité.

Jésus poursuit la formation de ses disciples : on parlerait de dialogue de sourds, tellement leurs motivations, leurs ambitions, leur mentalité, leurs préoccupations sont aux antipodes de l’idéal, de la mission de Jésus. Jésus a relativisé, ces deux derniers dimanches, les appétits auxquels l’homme s’attache : la sexualité (la loi sur le divorce : il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni) et la richesse (il est plus facile à un chameau d’entrer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu). Aujourd’hui, il nous apprend à relativiser le pouvoir : que celui qui veut être le premier soit le dernier de tous (pouvoir = service). Il vient d’annoncer sa passion pour la troisième fois, mais rien à faire, les disciples tiennent à leur rêve d’un messie triomphateur qui va restaurer le grand règne davidique. Alors eux se voient déjà ministres (siéger = s’installer confortablement sur le trône et avoir l’autorité sur d’autres, « administrer » ; or, étymologiquement et dans l’Eglise, en latin « ministère » est le mot pour service). C’est la course aux honneurs, il faut déjà prendre d’assaut les meilleures places, avant que d’autres ne les prennent. Jésus ne blâme pas celui qui veut la première place, il montre le meilleur chemin : elle revient à celui qui se fait volontiers l’esclave de tous. L’autorité non pas sur les autres, mais au service des autres.

Voilà que s’approchent Jacques et Jean, les deux fils de Zébédée, les fils du tonnerre comme Jésus les avait appelés à cause de leur caractère bouillant ! Ce sont eux qui, un jour, avaient voulu faire descendre le feu du ciel sur un village de Samarie qui avait refusé d’accueillir Jésus. C’est pour dire le genre d’hommes forts et puissants qu’ils croyaient être, du seul fait d’être de l’entourage de Jésus. Ils viennent faire à Jésus une demande aussi présomptueuse qu’incongrue et déplacée : « Accorde-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire ». Autrement dit, les deux meilleures places près de l’homme fort qu’ils rêvent que Jésus va devenir. Et pourtant leur demande vient après la troisième annonce de la passion ; Marc avait noté que « les disciples étaient effrayés et ceux qui suivaient avaient peur ». Malgré cette peur, quelques-uns rêvent d’une « gloire » terrestre de Jésus dont ils se croient en droit de profiter ! Circonstance atténuante : les fils de Zébédée avaient eu, les seuls avec Pierre, le privilège d’assister à la transfiguration (Mc 9, 2-13), ils avaient donc une idée vague et embrouillée de la gloire que pouvait revêtir le Christ.

Il est vraisemblable que les autres disciples pensaient pareil : ils s’indignent de la demande des fils de Zébédée, peut-être parce que ces derniers les ont devancés. Après la deuxième annonce de la passion, les disciples (tous) se sont disputés pour savoir qui était le plus grand ; Jésus avait alors placé au milieu d’eux un petit enfant comme parabole de l’humilité à avoir. A la troisième annonce de la passion, les disciples restent obtus et imperméables. Ils n’ont pas du tout évolué. Ils rêvent toujours de grandeur pendant que leur Maître va à la mort. Jésus reprend les paroles de l’épisode de la deuxième annonce de la passion, il va même plus loin : celui qui veut être le premier se fera le serviteur de tous, et même l’esclave de tous (le grec utilise un même mot pour dire enfant et esclave : l’enfant comme l’esclave sont des êtres insignifiants et sans droits, des « choses », propriété du maître de maison ; l’idée d’esclavage est plus forte que celle de serviteur : le service est un acte libre et volontaire, alors que l’esclave n’a pas de volonté propre). Jésus se donne lui-même en exemple : « car le Fils de l’homme (titre que Jésus préfère quand il parle de lui-même et de sa mission) n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » [dans la Bible, celui qui donne sa vie en rançon, le Goël, le rédempteur, c’est celui qui épouse une cause perdue pour donner espoir à celui qui a tout perdu]. Entretemps, Jésus aura parlé politique, il se place en contraste aux « chefs des nations qui commandent en maîtres », aux « grands qui font sentir leur pouvoir ». Dans le Royaume qu’il vient instaurer, pas question de jouer au potentat, pas question de domination, de supériorité… Comprenons bien, Jésus n’est pas contre le pouvoir et l’autorité qui sont nécessaires dans la société : que le pouvoir et l’autorité soient service, non pas se servir, non pas être servi, mais servir les autres, surtout les plus marginalisés ; un pouvoir pour les autres et non pas sur les autres. Dans le Royaume de Jésus, il n’y a que le service humble et désintéressé.

L’instinct de domination est parmi les plus forts chez l’homme : vouloir dominer, physiquement, intellectuellement, politiquement, financièrement… mettre les autres à son service et pour cela, monter au sommet de la hiérarchie en écartant tout le monde. Selon certains, tous les coups sont permis pour arriver au détriment des autres, en écrasant les autres, sans scrupules. La période électorale et post-électorale en est parfois une illustration. Il ne doit pas en être ainsi, dit Jésus à tous les siens : pas d’arrivisme, pas de goût des grandeurs, pas de soif du pouvoir pour lui-même, pas de manipulation ni d’intrigues ni de coups bas. Et il prêche par l’exemple. Lui qui était de condition divine, écrit saint Paul, il s’est abaissé, prenant la condition de serviteur. Il s’est abaissé jusqu’à se mettre au service de tous les humiliés de la société. La veille de sa mort, il a mis le genou à terre et s’est mis à laver les pieds à ses disciples, ce à quoi on contraignait le dernier des esclaves dans la maison. Il s’est abaissé jusqu’à prendre la place des criminels sur la croix (tiens donc ! qui a tenu la place convoitée par les fils de Zébédée, au moment où Jésus buvait sa coupe jusqu’à la lie, qui étaient à sa droite et à sa gauche ? deux larrons). Sa mort signifie : non pas souffrir mais servir ; mourir pour nous est en fait vivre pour nous, servir jusqu’au don de sa vie.

Encore une fois, nous sommes invités à imiter Jésus. En fait Jésus ne décourage pas ceux qui veulent les premières places, il purifie plutôt leur désir : être en première ligne oui ! mais pour et par le service. Autrement il restera seul pour le service. Il nous appelle au don (la coupe à boire) et au service (le premier, c’est l’esclave de tous). Il ne prêche pas la médiocrité, ni l’abaissement pour être le dernier des derniers, puisqu’il a été exalté : celui qui choisit le service est élevé aux yeux de Dieu. Ne faisons donc pas comme les fils de Zébédée qui s’approchèrent de Jésus pour se servir de lui dans leurs ambitions, n’allons pas à Jésus pour la réalisation de nos projets terrestres. Il nous faut purifier nos prières qui souvent demandent à Dieu d’intervenir pour qu’il accomplisse nos volontés ou nous donne le coup de pouce qui nous manque pour réaliser nos folies de grandeurs. Je crois que souvent, il nous dit (comme aux fils de Zébédée) : « Vous ne savez pas ce que vous demandez ». Quels sont donc la qualité et le contenu de notre prière ? Nous arrive-t-il de prier pour les autres (prière universelle) pour qu’ils grandissent eux aussi ? Nous arrive-t-il de rendre grâce pour la promotion de quelqu’un de méritant, quoique peut-être notre concurrent ? Quand ou combien de fois demandons-nous l’humilité dans le service ?

Jésus demande de changer notre manière de nous positionner dans le monde où sévissent rapport de forces, lutte d’influences, dans le sens où il faut être le premier, le seul à passer. A l’esprit de compétition, Jésus oppose l’esprit de service : le plus grand n’est pas celui qui monte seul sur le podium ou sur le trône ou au perchoir. Le plus grand est celui qui aide les autres à arriver avec lui, pour qu’il n’y ait pas de dernier, quitte à le porter sur ses épaules.  Dans une famille harmonieuse, il n’y a pas un seul (une seule) qui rend service de sorte que les autres seraient des enfants-rois ou un conjoint despote. Le capitaine d’une équipe de sport, le capitaine du navire… tout (bon) chef ira là où le boulot est le plus difficile ; au bureau, il arrive le premier et part le dernier ; à la guerre, il est dans les tranchées avec les sans-grades. Et il y a de la joie – la vraie joie -  à retrousser les manches, à se mettre au service des autres, jusqu’à souffrir pour eux, plutôt que les laisser tomber. L’Eglise n’est pas une pyramide avec la pointe au sommet afin de monter l’échelle sociale, de gravir les échelons. Il ne s’agit plus d’éliminer les autres, d’écraser les « adversaires » comme dans nos compétitions sportives ou à la Star Academy et autres « éliminatoires ». Il ne s’agit plus de se bousculer pour que le meilleur gagne en jouant des coudes.

Le Christ nous demande de consacrer toute notre vie au service de Dieu et du prochain. [Le service, un autre mot galvaudé aujourd’hui avec nos stations-service (d’essence), services à domicile, services incendie, services sociaux, services communaux, service clientèle et nos magasins qui offrent les meilleurs services… toujours payants les uns et les autres]. Commençons déjà par rendre service à Dieu (car il doit être le premier servi) pendant la liturgie : service des lectures, du chant, de l’autel… Et parmi l’éventail de services paroissiaux (non payants), il y en a pas mal qui ont grand besoin de bénévoles. Dans la vie sociale aussi, dans le quartier, ce ne sont pas les occasions qui manquent pour rendre service. C’est le chemin du bonheur : être heureux de rendre heureux (« le bonheur que l’on a vient du bonheur que l’on donne »). En cette semaine mondiale de la mission, prions pour les missionnaires d’ici et d’ailleurs. Et mettons-nous, nous-mêmes au service de la seconde évangélisation ici chez nous.

Amen.

Vénuste

DIMANCHE 10 OCTOBRE 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Un gros besoin d’une qualité de vie !

Sagesse 7, 7-11 : texte attribué au roi Salomon qui a tout éprouvé (l’argent ne fait pas le bonheur) pour finalement arriver à la conclusion que rien ne vaut la sagesse qui est vertu et bonheur. Pour l’homme de la Bible, la seule Sagesse véritable, c’est celle que Dieu a communiquée par sa Parole ; pour nous chrétiens par conséquent, c’est le Christ, Parole de Dieu, Vérité et Vie.

Hébreux 4, 12-13 : la Parole de Dieu est comme une épée à deux tranchants, pour dire qu’elle est efficace pour « retourner » (convertir) l’homme. Elle est vivante : elle prend vie en celui qui l’écoute, elle le pénètre au plus intime de son cœur pour agir en lui.

Marc 10, 17-30 : comment faire pour vivre pleinement, heureux et épanoui ? suffit-il de suivre la loi ? « Un homme » veut aller plus loin dans la pratique de la loi. Il pense qu’il lui manque quelque chose et Jésus lui montre qu’il a de trop. Il cherche ce qu’il faut faire encore, Jésus lui montre ce dont il doit se défaire. Il ne suffit pas de renoncer aux biens de la terre, il faut aimer : donner aux pauvres et s’attacher à Jésus. Aussi Jésus fixe-t-il son regard sur cet homme et se mit à l’aimer… il se permet d’être exigeant ; mais l’homme s’en retourne à ses biens, sombre et triste.

         Est-ce que le riche sera sauvé ? Ou plutôt quel riche sera sauvé ? Disons tout de suite que Jésus ne condamne pas d’office le riche (ni les richesses qui, dans la tradition biblique, sont une bénédiction de Dieu et la preuve que l’on est aimé de Dieu qui comble de biens), tout comme il ne canonise pas d’office le pauvre.

         Un homme accourt vers Jésus, il est pressé, une question brûle son cœur depuis longtemps : que faire pour avoir en héritage la vie éternelle. Il mérite notre admiration, car d’ordinaire on vient à Jésus pour des questions terre-à-terre (solliciter des guérisons, des miracles, des places avantageuses comme les fils de Zébédée), ou alors (de la part des pharisiens et des scribes) pour le piéger. Jésus renvoie cet homme à la pratique des commandements. L’homme affirme avec une assurance qui nous étonne qu’il a observé scrupuleusement tous les commandements depuis sa jeunesse. Cet homme vit donc sa foi avec sérieux, il veut faire davantage. La « justice » des scribes et des pharisiens ne le satisfait pas. Mais son langage ressemble étrangement au jargon de la spéculation en bourse : qu’est-ce qu’il faut investir quand on a tout pour avoir plus ! Car il s’agit bien d’avoir, de posséder, d’héritage, donc un dû, un droit à revendiquer, une récompense, un mérite. A la base, il y a un calcul froid, un raisonnement sensé infaillible pour arriver au résultat escompté : la vie éternelle. Derrière il y a la prétention de se sauver soi-même, de se suffire. Remarquons que Pierre reste emprisonné dans le même raisonnement : « Voilà que nous avons tout quitté pour te suivre ! » L’homme religieux a tendance à faire des choses pour être en position de négocier ou de réclamer, de revendiquer, ce que Dieu veut lui offrir comme un don gratuit.

         Or, quand il s’agit du Royaume de Dieu et de la vie éternelle, il n’est pas question d’avoir, il n’est pas non plus question de faire des choses. Il n’y a qu’à accueillir. Accueillir le don gratuit de l’amour de Dieu. Car c’est une question d’amour. Jésus veut qu’on change de registre : abandonner l’idée de « faire », de mérite, de récompense, de dû, de justice distributive. Il ne s’agit pas de possession, mais de relation vraie et profonde (avec la nécessité de faire la place à l’autre et donc de se défaire de ce qui n’est pas essentiel). Relation avec les autres, relation avec Dieu. Si un jour vous découvrez combien vous êtes aimés de Dieu, alors vous pourrez considérer tout le reste (biens matériels, relations humaines, santé et beauté) comme accessoires. Parce que vous aurez trouvé le bonheur au centuple. Pas un bonheur virtuel. Mais quelque chose de bien réel que vous pouvez expérimenter sans cesse, à longueur de journée, à longueur de vie, même en pleines épreuves et difficultés. Dès aujourd’hui. Il n’est pas question d’ajouter, en plus de ce qu’on a, un autre avoir : la vie éternelle. Il n’est question que de préférence. En d’autres termes, il s’agit d’un choix, et comme dans tout choix, il s’agit de coupure, de rupture, de dépossession d’un bien actuel pour acquérir un bien supérieur. Ne rien préférer à l’amour du Christ, rien de plus cher que le Christ (Phil. 3, 7-8).

         Jésus « posa son regard sur lui, il se mit à l’aimer », puis il lui révèle ce qui lui manque : donner aux pauvres et suivre Dieu. Se désencombrer pour enrichir les nécessiteux, puis prendre la route, se mettre en marche, allégé et libre, à la suite de Jésus. Ceux qui ont fait l’expérience du pèlerinage sur les routes de Compostelle (ou autre lieu de pèlerinage) peuvent vous le répéter : il faut alléger au maximum les bagages pour pouvoir avancer sur le chemin. Il nous faut renoncer à cet instinct de propriété (qui reste puissant même dans la précarité) pour nous ouvrir à la relation. Ce regard d’amour autorise Jésus à être plus exigeant (quand on aime, on peut être exigeant), à demander à cet homme une relation forte jusqu’à tout vendre pour enrichir les pauvres, tout quitter pour suivre le « bon Maître ». Ce qui lui manque, c’est le Christ, non pas à posséder, mais à suivre. Se détacher de ses richesses pour s’attacher à Jésus. Nous retrouvons la radicalité de Jésus : pas de demi-mesure, mais don total. Renoncer à une vie installée dans le monde où on se laisse facilement enchaîner. Comprenons bien que c’est le « suivre le Christ » qui est important et qui nécessite le « tout quitter » comme condition sine qua non. L’unique nécessaire.

         Cet homme ne veut pas faire le pas ; arrivé insatisfait d’une vie qui ne lui plaisait pas malgré ses énormes richesses, il rentre triste et sombre parce qu’il tenait à ses possessions (qui le possèdent). C’est triste d’avoir énormément d’argent et de constater qu’on ne sait pas s’acheter l’essentiel qu’est le bonheur. Car, contrairement à l’idée que tout s’achète, qu’avec l’argent tout est possible, on sait que : « L’argent n’achète pas tout !... On peut acheter le plaisir mais pas l’amour, un spectacle mais pas la joie, un esclave mais pas un ami, une femme mais pas une épouse, une maison mais pas un foyer, des aliments mais pas l’appétit, un médicament mais pas la santé, des tranquillisants mais pas la paix, des indulgences mais pas le pardon, de la terre mais pas le Ciel ! » La tristesse de cet homme est signe de l’attachement excessif à ses richesses. Il reflète le drame du monde contemporain occidental : la tristesse s’installe là où on croyait avoir tout pour être heureux. Paradoxalement, « seul possède tout celui qui ne possède rien » (Edith Stein).

Jésus tourne le même regard d’amour vers les disciples, qui ont tout quitté pour le suivre : ils ont laissé leurs filets (Simon-Pierre, André, Jacques et Jean), leur comptoir de banque (Matthieu), leur famille et leurs propriétés… pour suivre Jésus... Il leur parle affectueusement en les appelant « mes enfants » pour leur dire que ce qui est impossible à l’argent, est possible à Dieu. Il leur promet le centuple de ce qu’ils ont quitté : pas comme récompense mais comme don. Car il faut abandonner la logique de faire des choses pour avoir des mérites. L’homme qui aborde Jésus voulait savoir ce qu’il faut faire pour mériter infailliblement la vie éternelle ; Jésus lui montre ce dont il faut plutôt se défaire pour accueillir le don de Dieu, à la manière d’un enfant qui est tout accueil et n’a rien en contrepartie, rien à négocier, rien à revendiquer comme mérite. Tout quitter. La richesse enferme dans la mentalité du donnant-donnant, dans la logique de l’échange (tout s’achète, rien pour rien). Contrairement à l’esprit des béatitudes et de la gratuité. La vie éternelle ne s’achète pas. Impossible à l’homme, riche ou pauvre, irréprochable ou pas dans sa pratique chrétienne. Aujourd’hui encore, beaucoup croient qu'entrer dans le Royaume ou en amitié avec Dieu dépend de leurs efforts, de leurs vertus. Il est si difficile de se reconnaître pauvres, dépendants. Il est si difficile de recevoir. C’est tellement plus rassurant et stimulant de compter sur soi ou sur le donnant-donnant. Le plus gros dépouillement est alors d’accepter que l’on ne peut pas se sauver par soi-même. Le salut est un cadeau qu’on reçoit, pas une conquête de l’homme. On mesure l’énorme difficulté pour un riche d’envisager de recevoir, de lâcher prise, de ne plus mener sa vie à sa guise, ou comme dit Jésus de « perdre sa vie » !

         Voilà tout un enseignement sur les richesses et leurs dangers : il est plus facile, dit Jésus, à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu ! Cet évangile nous concerne aujourd’hui, chacun est le riche insatisfait. La frontière entre riche et pauvre ne passe pas forcément par le compte en banque, mais par l’ouverture du cœur, le désir d’aimer. Car ce qui nous manque, c’est une vraie relation avec Dieu et avec les autres. Notre société nous coupe des autres, nous emmure dans la solitude et nous empêche d’être fraternels. Le vide se situe là et les biens matériels ne pourront jamais combler cette indigence vitale, ils peuvent même constituer un gros obstacle. En chacun de nous, il y a des objets ou des occupations qui nous captivent à tel point qu’ils sont un obstacle à l’ouverture de nos cœurs à Dieu et aux autres. Ce sont là aussi des richesses : l’affectif, la science, la profession, la politique, le sport, la TV, l’ordinateur… En apparence, on est comblé, on a tout pour être heureux ! Mais si on gratte un peu, on constate un gros besoin d’une qualité de vie qu’on ne veut pas s’avouer. Dans une société qui privilégie la consommation en dépit des crises économiques, il est bon de remettre les biens matériels à leur juste place. L’amour est premier, donc se débarrasser de tout ce qui encombre. C’est l’appel à la pauvreté évangélique : que l’attachement qu’on avait pour la richesse soit porté aux autres. S’enrichir de la relation avec les autres. Comme St Antoine le premier moine du désert qui a pris cet évangile comme un appel personnel, comme St François d’Assise qui lavait les lépreux, comme St Damien qui s’est fait lépreux.

         Quels sont nos avarices, nos cupidités, nos convoitises, nos égoïsmes… qui font que nous nous désintéressons de notre prochain et que Dieu est le dernier de nos soucis ? A quoi sommes-nous trop attachés, à quoi devons-nous renoncer pour être plus légers sur la voie du Seigneur ? Bien sûr avec nos cartes de crédit, les richesses ne sont plus encombrantes au sens propre du mot, mais elles le restent au sens spirituel. Demandons au Seigneur de ne pas repartir tristes comme l’homme de l’évangile d’aujourd’hui. Au contraire, que nous soyons tout joyeux comme celui qui découvre un trésor dans un champ, qui repart joyeux, qui vend tout ce qu’il possède pour acheter le champ. Ce trésor, qu’est Dieu et son amour.

Amen.

Vénuste

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LECTURES DE LA MESSE du 3 octobre 2021

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre de la Genèse (Gn 2, 18-24)

Le Seigneur Dieu dit :
« Il n’est pas bon que l’homme soit seul.
Je vais lui faire une aide qui lui correspondra. »
    Avec de la terre, le Seigneur Dieu modela
toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel,
et il les amena vers l’homme
pour voir quels noms il leur donnerait.
C’étaient des êtres vivants,
et l’homme donna un nom à chacun.
    L’homme donna donc leurs noms à tous les animaux,
aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs.
Mais il ne trouva aucune aide qui lui corresponde.
    Alors le Seigneur Dieu fit tomber sur lui un sommeil mystérieux,
et l’homme s’endormit.
Le Seigneur Dieu prit une de ses côtes,
puis il referma la chair à sa place.
    Avec la côte qu’il avait prise à l’homme,
il façonna une femme
et il l’amena vers l’homme.
L’homme dit alors :
« Cette fois-ci, voilà l’os de mes os
et la chair de ma chair !
On l’appellera femme – Ishsha –,
elle qui fut tirée de l’homme – Ish. »
    À cause de cela,
l’homme quittera son père et sa mère,
il s’attachera à sa femme,
et tous deux ne feront plus qu’un.

EVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 10, 2-16)

En ce temps-là,
    des pharisiens abordèrent Jésus
et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient :
« Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? »
    Jésus leur répondit :
« Que vous a prescrit Moïse ? »
    Ils lui dirent :
« Moïse a permis de renvoyer sa femme
à condition d’établir un acte de répudiation. »
    Jésus répliqua :
« C’est en raison de la dureté de vos cœurs
qu’il a formulé pour vous cette règle.
    Mais, au commencement de la création,
Dieu les fit homme et femme.
    À cause de cela,
l’homme quittera son père et sa mère,
    il s’attachera à sa femme,
et tous deux deviendront une seule chair.
Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair.
    Donc, ce que Dieu a uni,
que l’homme ne le sépare pas ! »
    De retour à la maison,
les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question.
    Il leur déclara :
« Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre
devient adultère envers elle.
    Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre,
elle devient adultère. »

    Des gens présentaient à Jésus des enfants
pour qu’il pose la main sur eux ;
mais les disciples les écartèrent vivement.
    Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit :
« Laissez les enfants venir à moi,
ne les empêchez pas,
car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent.
    Amen, je vous le dis :
celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu
à la manière d’un enfant
n’y entrera pas. »
    Il les embrassait
et les bénissait en leur imposant les mains.

Homélie

Il est intéressant d’approfondir un peu la 1ère lecture afin de bien comprendre l’Evangile du jour où il est question du lien entre l’homme et la femme.

Ce récit de la Genèse est bien sûr à entendre comme un récit légendaire qui décrit non pas COMMENT Dieu a créé l’homme et la femme mais POURQUOI il nous a créé. Et si nous lisons ce texte ainsi, ce qui saute aux yeux, c’est la manière dont Dieu prend soin d’Adam lorsque celui-ci se sent seul : « il n’est pas bon que l’humain soit seul » dit Dieu, alors « avec de la terre, le Seigneur Dieu modela toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les amena vers l’homme pour voir quels noms il leur donnerait. C’étaient des êtres vivants, et l’homme donna un nom à chacun ». Pour répondre à la solitude d’Adam, Dieu créé des êtres vivants et invite Adam à les nommer. Nommer le vivant, c’est le faire exister ! Voilà une attitude qui peut nous aider quand nous sentons peser la solitude : prendre le temps de nommer tout ce qui est vivant autour de nous.

Mais pour autant, ces êtres vivants ne semblent pas à même de pouvoir combler la solitude d’Adam puisque le texte dit : « Mais il ne trouva aucune aide qui lui corresponde ». Traduction qui ne rend pas bien compte de la langue hébraïque : en effet, il serait préférable de dire « Parmi ces animaux, il ne trouva pas de vis-à-vis qui lui corresponde » ou mieux encore, « il ne trouva aucun vis-à-vis qui ait du répondant ». Voilà ce dont nous avons besoin, nous les Humains : de vis-à-vis qui aient du répondant, qui écoutent et répondent. Nous voyons ici toute la sollicitude de Dieu qui sait que c’est dans l’altérité que nous nous construisons, que c’est lorsqu’il y a un vrai vis-à-vis en face de nous que nous pouvons évoluer et avancer. Le problème avec les animaux, c’est qu’ils ne parlent pas comme des humains. Il va donc falloir trouver un autre vivant, qui parle, pour aider Adam à sortir de la solitude de son état terrestre, comme le signifie l’étymologie de son nom (Adam vient du mot Adama = terre), comme si Adam n’était pas complet tant qu’il n’est que « terreux ».

Attardons-nous maintenant à la manière dont Dieu créé ce fameux « vis-à-vis qui a du répondant ». Là encore, il semble que la traduction à partir de l’hébreu nous donne d’hésiter sur la fait que la femme proviennent de « la côte d’Adam » ou « du côté d’Adam ». Personnellement, je penche pour le coté d’Adam : En effet, le coté signifie pour moi l’autre partie de l’homme, un autre côté que son coté terreux, une partie de lui peut être ignorée et qu’il doit encore découvrir.

Jusqu’à présent l’homme était nommé « Adam » autrement dit « le terreux ». L’hébreu n’est pas la seule langue à associer l’être humain à la terre : « humain » et « humus » proviennent également de la même racine. Mais après un mystérieux sommeil, au moment où il découvre cet autre côté de lui-même que Dieu lui apporte, Adam exulte : « voici l’os de mes os et la chair de ma chair » comme s’il reconnaissait l’origine commune entre lui et la femme. Et aussitôt, il ne se nomme plus Adam, mais « Ish », qui correspond à la dimension physique et masculine de l’humain et il va nommer son autre partie « Isha » qui correspond davantage à sa part spirituelle et féminine. C’est comme s’il prenait conscience qu’il n’était pas qu’un « Adam » (= un terreux) mais quelqu’un qui est habité par une dimension spirituelle, créatrice, qui l’élève au-dessus de sa pesanteur terrestre.

Par ce récit imagé, l’auteur de ce récit veut nous faire comprendre que nous en sommes pas uniquement le produit de nos cellules, de nos hormones et de nos humeurs, mais que tous les Humains (hommes et femmes) sont traversés par un souffle, par une dimension spirituelle.

Puis le texte se termine par ses mots qui seront repris tels quels par Jésus dans l’Evangile : « L’homme s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un », Jésus ajoutant simplement comme pour insister : « donc ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas » ! Vous entendez certainement maintenant là où Jésus nous invite à aller : vers l’unité intérieure, cette unité des deux parties de notre être : matérielle et spirituelle, anima et animus (en latin), masculin et féminin, terrestre et céleste, humaine et divine. Il s’agit de laisser « Ish et Isha » s’épouser en nous pour atteindre l’unité propre à tout être humain.

Nous sommes maintenant en mesure d’entendre le texte de l’Evangile non plus seulement comme un récit qui opposerait des pharisiens à Jésus sur la question du mariage et du divorce, mais d’abord comme un récit qui parle de notre réalité intérieure : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? » Autrement dit, peut-on laisser de côté notre dimension spirituelle ? Oui c’est possible, mais c’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il y a eu une loi, car à l’origine de l’Humain, «au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme. À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. » Jésus rappelle la source de la loi qui est pure en son origine : oui au commencement, au fond de son cœur, il n’est pas question de mariage ou de répudiation, il n’est question que d’une loi fondamentale : la loi du vivant !

Vous entendez l’appel ? Un appel à nous unifier et à tendre vers ce qui nous fait vivre vraiment. Mais comment faire ? Comment retrouver cette unité ? Jésus nous indique le chemin dans la suite de l’Evangile : Il s’agit de retrouver cette unité que nous avions au commencement de notre vie, quand nous n’étions encore …. que des petits enfants : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. » Oui, les enfants sont naturellement unifiés ; chez eux, cette double nature (humaine et divine) est tout à fait en harmonie. Voilà pourquoi Jésus nous invite à leur ressembler dans la manière d’accueillir le royaume de Dieu, c’est-à dire l’œuvre de Dieu en nous : « Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas »

Accueillir le travail de Dieu en nous à la manière d’un enfant, c’est s’ouvrir à Lui sans condition, en ouvrant grand les bras, sans arrière-pensée, sans crainte, avec une confiance totale en l’œuvre de Dieu en nous. Car seul Dieu qui peut unifier nos deux dimensions, comme il l’a magnifiquement fait en Jésus-Christ et comme il veut le faire en chacun et chacune d’entre nous.

Gilles BROCARD

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DIMANCHE 26 SEPTEMBRE 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Souriez, vous êtes filmés !

Nombres 11, 25-29 : l’Esprit souffle où il veut, quelques fois là où il est inattendu. Il n’est pas limité à un lieu, même pas à la Tente de la rencontre (qui sera le temple). Il n’est pas limité à un groupe d’initiés. Pas question de prétendre à un monopole jaloux. Au contraire, il est à souhaiter que tous les hommes soient « prophètes ».

Jacques 5, 1-6 : diatribe contre la richesse surtout celle qui vient de l’injustice. St Jacques reprend plusieurs expressions de Jésus (p.e. l’image de la rouille ou celle des mites) qui sont en fait un appel à ne pas chercher le bonheur là où il ne se trouve pas et à construire un monde plus fraternel.

Marc 9, 38…48 : Jésus met en garde contre tout sectarisme qui se croit le monopole de la vérité. Il enlève les barrières qui séparent de façon manichéenne ceux qui sont avec (« les bons ») et ceux qui ne sont pas avec (« les mauvais »). Il préfère la grande confiance pour tous. Il est par contre d’une extrême sévérité contre le scandale. Pas de demi-mesure en cas de péché, il faut trancher vif : un scandale est plus grave qu’une mutilation.

Dans un même passage, nous avons, dans la bouche de Jésus, une parole d’une large ouverture et une autre d’une extrême sévérité. Le contexte : Jésus se consacre à la formation de ses disciples. Ceux-ci viennent de leur première mission : la tentation de l’orgueil les assaille, ils se croient les seuls habilités, comme si agir contre le mal au nom du Christ était leur monopole exclusif, leur privilège réservé. Sans concurrence ! L’autre n’est pas une menace, mais une chance. C’est plus que de la tolérance. Jésus demande aux disciples de se considérer eux-mêmes comme à accueillir… avec un verre d’eau !

L’apôtre Jean avait un tempérament de feu ; lui et son frère Jacques, Jésus les avait appelés « fils du tonnerre ». Ce sont les deux qui auraient voulu faire descendre le feu du ciel sur le village des Samaritains qui refusaient de recevoir Jésus et les siens. Jean ne tolère pas que quelqu’un qui ne s’est pas affiché dans leur groupe, réussisse à chasser des esprits mauvais en utilisant le nom de Jésus. Il dit que cette personne n’est pas de ceux qui « nous » suivent, au lieu de le dire de ceux qui suivent Jésus ! C’est le réflexe identitaire. Jean ne s’est même pas demandé si le fait de chasser les esprits mauvais en invoquant le nom de Jésus, n’est pas déjà la preuve que cette personne est disciple de Jésus sans faire partie du groupe « de Jean ». Exactement la même réaction que Josué, le futur successeur de Moïse (1ère lecture) : il ne supportait pas que l’Esprit de Dieu repose sur des gens qui n’étaient pas dans le groupe réuni autour de Moïse dans la Tente de la Rencontre. Nous avons souvent à la bouche les mots « Il n’est pas des nôtres » ! Autre est cependant le souhait de Moïse et de Jésus : « Si le Seigneur pouvait… faire de tout son peuple un peuple de prophètes » ; « celui qui n’est pas contre nous est pour nous ».

On tombe souvent dans le manichéisme et le sectarisme, on met une ligne de démarcation entre ceux qu’on va appeler les bons (les nôtres, les « cathos ») et ceux qu’on va appeler les mauvais, sans zone tampon. On décide qu’on est les seuls que Dieu écoute, les propriétaires exclusifs de la vérité. On a tendance à limiter Dieu à un lieu (de culte), à un groupe d’initiés (« les purs »). On est jaloux de ses privilèges, on croit en avoir le monopole. On veut s’approprier et se réserver l’action de l’Esprit Saint, comme si les dons de Dieu étaient une récompense et un droit (ils sont toujours gratuits dans ce sens qu’ils nous sont donnés sans mérite de notre part). Cette tendance à vouloir accaparer le Seigneur pour chercher à le garder exclusivement pour soi, est une volonté de puissance contraire à son exemple, une porte ouverte au fanatisme et à l’intolérance. Nous oublions que Dieu agit avec une souveraine liberté, qu’il aime tous les hommes d’un même amour et qu’il a répandu son Esprit à profusion sur tout l’univers.

Il fut un temps où on affirmait : « hors de l’Eglise, pas de salut ». Aujourd’hui on se demande  comment ce serait possible que Dieu n’ait pas parlé à travers toutes les cultures, toutes les religions. Même si je peux affirmer avec St Paul qu’il n’y a de salut que par le Christ, je peux aussi affirmer que chaque religion a eu son ancien testament, et que le Verbe parle à toutes les consciences. Dieu, qui aime tous les hommes, n’est pas obligé et ne nous oblige pas à passer par Jérusalem ou par Rome. Une telle obligation serait revenir à l’ancienne croyance en une « masse de damnés », une façon de nier que le Christ est mort pour tout le monde. Heureusement que ce ne sont pas les hommes qui vont présider le jugement dernier : nous étiquetons les autres sur des critères de lien du sang, d’appartenance idéologique et d’intolérance confessionnelle. Au cours de l’histoire, dans l’étroitesse de l’intégrisme, les Eglises se sont jeté des anathèmes et se sont même fait des guerres de religion ; aujourd’hui encore l’œcuménisme a du mal à prendre le cap. Qui n’est pas contre nous est avec nous, est pour nous : Jésus nous enseigne l’ouverture à l’étranger, à celui qui est différent, qui ne pense pas comme nous. Attitude de bienveillance et de communion : intégrer plutôt qu’exclure, rassembler et unifier plutôt que diviser et séparer ou créer des différences. Mettre en avant ce qui nous unit plutôt que ce qui nous divise, nous oppose.  L’Eglise de Jésus Christ n’est pas un groupe fermé et replié frileusement sur lui-même.

L’Eglise est le peuple des prophètes. Avec la pénurie des prêtres, on repense enfin au sacerdoce commun des fidèles restitué à chaque baptisé. Sur chaque baptisé, le prêtre a fait l’onction d’huile en disant : « désormais, tu fais partie de son peuple, tu es membre du Corps du Christ et tu participes à sa dignité de prêtre, de prophète et de roi ». Ce n’est donc pas un privilège exclusif des consacrés ou plutôt tout baptisé est consacré. Bien sûr il y a des ministres « ordonnés » (pour le service) : évêques, prêtres et diacres, mais ils n’ont pas le monopole de l’Esprit. La prière de Moïse s’est donc réalisée dans le baptême chrétien : à chaque baptême, l’Esprit descend et repose sur le baptisé pour qu’il soit prophète.

Qu’est-ce qu’un prophète ? Ce n’est pas le diseur d’avenir, il n’est pas devin. Etymologiquement, le prophète c’est celui qui parle devant : devant Dieu car il transmet la parole de Dieu, devant le peuple car il est envoyé vers le peuple. Il parle au nom de Dieu : il est donc d’abord celui qui écoute (ce qu’il va annoncer, ce n’est pas sa parole, ni le fruit de son intuition), qui entend la parole pour la ruminer, s’en imprégner lui-même et en vivre. C’est ensuite celui qui transmet fidèlement la parole reçue, à travers la parole prêchée et le témoignage. Ecoute et transmission de la parole qui change la vie des gens, qui les convertit, qui les dynamise. Le prophète est celui qui sait discerner, lire les événements, à la lumière de l’évangile, sous l’inspiration de l’Esprit Saint, pour montrer aux autres le chemin vers Dieu. Il fustige le mal et encourage à se convertir pour faire le bien. Il est le bon conseiller. Nous sommes prophètes les uns pour les autres, nous devons l’être par-delà toutes les barrières humaines, confessionnelles ou autres. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui aurait le monopole de cette fonction ? Ou pour poser la question autrement, est-ce qu’il y a quelqu’un qui en est dispensé ? Comme s’il n’avait pas reçu l’Esprit ! ou pour employer un terme de St Paul : comme s’il avait éteint l’Esprit en lui ! C’est peut-être ce qui se passe : nous laissons l’Esprit s’éteindre dans la mesure où nous n’avons pas (ré-)activé ce don reçu.

En fait il y a bien une exclusion que tout prophète doit faire, et c’est là que le Christ se fait radical avec des mots terribles ! Mais la ligne de démarcation qui sépare les amis du Christ des ennemis du Christ, la frontière entre le bon et le mauvais, ne sépare pas les gens, puisqu’elle est dans le cœur de chacun. Le prophète pose des gestes qui n’entrainent pas la chute des petits. Nos actes ne sont pas neutres : souriez, vous êtes filmés ! Notre attitude conforte les bonnes résolutions chez ceux qui nous regardent ; hélas elle peut perturber, embrouiller, faire douter, choquer, scandaliser ces « petits qui croient » et qui avaient besoin de voir en nous un témoin prophète. Dans ces cas-là, gare à nous, dit Jésus, mieux aurait valu une mutilation des membres de notre corps : mieux vaut entrer manchot, estropié, borgne, dans la vie éternelle, que d’être jeté intact dans la géhenne. Le Christ ne nous commande pas bien sûr de mutiler ce corps comme s’il était le seul coupable de péché, mais comprenons la radicalité qu’il nous exige. N’est-ce pas qu’on est puni par là où on a péché ! Il est plus intelligent alors de prévenir le châtiment, en faisant la taille soi-même pour ne pas retomber dans son péché : la main qui frappe ou vole, le pied qui glisse en terrain interdit, le regard de concupiscence ou de mépris…  Chacun sait toujours ce qui l’entraîne au péché, les occasions qu’il devrait éviter parce que la tentation y est plus forte, le cercle de faux amis qu’il devrait ne plus fréquenter parce qu’il ne sait pas leur résister… autant de tailles que le Seigneur lui demande et l’aide à faire sans tarder. Discerner pour couper, extirper le mal, même si ma main y passe, ou mon pied ou mon œil. La seule exclusion admissible. C’est cela « chasser les esprits mauvais au nom du Seigneur » et ne scandaliser personne. Sommes-nous des canaux de la grâce ou des pierres d’achoppement pour les autres, pour « un seul de ces petits qui croient » ?

Nous démarrons une année pastorale. Il est bon de nous redire que les responsabilités dans la paroisse ne sont pas réservées à certains. Nous sommes un peuple de prophètes et participons tous à la dignité de prêtre. Dans notre mission de catéchistes auprès des jeunes, de visiteurs des malades pour leur proclamer une lecture d’évangile ou leur lire une prière avant de leur donner la communion. Pour parler de Dieu à son hôte en visite et spécialement à son enfant. Participer activement (en prenant la parole) à un partage d’évangile… Chacun a le ministère de la parole : ouvrir la bouche et parler de Dieu. Sans concurrence. Sans esprit de clocher, sans mentalité de clan. Sans ambition de détenir seul la vérité, mais plutôt de montrer que la vérité est à la portée de tout le monde, puisque tout le monde est habité par elle : il suffit de la chercher avec droiture, de se laisser enseigner par l’Esprit. Tel est le souhait du curé, ou plutôt de Moïse et de Jésus : que la paroisse soit une paroisse de prophètes et que tous nous nous mettions à prophétiser… sans modération (à temps et à contretemps, dixit saint Paul).

Amen

Vénuste

 

 

 

 

DIMANCHE 19 SEPTEMBRE 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Renoncez à la loi de la jungle

Sagesse 2, 12…20 : le juste, l’homme honnête, n’est pas aimé par ceux qui voient en lui un reproche vivant. On cherchera à l’humilier, à l’éliminer et par la même occasion à défier Dieu qu’on sait bien de son côté.

Jacques 3, 16 – 4, 3 : la sagesse de Dieu (la vraie) s’oppose à la « sagesse » du monde. Celle-ci est instinct, convoitise et n’engendre que la violence. La sagesse de Dieu donne paix et justice.

Marc 9, 30-37 : pour la seconde fois, Jésus annonce sa passion. Or ses disciples croient encore qu’il sera puissant et qu’il va leur donner des places juteuses. Ils se disputent : à qui la meilleure place ! Jésus les rappelle à l’ordre : le premier, c’est celui qui sert avec un cœur d’enfant.

Le dimanche dernier, nous lisions la première annonce de la passion de Jésus. Les disciples en avaient été choqués, parce que cette perspective était aux antipodes de l’image et du destin glorieux que le peuple d’Israël se faisait du « Messie » tant attendu. Nous avons aujourd’hui une deuxième annonce. Les disciples ne comprennent toujours pas ce « il fallait ». Jésus traverse la Galilée avec eux, cette Galilée où il a connu un certain succès ; ce voyage (qui n’est pas une marche triomphale), il le fait incognito parce qu’il se concentre sur la formation de ses disciples. Décidément ceux-ci se montrent particulièrement obtus. Ils ne veulent rien entendre de ce destin tragique auquel Jésus va faire face à Jérusalem. Marc ne veut rien édulcorer de l’attitude (qui est la nôtre aussi, parce qu’ils nous ressemblent tant) des disciples qui préfèrent ne pas comprendre. Plutôt continuer à rêver éveillés ! Comme nous qui, peut-être encore rêvons de triomphalisme et d’une Eglise qui impose sa loi au monde… Et si le Christ venait en cette minute, nous demander de quoi nous discutons, ne serions-nous pas dans l’embarras ?

Leur rêve ! Ils forment l’entourage de quelqu’un qui a des pouvoirs inouïs, qui guérit toutes les maladies et toutes les infirmités, qui ressuscite même les morts, qui a autorité même sur les forces de la nature comme les tempêtes tant redoutées de la mer de Galilée. Le rêve c’est que se réalise en cette personne de Jésus, l’espérance d’Israël, à savoir une super-puissance comme (ou plutôt mieux qu’) à l’époque du grand David dont il est le descendant. Les apôtres ont toujours cru que Jésus allait rétablir le royaume de David. Même à l’Ascension, ils lui demandent : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas restaurer la royauté en Israël ? » Et puisqu’il y aura royaume, il y aura des places juteuses ; il faut donc se positionner déjà. Qui mérite la place de premier ministre ? On connaît l’intrigue des fils de Zébédée qui font passer leur requête par leur maman. Les autres caressaient les mêmes ambitions. Ils se disputent encore « entre eux pour savoir qui était le plus grand » ! Pendant que Jésus va vers la mort, eux pensent aller vers les honneurs et les promotions. La tentation du pouvoir qui a assailli Jésus lui-même, séduit ses disciples d’hier et d’aujourd’hui. Jésus avait eu la force de repousser cette terrible tentation : p.e. après la multiplication des pains quand on a voulu le faire roi, il s’est retiré en montagne tout seul. Les disciples eux, ne prennent pas encore conscience de la dangerosité de cette tentation.

Jésus ne leur fait pas de reproche. Il leur pose la question de forme : de quoi discutiez-vous en chemin ? Eux se taisent parce qu’ils savent en conscience que ce n’était pas beau du tout de se chamailler pour des places hypothétiques dans un royaume dont ils ne comprennent encore rien, alors que le Maître leur parlait de sa mort imminente. Alors Jésus appelle les Douze, ceux qui doivent prendre sa relève et garder l’esprit qui présidera à son Eglise (servante). On peut imaginer qu’il interpelle chacun. Toi Pierre, toi Jean, toi Matthieu, toi Barthélemy, toi Judas… tu veux être le premier ? Bravo ! Eh bien, je vais vous donner le tuyau ! Vous cherchez le moyen, le voici. L’attention devait être à son comble à ce moment. C’est alors que Jésus place un enfant au milieu du groupe (toute une parabole), il l’embrasse pour montrer qu’il embrasse sa condition et il déclare qu’il s’identifie à l’enfant (c’est plus que le donner en exemple). Bien plus, il identifie l’enfant à Celui qui l’a envoyé, c-à-d son Père des cieux : le Tout-Puissant s’identifie au Très-Bas. Gros étonnement qu’on ne peut comprendre et mesurer que si on se rappelle que l’enfant ne représentait rien dans la société de l’époque de Jésus. L’enfant –infans - c-à-d qui ne sait pas parler, qui n’a pas le droit à la parole, qui compte pour rien, bref un rien du tout (autre chose que l’enfant-roi de nos familles actuelles), icône de la fragilité et de la dépendance. D’ailleurs dans les langues de l’époque (et c’est resté dans les langues qui gardent le neutre dans leur grammaire), le mot pour traduire l’enfant est un mot au neutre (das Kind en allemand) : pour dire que c’est une « chose » encore insignifiante et méprisable. Eh bien, c’est à ce « rien du tout » que Jésus s’identifie. Il s’identifie à tous les petits, tous les laissés-pour-compte, tous les sans-droits, tous ceux que notre société met à l’écart et piétine. Qui accueille ce « petit », à la condition que ce soit « au nom de Jésus » (pas par simple philanthropie ou attendrissement), c’est Jésus lui-même qu’il accueille, c’est le Père qu’il accueille.

