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DIMANCHE 2 OCTOBRE 2022

HOMELIE DE GILLES

DEUXIÈME LECTURE

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée (2 Tm 1, 6-8.13-14)

Bien-aimé,
Je te le rappelle, ravive le don gratuit de Dieu
ce don qui est en toi depuis que je t’ai imposé les mains.
Car ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné,
mais un esprit de force, d’amour et de pondération.
N’aie donc pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur,
et n’aie pas honte de moi, qui suis son prisonnier ;
mais, avec la force de Dieu, prends ta part des souffrances
liées à l’annonce de l’Évangile.
Tiens-toi au modèle donné par les paroles solides
que tu m’as entendu prononcer
dans la foi et dans l’amour qui est dans le Christ Jésus.
Garde le dépôt de la foi dans toute sa beauté,
avec l’aide de l’Esprit Saint qui habite en nous.

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 17, 5-10)

En ce temps-là,
Les Apôtres dirent au Seigneur :
« Augmente en nous la foi ! »
 Le Seigneur répondit :
« Si vous aviez de la foi,
gros comme une graine de moutarde,
vous auriez dit à l’arbre que voici :
‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’,
et il vous aurait obéi.

Lequel d’entre vous,
quand son serviteur aura labouré ou gardé les bêtes,
lui dira à son retour des champs :
‘Viens vite prendre place à table’ ?
Ne lui dira-t-il pas plutôt :
‘Prépare-moi à dîner,
mets-toi en tenue pour me servir,
le temps que je mange et boive.
Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour’ ?
Va-t-il être reconnaissant envers ce serviteur
d’avoir exécuté ses ordres ?
De même vous aussi,
quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné,
dites : ‘Nous sommes de simples serviteurs :
nous n’avons fait que notre devoir’ »

Homélie

Le don gratuit de Dieu dont parle Paul, ce don gratuit que Timothée est invité à raviver, qui habite en lui comme une force et qui l’aide à témoigner de Jésus sans honte, ce don gratuit, c’est tout simplement la foi, comme le précise Paul à la fin de la seconde lecture : « Garde le dépôt de la foi dans toute sa beauté, avec l’aide de l’Esprit Saint qui habite en nous ». Paul nous explique que la foi est non seulement un don gratuit, mais que nous avons à l’entretenir pour qu’elle reste belle. C’est beau cette idée que la foi doit être belle ! vous ne trouvez pas ? diriez vous cela de votre foi ?

Il est aussi question de la foi dans l’évangile de ce jour. Les apôtres (les 12 et non tous les disciples) ne demandent pas à Jésus que leur foi soit plus belle mais que Jésus augmente leur foi : « Augmente en nous la foi ». Quelle question ! Comme si on pouvait augmenter la foi de quelqu’un comme ça, grâce à un bouton « volume » que Jésus tournerait sur la droite ! Ils ne doutent de rien ces apôtres ! Jésus va alors leur répondre par une double parabole qui n’ont apparemment rien à voir l’une avec l’autre : la parabole de foi grosse comme une graine de moutarde et celle du serviteur inutile. Comment comprendre la réponse de Jésus et que nous enseignent ces deux paraboles ?

Pour la parabole de la foi grosse comme une graine de moutarde capable de déplacer un arbre dans la mer, on a coutume d’interpréter la réponse de Jésus comme un regret : « ah ! si seulement vous aviez la foi comme un grain de moutarde… vous feriez de grandes choses, comme déplacer un arbre dans la mer ». on pense ainsi à toutes les fois où jésus dit à ses disciples « hommes de peu de foi, pourquoi avez-vous douté ? » Mais je pense qu’ici le sens de sa réponse est différente : si je fais le lien avec la parabole du serviteur inutile, je me demande si cette réponse de Jésus n’est pas à comprendre comme une fin de non-recevoir à la requête des apôtres. En effet, en posant cette question à Jésus (« Augmente en nous la foi »), je me demande si les apôtres n’ont pas l’idée qu’avec un peu plus de foi, ils pourraient réaliser des choses extraordinaires, comme si la foi était un super-pouvoir. Alors Jésus ne voulant pas les laisser faire fausse route et s’illusionner, va leur dire : « Pourquoi voulez-vous avoir plus de foi ? à quoi cela vous servira-t-il ? Pour déplacer un arbre dans la mer ? à quoi bon ? Vous savez la foi, c’est une histoire de relation, ça ne se quantifie pas, ce n’est pas une baguette magique, ni un super-pouvoir, la foi c’est le fait de faire confiance en Celui qui vit en vous, c’est la capacité à laisser agir Celui qui vit en vous et pour cela vous devez être humble, et de simples serviteurs ».