Or dans notre société, c’est comme dans le groupe des disciples. Dans toutes les cultures, on est éduqué à la compétition pour se démarquer du lot, être le plus fort, le plus performant, le meilleur. Notre société s’organise pour ne laisser émerger que ceux qui réussissent aux cotations, aux concours. C’est la course implacable aux honneurs, à l’excellence. Toujours ce besoin de « réussir ». Ce n’est pas seulement dans le domaine sportif où le plus fort « domine » la course et « écrase » les records, quitte à se doper. Partout dans tous les domaines de la vie, on fait tout pour être le chef avec ce que cela comporte de volonté de puissance, de domination. Avec tout le cortège de rivalités et de jalousies que cela engendre, comme nous le décrit l’épître de St Jacques qui démontre que c’est de ces instincts et de ces convoitises que viennent le désordre, les conflits et les guerres. C’est la jungle. On ridiculise celui qui perd, qui fait une chute, au lieu de lui tendre la main pour le relever. Face à cette logique de puissance et de compétition, Jésus, encore une fois, renverse l’échelle des valeurs pour placer l’esprit de service en premier. Comprenons bien qu’il ne vient pas faire l’apologie de l’échec, ni encourager le complexe d’infériorité, ni plaider pour l’humiliation, ni justifier la médiocrité. Il ne vient pas non plus se mettre du côté de ceux qui contestent l’autorité, toute autorité parce que autorité. Pour Jésus, même l’autorité est service. S’il y a un terrain où il faut rivaliser, où il faut exceller, c’est dans le service, service de la communauté humaine, service des plus petits. Le meilleur n’est pas celui qui s’impose, qui en impose, qui écrase les autres, qui met tout le monde à genoux ; pas celui qui est le meilleur au détriment des autres. Le premier, c’est celui qui prend la place du plus petit, le serviteur des serviteurs. Celui qui n’a pas l’ambition de s’élever sur les autres mais élever les autres. Service humble, humble service.

La première leçon de ce texte par conséquent est le service. Celui qui a la meilleure place, celui qui a le plus de responsabilités, le plus haut placé dans la hiérarchie, c’est par l’esprit de service qu’il doit briller. L’évangile invite à renoncer à la loi de la jungle pour s’effacer et servir l’autre. Jésus met en garde contre (ce qui nous envenime la vie) l’orgueil qui entraîne à écraser les autres, contre la prétention qui risque de faire oublier la primauté du service et de l’amour. Il vient nous donner la vraie sagesse qui consiste à être heureux en rendant les autres heureux. Le bonheur que l’on a vient du bonheur que l’on donne. Ce n’est plus le bonheur de dominer, de passer au-dessus des autres, de se servir des autres. C’est la joie du service, du dévouement, du don de soi, gratuitement et sans calcul (on peut hélas faire le calcul de passer par le service pour s’imposer). Le bonheur de se rendre utile aux autres. Comme Jésus qui a été envoyé pour servir jusqu’à nous laver les pieds, jusqu’à donner sa vie.

L’autre leçon me semble la compassion. C’est scandaleux de discuter de privilèges, de promotion, de finances prospères, quand à côté de nous, règne la misère. Un chrétien ne peut pas « spéculer » quand on crève à côté de lui et qu’il s’arrange pour ne pas savoir. Cette indifférence est coupable. Nous avons à travailler pour un monde de justice et de paix. Aimons-nous les uns les autres, avec l’amour préférentiel pour les plus déshérités de la terre, mais qui n’exclut personne. Notre Pape François veut une Eglise pauvre pour les pauvres (jadis le pape était appelé « le serviteur des serviteurs de Dieu »).

L’Eglise, à l’image de la célébration liturgique, a quelque chose d’unique. Partout ailleurs, il y a des premières classes et des classes économiques, des barrières ethniques ou salariales, des ségrégations codifiées. Dans l’Eglise –servante-, pas de trace de ces frontières (ce ne doit pas être de la théorie). Celui qui est « quelqu’un » met ses ressources (humaines, intellectuelles, morales, financières), et sa propre personne au service de son prochain. Allons vivre dans le monde ce que la liturgie permet : une société sans classes, sans privilèges, où tous sommes égaux et solidaires, les grands au service du bien commun et du bonheur de tous, surtout des plus petits. A l’exemple de l’Eglise primitive : selon les Actes des Apôtres, les premiers chrétiens mettaient tout en commun de sorte que nul n’était dans le besoin.

C’est pourquoi, à l’heure de relancer les activités paroissiales, je fais appel aux bénévoles pour tous les secteurs de la vie de la paroisse. Servir, se rendre utile à Dieu à travers le service à ses frères et à ses sœurs. Ce serait étonnant qu’il y ait une personne à n’avoir aucun secteur où il pourrait rendre service. Comme s’il n’avait pas reçu le Saint Esprit et un charisme spécifique ! Et pourtant bien de secteurs manquent de bénévoles, de volontaires.

Ecoutez le Seigneur qui vous appelle et soyez nombreux à rejoindre les équipes qui se dévouent déjà et que je remercie de leur constante disponibilité. Et puisque Jésus donne l’enfant en parabole, faisons aux enfants une place dans nos assemblées : encourageons nos enfants et petits-enfants à la fidélité aux liturgies dominicales.

Amen.

Vénuste

DIMANCHE 12 SEPTEMBRE 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Toi, à ton tour, raffermis tes frères 

Isaïe 50, 5-9 : extrait du « poème du Serviteur souffrant ». L’envoyé de Dieu n’est pas un Messie guerrier comme l’espéraient beaucoup dans le peuple : il est un non-violent qui met toute sa confiance en Dieu qui l’envoie et non pas dans ses propres forces. L’Eglise a toujours vu en ce Serviteur une préfiguration du Christ, objet du mépris des hommes (cfr les récits de la Passion), mais ressuscité par Dieu.

Jacques 2, 14-18 : à quoi peut bien servir une foi si elle ne se vérifie pas par des actes ? L’apôtre donne un exemple très concret (ironique et caricatural) pour montrer qu’une foi qui n’apporte rien de constructif n’est qu’une foi morte. La foi vraie, féconde, doit au moins chercher des moyens d’agir. La foi qui n’agit pas ne peut être une foi sincère.

Marc 8, 27-35 : Jésus fait un sondage d’opinion. L’opinion populaire le reconnaît comme un envoyé de Dieu. Vision vague que précise la réponse de Pierre. « Tu es le Christ », c-à-d Celui que Dieu a consacré pour établir son Règne. Jésus entend corriger l’idée que le peuple (et Pierre qui se comporte en tentateur) avait du Messie : non pas un nationaliste libérant Israël de l’occupation romaine, car le Fils de l’homme devra souffrir et être tué. La mort tragique du Messie ne sera pas une pierre d’achoppement pour le vrai disciple de Jésus, au contraire « si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive ».

L’épisode d’évangile que nous méditons aujourd’hui représente un des deux sommets de l’évangile selon St Marc. L’évangéliste a intitulé son évangile : « Bonne Nouvelle de Jésus, le Christ, le Fils de Dieu ». Son récit n’est pas une biographie, mais une catéchèse pour démontrer la double identité de Jésus, Christ et Fils de Dieu. Or nous lisons deux professions de foi chez Marc : la profession de foi de Pierre que nous avons aujourd’hui et qui affirme que Jésus est le Christ (= Messie) d’une part, et de l’autre la profession du centurion romain qui, sous la croix,  affirmera que « celui-ci est le Fils de Dieu ». Ceci pour dire que l’épisode d’aujourd’hui marque la première étape de la mission de Jésus : il s’est montré Messie (= Christ), désormais il entreprendra l’autre étape qui consiste à se montrer Fils de Dieu.

Avant d’entreprendre la seconde étape, Jésus fait comme une évaluation, il fait le point avec ses amis. Il fait une sorte de sondage d’opinion pour savoir ce que les foules ont retenu de lui afin d’amener les disciples (le groupe de ses intimes) à faire le saut qualitatif décisif. Au stade où on arrive, qui est-ce que les gens disent que je suis, demande Jésus. Les disciples sont comme fiers d’avoir compris que tout le peuple a constaté que Jésus est un homme extraordinaire, exceptionnel : un personnage du passé cependant, un revenant (Jean Baptiste qui avait été décapité par Hérode, ou le prophète Elie disparu sur un char de feu qui l’a emporté aux cieux quelques siècles avant), en tout cas un grand prophète. Mais cette idée est encore très floue, très vague. Jésus demande au groupe des disciples de faire mieux que la rumeur : pour vous qui suis-je, vous qui m’avez été plus proches que la masse des gens ? C’est alors que Pierre (le Pierre primesautier, toujours spontané) fait, au nom de ses camarades, une profession de foi plus adéquate et plus solide. Tu es le Christ, littéralement l’Oint (christ signifie celui qui a reçu l’onction), terme consacré pour parler du « consacré », de celui qui a reçu l’onction de Dieu lui-même, l’Envoyé par excellence, celui que tout le peuple attendait pour établir le Royaume de Dieu.

Devant une si belle profession de foi, Jésus impose un silence utile et salutaire (encore ce « secret messianique » que nous trouvons souvent chez St Marc et qui se comprend bien ici). La suite montre bien qu’il fallait imposer ce silence. Car ils n’ont rien compris encore, même Pierre qui a trouvé la bonne formule ; et s’ils n’ont encore rien compris, vaut mieux ne pas divulguer de fausses vérités, ne pas répandre la méprise. Car tout dépend de ce qu’on met sous cette formule « messie » : le point de vue de Dieu ne correspond pas du tout avec les visées humaines. Jésus est d’accord qu’on affirme qu’il est le Messie, mais il n’est pas d’accord avec la façon de comprendre le Messie. Pierre, comme tous les autres, comme tout le peuple, attendait un messie nationaliste, un homme politique et militaire puissant, un autre David qui allait chasser l’occupant romain et créer une nation super puissante. Tout cela est à corriger, cette foi est à purifier. Car « il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite ».

Pierre n’en croit pas ses oreilles : c’est tout à fait aux antipodes de l’espérance d’Israël, c’est injuste, impensable, tout simplement scandaleux. Aussi, par amour pour ce Jésus qu’il aimait beaucoup, ce Jésus qui avait prouvé sa puissance et son autorité même sur les forces naturelles comme la tempête, Pierre entreprend de faire changer Jésus d’idée parce qu’il ne comprend pas la nécessité (il faut) de la passion : l’ami de Dieu, le béni de Dieu, ne mérite pas la mort. Qui ne ferait pas tout son possible pour éviter à son ami tout désagrément ? C’est tout à fait naturel et normal de détourner un ami de mauvaises surprises, lui épargner des souffrances annoncées. Tentation d’échapper à la croix et de sauver l’humanité autrement. Jésus lui-même a été tenté de cette façon, comme nous l’apprend son séjour au désert où Satan est venu le tenter ; cette tentation l’a poursuivi toute sa vie jusqu’au jardin de Gethsémani ; cette tentation prenait le visage de la foule, à la croix elle prend la voix de ceux qui le raillaient de descendre de la croix pour qu’on croit en lui ; cette tentation prend le visage de Pierre dans l’extrait lu aujourd’hui. Ne soyons donc pas étonné que Jésus traite Pierre de Satan (lui qui venait de faire une si belle profession de foi !) ; la véhémence de ce reproche prouve que la parole de Pierre rencontrait un écho très fort en Jésus lui-même. Mais Jésus est résolu, malgré les tentations, à poursuivre sa mission : assumer la condition humaine en tout, y compris la souffrance et la mort, pour la transfigurer par sa résurrection. Il faut…

Jésus ne demande pas à Pierre de disparaître, comme il en a donné l’ordre à Satan au désert. Il lui demande de ne pas se mettre en travers de son chemin, de ne pas lui barrer la route vers la croix ; il l’invite à rester derrière, parce que c’est là la place du disciple encore sous l’emprise des pensées humaines tant qu’il n’a pas épousé les pensées de Dieu… tant qu’il n’a pas encore compris que loin de demander à Dieu de lui épargner la croix et d’éloigner tout effort, loin de se complaire dans des rêves de gloire et de puissance, le disciple doit lui-même renoncer à soi (à ses propres idées), prendre sa croix et suivre Jésus avec détermination. La plus belle profession de foi se dira au pied de la croix par un… païen !

Pour vous, qui suis-je ? Jésus pose la question à ses disciples avant de prendre « résolument » la route vers Jérusalem. Il leur révèle ce qui l’attend là-bas et le « drôle » de couronnement que connaîtra sa mission. Marc précise que « Jésus disait cela ouvertement » : c’est dire qu’il n’a pas mis de gants, il n’a pas parlé à mots couverts, il n’a rien caché pour que ceux qui décident librement de le suivre, le fassent en connaissance de cause. Il veut savoir qui est prêt à continuer à le suivre malgré tout. « Si quelqu'un veut marcher derrière moi... » Jésus n'oblige pas, il invite : « Si ». Dans la liberté. Mais il ne veut piéger personne non plus : il parle ouvertement sans faire de mystère, il ne promet pas la lune.

Qu’en est-il encore aujourd’hui ? Jésus est pour tout le monde un être exceptionnel, il y a unanimité sur ce « personnage » qui a marqué l’histoire. Toute l’humanité voit en lui un grand prédicateur, les croyants de toutes les religions voient en lui un homme de Dieu. Bon nombre veulent récupérer le Christ pour qu’il « incarne » leur idéal ou leur philosophie de vie (on l’a voulu révolutionnaire, guérillero, hippie…). Comme à Césarée de Philippe, Jésus ne cherche à démentir personne, mais il demande aux disciples de faire un saut de qualité. Bon nombre de chrétiens se contentent de répéter les affirmations courantes sur lui et de réciter le catéchisme. Cela ne suffit pas. Jésus demande à chacun de nous : « Et toi, pour toi, qui suis-je ? » Il nous demande une profession de foi très personnelle : pas des formules, si justes ou savantes, théologiques, soient-elles, comme celles des livres et des académies (définitions dogmatiques). Il s’agit de lui répondre par la vie, une vie d’attachement, totalement consacrée et dédiée à lui. Il s’agit de le suivre, même si ça nous coûte… perdre la vie pour gagner la sienne. L’aimer par-dessus tout, lui le premier aimé, lui rester fidèle sans regarder en arrière, jusqu’au bout, jusqu’au calvaire. Même s’il ne m’évite pas les obstacles, même s’il n’intervient pas dans mes difficultés du quotidien, même s’il m’encourage à faire des choix difficiles. La KT de profession de foi aide les jeunes à cela.

Comment le mieux connaître ? Ne pas nous contenter de ce que nous connaissons déjà, parce que, comme Pierre, peut-être que nous faisons des fixations sur lui et que nous l’habillons de nos rêves, de sorte que nous déformons son image alors qu’il est aux antipodes de nos « pensées humaines ». Invitation encore à poursuivre notre information – formation : lire et prier les Ecritures Saintes, suivre des conférences, lire des articles, garder contact avec des « témoins » susceptibles de nous éclairer… bref, tout faire pour « purifier » notre foi des scories humaines qui décidément ont la vie dure.

Comment le prier ? Notre prière peut refléter nos pensées humaines, par exemple en lui demandant des interventions terre à terre. Faisons comme lui au Jardin des Oliviers : demander que le Seigneur éloigne de nous tout calice d’amertume et d’épreuve – tout normal et naturel de demander la sécurité (même matérielle), la bonne santé, la réussite -, mais savoir ajouter « non pas ce que je veux, Seigneur, mais ce que tu veux, que seule ta volonté soit faite ». Et lui répondra comme il l’a dit à Pierre : « Mon ami, j’ai prié pour toi pour que tu ne défailles pas, et toi à ton tour, raffermis tes frères ».

Amen.

Vénuste

 

 

Homelie gilles

homélie pour le 5 septembre 2021

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre du prophète Isaïe (Is 35, 4-7a)

Dites aux gens qui s’affolent :
« Soyez forts, ne craignez pas.
Voici votre Dieu :
c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu.
Il vient lui-même et va vous sauver. »
    Alors se dessilleront les yeux des aveugles,
et s’ouvriront les oreilles des sourds.
    Alors le boiteux bondira comme un cerf,
et la bouche du muet criera de joie ; 
car l’eau jaillira dans le désert,
des torrents dans le pays aride.
    La terre brûlante se changera en lac,
la région de la soif, en eaux jaillissantes.

                 

   

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 7, 31-37)

En ce temps-là,
    Jésus quitta le territoire de Tyr ; 
passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée 
et alla en plein territoire de la Décapole. 
    Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler, 
et supplient Jésus de poser la main sur lui. 
    Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, 
lui mit les doigts dans les oreilles, 
et, avec sa salive, lui toucha la langue. 
    Puis, les yeux levés au ciel, 
il soupira et lui dit : 
« Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! » 
    Ses oreilles s’ouvrirent ; 
sa langue se délia, 
et il parlait correctement. 
    Alors Jésus leur ordonna 
de n’en rien dire à personne ; 
mais plus il leur donnait cet ordre, 
plus ceux-ci le proclamaient. 
    Extrêmement frappés, ils disaient : 
« Il a bien fait toutes choses : 
il fait entendre les sourds et parler les muets. »

Homélie :

Hormis la seconde lecture, les textes nous parlent aujourd’hui de guérison : des sourds qui se mettent à entendre, de muets qui osent parler, des aveugles qui commencent à voir et des boiteux qui bondissent. Dans l’Evangile, il est même question d’une double guérison d’un sourd-muet ! Quel peut être l’intérêt de telles lectures si ces écrits ne font que nous relater des événements du passé ? En quoi cela peut nous intéresser encore aujourd’hui ?

Il est clair pour moi que les Ecrits sacrés, dont la bible fait partie, ne le sont (sacrés) que parce qu’ils peuvent encore nous parler aujourd’hui et nous aider à mieux vivre avec nous même, avec les autres et avec Dieu. Je vous invite donc à entendre ces textes qui ont la forme d’un récit historique comme des récits qui décrivent une réalité intérieure, une expérience spirituelle. Ainsi dans le texte d’Isaïe, le dessillement des yeux et l’ouverture des oreilles peuvent s’entendre comme ces moments que nous avons ouvert les yeux sur une situation, qui était là mais que nous n’avions jamais vu encore sous cet angle. Idem pour l’ouverture des oreilles : cela peut s’entendre (c’est le cas de le dire) comme ce moment où une parole que j’avais entendue depuis longtemps se met à me parler, tout à coup ça s’ouvre, je la comprends autrement, tout s’éclaire, cette parole prend tout son sens.

Il en va de même avec le boiteux qui bondit et le muet qui se met à parler : il y a des moments dans notre vie où des choses qui nous enserraient se déverrouillent et alors nous pouvons marcher plus aisément vers la vie de notre choix. Alors notre parole se libère et nous osons davantage êtres nous même et dire ce que nous pensons et désirons. Tout cela nous dit Isaïe, c’est la revanche de Dieu, c’est sa vengeance ! C’est important de savoir cela quand dans l’ancien Testament il est question de la vengeance de Dieu : quand Dieu se venge, c’est toujours pour sauver, pour notre bien, pour que notre vie soit non plus comme un désert, mais comme une terre que l’eau de la vie irrigue, baigne et féconde. Je vous propose de réentendre les paroles d’Isaïe avec des oreilles nouvelles avant de commenter l’Evangile :

« Voici votre Dieu :
c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu.
Il vient lui-même et va vous sauver. »
    Alors se dessilleront les yeux des aveugles,
et s’ouvriront les oreilles des sourds.
    Alors le boiteux bondira comme un cerf,
et la bouche du muet criera de joie ; 
car l’eau jaillira dans le désert,
des torrents dans le pays aride.
    La terre brûlante se changera en lac,
la région de la soif, en eaux jaillissantes »

Eh bien il s’avère que cette prophétie d’Isaïe s’est réalisée, bien sûr dans l’Evangile que nous venons d’entendre, mais se réalise encore aujourd’hui, à de nombreuses reprises dans notre vie quotidienne. J’en veux pour preuve de nombreuses personnes que j’accompagne spirituellement. Voyez plutôt :

Dans ce texte, il est question d’un homme qui est sourd et qui a des difficultés à parler. il faut dire que la foule tient une grande place dans ce texte puisque c’est elle qui semble penser et décider à sa place : c’est la foule qui l’emmène à Jésus et qui le supplie de poser les main sur lui : bref cet homme a perdu son libre arbitre, il est envahi par une foule de choses (paroles, personnes, injonctions, croyances) qui décident pour lui. Alors pour l’aider à retrouver son identité singulière, Jésus va commencer par l’emmener à l’écart de cette foule, loin de son tumulte intérieur : cette étape est très importante, car sans cette prise de distance avec la foule de choses qui parle en nous, nous ne pouvons pas retrouver notre personnalité. Cela passe par le fait de lister tout ce qui parle en nous : nos injonctions éducationnelles ou religieuses, nos croyances, nos peurs, nos aprioris, bref tous nos formatages qui nous ont permis de nous construire mais qui aujourd’hui parlent si fort en nous, que nous n’arrivons plus à entendre la voix de notre être, de notre désir, de notre conscience qui parle là tout au fond de nous. Je vous donne un exemple :

Si par exemple, je pense que je suis timide ou stupide parce qu’on me l’a répété durant mon enfance, j’ai agi comme une personne timide ou stupide en n’osant pas m’affirmer, ce qui a renforcé ma croyance dans le fait que je suis timide ou stupide. Vous voyez le cercle vicieux qui se met en route.  Idem si je me dis que je suis nul ou bête ou incapable. Face à ce cercle vicieux, le travail de Jésus en nous consiste à ne pas laisser cette foule nous parler, il nous emmène à l’écart, pour nous faire écouter autre chose : voila pourquoi il fait ces gestes si étonnants avec cet homme : il lui touche les oreilles et la langue, il lui fait expérimenter par lui-même qu’il a des sens, qu’il peut entendre, ressentir et mettre des mots dessus ! Voilà le miracle : c’est que cet homme qui se croyait incapable, se découvre tout à coup, grâce à la présence de Jésus qui agit en lui,  doué de facultés insoupçonnées et de capacités nouvelles.

Je pense à des personnes que j’accompagne spirituellement et qui ressemblent à cet homme : enfermées dans leurs injonctions éducationnelles ou religieuses, elles étaient incapables d’oser être elle-même et étaient sourdes à cette petite voix en elles qui les invitait à aller vers la vie, restant alors dans des situations conjugales ou familiales mortifères. C’est lorsque qu’elles ont pris le temps de se mettre à l’écart grâce à la relecture faite en accompagnement spirituel, qu’elles ont pu prendre le temps d’entendre la foule des choses qui parlaient en elles. Alors, elles ont commencé à entendre la voix de leur être profond, à expérimenter par elles même que ça parlait en eux. C’était une autre voix que la foule, c’était une voix qui venait des profondeurs et qui disait « ouvre-toi » ! Décidées à écouter cette autre voix en elles, ces personnes ont commencé à penser par elles-mêmes, à oser se différencier et questionner le milieu dans lequel elles avaient grandi et ont fini par trouver les forces pour sortir de leur situation mortifère. Je vous le dis, aujourd’hui encore, bien des sourds-muets, des aveugles ou des boiteux sont guéris par Jésus !

Si vous vous reconnaissez dans ces personnes qui ont besoin d’être guéries parce que vous souffrez de cécité, ou de surdité, si vous n’osez pas prendre la parole et que votre vie vous semble boiteuse, alors n’hésitez pas vous aussi à vous mettre à l’écart, pour lister la foule de choses qui parle en vous, et qui vous empêche d’être vraiment vous-même. Puis prenez le temps de ressentir vos sens et vos émotions, afin d’entendre la voix de fin silence, la voix divine qui parle discrètement, au cœur de votre cœur et qui vous susurre à l’oreille du cœur « ouvre-toi, va s’y, crois en toi et en tes capacités à vivre pleinement ». Remarquez que Jésus dit « ouvre-toi » et non « que tes oreilles s’ouvrent » : c’est donc tout mon être qui doit s’ouvrir, tous mes sens, tout mon corps, tout mon cœur qui est invité à s’ouvrir à la réalité de la personne que je suis et de la vie que je mène ; c’est une invitation à dépasser les convenances qui nous formatent et à nous ouvrir à nous-même, à nos capacités insoupçonnées et à la voix divine qui parle en nous.

En fait, on ne peut pas empêcher la foule de parler en nous, (même Jésus n’y arrive pas dans l’Evangile que nous avons entendu, malgré ses demandes insistantes : « Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient. » Il s’agit en fait d’écouter en nous autre chose que ces voix-là, celles qui nous ont formatés dans notre enfance, mais d’écouter la douce voix de Dieu qui parle en nous et qui nous invite à devenir pleinement nous-même.

Voilà, comment nous pouvons nous aussi aujourd’hui être des sourds-muets guéris, alors bonne rentrée à vous, à l’écoute de la voix divine qui nous dit : « ouvre-toi » !!!

Gilles Brocard

 

 

Homelie

DIMANCHE 29 AOÛT 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

C’’est l’homme qu’il faut sacraliser, diviniser, sanctifier, purifier

Deutéronome 4, 1…8 : Israël peut se vanter, devant les autres peuples, de deux privilèges : la proximité de Yahvé et le don de la Loi qui en fait un peuple sage et intelligent, à condition de l’intérioriser et de la pratiquer. Le don de la loi se révèle ainsi un acte de salut. La fierté d’Israël ne provient plus de son temple ni de ses chefs : elle a sa source dans la mise en pratique de la Loi. C’est ainsi qu’Israël parviendra à conserver l’Alliance conclue avec les Pères.

Jacques 1, 17… 27 : il existe un lien entre la contemplation de Dieu (« Père de toutes les lumières ») et le bien vivre en vrai chrétien, c’est la Parole de Dieu, capable de nous sauver en l’accueillant et en la pratiquant, notamment par l’amour du prochain (aide aux orphelins et aux veuves). C’est l’observation de ce commandement d’amour qui permet au chrétien de « se garder propre au milieu du monde ».

Marc 7, 1… 23 : pharisiens et scribes reprochent à Jésus que ses disciples ne suivent pas la tradition des anciens, par exemple, les ablutions en vue de la pureté rituelle. C’est, pour Jésus, l’occasion de faire une mise au point : le péché (ce qui souille l’homme), ne peut être extérieur à l’homme ; par conséquent ce n’est pas l’extérieur qu’il faut purifier, mais le cœur de l’homme. Pour Jésus, le vrai culte est le culte en esprit et en vérité. Pas de place pour une pratique ritualiste et hypocrite de la religion. L’homme religieux a tendance à sacraliser les objets, les gestes, les rites, les coutumes… Jésus désacralise tout cela, parce que c’est l’homme qu’il faut sacraliser, diviniser, sanctifier, purifier. En revenant à l’essentiel, Jésus retrouve la pureté de la Loi et la débarrasse de tout ce qui l’alourdit. En même temps, il ouvrait le judaïsme à l’universalité : les non Juifs ne doivent pas observer les traditions strictement juives.

Nous reprenons la lecture continue de l’évangile selon St Marc, interrompue par la méditation du chapitre 6 de St Jean sur l’Eucharistie. Nous retrouvons la polémique entre Jésus et les pharisiens et les scribes. Ces derniers sont les grands connaisseurs et commentateurs des textes sacrés. Les pharisiens (en grec le terme pharisien signifie « acteur », « celui qui porte un masque », qui fait semblant d'être ce qu'il n'est pas) quant à eux appartiennent à un mouvement qui est né vers 135 av. J.C. d’un désir de conversion ; le nom « pharisien », qui signifie « séparé », traduit un choix : le refus de toute compromission politique, de tout laisser-aller dans la pratique religieuse. Le pharisaïsme (en tant que mouvement) est donc tout à fait respectable, et Jésus ne l’attaque jamais. Mais le plus bel idéal religieux peut avoir ses écueils : la rigueur d’observance peut engendrer une trop (fausse) bonne conscience et rendre méprisant vis-à-vis des autres, jusqu’à l’exclusion dans un repli identitaire (d’où le mot pharisien qui signifie « séparé »). Comme si le salut n’est pas un don gratuit de notre bon Dieu (toujours l’idée de « mérites » à revendiquer). Ces déviances ont inspiré quelques paroles dures de Jésus : elles visent ce que l’on appelle le « pharisaïsme », tentation qui guette tout mouvement religieux.

Dans notre extrait, Jésus traite carrément d’hypocrites ces pharisiens et ces scribes venus exprès de Jérusalem pour le prendre en défaut et lui faire des reproches (mal habilement en se plaignant des disciples de Jésus, c’est au maître qu’ils en veulent). La raison peut nous paraître ridicule à nous aujourd’hui (Marc le comprend, lui qui écrit à des non Juifs, et qui, non sans ironie, a pris la peine de détailler et d’expliquer les us et coutumes des Juifs), mais pour ces gens rigoristes et scrupuleux, c’était de taille. Ils ont constaté que les disciples de Jésus osaient manger sans se laver les mains. Ce n’est pas une question d’hygiène (au Rwanda, on mangeait avec les mains, et dire se laver les mains était un euphémisme pour dire passer à table). Pour les pharisiens, cela fait partie des nombreuses ablutions auxquelles il fallait se soumettre dans un souci de pureté rituelle (à l’origine, c’était d’abord pour les prêtres avant d’offrir les sacrifices), le repas lui-même étant un acte religieux. Pour les pharisiens, intransigeants avec les prescriptions légales, c’était intolérable que les disciples de quelqu’un qui se prétend rabbi, puissent se comporter avec une telle légèreté ; ils interpellent donc Jésus, mais en lui faisant comprendre que c’est sa faute. Jésus réplique sèchement, en invoquant l’autorité du prophète Isaïe (pour ces intégristes, l’autorité des livres saints est la référence suprême). Il leur fait la leçon de sorte que les accusateurs deviennent les accusés : ce sont eux les impurs. Sa mise en garde s’adresse à toute religion et donc à nous aussi dans notre pratique chrétienne. Heureux les cœurs purs !

Jésus enseigne et pratique une religion du cœur. Que le cœur corresponde à ce que Dieu veut. Jésus veut libérer les siens de tout ce qui est formalisme, légalisme, fondamentalisme, paganisme, superstition… Il dénonce comme hypocrisie toute démarche qui se veut religieuse mais ne soigne que les apparences, l’image de soi, la frime, le masque. Effectivement c’est de l’hypocrisie quand l’expression ne reflète pas le fond du cœur. Malheureux l’homme religieux hypocrite, parce qu’il peut tromper les hommes, mais pas Dieu qui voit les coins les plus secrets de notre cœur. Le Seigneur nous connaît mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes. Il sait donc quand on l’honore du bout des lèvres alors que le cœur est loin de lui et dans ces cas-là, ce culte est tout à fait inutile, car Dieu ne se laisse pas berner.

Jésus va plus loin en montrant qu’on a détourné les commandements de Dieu pour leur faire dire ce que les hommes veulent. Au départ, il y a le commandement de Dieu, mais des préceptes humains ont pris sa place : ainsi, à partir des 10 paroles reçues de Yahvé par Moïse au Sinaï, le judaïsme en était arrivé à 613 prescriptions légales que les pharisiens mettaient un soin particulier à observer. En fait, ce qu’on appelle la tradition n’en est pas une puisqu’il y a eu rupture : « laisser de côté » la loi de Dieu pour « s’attacher » à la tradition des hommes. L’exemple est éloquent : Dieu demandait un cœur pur et on en a fait une question tatillonne de mains sales ou lavées. On s’intéresse plus aux mains sales qu’aux cœurs sales. Jésus nous fait un catalogue (non exhaustif) de nos turpitudes et perversités (douze exemples), tout ce que nous ne contractons pas par contagion externe, mais tout ce que produit un cœur perverti, endurci et malade. Tout comme un arbre mauvais produit des fruits nocifs et dangereux, mortels même. Le Christ ne justifie pas la liberté des mœurs, il n’élimine pas la notion du mal (il n’est pas venu abolir la loi mais l’accomplir), mais il la place là où elle est, à l’intérieur de l’homme : le péché n’est pas dans la matérialité de l’acte, mais dans l’homme qui le commet ou veut le commettre (il a déjà péché dans l’intention). Jésus vient justement guérir le cœur malade de l’homme en agissant de l’intérieur.

En revenant à l’essentiel de la religion du cœur (à l’esprit de la loi et non plus à la lettre qui tue), Jésus jette les jalons d’un sain universalisme. La première communauté chrétienne a vécu le moment critique où il fallait se séparer des rites proprement judaïsants pour s’en émanciper et pouvoir ainsi incarner l’Evangile dans toute culture. Plus tard dans « les pays de mission », il a fallu faire la différence entre le christianisme et ce qu’on appelait la civilisation européenne : les missionnaires n’avaient pas à apprendre à tous les peuples comment « singer » les Européens ; ils avaient à amener l’âme de chaque culture à se convertir au Christ en vérité et sans s’aliéner (« inculturation », merci à Vatican II). Il y a des cadres humains qui doivent éclater. Les traditions humaines ne peuvent qu’évoluer, mais l’essence divine reste intacte et authentique. Il s’est avéré dans l’histoire que, plus on est à cheval sur les traditions (qu’on dit immuables, qu’on a tendance à couvrir de l’autorité divine), plus celles-ci s’éloignent du commandement divin pour bétonner des préceptes que l’homme se forge pour se donner bonne conscience et juger les autres. Vous savez qu’il y a de temps en temps dans notre Eglise, des luttes entre ceux qu’on appelle les traditionalistes et ceux qu’on appelle les progressistes. Est-ce que souvent ces luttes ne sont pas alimentées par le fait que les uns veulent perpétuer des traditions humaines (la vraie tradition est celle qui remonte aux Apôtres), tandis que les autres veulent en créer de nouvelles. L’attention se porte sur le détail au détriment de l’essentiel. Souvent des deux côtés, on oublie d’écouter l’Esprit Saint qui seul donne le discernement, la sagesse que demande la belle prière : « Seigneur, donne-moi la lucidité de ne pas changer ce qui ne peut changer, la force de changer ce qui doit changer et la sagesse d’en reconnaître la différence ». L’exemple est la controverse sur la communion à genoux et sur la langue (est-ce la plus appropriée de respecter l’hostie ?), polémique ravivée aujourd’hui par le covid19. Pendant plusieurs siècles, on a communié à la manière très respectueuse que décrit St Cyrille de Jérusalem (mort en 386) : « Lorsque tu t’avances, fais avec la main gauche un trône pour la droite qui va recevoir le Roi. Reçois le Corps du Christ dans le creux de ta main et réponds : Amen. » Le Christ a-t-il donné le pain aux disciples sur la langue ? L’Eglise laisse le choix au fidèle qui peut recevoir l’hostie sur la langue ou dans la main : l’important est d’être conscient que c’est le Christ qu’on reçoit. La communion est rencontre, présence du Christ qui fait que les communiants deviennent Corps du Christ.

L’enseignement du Christ nous appelle à changer tout de suite ce qui doit l’être : c’est l’appel à la conversion, l’appel à la sainteté. Plus qu’une pureté rituelle, la sainteté de vie. Toute vraie conversion passe par la purification du cœur. Il n’y a que le péché qui peut souiller l’homme, car il prend naissance et hélas il prend racine dans le cœur. Travaillons à l’éradiquer, au lieu de nous contenter d’une pratique chrétienne de façade, une pratique formaliste et légaliste. Interrogeons-nous sur la vérité de nos rites et la disposition de notre cœur à les célébrer. Le culte pour le culte (le rubricisme : exécution figée de rites) n’a pas de valeur : il ne faut pas reproduire des habitudes ou des comportements pour la seule raison que ça se fait toujours comme ça, avec le danger de faire des chrétiens des gens crispés, « coincés » comme on dit actuellement. Dieu n’a que faire de belles prières si elles ne sont pas l’expression d’un cœur sincère et repenti, expression de notre amour. Ce serait se leurrer que de croire s’entourer de sacré, si on ne fait pas soi-même l’effort de se sanctifier intérieurement, de se concentrer sur la purification du cœur. Avant de recevoir l’Eucharistie qui vient nous sanctifier, redisons : « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri ».

Amen.

Vénuste

 

DIMANCHE 22 AOÛT 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

On le suit parce qu’on veut changer de vie

Josué 24, 1… 18 : Josué, le successeur de Moïse, a conduit le peuple hébreu jusqu’à la terre promise. Avant que tous ne se dispersent, il provoque le peuple à déclarer sa foi, après lui avoir rappelé toute l’action de Dieu en sa faveur. Le peuple fait alors son serment de fidélité. Servir Dieu signifie s’attacher fidèlement et exclusivement au Dieu qui l’a libéré d’Egypte.

Ephésiens 5, 21-32 : St Paul est fils de son temps, il a une vision patriarcale de la famille (soumission et obéissance au chef de famille, vision machiste qui n’a changé qu’au 20° s.). Il prend cependant une position révolutionnaire pour son époque en proposant au couple l’idéal et le modèle de l’amour qui unit le Christ à son Eglise. S’il y a soumission, elle est mutuelle « soyez soumis les uns aux autres ». Il insiste sur l’amour et l’unité dans le couple : aimer sa femme « comme son propre corps », « tous deux ne font plus qu’un ».

Jean 6, 60-69 : la parole de Jésus qu’il faut manger son corps et boire son sang, avait déjà choqué le groupe que St Jean appelle « les Juifs » ; elle va provoquer une crise dans le cercle des amis les plus intimes de Jésus. Beaucoup de ses disciples vont le quitter. Restent les plus fidèles, que Jésus ne cherche pas à retenir, puisqu’il leur demande : « Voulez-vous partir, vous aussi ? ». Pierre, en leur nom, fait une des plus belles professions de foi.

Depuis le début de ce chapitre 6 de St Jean, nous avons suivi une argumentation serrée en crescendo. Jésus a multiplié les pains ; à partir de là, il tente de convaincre qu’il donne plus que la manne que les pères ont mangé au désert, qu’il est lui-même (lui seul) le pain descendu du ciel, le pain véritable, qu’il fait don de lui-même, en sa chair à manger et son sang à boire, condition sine qua non pour avoir la vraie vie, la vie éternelle. Or il avait été prédit que le Messie referait le miracle de la nourriture au désert. Avec le miracle des pains, les foules ne s’y trompent pas : c’est le miracle de la manne qui se renouvelle. Mais Jésus veut leur prouver qu’il est plus que Moïse qui ne fut qu’un intermédiaire quand les Hébreux ont eu une nourriture venue tout droit du ciel pendant 40 ans : ceux qui ont mangé la manne sont morts, ceux qui mangent la chair de Jésus et qui boivent son sang, eux, auront la vie éternelle.

Le drame est là : à mesure que le Christ évoluait dans son argumentation, l’auditoire au contraire trouvait ses propos intolérables et le quittait. On comprend bien que les adversaires de Jésus le quittent. Voilà que même les rangs de ses disciples s’éclaircissent. Des cinq mille hommes, il n’en reste que douze (c’est la première fois que l’évangéliste Jean utilise l’expression « Douze » pour désigner le cercle des intimes parmi les intimes). Le Christ a cherché à les convaincre, à se les attacher, rien à faire, son discours ne « cadre » pas avec leurs idées, leurs conceptions de la vie et de la religion. Jésus ne cherche pas le succès. Ce n’est pas un diplomate qui cherche à s’attirer des sympathies, quitte à modifier son discours. Il ne change rien à son enseignement, au contraire, il pousse très loin le bouchon, il tape sur le clou (quelques commentateurs trouvent même qu’il provoque). Loin de supplier « le petit reste » de ne pas l’abandonner, il les met au pied du mur, leur rend leur liberté : « Voulez-vous partir, vous aussi ? », une façon de dire : « je ne vous retiens pas, vous savez » ! Voici le dénouement de ce que les spécialistes appellent la « crise de Capharnaüm ». Nous sommes loin d’une conception « soft » de la foi qui ne veut choquer personne, soi-disant tolérante, ouverte, accueillante à tous. Jésus respecte la liberté des siens, mais leur parle clair au risque justement de les perdre. Il leur donne la liberté, ce n’est pas un gourou qui enchaîne. Le message de Jésus, il l’adresse aux foules, mais le christianisme n’est pas une religion de masses inconscientes (ce qui désespère ceux qui paniquent parce que les églises ne sont plus remplies comme dans le temps). On ne suit pas Jésus de façon grégaire, par habitude ou routine, par tradition ou folklore, on ne le suit pas parce qu’il fait des miracles ; on ne le suit pas pour remplir ses devoirs de dévotion. On le suit parce qu’on veut changer de vie, parce que sa parole exigeante nous retourne.

Voilà le moment critique, dans le sens positif du mot. Jésus a dû avoir quand même un pincement au cœur en voyant s’en aller beaucoup de ceux qui le suivaient avec sincérité et enthousiasme ; mais il s’est réjoui de voir rester les plus convaincus. C’est l’incontournable crise, dans le sens étymologique du mot, le moment des grands choix existentiels définitifs qui sont des engagements sans arrière-pensée, sans regret ni remords. Le moment était pour Jésus lui-même un grand tournant, puisque prend fin ce qu’on a appelé « le printemps de Galilée », c’est désormais le départ pour Jérusalem où il va mourir et ressusciter ; il veut savoir qui prend la route avec lui. Pour ses disciples, c’était aussi le moment de choisir de le quitter ou de le suivre… jusqu’à la croix : Jésus n’embrigade personne, il veut des hommes assez libres pour s’engager sur son chemin avec la lucidité et la claire vision de ce qui va se passer.

« A qui irions-nous, Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint, le Saint de Dieu » ! C’est Pierre qui parle, le plus spontané des Douze, leur porte-parole autorisé. Une des plus belles professions de foi ! « Nous croyons et nous savons », alors on reste. Les Douze n’avaient pas mieux compris que les autres, ils ont dû douter comme et avec les autres, mais Jésus est leur ami et la confiance remporte sur le doute.  On sait que par faiblesse, ils vont abandonner Jésus au moment de la passion, Pierre va même le renier en disant trois fois qu’il ne connaît pas « cet » homme ! C’est que la vie chrétienne connaît toujours la tentation de tout balancer : face aux questions de notre société, aux railleries de l’entourage, aux abandons de ceux qui étaient nos modèles, à l’impuissance de changer quelque chose en nous ou autour de nous, aux scandales dans l’Eglise, etc. Comme Pierre, il y a des moments d’exaltation où, très sincères, nous jurons : même si les autres t’abandonnent, Seigneur, moi je ne t’abandonnerai jamais ! Et puis arrivent des moments où notre foi est à l’épreuve et la tentation trop forte de regarder en arrière : dans la maladie, le deuil, la souffrance, la nuit du doute… Quand tout va bien, on suit, mais sitôt que surgit une difficulté, c’est la crise de foi, la crise de confiance. Mais le doute fait passer d’une foi non réfléchie à une foi adulte, purifiée.

« Voulez-vous partir, vous aussi ? » Jésus se propose sans s’imposer. Il provoque des crises de foi en nous (gare à celui qui n’en a pas, c’est qu’il est trop sûr de lui-même et ne veut pas réfléchir sur sa démarche), il nous oblige à renouveler nos choix, à en approfondir les motivations pour une fidélité dans la longue durée, pour que nous passions de la foi reçue à la foi personnelle adulte. Il ne demande pas si nous croyons en son argumentation, si nous suivons son raisonnement, si nous entrons dans sa logique, si nous sommes d’accord avec sa conclusion. La question porte sur sa personne (non sur ses paroles), elle porte sur la relation qu’il a nouée avec nous. C’est une question de confiance et d’amitié. C’est la même question qu’il posera à Pierre après la résurrection : non pas « est-ce que tu crois ? », mais « est-ce que tu m’aimes ? » ; ce n’est pas une question d’adhésion intellectuelle, ce n’est pas d’abord une question de culte à rendre, c’est une disposition du cœur, un attachement, une confiance, un abandon de soi. Une alliance, une amitié, une fidélité.