Voilà le lien avec la seconde parabole sur le serviteur inutile : plutôt que de vouloir devenir puissants en me demandant d’augmenter votre foi, apprenez à dire : « nous sommes de simples serviteurs, nous n’avons fait que notre devoir ». En fait, Jésus les remet à leur place d’apôtres dont les qualités principales sont l’humilité, la simplicité et le service. « Si vous êtes de simples serviteurs, alors vous pourrez faire des miracles car ce ne sera pas vous qui agirez, mais mon Père qui agira en vous et par vous ». Voilà le sens de la seconde parabole. Jésus n’a pas besoin de croyants avec une foi à toute épreuve, il a besoin de personnes humbles et simples, qui s’en remettent à Dieu pour avancer tant bien que mal sur le chemin de la vie. Mais si nous sommes dans la toute-puissance, la foi ne nous servira à rien, car nous sommes tout pleins de nous-même et Dieu n’aura plus de place pour agir en nous.

Cela me fait penser à l’épisode de la guérison du fils possédé dans l’évangile de Marc (Mc 9, 14-29) : c’est le père qui demande la guérison pour son fils en avouant d’emblée qu’il manque de foi : « le père de l’enfant s’écria : « Je crois ! excuse mon manque de foi ». Bien qu’il manque de foi, Jésus guéri pourtant son fils : voici un bel enseignement pour nous : la quantité de foi importe peu, premièrement parce qu’elle n’est pas quantifiable et deuxièmement, parce dans la foi, l’important c’est l’élan du cœur, la confiance avec laquelle je dis à Dieu que je crois en Lui et qu’il peut agir en moi et pour mes proches, car je crois qu’il est un Dieu d’Amour qui veut le bien de tous ses enfants.

En fait, cet évangile nous rappelle ce que Paul disait à Timothée : la foi est un don gratuit, elle ne nous rendra pas plus fort mais plus humble, plus simples ! La foi n’est pas un super pouvoir, que je m’attribue et dont je serais le maître, la foi est au contraire le fait de reconnaître Dieu comme mon maître ! La foi nous met sous l’autorité de Dieu qui nous rend auteur de notre vie et nous donne d’autoriser les autres à devenir à leur tour auteur de leur vie. Vous voyez, la foi est tout sauf un instrument de pouvoir, pas besoin d’en évaluer la quantité, car la foi consiste simplement à faire confiance à un autre que soi, à accepter de ne pas vouloir tout tenir et tout maîtriser. La foi ne s’augmente pas elle s’entretient, comme une relation d’amour. Et c’est ainsi qu’elle est belle.

Alors pour terminer, j’ai envie de vous redire la phrase que Paul adresse à Timothée : « Gardez bien votre foi dans toute sa beauté, grâce à l’aide de l’Esprit Saint qui habite en vous ».

Gilles Brocard

DIMANCHE 25 SEPTEMBRE 2022

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Amos 6, 1…7 : le prophète Amos est celui qui a le plus dénoncé les injustices sociales. L’extrait d’aujourd’hui dénonce l’insouciance coupable des nantis qui étalent leur luxe scandaleux à proximité de pauvres manquant du nécessaire pour vivre. Ce luxe insolent va entraîner la catastrophe de l’exil.

1 Timothée 6, 11-16 : le disciple doit combattre pour la foi, témoigner et tenir dans la fidélité au commandement du Seigneur, demeurer irréprochable et droit, juste et religieux, vivre la foi, l’amour, la persévérance et la douceur.