« Celui qui mange ma chair et boit mon sang… » C’est à la fraction du pain, comme à Emmaüs, qu’on reconnaît Jésus et qu’il reconnaît ceux qui lui sont fidèles. C’est pourquoi l’eucharistie est au centre de la prière chrétienne, de la vie d’une communauté chrétienne. Il ne faut pas décrocher, vous qui restez fidèles à la célébration eucharistique, même si elle n’est pas célébrée tout à fait à votre goût, même si les chants ne sont pas ceux que vous souhaitez, même si le curé ne sait pas faire un bon sermon, même si le discours du pape semble intolérable, même si les liturgies ne semblent pas vivantes ou qu’elles ne sont plus « comme dans le temps »… même si… Le chrétien est-il celui qui va à la messe ? Oui, tant qu’il montre que rien ne peut lui faire rater la messe (combien de fois, la visite d’un ami ne devient-elle pas le prétexte de ne pas venir à la messe ? ou d’autres circonstances où délibérément nous faisons le choix de préférer autre chose à la messe…) Oui, tant qu’il vit ce qu’il célèbre. C’est plus vrai que jamais, de nos jours où on raille ceux qui sont fidèles à la célébration dominicale. Cependant nous qui y sommes fidèles, méfions-nous de l’accoutumance qui risque de nous faire perdre de vue ce que signifie réellement « manger la chair du Fils de l’homme et boire son sang ». Communier c’est plus que faire la file pour recevoir l’hostie. Communier, c’est se décider pour le Christ ; c’est « marcher avec lui », s’engager. Il est plus honnête de rester sur sa chaise tant qu’on ne se sent pas prêt pour le oui à Dieu, plutôt que de faire une communion qui n’engage à rien. Chaque eucharistie nous invite au choix. Quand le prêtre nous donne la sainte hostie et nous dit : « Le corps du Christ », et que nous répondons « Amen », sachons que cet Amen, ce oui est plus qu’un : « Je crois en la présence réelle » - il engage : « Amen, oui, Seigneur, je te laisse entrer dans ma vie, vers qui d’autre irais-je, toi seul as les paroles de la vie éternelle ». Une profession de foi qui est un serment de fidélité. Un engagement libre, sans réserve. C’est cela l’alliance. Une histoire d’amour. Même si l’Eglise nous déçoit : la quitter, c’est Le quitter, lui (le seul) qui a les paroles de la vie éternelle !

Donne-nous la foi de Pierre, Seigneur, pour te redire notre foi, notre confiance, notre amour, notre fidélité. Le plus difficile n’est pas tellement de faire le choix, c’est surtout de rester fidèle, de persévérer. « Voulez-vous partir, vous aussi ? » Jésus demande pourquoi chacun a tendance à partir, à le quitter. Pourquoi tout laisser tomber quand c’est justement le moment de ton engagement, quand tu dis que tu as une meilleure idée que les autres… Quand on aime et si on l’aime vraiment, on prend la main qu’il nous tend. Croire, c’est comme dans le mariage : dire oui, c’est engager toute sa vie, non parce qu’on est sûr de soi, mais sûr de l’Autre… Un acte de foi en l’Autre pour faire route ensemble, même si intellectuellement on ne comprend pas tout. Le cœur y est, qui a ses raisons que la raison ne connaît pas. Voulez-vous me suivre jusqu’à manger mon corps et boire mon sang ? Beaucoup préfèrent rester chez eux. Mais toi ? Suivre les foules ou faire le choix fidèle de ne suivre que le Christ ?

Amen

Vénuste

DIMANCHE 15 AOÛT 2021- FÊTE DE L’ASSOMPTION

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Ne collons pas à la terre !

Apocalypse 11, 19… 12, 10 : à travers un langage codé (le genre littéraire apocalyptique), Jean nous révèle que Dieu arrache ses fidèles à toutes les formes de mort. La Femme dont il s’agit est à la fois Marie et l’Eglise : Marie est la figure et le modèle de l’Eglise ; en elle, l’humanité est déjà accueillie auprès de Dieu. Tout ce qui se dit de l’Eglise, peut se dire de la Vierge Marie et inversement. Les théologiens ont toujours compris la Femme dont il s’agit ici comme étant l’Eglise, la nouvelle Eve, le nouvel Israël ; Dieu protège la descendance de la Femme de toutes sortes de persécuteurs (le dragon énorme). Le mot de la fin sera toujours que la puissance et la gloire sont à Dieu.

1 Corinthiens 15, 20-27 : le fondement de toute espérance de vie éternelle, c’est la résurrection du Christ ; en lui, tous, nous revivrons. S’il y a une solidarité de tous avec le premier Adam qui nous a entraîné la mort, il y a une solidarité plus grande avec le nouvel Adam qui a terrassé tous ses ennemis : le dernier ennemi qu’il a détruit, c’est la mort. L’assomption est  une forme privilégiée de la résurrection. L’Eglise appelle Marie « la première des sauvés ».

Luc 1, 39-56 : la scène de la Visitation est une explosion de joie et de louange ; même le fœtus tressaille d’allégresse et danse dans le sein de sa mère. Les deux femmes ne parlent pas uniquement de leurs vies personnelles (comblées de grâces l’une et l’autre), mais chantent l’action de Dieu dans toute l’histoire humaine. « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur ». La béatitude, le bonheur de Marie réside dans sa foi ; ce qui fait d’elle le modèle des croyants de tous les temps. Dans son chant du Magnificat, Marie ne se raconte pas : elle décrit le programme que Dieu avait commencé à réaliser depuis le commencement, qu’il a poursuivi en elle et qu’il accomplit à présent dans l’Eglise.

La résurrection, c’est le dogme central de la foi chrétienne : Christ est ressuscité, le premier-né d’entre les morts. L’Eglise le croit des martyrs : ils vont tout droit au ciel. L’Eglise le croit de ceux qu’elle proclame saints (canonisés) : le jour de leur mort est appelé le jour de leur naissance au ciel. Pour Marie, on parle de la « dormition » (l’Eglise d’Orient) et de l’ « assomption » (l’Eglise d’Occident) : une forme privilégiée de la résurrection. Le dogme a été « défini » par Pie XII le 1er novembre 1950 : "L’immaculée Mère de Dieu, Marie toujours vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la gloire céleste ». Mais avant la définition de ce dogme, la foi a toujours été, dans toutes les Eglises, que Marie a été « assumée » au ciel pour participer à la gloire de son Fils.

Nous célébrons l’entrée en gloire de Marie. Cette humble fille d’Israël n’a jamais cherché la gloire de son vivant ; elle n’a prétendu à aucun titre honorifique si ce n’est le titre d’ « humble servante ». Mais c’est sur elle que les premières béatitudes furent prononcées. L’ange la salue comme « pleine de grâces ». Elisabeth l’appelle « bénie entre toutes les femmes » et « heureuse, toi qui as cru ». Marie elle-même n’hésite pas à affirmer « désormais tous les âges me diront bienheureuse », elle le dit sans se mettre en avant, seulement en exaltant l’œuvre de Dieu dans l’histoire des hommes. Une femme dans la foule a crié à Jésus : « bienheureuse celle qui t’a porté en son sein ». L’Eglise qui a proclamé le dogme de l’Assomption n’a fait que mettre des mots sur ce qui tombe sous les sens : pour avoir été la mère de Dieu, pour avoir été unie à son Fils qui était la chair de sa chair, elle lui est unie aussi dans la gloire, dans la victoire sur la mort. Le fondement de cette foi est bien sûr la résurrection du Christ qui fonde la nôtre. Nous croyons que nous tous sommes aussi appelés à une assomption dont l’ascension du Christ est le garant. L’assomption de Marie n’est qu’une extension de la résurrection de Jésus. Après avoir partagé sa vie terrestre avec le Fils éternel, après avoir été à ses côtés dans l’accomplissement de son œuvre de salut jusqu’à se tenir près de la Croix, jusqu’à accueillir dans ses bras le corps de Jésus quand on l’a descendu de la croix, après avoir assisté aux débuts de l’Eglise à la Pentecôte, Marie a rejoint son Fils dans la gloire. Elle nous précède dans la gloire pour devenir la Reine du ciel.

            L’assomption ne veut pas dire que Marie n’est pas morte : elle est morte comme toute personne humaine, comme Jésus, quoique Fils de Dieu, lui-même est mort. C’est dire que le corps de Marie n’a pas connu la putréfaction. Elle est montée au ciel avec son corps. La question est de savoir avec quel corps. Pas cette carcasse que nous habitons ici sur terre, « en chair et en os », faite de cellules et d’atomes. Mais un corps glorieux comme celui du Ressuscité. C’est ce corps qui connait la gloire de l’Assomption.

Vous aurez compris que l’assomption n’est pas un privilège exclusif et réservé à Marie. Ce n’est pas priver Marie de sa dignité que de le dire. Au contraire. Il est bon d’honorer Marie, mais sans en faire un extraterrestre qui n’est plus de notre nature humaine. En célébrant l’Assomption, nous exaltons notre Dieu pour sa grâce à l’œuvre dans les cœurs. La grâce a fait d’une humble jeune fille de Galilée la Mère de Dieu, la Mère de l’Eglise, la Mère de l’humanité sauvée, Marie aujourd’hui dans la gloire de son Fils. C’est un motif d’espérance pour nous qui sommes de sa nature : car la même grâce travaille au fond de chacun d’entre nous pour nous sanctifier, nous transfigurer jusque dans notre corps afin que, quand notre heure viendra, nous soyons à notre tour assumé dans la gloire des bienheureux. A condition précisément de laisser la grâce faire son œuvre dans notre cœur, dans notre corps et dans notre vie. Comme Marie… Ecoutons-la nous dire comme à Cana : « Faites tout ce qu’il [mon Fils] vous dira ».

Je vous invite à redécouvrir les stations qui font le pourtour de notre grotte de Lourdes. Pendant longtemps, on pensait que c’était les stations du Chemin de Croix. Ce sont plutôt les représentations des Sept Douleurs de Marie.

1. Lors de la prophétie de Siméon : elle offre son enfant et le prophète annonce la mort violente du Fils qui provoquera chez elle une douleur aussi forte qu’un glaive planté dans le cœur.

2. Lors de l’exil en Égypte : la police d’Hérode cherche à tuer l’enfant encore au berceau, la famille est obligée de demander l’asile politique avec tout ce que comporte cette situation précaire pour l’insertion avant le retour dans la patrie.

3. Lors de la disparition de Jésus à 12 ans au temple : « Ton père et moi, nous te cherchions angoissés » ; trois jours d’une anxiété que ne connaissent que les parents des enfants disparus.

4. Lors du douloureux chemin de croix de Jésus : la douleur d’une mère qui rencontre son fils condamné injustement à la peine capitale sur le chemin qui le conduit au supplice.

5. Lors de l'agonie de Jésus sur la croix : elle a eu le courage de suivre son Fils jusqu’au bout, jusqu’à son dernier souffle.

6. Lorsque le Sacré Corps de Jésus fut descendu de la croix et placé dans ses bras : maigre consolation de tenir une dernière fois ce corps qu’elle a porté, nourri, lavé, embrassé… 

7. Lorsque Jésus fut placé dans le Saint-Sépulcre : dernier geste de respect pour un proche défunt, dernières larmes tellement difficiles que dans certaines régions on éloigne les femmes de la mise au tombeau ; Marie a tenu bon jusqu’à cet instant pénible.

Pourquoi parler des sept douleurs de Marie le jour où on célèbre l’Assomption ? Comment concilier les deux réalités ? C’est comme prier le chemin de croix le jour de Pâques. Et tout simplement pourquoi insister sur ces douleurs ? N’est-ce pas revenir au dolorisme d’une époque révolue ? La réponse est dans la façon d’évoquer ces douleurs, la réponse est dans un certain équilibre qu’il faut garder. C’est comme quand nous prions le chapelet (il existe d’ailleurs un « chapelet des larmes de douleurs de Marie », chapelet qui a été diffusé par l'Ordre des Servites de Marie dès 1239). Le fait de méditer la vie de Marie, c’est une façon heureuse de méditer la vie de Jésus : toute prière doit être centrée sur l’œuvre de Jésus, surtout sur l’événement pascal. Même en méditant les douleurs de Marie, ce n’est pas Marie que nous plaçons au centre de cette méditation, elle ne peut pas prendre la place du Christ. Ce n’est pas non plus sur ses douleurs qu’il faut insister : nous célébrons la victoire du Ressuscité qui a produit ses effets en Marie en l’assumant au ciel, la même victoire produit ses effets en nous déjà maintenant en nous donnant la vie de Dieu qui triomphe de toute mort. Nous prenons la mesure de son courage : elle n’a pas été gâtée dans sa vie terrestre, quoique bénie entre toutes les femmes. Mais elle n’a pas failli, elle n’a pas trahi la confiance de son Dieu, elle a tenu bon jusqu’au bout, dans une fidélité qui ne fut jamais résignation. Evoquer ses souffrances, c’est nous engager à la suivre, à l’imiter : son exemple nous stimule, sa prière nous soutient.

Quand nous méditons ces périodes douloureuses de la vie de Marie, nous ne devons pas faire comme si la Vierge pleure encore (encore moins des larmes de sang) : la fête de l’Assomption, c’est pour dire et redire qu’elle est en gloire désormais, bienheureuse avec le Christ qui lui non plus ne souffre ni ne meurt plus. Laissons-la jouir du paradis « où il n’y a plus ni deuil ni larme ni douleur » (prière des absoutes). En attendant de la rejoindre dans la gloire de son Fils, prenons-la comme modèle de courage et de persévérance dans la joie comme dans l’épreuve.

A notre tour de croire à l’accomplissement des paroles du Seigneur. Au terme de notre voyage sur terre, nous rejoindrons Marie (« la première des sauvés », « la première de cordée ») et les saints qui entourent Jésus, le premier-né d’entre les morts. Laissons-nous emporter au ciel, ne collons pas à la terre ! Invoquons celle qui prie pour nous à l’heure de notre mort. Louons le Seigneur qui a accueilli, dans son paradis, Marie, les saints, nos proches disparus… et qui nous prendra, nous « assumera » chez lui quand notre heure viendra.

Amen.

Vénuste

DIMANCHE 8 août 2021

HOMELIE de Benoit

Vivre !

Évangile de Jean (Jn 6, 41-51)

En ce temps-là,  les Juifs récriminaient contre Jésus parce qu’il avait déclaré : 
« Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. » 
 Ils disaient :  « Celui-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ? 
Nous connaissons bien son père et sa mère.  Alors comment peut-il dire maintenant : 
‘Je suis descendu du ciel’ ? » 
Jésus reprit la parole :  « Ne récriminez pas entre vous.  Personne ne peut venir à moi, 
si le Père qui m’a envoyé ne l’attire,  et moi, je le ressusciterai au dernier jour. 
Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous instruits par Dieu lui-même. 
Quiconque a entendu le Père et reçu son enseignement vient à moi. 
Certes, personne n’a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu : celui-là seul a vu le Père. 
Amen, amen, je vous le dis : il a la vie éternelle, celui qui croit. 

Moi, je suis le pain de la vie. 
Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; 
mais le pain qui descend du ciel est tel que celui qui en mange ne mourra pas.
Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. 
Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. »

Homélie

J’ai moi-même la semaine passée arrêté mon commentaire avant la fin du passage qui nous était proposé : il était proposé de « digérer » ou d’assimiler la nourriture qui demeure en vie éternelle (ou qui construit la vie éternelle). Mais la foule enchaînait sur le thème des œuvres : que « faire » pour « œuvrer les œuvres du dieu » ? On saisit un décalage entre les interlocuteurs : ils ont entendu « œuvre« , cela rejoint quelque chose qu’on leur serine souvent. Mais ils restent à côté de la gratuité à laquelle décidément il n’est pas facile d’être introduit : si je traduis en termes d’aujourd’hui la question des interlocuteurs, on aurait quelque chose comme « Que peut-on faire pour le bon-dieu ? » Une grosse bonne volonté qui cache mal beaucoup de suffisance (comme si on pouvait faire quelque chose pour lui !!!) et aussi une approche qui reste celle du donnant-donnant. Pour couper court à cela, la réponse de Jésus était : « Telle est l’œuvre du dieu : que vous croyiez en celui que lui a envoyé« . Le seul « agir » proportionné (on est passé du pluriel au singulier !), qui entre dans le registre de la gratuité, c’est le « croire« . Sans qu’on sache d’ailleurs s’il s’agit d’un génitif objectif ou subjectif, pardon je le redis autrement : sans qu’on sache si « l’œuvre du dieu » est l’œuvre que fait lui-même le dieu, ou bien si c’est l’œuvre que l’on fait à son intention. Croire, est-ce le seul « agir » que l’homme accomplisse pour accueillir la gratuité du dieu, ou est-ce encore un effet de la gratuité du dieu ?

A cet énoncé, les gens de la foule ont répondu en demandant un « signe » pour croire, un signe qui soit une « œuvre« . Ils le cherchaient au départ parce qu’ils avaient vu des signes, puis -et cela leur a été reproché- simplement parce qu’ils ont mangé du pain et ont été repus. Ils prennent pour exemple de signe la manne donnée au désert. Sous-entendu : le pain que tu nous as donné venait du jeune garçon, alors que la manne venait « du ciel« . Cela révèle un quiproquo : ils croient que le signe revendiqué par Jésus, c’est une chose, le pain lui-même, alors qu’en fait, ce signe consiste dans un agir, le fait de donner à manger à chacun à partir de si peu. Ils disent cela, sans ignorer pourtant que la manne apparaissait au sol avec la rosée, qu’elle surgissait du sol : c’était néanmoins le don du dieu. Et Jésus a revendiqué d’être lui-même le « pain » actuel, « celui qui descend du ciel et donne vie au monde« . C’est ici que s’arrêtait notre texte, au-delà de ce que j’en ai commenté.

Il va rajouter : « Mais je vous l’ai dit, vous avez vu, et vous ne croyez pas. » Cela invite à rapprocher cette affirmation du signe initial, celui des pains multipliés. Cela invite à lire de manière renouvelée ce signe : dans les pains, c’est la personne même de celui qui les multipliait qui est signifiée. C’est lui qui se donne à chacun de la part de son père, c’est lui qui se multiplie au sens où il entre en contact avec chacun et nourrit la vie de chacun, où il s’assimile à la vie de chacun. Car manger, c’est assimiler : et assimiler, c’est rendre semblable à soi, faire d’une chose une part de soi. La fleur assimile les éléments du sol qui l’entourent, aux sens où elle en fait la fleur. Le mouton assimile les fleurs qu’il mange au sens où il en fait du mouton. Et ce signe-là devrait entraîner le « croire », c’est-à-dire tout simplement l’accueil de ce don. Et il introduit un nouveau thème, celui de la résurrection « au dernier jour » : autrement dit, la vie qu’il donne en s’assimilant dans la vie de chacun est une vie indestructible, ou plutôt une vie qui vainc la mort. Voilà où nous en sommes en abordant le texte d’aujourd’hui.

Ce texte a déjà été commenté, on pourra s’y reporter grâce au lien suivant : Dimanche 12 août : le pain de la vie. Je voudrais cette fois l’envisager dans la perspective qui est maintenant la mienne depuis plusieurs semaines, à savoir celle de la gratuité. Car il m’a semblé que c’était bien cela avant tout la nouveauté visée par le signe des pains multipliés pour chacun.

Il faut remarquer pour commencer le changement d’interlocuteurs. Tout ce qui a été fait et dit précédemment s’adressait à « la foule« . Maintenant, ceux qui réagissent sont ceux que Jean appelle « Les Juifs » : c’est le nom qu’ils donnent aux responsables religieux. Sans doute, quand il écrit, la rupture est-elle marquée entre les tenants de « la Voie« , disciples de celui qu’ils appellent Christ, et ceux qui maintiennent l’approche traditionnelle. En les appelant « Les Juifs« , Jean veut montrer la racine de cette rupture du vivant de Jésus ; il donne aussi un nom aux autres, sans en revendiquer un pour lui-même et les autres disciples de Jésus. C’est une manière de revendiquer l’authenticité. Toujours est-il que le dialogue tourne maintenant à l’affrontement et, on le sent tout de suite, sur une question d’autorité.

Ceux-ci « murmurent« , « grondent sourdement » : le mot crée une atmosphère menaçante, indique que ces responsables sentent une menace, et font du coup peser une contre-menace. Leur problème est qu’il a affirmé être « descendu hors du ciel« , ce qui leur paraît en contradiction avec la connaissance qu’ils ont de son origine, de son père et de sa mère. Il revendique à leurs yeux de parler d’une manière nouvelle, d’annoncer des choses nouvelles, comme le dieu pourrait le faire de plein droit, en effet : il ne se situe pas comme eux, qui se réfèrent à ce qui est déjà reçu comme « parole du dieu », la répètent, cherchent à l’approfondir. La revendication de Jésus crée pour eux une insécurité. Ils préfèrent clairement s’appuyer sur ce qui est depuis longtemps tenu pour ce que le dieu dit -quitte à ne pas se demander comment cela se fait, ou comment cela est tenu pour tel-, plutôt qu’admettre une intervention ici et maintenant du même dieu. Que dieu donne, d’accord, en théorie du moins : mais justement, il a déjà tout donné, rien de neuf n’est à attendre. Vieux débat…

 Jésus leur reproche ce grondement menaçant et ce murmure « entre eux« , c’est-à-dire qui n’entre pas en dialogue avec lui mais prétend le juger de loin et sans entrer en discussion avec lui. Et il insiste : « Personne ne peut venir vers moi, à moins que le père qui m’a envoyé ne le tire… » Si « croire » et « venir à lui » sont une seule et même chose, alors il y a une option claire dans la question que nous avions laissée en suspens à propos de la phrase « Telle est l’œuvre du dieu : que vous croyiez en celui que lui a envoyé« . C’est bien le dieu, ici le père, qui agit dans ce « croire », c’est lui qui tire le croyant. Le dieu est dans la gratuité en offrant ce que lui seul peut donner, il l’est encore en donnant d’accueillir ce don.

Pourquoi être des deux côtés à la fois ? Peut-être parce que c’est tellement nouveau, tellement propre au dieu (et donc en dehors de l’univers de l’homme), qu’il doit aussi créer les conditions de l’accueil… Mais il me semble que cette explication fait aussi difficulté : elle laisse entendre qu’il y a étrangeté, que l’homme n’est pas fait pour le don du dieu. Mais « tirer » [hélkoo], ce peut être aussi comme tire un aimant, c’est-à-dire l’idée exactement contraire à celle de l’étrangeté. Le dévoilement du dieu, du don du dieu, est à ce point ce pour quoi l’homme est fait, ce dont il est attente, que cela tire l’homme, de manière presque irrésistible. Consentir au dieu, c’est alors la même chose que consentir à soi-même : l’acceptation des deux est simultanée, est une seule et même chose. Et si c’est un « père » qui attire ainsi comme un aimant, c’est que l’homme, même s’il l’ignore, est au fond un fils.

« …et moi je le relèverai au dernier jour. » Si ce don c’est de vivre, mais de vivre comme un fils du dieu, si c’est donc au sens fort partager avec ce dieu une vie commune, comme on est un seul sang avec ses parents, comme on a avec eux un patrimoine génétique, avec la vitalité qu’on tient d’eux, si c’est cela la vie « éternelle » ou « perpétuelle« , alors être tiré vers Jésus c’est être tiré vers la vie et la recevoir encore au-delà d’un dernier jour. Les jours peuvent avoir un terme, un jour peut être l’ultime, cette vie-là non. Il s’agit d’une vie qui est le propre du créateur des jours, qui l’anime déjà avant que « il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour« , et qui l’animera toujours quand il y aura un soir, il y aura un matin : dernier jour.

L’argumentaire qui suit est plutôt technique, il est à l’adresse justement de ces responsables qui pensent que seule l’écriture déjà actée est ce que dieu a dit, qu’il n’ajoutera plus rien, jamais. Pour Jésus, cette écriture même annonce autre chose : « Il est écrit dans les prophètes : et ils seront tous enseignés de dieu. Tout [homme] qui entend du père et apprend, vient vers moi. » Les prophètes, dans leur annonce d’une nouvelle initiative du dieu pour ne pas en rester à l’échec historique de l’alliance entre le dieu et les hommes, ont annoncé entre autres cette parole immédiate du dieu au cœur des hommes. Et c’est ce que revendique Jésus : la démarche de ceux qui viennent à lui est justement l’épiphanie d’une parole du dieu à leur cœur et d’une docilité à celle-ci. Cela se passe bien sûr dans l’invisible du cœur, « non que quelqu’un ait vu le père…« 

Mais ici, il dit une chose encore plus exorbitante : « …sinon celui étant auprès du père, celui-là a vu le père. » La chose ne sera pas relevée. Elle reviendra ailleurs dans l’évangile de Jean, et sera l’occasion de discussions très violentes.

Le discours continue : « Amen, amen, je vous dis : celui qui croit a la vie éternelle. Moi je suis le pain de la vie. Vos pères ont mangé dans le désert la manne, et ils sont morts. Celui-ci est le pain qui descend du ciel, afin que qui en mange ne meure pas. Je suis le pain, celui qui vit, celui qui descend du ciel : si quelqu’un mange de ce pain-ci, il vivra dans l’éternité, et le pain que je donnerai, moi, c’est ma chair en faveur (ou à la place) de la vie du monde. » Croire, c’est adopter cette attitude réceptive par laquelle la vie, celle dont vit le dieu lui-même, peut nous envahir. Et il se désigne comme « le pain de la vie« , expression qui nous ramène tout de suite au signe initial du pain multiplié : il est lui-même ce qui est reçu de l’un et redonné à chacun pour en vivre, et contre toute « logique » du « je te parle, tu me nourris ». Il est donné à chacun pour que chacun vive d’une vie qui, elle, n’a pas de limite. Et ce don ira jusqu’au don de sa « chair », c’est-à-dire jusqu’au don de soi dans sa dimension la plus matérielle et la plus historique qui soit. La gratuité est totale, au sens aussi où c’est soi tout entier qui est livré.

Amen.

Benoît

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Homelie gilles

homélie pour LA MESSE du 1er aout 2021

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre de l’Exode (Ex 16, 2-4.12-15)

En ces jours-là, 
    dans le désert, toute la communauté des fils d’Israël 
récriminait contre Moïse et son frère Aaron. 
    Les fils d’Israël leur dirent : 
« Ah ! Il aurait mieux valu mourir 
de la main du Seigneur, au pays d’Égypte, 
quand nous étions assis près des marmites de viande, 
quand nous mangions du pain à satiété ! 
Vous nous avez fait sortir dans ce désert 
pour faire mourir de faim tout ce peuple assemblé ! »
    Le Seigneur dit à Moïse : 
« Voici que, du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous. 
Le peuple sortira pour recueillir chaque jour sa ration quotidienne, 
et ainsi je vais le mettre à l’épreuve : 
je verrai s’il marchera, ou non, selon ma loi.
    J’ai entendu les récriminations des fils d’Israël. 
Tu leur diras : 
‘Au coucher du soleil, vous mangerez de la viande 
et, le lendemain matin, vous aurez du pain à satiété. 
Alors vous saurez que moi, le Seigneur, je suis votre Dieu.’ » 

    Le soir même, surgit un vol de cailles qui recouvrirent le camp ; 
et, le lendemain matin, 
il y avait une couche de rosée autour du camp. 
    Lorsque la couche de rosée s’évapora, 
il y avait, à la surface du désert, une fine croûte, 
quelque chose de fin comme du givre, sur le sol. 
    Quand ils virent cela, 
les fils d’Israël se dirent l’un à l’autre : 
« Mann hou ? » (ce qui veut dire : Qu’est-ce que c’est ?), 
car ils ne savaient pas ce que c’était. 
Moïse leur dit : « C’est le pain que le Seigneur vous donne à manger. »

DEUXIÈME LECTURE

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens (Ep 4, 17.20-24)

Frères,
    je vous le dis, j’en témoigne dans le Seigneur : 
vous ne devez plus vous conduire comme les païens 
qui se laissent guider par le néant de leur pensée.
    Mais vous, ce n’est pas ainsi que l’on vous a appris à connaître le Christ, 
    si du moins l’annonce et l’enseignement que vous avez reçus à son sujet 
s’accordent à la vérité qui est en Jésus. 
    Il s’agit de vous défaire de votre conduite d’autrefois, 
c’est-à-dire de l’homme ancien corrompu par les convoitises 
qui l’entraînent dans l’erreur. 
    Laissez-vous renouveler 
par la transformation spirituelle de votre pensée. 
    Revêtez-vous de l’homme nouveau, 
créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté conformes à la vérité.

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 6, 24-35)

En ce temps-là,
    quand la foule vit que Jésus n’était pas là, ni ses disciples, 
les gens montèrent dans les barques 
et se dirigèrent vers Capharnaüm 
à la recherche de Jésus. 
    L’ayant trouvé sur l’autre rive, ils lui dirent : 
« Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? » 
    Jésus leur répondit : 
« Amen, amen, je vous le dis : 
vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, 
mais parce que vous avez mangé de ces pains 
et que vous avez été rassasiés. 
    Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, 
mais pour la nourriture qui demeure 
jusque dans la vie éternelle, 
celle que vous donnera le Fils de l’homme, 
lui que Dieu, le Père, a marqué de son sceau. » 
    Ils lui dirent alors : 
« Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? » 
    Jésus leur répondit : 
« L’œuvre de Dieu, 
c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. » 
    Ils lui dirent alors : 
« Quel signe vas-tu accomplir 
pour que nous puissions le voir, et te croire ? 
Quelle œuvre vas-tu faire ? 
    Au désert, nos pères ont mangé la manne ; 
comme dit l’Écriture : 
Il leur a donné à manger le pain venu du ciel. » 
Jésus leur répondit : 
« Amen, amen, je vous le dis : 
ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel ; 
c’est mon Père 
qui vous donne le vrai pain venu du ciel. 
    Car le pain de Dieu, 
c’est celui qui descend du ciel 
et qui donne la vie au monde. »
    Ils lui dirent alors : 
« Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là. »
    Jésus leur répondit : 
« Moi, je suis le pain de la vie. 
Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; 
celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »

Homélie :

Belle cohérence dans les textes de ce dimanche, que je pourrais résumer par ce titre : comment passer de la peur qui fige à la confiance qui libère !

Dans la première lecture, nous voyons Moïse aux prises avec les doutes de son peuple en pleine traversée du désert, car ils craignent de mourir de faim. Et comme « ventre creux n’a point d’oreille », ils récriminent contre Moïse et se rappellent le passé en l’embellissant quelque peu : « Ah ! Il aurait mieux valu mourir de la main du Seigneur, au pays d’Égypte, quand nous étions assis près des marmites de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour faire mourir de faim » On sent combien la peur de mourir leur fait tenir des propos durs envers Moïse qui les a pourtant libérés de leur esclavage. C’est comme s’il avaient perdu tout bon sens au point de modifier la réalité car il n’est pas certain qu’en tant qu’esclaves, ils avaient de la viande et du pain à satiété. En fait, la peur réduit notre perception des choses et nous donne à penser de façon binaire, gommant ainsi la réalité souvent plus complexe de la vie.

Alors devant la panique du peuple, c’est Dieu qui leur répond en personne et en actes : il sait que lorsque la peur prend le dessus, nous avons besoin d’être rassurés par des choses concrètes qui nous apportent un bienfait immédiat ; Alors il va leur envoyer des cailles et du pain, une sorte de « sandwichs au poulet » pour le dire avec humour. Nous voyons ici un bel exemple d’un Dieu qui prend soin de son peuple quand celui-ci est en difficulté. Et comme la manne pour les Hébreux, Dieu n’hésite pas aujourd’hui encore, à nous donner de quoi tenir le coup, jour après jour, au moment où nous en avons le plus besoin et en quantité suffisante. Ce qu’il nous donne aujourd’hui, c’est son Esprit, son Amour, sa Grâce, la douceur de sa présence, l’énergie pour repartir, etc.... bref tout le nécessaire pour être rassuré et vivre en étant le plus en paix possible. C’est le sens de la 4ème demande du Notre Père : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour », pas le pain de demain mais le pain pour notre quotidien.

La précision concernant le sens de la manne (Mann-hou) n’est pas anodine : en effet, si l’on s’appuie sur le sens de ce mot, (Qu’est-ce que c’est) on peut dire que Dieu leur envoie du « qu’est-ce que c’est », c’est-à-dire qu’il leur envoie de l’inattendu, quelque chose d’étonnant, du encore jamais vu, de l’inouï. Cela me parle bien, car j’ai aussi l’expérience que la réponse de Dieu à mes prières est souvent déconcertante, différente de mes attentes, inattendue, voire surprenante. Ma première réaction est de penser que Dieu n’a pas bien entendu ma demande, mais en me rappelant ce passage du don de la manne, je me dis que je suis invité à exercer mon regard pour percevoir dans l’inattendu qui m’arrive, la réponse de Dieu à mes prières.

Car Dieu n’est pas un distributeur automatique auprès de qui je pourrais obtenir, par mes prières, la nourriture souhaitée. Je mets 2 € de prière dans la machine divine et hop, il tombe la bouteille de grâce rafraichissante que j’ai demandée ! Ça ne marche pas ainsi avec Dieu. S’il ne nous donne pas exactement ce que nous souhaitons, c’est parce qu’il sait mieux que nous ce dont nous avons besoin comme le dit Jésus dans l’Evangile selon St Matthieu : « Dieu sait bien ce dont nous avons besoin avant même que nous le lui demandions ». (Mt 6, 8) Car il veut faire de nous des fils et des filles de Dieu, à sa ressemblance, et pas seulement des humains qui se rassurent à bas coût !

C’est ce que dit Jésus dans l’Evangile de ce jour : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura plus jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura plus jamais soif » ce qui signifie que c’est la confiance en Jésus, en son Esprit et en son Père qui peut nous aider durablement à faire face à nos inévitables peurs. Plutôt que de nous enlever nos peurs, il nous donne de quoi les surmonter, les traverser et l’énergie pour les dépasser. Certes nous avons tous conscience d’être vulnérables et fragiles, ce qui engendre des peurs, cela est inévitable, mais nous pouvons décider d’écouter autre chose que notre peur et ne pas nous laisser mener par le bout du nez par elles en nous blindant, en nous figeant ou en nous enfermant dans des principes immuables.

Jésus nous dit que nous pouvons agir autrement pour nous rassurer : en faisant confiance, en nous nourrissant d’une autre nourriture que nos réflexes terrestres habituels, c’est-à-dire en mangeant le pain de la confiance en Dieu. L’Evangile que nous avons entendu insiste sur cette confiance : face à la foule qui court après Jésus parce qu’ils ont trouvé en lui de quoi se rassurer avec des biens matériels, Jésus va les inviter à « Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle » ; cette nourriture c’est la confiance, c’est comme s’il leur disait : « vous avez été rassurées par des biens matériel, des choses certes nécessaires mais qui ne comblent par durablement, je vous invite à appuyer votre assurance sur une nourriture qui demeure, et qui sera toujours là : la confiance en mon Père qui prend soin de vous quoi qu’il arrive. »

C’est aussi ce à quoi Paul invite les Ephésiens dans la seconde lecture : il les invite à ne pas se laisser guider par le néant de leurs pensées, par leur seul mental et par leur peur mais à se défaire de leur conduite d’autrefois, c’est-à-dire de l’homme ancien » Pour ce faire, Paul les invite à « se laissez renouveler par la transformation spirituelle de leur pensée. Revêtez-vous de l’homme nouveau ». La transformation spirituelle dont parle st Paul nous concerne aussi : elle consiste à laisser de la place au Souffle de l’Esprit en nous au moment où nos peurs parlent, nous pouvons invoquer le Souffle Saint qui peut à ce moment-là nous aider à reprendre les rênes de notre vie et nous aider à décider de faire confiance.

Je vous donne un tout petit truc pour vous aider à ne pas laisser vos peurs vous submerger quand celles-ci émergent en vous : vous pouvez invoquer l’Esprit-Saint et ensuite tenter de répondre à cette question : « qu’est-ce que je ferais si je n’avais pas peur ». En général la réponse à cette question est souvent très ajustée. Il s’agit en fait d’apprendre à compter sur un autre que nous, sur le souffle de Dieu en nous, qui ne nous veut que du bien.

La confiance, voilà la clé qui peut nous aider à gérer nos peurs inévitables et nous rassurer durablement. Et s’il vous semble que vous manquez de confiance, n’hésitez pas à faire cette prière que les disciples ont faite à Jésus : « Seigneur augmente en nous la foi », augmente en nous la confiance en toi. Voilà la transformation spirituelle qui nous fera revêtir « l’homme nouveau » et qui réussira à nous rassurer durablement.

 

Gilles Brocard

 

Homelie

DIMANCHE 25 JUILLET 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Donner gratuitement et abondamment

2 Rois 4, 42-44 : le temps de la famine est un moment où on voit beaucoup de gestes de partage et de solidarité, c’est souvent ceux qui ont très peu qui savent partager. Dieu, à travers ses prophètes, rivalise (d’humanité) de solidarité avec les hommes. Le prophète Elisée reçoit 20 pains d’orge (le pain des pauvres) et du grain frais. A son tour, il les donne « à ces gens » (100 personnes). C’est le miracle de la générosité : tous mangèrent à leur faim et il en resta. La générosité de Dieu prolonge celle de l’homme. Le geste de solidarité humaine est démultiplié par la grâce de Dieu. Dieu fait des miracles « grâce » à l’homme.

Ephésiens 4, 1-6 : l’apôtre Paul exhorte à l’unité qui va toujours de pair avec la paix et qui nous vient du « seul Dieu et Père de tous » : 7 fois l’expression « un(e) seul(e) ».  Les chrétiens sont appelés à l’unité et à pratiquer les vertus d’humilité, de douceur, de patience, trois façons concrètes de manifester l’amour les uns pour les autres. L’homme sème souvent la haine et la zizanie ; l’Esprit que le Christ ressuscité a insufflé à ses disciples produit au contraire l’unité, la pleine communion en Dieu.

Jean 6, 1-15 : avant le discours où Jésus s’affirme le pain véritable pour l’humanité, il fait le miracle de la multiplication des pains. La scène se passe au désert : partout Dieu nourrit en surabondance. C’était un peu avant la Pâque : rappel de l’Exode et annonce de la mort-résurrection du Christ (qui se donne corps et sang pour le salut du monde). Jésus prit les pains, rendit grâce et les distribua : comme à la Cène, comme à chaque liturgie eucharistique.

Du 17ème au 21ème dimanche, nous interrompons la lecture continue de St Marc pour lire le chapitre 6 de St Jean qu’on appelle « le discours sur le Pain de Vie ». Nous prenons la suite des événements à l’endroit où Marc raconte la multiplication des pains. Le bon pasteur se trouve en face d’un troupeau sans berger, il va s’en occuper en donnant la priorité à la faim spirituelle mais sans oublier la faim de l’estomac. Car c’est lui-même qui se rend compte que cette foule l’a écouté longuement, avide de la parole de vie, jusqu’à en oublier de manger (on dit d’ordinaire que ventre affamé n’a pas d’oreille). C’est Jésus qui s’inquiète de ce que les gens ont faim, il ne veut pas les voir défaillir en chemin. Décidément notre Dieu a beaucoup d’humanité.

Le miracle du pain se fait grâce à « un jeune garçon ». C’est assez inattendu que, dans cette foule évaluée (avec quelque exagération comme dans tout récit populaire) à « environ cinq mille hommes », il n’y ait eu qu’un jeune garçon à avoir eu la prévoyance de garder un peu de nourriture sur lui. D’ordinaire l’enfant, c’est l’insouciance, c’est celui qui dépend des adultes pour sa pitance. Cinq pains d’orge et deux poissons, c’est tout ce qu’il y a. La disproportion est soulignée pour montrer que Jésus a fait le miracle à partir de quelque chose de dérisoire : « qu’est-ce que cela pour tant de monde ! », constate l’apôtre André. Eh bien c’est de ce petit rien du tout que Jésus va nourrir la foule. Il aurait pu créer les pains à partir de rien, il en était capable, ou bien à partir des pierres du désert (pouvoir que lui reconnaissait Satan quand il le tentait). Il a tenu à partir de la générosité du jeune garçon. Là se trouve une première leçon de la lecture. Dieu ne fait rien sans nous, car il ne veut jamais se substituer à nous. Mais il prendra ce que nous pensons être dérisoire – donné gratuitement - pour en produire une surabondance inouïe. Il profite de notre générosité sans laquelle il ne peut rien faire : car l’enfant pouvait lui refuser son pain et son poisson. La générosité du petit garçon est démultipliée par la puissance de Dieu. Pour nourrir les foules, il faut donc que quelqu’un accepte de céder ses titres de propriété, de se déposséder, de partager. Devant la faim du monde, nous disons souvent, sinon toujours, que nous n’y pouvons rien ; et dans notre prière pour les pauvres, c’est comme si nous disions à Dieu qu’il n’a qu’à se débrouiller pour faire pleuvoir la manne et dépanner les paumés. Dieu a besoin de quelqu’un qui lui dise « il y a ici… », même s’il ajoute « qu’est-ce que cela pour tant de monde ». Le chrétien ne prie pas Dieu de donner à manger par un miracle de sa puissance, le chrétien dira « il y a ici… je n’ai que ça, Seigneur, je le donne… » Ce don n’est évidemment pas ce qu’on a de trop, ce doit être même ce qu’on a de nécessaire pour vivre, la bouchée qu’on s’était réservée pour assouvir sa propre faim… comme le petit garçon.

« Donnez-leur vous-mêmes à manger » : Dieu nous rend responsables, il nourrit les foules mais à travers nous. C’est l’occasion de parler du bon partage des richesses de la terre, largement suffisantes pour assurer une vie digne à tout le monde, mais mal réparties : une infime minorité dispose de la grande masse des richesses pendant que la grande masse de l’humanité vit (survit, vivote) dans l’extrême pauvreté (il paraît que 6 personnes seulement possèdent les 59% de la richesse planétaire et tous seraient des USA !). C’est l’occasion de parler de justice, d’un monde qui doit tourner juste pour tous. C’est l’occasion de louer les générosités qui se manifestent chaque fois qu’on accepte de partager : les restos du cœur, les ONG et ASBL qui luttent contre la faim dans le monde, les initiatives lors de tsunami et autres catastrophes, tout geste humanitaire. Ne limitons pas notre responsabilité à la seule faim de nourriture. Dieu nous demande des gestes qu’il peut démultiplier avec nous face à toutes les faims des hommes : faim de paix (dans les pays en guerre), faim de dignité, faim de liberté, faim de justice, faim d’instruction, faim d’amour… Donnons le peu que nous avons, le Seigneur pourra alors faire le miracle de la surabondance. Au lieu de dire, dans une logique commerciale, « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? », entrons dans la logique du don : vous l’avez remarqué lors de fêtes familiales, quand le buffet est constitué de ce que chacun apporte généreusement, le buffet est des plus riches en quantité et en qualité. De même le Télévie. Nous devons savoir partager, mettre en commun : comment partager l’eucharistie en ignorant ceux qui n’ont pas le nécessaire (pain, santé, paix…) pour vivre ?

On ne peut pas comprendre les nuances de ce texte sans le rattacher d’une part à un événement antérieur (l’Exode) et d’autre part à un événement postérieur (la Cène).

« Jésus gagna la montagne… c’était un peu avant la Pâque, qui est la grande fête des Juifs. » La montagne sans précision, rappelle Moïse et les événements de l’Exode, l’agneau pascal, l’alliance au Sinaï, la manne. La grande fête, c’est la période où Israël célèbre la libération de l’Exode par un autre repas, où on immole et mange l’agneau pascal en mémoire de l’agneau de la nuit de la sortie d’Egypte. A cette date de l’année, les pèlerins affluaient nombreux vers Jérusalem. Ici les foules affluent dans l’autre sens, de l’autre côté du lac de Tibériade, attirées par Jésus vers la rive de la vraie terre promise. C’est là-bas la vraie Pâque, le vrai agneau pascal, le vrai pain du ciel, la vraie libération, la vraie vie. Moïse c’est du passé et le salut n’est plus attaché à un lieu, fût-il Jérusalem ! Rappelons-nous que les Juifs attendaient le Messie qui serait un nouveau Moïse et qui renouvellerait (et surpasserait même) les merveilles de celui-ci, parmi lesquelles les rabbins nomment explicitement le miracle de la manne. Jésus qui nourrit les gens au désert, cela ne pouvait que faire tilt dans leur tête : « C’est vraiment lui le grand Prophète, celui qui vient dans le monde. » Seulement les gens se sont trompés quant à son véritable rôle, ils voulaient le faire roi – de force - afin de le garder pour la satisfaction de leurs besoins terre à terre ; c’est pourquoi il s’est retiré tout seul ; comme quoi il ne faut jamais essayer de manipuler le Christ, de lui forcer la main au profit de nos projets intéressés, d’en faire un dieu utile, boulanger… sinon il se retire.

Le récit se comprend également à la lumière d’un événement postérieur : la Cène. St Jean qui raconte l’événement, l’a écrit des dizaines d’années après que l’Eglise ait pris l’habitude de célébrer l’Eucharistie et que les communautés chrétiennes aient compris que la multiplication des pains est une préfiguration du repas eucharistique. Son récit est une catéchèse et une profession de foi en Jésus Pain de vie. C’est pourquoi nous avons racontés ici les mêmes gestes de Jésus à la multiplication des pains et à l’institution de l’Eucharistie (pour rappel, st Jean n’a pas raconté l’institution de l’Eucharistie qu’il a remplacée par le lavement des pieds, mais il est clair que le chapitre 6 de son évangile est une théologie de l’Eucharistie). Cet épisode est toute une liturgie eucharistique : un premier temps pour la table de la Parole et un deuxième temps pour la table eucharistique, avec une procession des offrandes (le jeune garçon en enfant de chœur). Jésus officie et « rompt le pain ». On a fait asseoir tout le monde, car il s’agit, non pas d’une banale distribution de vivres où chacun fait la file, ni d’un pique-nique, mais d’un repas fraternel et convivial, le festin « messianique ». « Jésus prit les pains, il rendit grâce et les leur distribua… » (c’est la consécration et la communion). Enfin on constitue une réserve (plus abondante que les pains de départ) comme nous avons la réserve du tabernacle pour les malades et les absents : assez pour les foules de tous les temps et de tous les lieux (le chiffre douze est le chiffre de l’universalité).

Nous demandons au Seigneur, comme il nous l’a enseigné : « donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ». Pain matériel, surtout pour ceux qui ont de la peine à nourrir décemment leur famille, à joindre les deux bouts à la fin du mois. Pain de l’amitié également, pain de l’amour, du sourire, de la joie. Il faut savoir aussi demander d’avoir la faim de donner, la faim de partager, la faim d’aller au-devant de la détresse de l’autre. Comme le gosse avait eu le cœur de se séparer de son casse-croûte ! Comme Mère Teresa de Calcutta qui priait en disant : « Seigneur, quand j’ai faim, donne-moi quelqu’un à qui donner à manger… » ! Ce que nous offrons peut paraître dérisoire : et pourtant la même Mère Teresa disait que ce sont les petites gouttes qui forment les océans, le peu qu’on offre en partage crée la surabondance.

Nous avons tous nos cinq pains et nos deux poissons ; le malheur c’est que nous y tenons trop. Nous rompons le pain « eucharistique », sachons rompre le pain pour les déshérités et nous constaterons une drôle d’arithmétique : ce pain se multiplie à mesure qu’il se donne. Il y a toujours abondance, là où il y a amour. Demandons la grâce de la générosité, de la solidarité, du partage. Dieu nous a donné gratuitement ; par gratitude envers lui, à notre tour, nous devons donner gratuitement et abondamment.

Amen.

Vénuste

DIMANCHE 18 JUILLET 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Être instruit, longuement.

Jérémie 23, 1-6 : les responsables du peuple sont appelés « bergers », car ils ont la charge de le guider, de le protéger, de subvenir à tous ses besoins, de le rassembler (veiller à l’unité), de rendre la justice surtout pour les plus faibles. Mais ce n’est pas toujours qu’ils se montrent à la hauteur de cette mission. Yahvé, qui est le berger par excellence, viendra lui-même rassembler et s’occuper des siens ; il veillera à leur donner des pasteurs comme David qui fut le roi exemplaire. La promesse se réalise éminemment en Jésus qui s’est appliqué le titre de « bon berger ». Dans la proximité de la fête nationale, nous pensons à nos dirigeants dans notre prière.

Ephésiens 2, 13-18 : avant le Christ, il y avait le peuple juif, « ceux qui étaient proches », et le peuple païen, « ceux qui étaient loin ». Désormais, par sa croix, Christ a fait tomber le mur qui les séparait : les prescriptions juridiques de la loi de Moïse. Désormais, tous sont réconciliés et réunis en son corps, l’Homme nouveau. Le pasteur est rassembleur.

Marc 6, 30-34 : les disciples rentrent de mission, ils font un rapport très enthousiaste. Jésus les invite à l’écart, pour un repos bien mérité, pour un moment d’intimité avec lui. Cependant la foule a besoin de lui, il en est pris aux entrailles (de pitié) ; il reprend son rôle de pasteur, « il se met à les instruire longuement ». Est-ce que nous nous laissons instruire longuement ? Est-ce que la Parole est une priorité pour nous ? Que faire pour nous laisser instruire par la Parole de Dieu ?

Nous avons lu dimanche dernier l’épisode qui raconte comment Jésus a envoyé « pour la première fois » ses disciples en mission. Les voici qui reviennent (Marc les appelle pour la première fois « apôtres », c-à-d envoyés). Entretemps l’évangéliste a raconté la mort de Jean Baptiste.

Les « apôtres » se réunissent autour de Jésus pour faire leur rapport de mission. Mais il y a la foule qui « va et vient », qui les harcèle, de sorte qu’ils n’arrivent pas à manger. Jésus voit leur fatigue, veut les préserver,  propose d’aller à l’écart au désert ; ils prennent une barque pour aller sur l’autre rive ; mais les gens ont vite compris, ils arrivent à pied (souligne Marc) avant Jésus et ses compagnons : c’est dire le besoin qu’ils avaient, la détresse et la faim que Jésus va lire dans leurs yeux. Jésus fut pris aux entrailles (c’est ce que signifie littéralement avoir pitié, c’est avoir les entrailles retournées à cause d’une situation qui exige une réaction immédiate). Jésus se rend compte que ces gens qui vont et viennent, sont comme des brebis sans berger. Lui qui est le bon berger, il va répondre à leurs faims en commençant par la faim spirituelle qui est la priorité (après seulement il opérera la multiplication des pains pour la faim matérielle) : il commence par les enseigner. L’évangéliste précise qu’il enseigne « longuement » mais ne donne pas le contenu de cet enseignement puisque c’est le Seigneur lui-même qui se donne à connaître.

Intéressant de faire le parallèle entre cette première mission des « apôtres » et la première journée de prédication de Jésus lui-même à Capharnaüm, toujours selon l’évangile de Marc. Le contexte : Jésus commence sa prédication lors de l’arrestation de Jean Baptiste ; Marc raconte le martyre de Jean Baptiste entre l’envoi en mission des apôtres et leur retour. Le lieu, c’est toujours la Galilée. Le contenu : prêcher la conversion. Les signes : chasser les démons, faire des onctions d’huile à de nombreux malades et les guérir. A son retour de mission, Jésus est parti au désert pour prier ; au retour de la mission des disciples, il les invite à venir à l’écart dans un endroit désert. Tous ces points communs sont là pour nous montrer que la mission des disciples est une continuation de la mission de Jésus.

« Venez à l’écart dans un endroit désert et reposez-vous un peu. » Les apôtres ont parcouru des villages, ils ont reçu bon accueil (ils vont drainer des foules vers Jésus), ils ont certainement aussi connu l’échec comme Jésus le leur avait prédit. Ils sont fatigués à leur retour et Jésus leur propose le repos. Il n’y a pas que les syndicats qui pensent au droit aux vacances : l’institution du sabbat répondait déjà à cette exigence de repos, mais dans le sens d’un temps à consacrer à Dieu, à la dimension spirituelle de la personne humaine. Il y en a qui ont fait du travail une espèce de religion, qui ne savent pas prendre du temps pour autre chose, pour soi-même, pour la famille… Face au stress de nos vies trépidantes et agitées, les vacances sont méritées : temps de récupération, relaxation, re-création, ressourcement.

Cependant Jésus n’offre pas uniquement un repos physique, il voudrait que son disciple puisse parler au Père comme il le fait lui-même chaque fois qu’il s’isole. Le temps de détente, pour Jésus et pour son disciple, c’est un temps de silence, de « révision de vie », de re-cueillement ; temps d’écoute… Il ne faut pas avaler des kilomètres pour cela, puisqu’on peut le faire chez soi. On conseille de trouver ce moment chaque jour, chaque semaine (repos dominical), chaque année (temps de retraite, de pèlerinage). Le cardinal Danneels ne pouvait pas aller au lit sans passer prier devant la Madone qui est dans le jardin de l’évêché à Malines, même quand il rentrait très tard ou sous une grosse averse. On devrait faire chacun sa prière du soir qui serait un rapport de mission de la journée dans la prière : action de grâces pour les personnes rencontrées, les amitiés nouées, les BA accomplies, les joies partagées ; demande de pardon pour les actes manqués (les nombreuses omissions), pour ce qui a été mal fait ; prière universelle qui recueille tous les besoins (les joies) du monde exprimés lors des rencontres ou même à travers l’actualité.

« … les arrivants et les partants étaient si nombreux… » Il y a de l’agitation autour de Jésus : certains arrivent par simple curiosité, d’autres pour des guérisons, d’autres avides d’une parole de vie, d’autres peut-être sans savoir du tout ce que le cœur cherche… On aime voir dans ce « va-et-vient » justement ces brebis sans berger, l’homme en quête de sens et de bonheur, affamé de connaissance, assoiffé de sagesse, à la recherche d’un absolu, en quête de Dieu… foules sans repères, qui tournent en rond, à la merci des gourous de toutes sortes, la proie de charlatans, prêtes à suivre n’importe quel faux prophète qui sait manier la parole, prêtes à s’enrôler dans les sectes qui savent exploiter leur fragilité. Ce sont nos contemporains qui « zappent » d’une religion à une autre, dans ce supermarché des idéologies et des spiritualités où on prend ce dont on a envie quitte à le jeter à la poubelle pour prendre ce que la pub et l’entourage adoptent, en attendant autre chose. Brebis sans berger qui passent à côté du vrai berger, ou alors sont trop pressées pour rester un peu plus dans son intimité et s’attacher à lui.

Jésus le bon berger a bien compris ce dont ils ont besoin : il les enseigne « longuement ». J’aime bien ce longuement, parce que nous nous contentons souvent de formules rapides mais trompeuses, de « flash » comme savent nous en servir les techniques soi-disant de communication, de petites vérités à quatre sous, de la propagande, de l’endoctrinement, de la mystification. Nous avons besoin de quelqu’un qui nous instruise longuement. Mais comme nous sommes hyper-pressés, nous partons avec un enseignement à l’eau de rose qui entre d’une oreille pour sortir de l’autre. Nous sommes comme cette foule qui entre et sort, nous ne savons pas nous fixer, persévérer, prendre le temps de s’informer et de se former, le temps de se laisser instruire. Nous lisons cet évangile d’aujourd’hui en temps de vacances : le Seigneur nous propose de nous mettre à l’écart, loin de nos obligations professionnelles, avec lui pour nous laisser instruire et parler au Père dans la prière. Enseignement et prière, les deux choses nécessaires et incontournables dans notre quête de bonheur et notre recherche de Dieu. Nous les trouvons à toutes les célébrations : une liturgie de la parole pour nous instruire et pour inspirer notre prière. Dans la prière individuelle, dans la prière en famille, nous devons observer les deux temps. Souvent nous inversons les choses ou carrément nous ne faisons que la prière de demandes : alors que nous devons d’abord écouter le Seigneur, notre temps à l’écart se passe à « rabâcher ». Si quelqu’un doit écouter, est-ce que c’est Dieu ?

Relevons l’association parole et pain, parce que c’est ce qui fait nos eucharisties, les deux tables où le Seigneur nous invite et nous rassasie. Je trouve la même association dans l’épisode des disciples d’Emmaüs : Jésus les instruit, pendant tout le voyage, de sorte que leur cœur était tout brûlant, et le soir il leur rompt le pain. Il fut un temps où on a mis l’accent sur la consécration et la communion ; à cette époque, la parole était escamotée (surtout qu’elle était lue en latin) ; aujourd’hui, on veut opérer un rééquilibrage (quelques fois on tombe dans le travers inverse, où la liturgie de la parole est très développée alors que la liturgie eucharistique se rétrécit très fort parce que les gens « décrochent », les jeunes surtout). Le concile Vatican II a remis à l’honneur la Parole de Dieu : trois lectures chaque dimanche sur un cycle de trois ans de manière à faire le tour de toute la Bible tous les trois ans.

Soyons de ceux qui se mettent à l’écart, autour de Jésus, pour approfondir notre vie de foi. Soyons de ceux qui ne se dérobent pas à nos obligations professionnelles, familiales et sociales, mais qui trouvent qu’ils ne pourront jamais bien remplir ces engagements sans prendre du temps de repos auprès du Seigneur : pour se refaire, se nourrir, reprendre souffle, se ressourcer, se recentrer, se recueillir, se recharger... pour une « révision de vie », une vérification de notre agir chrétien. Jésus qui nous envoie dans le monde, attend un rapport à notre retour : pour raconter ce qu’on a fait, ce qu’on a vécu dans la journée ou dans la semaine, les événements survenus, les personnes rencontrées… afin de faire de tout cela une belle prière universelle. Pour un meilleur service, le ressourcement est indispensable : ce temps d’écoute peut se vivre en famille ou en équipe (lectio divina, maison d’évangile, groupe biblique). Quel repos pour le disciple de Jésus Christ que je suis ? Avant la prochaine mission… L’amour du Christ nous presse…

Dans la proximité de la fête nationale, prions pour notre pays et ses dirigeants, pour les pasteurs selon les divers échelons de la société : que règnent, chez nous, justice et paix, et que nos autorités s’engagent et se donnent la main pour le bien commun. Elles ont elles-mêmes besoin de guide : le Christ est là pour elles aussi, avec sa Parole et son Esprit Saint. Qu’elles soient de bons bergers selon son cœur.

Amen

Vénuste

DIMANCHE 11 JUILLET 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Partir à deux

Amos 7, 12-15 : les prophètes de Dieu, comme Amos, dénoncent ce qui ne va pas, quitte à s’attirer la colère des rois et l’inimitié du peuple. Amos était berger et agriculteur, rien ne le destinait à être prophète ; d’où son indépendance et son franc parler. Amos fut le prophète de la justice sociale : il a fait le trublion dans le sanctuaire royal de Béthel en prononçant des oracles contre le luxe insolent de la cour, contre les exactions sociales. On comprend l’intervention d’Amazias qui lui conseillait de sauver sa vie, d’aller faire ses critiques loin de la cour. Dans sa réponse, Amos montre ce qui caractérise le prophète au service de Dieu : il parle au nom de Dieu pour redresser les torts et convertir son auditoire. Le chrétien est prophète, à l’exemple d’Amos : au nom de Dieu, il dénonce toute injustice dans la société.

Ephésiens 1, 3-14 : le projet de Dieu (c’est le sens du mot « mystère ») est dévoilé, déployé dans l’histoire à mesure qu’il se réalise. Nous avons des verbes forts pour caractériser l’agir de Dieu : prévoir, projeter, vouloir, destiner, dévoiler, obtenir, choisir, combler… Quant à l’homme, il écoute, il reçoit, il prend possession… Après une bénédiction solennelle de type juive, nous avons trois parties (qui se concluent chaque fois par « à la louange de sa gloire ») qui mettent en valeur le rôle de chacune des Personnes divines : notre élection par Dieu le Père, notre rédemption par Jésus-Christ et l’œuvre de l’Esprit Saint.

Marc 6, 7-13 : Jésus n’est pas un gourou qui garde jalousement le privilège de la mission. Il envoie ses disciples et leur donne les mêmes pouvoirs sur les esprits mauvais et sur toutes les maladies. Il les envoie proclamer qu’il faut se convertir. Mais il leur donne la consigne de la pauvreté : pas d’équipement, dépendance absolue à l’égard de celui qui voudra bien les accueillir, sans autre bagage que l’amour de Dieu. Leur mission n’est pas une doctrine à prêcher, c’est une autre façon de vivre. Il les envoie deux par deux : la vie chrétienne, c’est faire communauté, faire équipe, vivre et étendre la fraternité universelle ; c’est la relation, créer des liens, dialoguer, se concerter…

Le chrétien, le disciple de Jésus, n’est pas celui qui écoute le Seigneur uniquement, ni celui qui reste dans son intimité par la prière et la méditation uniquement : le chrétien, le disciple, est missionnaire.

Il y a deux moments dans la vie du chrétien (comme les deux temps de la respiration : inspiration + expiration). D’abord se mettre en présence du Seigneur, ensuite aller annoncer cette présence aux autres. Les dominicains ont pour devise « contemplata aliis tradere », c-à-d partager aux autres ce qu’on vient de recevoir comme révélation dans la contemplation, dans l’écoute, dans le face à face avec Jésus. A la messe, nous écoutons l’enseignement du Maître, nous nous laissons nourrir de sa Parole et de son Pain, et à la fin de la messe, le prêtre dit « ite missa est » (l’appellation « messe » vient de là) : pour dire que la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique doivent déboucher sur cet impératif « allez », « ne restez pas là à regarder le ciel » (les anges le disaient le jour de l’Ascension). A la fin de la messe, c’est l’envoi en mission (non pas « la messe est dite », mais « maintenant la mission ») : nous recevons le Christ dans sa Parole et dans son Pain, à notre tour d’aller le porter à notre famille, à notre entourage, à notre quartier, à notre monde. Etre disciple, ce n’est pas uniquement une religion intérieure, une relation privée avec Dieu. Le disciple est missionnaire ou alors il n’a rien compris à son identité. Dans la mesure où l’amour de Jésus nous brûle, nous ne pouvons que le partager et le diffuser. La foi ne peut être cachée sous le boisseau. C’est important de le dire aujourd’hui où on veut restreindre le christianisme au domaine privé, où la mission est perçue comme du prosélytisme de mauvais goût ou de l’intolérance, soi-disant que toutes les religions et tous les courants de pensée se valent. Voilà la raison de la seconde évangélisation que l’Eglise a lancée avec St Jean-Paul II à l’adresse de la « vieille chrétienté » de l’Europe qui se déchristianise.

Jésus envoie ses disciples. On ne part donc pas de sa propre initiative : on est d’abord choisi, appelé, pour être ensuite envoyé. Nul ne peut se donner cette mission. Bien entendu ceci ne peut pas être un prétexte pour dire que la mission, l’évangélisation, c’est l’affaire des autres : chaque baptisé, parce que confirmé, parce qu’il a reçu le Saint Esprit, est « témoin », missionnaire ; et comme chacun a reçu son (ses) charisme(s), alors chacun a un domaine particulier où il est envoyé pour servir. C’est une dimension qui n’a pas beaucoup été soulignée dans la prédication : on a parlé des missionnaires comme des « séparés », des gens « mis à part » pour aller au loin. Tout chrétien est missionnaire, la question est de « discerner » où le Seigneur compte sur moi pour que son Règne arrive. Quand le Seigneur dit « Qui enverrai-je, qui sera notre messager ? », sachons répondre comme Isaïe : « Moi je serai ton messager, envoie-moi ! ».

Jésus envoie ses disciples « pour la première fois ». Car il y aura le grand envoi quand il retournera près de son Père et qu’il laissera l’Eglise sous la responsabilité de ses disciples et du St Esprit. Lors de cette « première fois », la formation des disciples n’était pas achevée. C’est que le Seigneur n’envoie pas que des « experts ». Encore une fois, c’est tout un chacun qui est envoyé. Ne nous dérobons pas, ne nous croyons pas dispensés en prenant l’excuse de dire qu’il y a plus capable que nous, que nous ne sommes pas prêts… (et d’ailleurs, est-ce que nous faisons quelque chose pour être prêt, pour être – bien - formé ?).

Il les envoie « deux par deux ». C’est comme équipe, comme Eglise, que l’apostolat se fait. A l’époque de Jésus, un témoignage ne pouvait être retenu que parce que porté par deux témoins minimum. Mais ce n’est pas pour cette seule raison que Jésus les envoie « deux par deux ». C’est que la parole du missionnaire n’est pas sa parole personnelle, il parle au nom de Celui qui l’envoie. La mission n’est donc pas une affaire personnelle, c’est l’affaire de toute la communauté des croyants. Jamais tout seul. Il importe de faire équipe. A deux, on est déjà une communauté où on se soutient, où on se corrige, où on s’aime. Partir à deux, œuvrer à deux, c’est déjà le message de l’amour fraternel à répandre pour bâtir le Royaume. « On vous reconnaîtra comme mes disciples, disait Jésus, à la manière dont vous vous aimez ». On prêche d’abord par la vie, c’est cela le témoignage. On peut même dire que l’essentiel du message est celui-là : Jésus ne leur dit pas ce qu’ils doivent prêcher (un contenu) comme doctrine, mais il leur indique ce qu’ils doivent être. Unité, fraternité, collégialité, vie fraternelle, service, union, communion, correction fraternelle ; prier ensemble, savoir tenir compte de l’autre, prendre conseil de l’autre, partager, se concerter, dialoguer, être ouvert, se mettre au service, se rendre solidaire… sans luttes d’influence, ni rivalité ni compétition. Cela donne de la crédibilité… comme la pauvreté évangélique, une des consignes.

Comme consignes, Jésus en donne de très précises, des consignes plutôt déroutantes. D’ordinaire quand on reçoit une mission, on a droit à un trousseau, à un équipement minimum, à un budget. Or il leur dit de ne rien emporter, même pas le strict nécessaire (rien dans les mains rien dans les poches), juste des sandales pour faire des kilomètres, un bâton pour se protéger des animaux la nuit (même cela leur est interdit dans la version de Matthieu), autrement dit rien du tout. L’apôtre de Jésus-Christ part allégé au maximum, on dirait un SDF, ne comptant que sur l’hospitalité de gens qu’il ne connaît pas, dans des régions qu’il ne connaît pas, dont il ne connaît pas la langue parfois… Pour une entreprise planétaire comme l’évangélisation, on aurait aimé que le fondateur prenne la précaution de prévoir du matériel, de l’équipement, de la logistique… et un gros budget. Mais l’Eglise ne fonctionne pas comme une multinationale, le Pape François le répète très souvent ! Elle a connu, dans l’histoire, la tentation d’utiliser « les gros moyens » (l’argent, le pouvoir, le glaive, la menace de l’enfer…). Puisque le missionnaire part parler de l’amour de Dieu, il n’aura d’autre bagage que l’amour de Dieu… et ce n’est pas peu ! Il ne peut être riche que de Dieu qui l’habite. S’il est riche de lui-même (son prestige, ses talents, ses diplômes, son éloquence, son expertise) ou d’autres choses (méthodes, instruments, cartes de crédit, maîtrise de l’informatique…), il va peut-être impressionner ou même « intéresser » des adhésions (séduction et popularité), mais ce ne sera pas le Royaume de Dieu qu’il va construire. Dieu choisit des gens pauvres et humbles (qui ne peut l’être ?), pour qu’il apparaisse bien que ce n’est pas une œuvre humaine ; c’est dans la faiblesse humaine (st Paul parlait de vases fragiles) que la puissance de Dieu donne toute sa mesure. Etre libre pour être disponible, ne pas être « attaché » mais détaché (d’abord de nous-mêmes). Pour parler de Dieu, un seul bagage est nécessaire : l’amour dont Dieu nous aime et dont nous devons témoigner. Faire le tour du monde avec cet unique bagage ! Pierre et Jean ont dit lors de leur premier miracle : de l’or et de l’argent, nous n’en avons pas, mais ce que nous avons, nous te le donnons, au nom de Jésus, lève-toi et marche. En toute gratuité !

Jésus avertit qu’il y aura échecs et refus. Le disciple n’a pas à être étonné, encore moins découragé, si on lui ferme la porte au nez. Jésus a donné tout pouvoir sur les esprits mauvais, mais il n’a pas donné de pouvoir sur les consciences, par respect pour la liberté humaine (laisser libre, rester libre). Lui-même n’a pas forcé les portes, quand il a essuyé l’échec (cfr l’évangile de dimanche dernier, à Nazareth chez lui). Comment alors faire l’annonce de l’Evangile ? Quelles méthodes utiliser ? Quels « trucs et astuces » ? La pastorale d’aujourd’hui entend revenir sur l’esprit communautaire. L’époque qui nous précède avait peut-être trop insisté sur la dévotion personnelle et la dimension communautaire y avait perdu. On veut créer des communautés qui pourraient être des cellules d’évangélisation, mais qui commenceront d’abord par vivre l’Evangile ensemble, le lire ensemble, le méditer ensemble, l’actualiser ensemble : être communauté de foi, lieu de la transmission (catéchèse) par compagnonnage, par proximité, par présence à l’autre. Dans ce sens, notre évêque auxiliaire voudrait que toutes les paroisses fassent de la catéchèse intergénérationnelle et les « dimanches autrement », en Unités Pastorales (UP).

Nous prions pour l’Eglise envoyée poser les bases de la mondialisation de l’amour. Qu’on ne nous définisse pas uniquement comme ceux qui vont à la messe, ou bien ceux qui ont été baptisés, mais que l’entourage puisse dire, selon le souhait du Seigneur lui-même, « voyez comme ils s’aiment ! ». Et prions pour nous-mêmes, les missionnaires sur lesquels le Christ compte énormément, afin de bâtir une civilisation de l’amour : ne nous dérobons pas, disons au Seigneur chaque matin : « Qu’est-ce que tu attends de moi, Seigneur ? Me voici, envoie-moi. Remplis-moi de ton amour : que je puisse le répandre sur les frères et les sœurs que tu me donneras de rencontrer. Fais de moi ton témoin, un bon missionnaire. »

Amen

Vénuste

Homelie gilles

LECTURES DE LA MESSE du 4 juillet

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre du prophète Ézékiel (Ez 2, 2-5)

En ces jours-là, 
    l’esprit vint en moi 
et me fit tenir debout. 
J’écoutai celui qui me parlait. 
    Il me dit :
« Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, 
vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi. 
Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères 
se sont soulevés contre moi. 
    Les fils ont le visage dur, 
et le cœur obstiné ; 
c’est à eux que je t’envoie. 
Tu leur diras : 
‘Ainsi parle le Seigneur Dieu...’ 
    Alors, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas 
– c’est une engeance de rebelles ! – 
ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. »

 

DEUXIÈME LECTURE

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens (2 Co 12,7-10)

Frères, 
    les révélations que j’ai reçues
sont tellement extraordinaires 
que, pour m’empêcher de me surestimer, 
j’ai reçu dans ma chair une écharde, 
un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, 
pour empêcher que je me surestime. 
    Par trois fois, 
j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi. 
    Mais il m’a déclaré : 
« Ma grâce te suffit, 
car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » 
C’est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses, 
afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure. 
    C’est pourquoi j’accepte de grand cœur pour le Christ 
les faiblesses, les insultes, les contraintes, 
les persécutions et les situations angoissantes. 
Car, lorsque je suis faible, 
c’est alors que je suis fort.

 

ÉVANGILE

« Un prophète n’est méprisé que dans son pays » (Mc 6, 1-6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

    En ce temps-là,
    Jésus se rendit dans son lieu d’origine, 
et ses disciples le suivirent. 
    Le jour du sabbat, 
il se mit à enseigner dans la synagogue. 
De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient : 
« D’où cela lui vient-il ? 
Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, 
et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? 
    N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, 
et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? 
Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » 
Et ils étaient profondément choqués à son sujet. 
    Jésus leur disait : 
« Un prophète n’est méprisé que dans son pays, 
sa parenté et sa maison. » 
    Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ; 
il guérit seulement quelques malades 
en leur imposant les mains. 
    Et il s’étonna de leur manque de foi. 
Alors, Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.

 

Homélie

Dans la première lecture que nous avons entendue, le prophète Ezéchiel est envoyé en mission au moment le plus difficile de l’histoire d’Israël : nous sommes en 587 av Jésus-Christ, le peuple vient d’apprendre qu’il va être déporté à Babylone, loin de la terre promise, loin du temple de Jérusalem, et ils ne savent pas encore que cela va durer 50 ans !

Pas simple de prophétiser, c’est-à-dire de parler au nom de Dieu dans un tel drame où Dieu est forcément questionné, voire accusé de n’avoir rien fait ou de n’avoir pas empêché leur déportation. C’est pourquoi Dieu dit : « Fils d’homme, je t’envoie vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi. Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères se sont soulevés contre moi. Les fils ont le visage dur et le cœur obstiné ».

Bref, ça ne va pas être facile pour Ezéchiel de garder son peuple dans la foi en un Dieu qui veut leur bien. Il va devoir les aider à comprendre que Dieu n’est pas la cause de leur déportation mais que ce drame est plutôt la conséquence de leur alliance contre nature avec les peuples païens ; il va devoir aussi leur expliquer que si Dieu n’a pas pu empêcher la déportation, il sera tout de même à leurs côtés tout au long de cet exil ; enfin le prophète, c’est-à-dire celui qui voit loin, qui voit devant, aura la difficile tâche de faire comprendre que cette période malheureuse, peut aussi être l’occasion pour le peuple d’Israël d’en sortir grandit, plus fort, plus croyant et plus fidèle au Dieu d’Israël. Mais à condition qu’ils ne perdent pas la foi dans cette épreuve. Ce qui n’est pas gagné.

Voilà pourquoi Dieu est si déterminé en demandant cette mission à Ezéchiel, parce qu’il sait que son peuple pourrait flancher dans cette épreuve : « c’est à eux que je t’envoie. Tu leur diras : ‘Ainsi parle le Seigneur Dieu...’ Alors, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas, ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux ». C’est très important pour Dieu que son peuple sache qu’il y a un prophète au milieu d’eux, car par l’intermédiaire d’Ezéchiel, c’est Dieu lui-même qui est proche et qui accompagne son peuple jusque dans ses moments difficiles.

Aujourd’hui, dans les temps troublés qui sont les nôtres, notre monde a encore bien besoin de prophètes comme Ezéchiel, des hommes ou des femmes qui tiennent debout dans la tourmente, fermement appuyés sur leur foi en Dieu, qui croient que tout est dans la main de Dieu et qu’il ne nous abandonne jamais, quelles que soient les circonstances, heureuses ou malheureuses de notre vie. Je suis certain que Dieu continue d’envoyer des prophètes aujourd’hui comme à chaque époque pour être présent, grâce à eux, au cœur de nos misères. Et surement y en a-t-il parmi vous aujourd’hui !  

La seconde lecture nous parle de la fameuse écharde de Paul : c’est bien-sûr une image symbolique pour dire qu’il avait conscience d’avoir en lui une limite, une faiblesse, quelque chose dont il ne pouvait pas se débarrasser et qui lui faisait mal. Personne ne sait ce que c’était vraiment, qu’importe, cela nous permet de nous identifier plus facilement à lui : ce peut être une enfance difficile, une humiliation vécue qui n’arrive pas à passer, une trahison dont il ne s’est jamais remis, un pardon impossible à donner, le sentiment d’avoir été maltraité, etc… bref, quoi qu’il en soit, Paul nous dit à quoi elle sert : à laisser passer la grâce de Dieu. Et comme Paul, il nous est peut-être arrivé de prier pour en être débarrassé, mais comme Paul, nous n’aurons jamais d’autre réponse que celle que Paul a eu : « Ma grâce te suffit » 

Nous avons bien affaire au même Dieu que celui d’Ezéchiel, qui n’empêche pas nos maux et nos faiblesses mais qui nous donne sa grâce pour nous aider à les supporter, à les traverser, à les dépasser. Mais Paul va plus loin : il a compris que Dieu n’était pas gêné par nos petitesses, nos limites mais qu’au contraire, il pouvait les utiliser pour y déployer toute sa puissance et toute sa force.

C’est cette expérience que fera le peuple d’Israël déporté à Babylone et qui sortira de ce long exil avec une foi en Dieu plus solide que jamais. C’est ce que Boris Cyrulnik, qui a vécu lui aussi l’écharde d’une enfance déportée en camp de concentration a théorisé en parlant de « résilience » c’est-à-dire de cette faculté qui est en chacun et chacune d’entre nous grâce à laquelle nous arrivons à dépasser un traumatisme pour en sortir plus grand et plus fort.

Je pense aussi à Annie Duperey, l’actrice écrivaine qui a fait de la mort prématurée de ses parents une force extraordinaire pour défendre la vie et donner toute son énergie au service de l’association SOS village d’enfants. Je pense encore à Patrick qui, lorsqu’il apprend son cancer en stade 2 décide de se battre pour vivre pleinement jusqu’au bout afin de guérir si possible, en tout cas de ne pas manquer une miette de la vie qui lui reste à vivre ! Voilà comment Dieu donne toute sa puissance dans la faiblesse ! Alors n’hésitez pas à identifier votre écharde, accueillez-là et laissez Dieu passer par elle pour vous apporter la grâce et la force dont vous aurez besoin pour aller de l’avant dans votre vie.

L’évangile nous parle de prophète et de l’étonnante expérience que connait Jésus qui n’est pas accueilli dans son pays, conformément au dicton : « nul n’est prophète en son pays ». Je vous disais tout à l’heure que Dieu continuait d’envoyer des prophètes aujourd’hui pour se rendre présent à notre monde en souffrance, et je vous demandais si vous pensiez en être ! Cela ne me semble pas être une question incongrue. En effet, si je lis cet Evangile non pas seulement comme un événement historique, mais aussi comme une description de ce qui se passe à l’intérieur de nous, je me dis que cette histoire d’habitants qui méprisent leur prophète, c’est peut-être un peu chacun de nous quand nous n’écoutons pas la part prophétique qui est en nous, quand nous ignorons notre intuition, cette partie de nous pleine d’élan, qui voit loin devant, qui nous fait élaborer des projets, mais à laquelle nous ne croyons pas vraiment quand nous ne croyons pas en nous et que nous nous auto-sabotons !

Le don de prophétie et la foi en nos capacités à aller de l’avant : voilà les deux ingrédients essentiels pour qu’il puisse y avoir « des miracles » : s’il manque l’un ou l’autre, alors il ne peut se produire aucun changement. Et quand je parle de miracle, je ne pense pas forcément à une guérison inexpliquée, ou à quelque chose de magique, je pense à ce que nous disions dans la seconde lecture où Dieu peut déployer toute sa puissance dans nos faiblesses et nous aider à ressortir plus fort d’un moment difficile de notre vie, si nous croyons en nous autant qu’en Lui.

La difficulté, c’est que lorsque nous sommes dans le dur, au cœur du moment difficile, nous avons tendance à ne plus y croire, à désespérer, or c’est justement là que la foi nous serait utile pour espérer l’issue sans encore la voir, aller de l’avant alors qu’on a l’impression de régresser. Cet Evangile est une invitation à ne pas mépriser la part prophétique qui est en nous, qui voit loin et qui parle au nom de Dieu ! Non seulement à ne pas la mépriser, mais c’est surtout une invitation à l’écouter, à y croire, la laisser nous parler, nous donner l’élan et la direction vers laquelle nous élancer, pour que nous soyons pleinement vivants et heureux de vivre.

Alors y a-t-il des prophètes croyants dans cette assemblée ?

Gilles Brocard

 

 

DIMANCHE 27 JUIN 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Pourquoi pas tenter la chance ?


 

Sagesse 1,13… 2,24 : Dieu n’a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de voir mourir. Il faut le proclamer avec force pour contredire l’idée autrefois écrite en noir et blanc sur les faire-part de décès, qu’ « il a plu à Dieu de rappeler à lui… » !! Ou encore face à la mort, on dit souvent que c’est la volonté de Dieu !! Dieu a créé l’homme pour une existence impérissable. La mort n’est donc pas son œuvre ; sa volonté est que l’homme soit éternel comme et avec lui. La mort trouve origine dans une volonté mauvaise que l’A.T. identifie au démon.

2 Corinthiens 8,7… 15 : saint Paul avait organisé une quête auprès des communautés qu’il avait fondées en faveur des frères de Jérusalem qui étaient dans la précarité. Les premières communautés chrétiennes ont pratiqué l’entraide et le partage non seulement entre leurs membres (le livre des Actes dit qu’ils mettaient tout en commun de sorte que personne n’était dans la nécessité), mais aussi de communauté à communauté. La motivation est la même que pour tout comportement et tout agir chrétien : imiter le Christ. La générosité du Christ est un exemple à suivre pour les chrétiens car eux-mêmes en ont largement bénéficié.

Marc 5, 21-43 : une force émane de Jésus, la puissance de la résurrection, la force de vie. Chez les anciens, la vie vient de Dieu mais passe par la fécondité de la femme qui donne et nourrit la vie. Or les deux femmes du récit échouent dans cette fonction : la première perdait son sang (principe de vie pour les anciens), l’autre était à l’âge où elle s’apprêtait à transmettre la vie (on se mariait jeune). Jésus les guérit et leur permet ainsi d’assumer leur vocation maternelle. 

 

L’évangile du 12° dimanche du temps ordinaire relate l’épisode de la tempête apaisée après laquelle Jésus a débarqué sur la rive des païens où il va guérir le démoniaque affligé d’une « légion » de démons ; ceux-ci demandent à Jésus de ne pas les expulser hors du pays, mais de les laisser aller dans un troupeau de porcs ; les porcs vont se précipiter dans la mer, ce qui amène la population à « prier Jésus de s’éloigner de leur territoire ». Ainsi Jésus revient du côté de la rive des Juifs, il continue sa mission : il enseigne, il donne la vie. On parle de lui, sa renommée se répand partout, si bien qu’il trouve sur son chemin, beaucoup de demandes et d’appels au secours auxquels il répond de façon satisfaisante et même inattendue : Dieu donne toujours au-delà de nos espérances. « Prenons la main que Dieu nous tend. » 

 

Jaïre vient vers Jésus. Ce n’est pas n’importe qui, puisqu’il est chef de synagogue, de la catégorie de ceux qui entretenaient une hostilité farouche contre Jésus : pour une fois quelqu’un de ce cercle vient vers Jésus sans mauvaise intention, sans volonté de lui tendre un piège. Il a sa petite fille à la mort, il a entendu parler de Jésus comme faiseur de miracles : pourquoi pas tenter la chance ? Il a bien entendu essayé toutes autres choses auparavant pour sauver sa petite chérie. Il demande, en dernier recours (avec conviction ?),  à Jésus de venir imposer les mains à sa petite fille, et Jésus accepte de le suivre.

 

Sur le chemin, une femme lui « vole » un miracle. Elle ne devait pas se trouver là, puisqu’elle a des pertes de sang depuis douze ans : pour les anciens, le sang rend impur et la personne impure doit se garder de tout contact parce que tout ce qu’elle touche devient impur (ni toucher ni être touchée). La femme a donc transgressé la loi en s’approchant de la foule et en touchant les vêtements de Jésus. Elle a souffert et de la maladie et de la séparation que lui imposait la loi. Pour guérir et retrouver la relation conjugale et les relations sociales, cette morte vivante a tout essayé, en vain : la pauvre a consulté d’innombrables médecins, dépensé tous ses biens sans aucune amélioration, au contraire, son état ne faisait qu’empirer. Comme Jaïre, elle va tenter sa chance chez ce jeune thaumaturge. Elle joue des coudes dans cette foule qui écrase Jésus, pour l’approcher (d’autres textes évangéliques affirment que tous ceux qui étaient frappés de quelque mal se jetaient sur Jésus pour le toucher, ou encore qu’on le suppliait de les laisser toucher ne fut-ce que la frange de son vêtement pour être guéri). Elle ne peut pas dire son mal, sous peine d’encourir la colère, peut-être pas de ce maître dont on lui a vanté la bonté, mais certainement de la foule. C’est pourquoi elle agit à la dérobée, elle vint par derrière et fait son geste furtivement. Mais on ne vole pas l’amour de Dieu. Jésus n’est pas un magicien. Il tient, au-delà du contact physique, à nouer une relation, il veut la rencontre, il veut le dialogue, pour faire progresser cette femme, d’une croyance superstitieuse et naïve à une foi vraie et adulte. Comme il est d’une attention extrême à chaque détresse, il s’occupe de cette femme comme si elle était seule au monde avec lui, malgré la foule compacte. C’est pourquoi il transgresse lui aussi les prescriptions légales (comme dans le miracle du lépreux), parce que pour lui, pas de loi qui tienne quand il s’agit de sauver une vie. La contagion fait demi-tour : c’est le contact de Jésus qui contamine par sa bonne santé et sa sainteté.

 

Sur ces entrefaites, voilà qu’on vient annoncer à Jaïre que sa fille est morte, que désormais ça ne vaut plus la peine de « déranger encore le maître ». On croyait (avec certainement des doutes) qu’il pouvait la guérir de la maladie. Mais maintenant que la mort a fait son œuvre, il n’y a désormais plus rien à faire. On peut dire que cette pensée a traversé l’esprit de Jaïre lui-même, puisque Jésus se croit obligé de lui dire : « Ne crains pas, crois seulement ». Il a dû douter, mais son doute ne fut ni scepticisme ni incrédulité comme dans le chef de ceux qui viennent annoncer la mauvaise nouvelle. Car Jaïre a été témoin de ce qui est advenu à la femme dont on ne connaît pas le nom : voilà pourquoi il ne faut pas sauter cet extrait dans le lectionnaire, pour ne faire que la lecture brève ; cet épisode signe un cheminement spirituel pour Jaïre, pour les disciples et pour la foule. Ils ont compris que Jésus a des pouvoirs étonnants : il y a espoir. Surtout qu’il encourage : « Ne crains pas, crois seulement ».

 

Jésus va aller bien au-delà des espérances humaines : il ne guérit pas de la maladie uniquement, il ressuscite même les morts, il terrasse la mort qui n’est pour lui qu’un léger sommeil avant l’éveil : « l’enfant n’est pas morte, elle dort ». Comme aux autres grands moments (à la transfiguration et au jardin de Gethsémani), « il ne laissa personne l’accompagner sinon Pierre, Jacques et Jean », il prend le père et la mère de l’enfant. Un simple geste : saisir la main de l’enfant (une autre transgression de la part de Jésus : on ne touche pas un mort parce qu’impur). Une simple parole : lève-toi. La petite est sur ses jambes : le mot utilisé pour dire « lève-toi » est le mot qui sera « technique » dans les premières communautés chrétiennes pour dire « ressusciter », mettre debout les gisants. Suprême délicatesse de Jésus : il rappelle aux parents « complètement bouleversés » que leur enfant a grand besoin de manger.

 

Les commentaires font des rapprochements entre ces deux miracles imbriqués l’un dans l’autre. A commencer par le chiffre douze. Chez les anciens, la vie vient de Dieu mais passe par la fécondité de la femme qui donne et nourrit la vie. Il s’agit ici de deux femmes, mais toutes les deux sont en train d’échouer dans leur maternité. La première a souffert de sa maladie pendant douze ans ; elle perdait le sang, le principe même de la vie. La deuxième allait mourir juste à l’âge d’être femme, de se marier (on se mariait jeune), de donner la vie. Jésus les guérit et leur permet ainsi d’assumer leur vocation maternelle.

C’est la foi qui les a sauvées, même si leur foi était peut-être à un stade embryonnaire, et même à un niveau de simple croyance (superstitieuse). La petite fille n’a pas sollicité elle-même le miracle : c’est que l’on peut profiter de la foi des autres ; c’est d’ailleurs la raison d’être de la prière universelle dans nos liturgies : la solidarité chrétienne nous demande de prier pour ceux qui nous demandent de prier pour eux, et même pour ceux qui ne pensent pas à Dieu ; c’est une des manières d’exercer le sacerdoce commun reçu au baptême. La foi de la femme adulte a été reconnue par Jésus qui s’exclame : « ma fille, ta foi t’a sauvée ». Remarquons que tout le monde a touché Jésus, puisque la foule l’écrasait, mais une seule personne, cette femme, fut « sauvée » : de guérie qu’elle avait été aussitôt au physique, elle va être sauvée au spirituel, ceci pour dire que ce n’est pas le contact qui importe, mais la foi avec laquelle ce contact est fait. Jésus ne sauve pas la vie physique uniquement, bien plus il donne la vie éternelle et il crée la relation avec Dieu. Confusément, Jaïre et la femme se sont sentis attirés vers Jésus : la foi est justement rencontre, entre Dieu et l’homme qui se recherchent mutuellement, Dieu qui est sur nos chemins, non pour des rencontres furtives, mais pour des rencontres qui créent un attachement durable.

 

Le texte a des accents liturgiques, pour nous rappeler que Dieu donne la vie à travers ses sacrements. Jaïre demande une imposition des mains : c’est le rite de l’Eglise, depuis toujours, pour le baptême et la confirmation (que jadis on ne séparait pas), pour la réconciliation, pour l’ordination des prêtres, pour la bénédiction. La femme touche Jésus : geste dont se privent ceux qui ne veulent pas « prendre » le corps du Christ en recevant l’Eucharistie. Jésus saisit la main de l’enfant, comme le prêtre qui baptise ou qui donne le sacrement des malades. Il demande de la faire manger : l’eucharistie qui nourrit le baptisé, le baptême étant le passage de la mort à la vie (d’où le rite de l’immersion dans le baptistère qui est à la fois tombeau pour « le vieil homme » et berceau pour l’homme nouveau).

 

Il y a un refrain que certains contestent en disant que c’est de la prétention : « sûrs de ton amour et forts de notre foi, Seigneur, nous te prions ». Est-ce que nous sommes vraiment forts dans la foi quand nous prions ? Est-ce que nous sommes vraiment sûrs de son amour quand nous touchons Jésus – Eucharistie ? Est-ce que nous lui avouons nos maladies cachées en sollicitant avec force la guérison de nos âmes et de nos corps ? Dans nos prières, nous rappelons-nous de prier pour les autres au-delà du cercle familial et des connaissances, afin que notre prière soit universelle, prière de l’Eglise ? Sommes-nous de ceux qui disent : pourquoi déranger encore le Maître ? Sommes-nous de ceux qui courent de guérisseurs à gourous dans notre besoin de guérisons et de paix intérieure, en empirant la situation ? Entendons-nous le Seigneur nous interpeller pour nous encourager : « Ne crains pas, crois seulement » ?

 

Amen

 

Vénuste

Date de dernière mise à jour : 29/11/2021