Luc 16, 16, 19-31 : les richesses ne sont pas en soi mauvaises, tout riche n’est pas mauvais. Mais la richesse (son mauvais usage) peut anesthésier, rendre insensible au sort du pauvre (indifférence coupable) ; elle peut rendre amnésique et faire oublier l’appel de Dieu à la solidarité, au sens du partage, à la justice. Le riche qui se coupe de Dieu et de son frère creuse le même fossé infranchissable ici-bas et dans l’au-delà. Dieu rendra justice et la situation sera retournée.

 

Faites-vous des amis avec l’argent trompeur, disait Jésus dimanche dernier. L’évangile d’aujourd’hui est une illustration de l’argent trompeur et une illustration de quelqu’un qui s’est laissé piéger (s’est laissé avoir) par l’avoir et qui n’a pas su se faire des amis avec ses richesses. J’évoquais dimanche dernier ce chant latin des absoutes où on souhaite au défunt d’arriver au ciel et d’y être accueilli par « Lazare qui fut pauvre » : nous avons ici (encore une parabole propre à Luc, l’évangéliste de la miséricorde, qui, des évangélistes, a le plus le souci du pauvre et qui a rédigé les béatitudes en opposant « bienheureux vous les pauvres » à « malheureux vous les riches ») la parabole qui parle de ce Lazare qui fut pauvre face à celui que certains appellent le « mauvais » riche dans sa prison dorée.

Il s’agit d’un riche qui vit dans un luxe insolent, qui s’offre chaque jour des festins somptueux. Rien ne dit que ce riche a mal acquis sa richesse ; rien ne dit qu’il est avare, au contraire, puisqu’on ne peut pas faire de festin sans convives ni sans dépenses folles, c’est que le riche reçoit des gens (peut-être exclusivement de sa classe) ; rien ne dit qu’il avait à sa porte l’écriteau qu’on voit parfois « colportage et mendicité prohibés ». Jésus ne lui reproche pas d’être riche (ce n’est pas de sa faute d’être riche, c’est même son droit), ni de faire de grosses dépenses, ni de jouir de ses richesses comme il l’entend (quand on dépense, on crée du travail). Mais il est coupable de quelque chose d’impardonnable, d’inadmissible, d’inhumain : ne pas remarquer, du haut de sa tour d’ivoire, qu’à sa porte, le pauvre Lazare crève littéralement de faim ; ses chiens ont plus de compassion pour Lazare dont ils viennent lécher les plaies. 

Rien ne dit non plus que Lazare est un exemple de vertu, rien ne dit qu’il fait ses prières ; tout ce qui est dit de lui c’est qu’il est dans l’extrême précarité puisqu’il en meurt ; le seul avantage qu’il a sur le riche ici sur terre, c’est qu’on connaît son nom (la seule fois où Jésus raconte une parabole en donnant un nom) tandis que le riche est un anonyme (d’ordinaire, c’est l’inverse : plus on est riche, plus on est connu) ; peut-être qu’il n’est pas nommé parce qu’il est chacun de nous. Tous les deux meurent, parce que riches et pauvres partagent la mort, la seule chose que nous avons tous en commun : on meurt toujours seul et on meurt comme on a vécu. A leur mort, la situation est inversée, comme le dit le Magnificat : le riche se retrouve les mains vides (le texte dit qu’ « on l’enterra »), tandis que le pauvre est comblé, « les anges l’emportèrent auprès d’Abraham », c-à-d. au ciel. Désormais, c’est le riche qui a besoin du pauvre, et c’est trop tard qu’il s’intéresse à Lazare ! Il le reconnaît et dit son nom : c’est donc que sur terre, il faisait semblant de ne pas le voir. Il constate bien trop tard que le fossé qui l’éloigne et le coupe de tout secours, c’est lui-même qui l’a creusé quand il a pris le choix de vivre loin de Dieu et des autres.

Il y a une interprétation de la parabole qu’il faut absolument écarter : que les pauvres vont se rattraper au paradis ! Une façon de dire : juste retour des choses… à chacun son tour… rira bien qui rira le dernier ! D’abord ce n’est pas très « catholique » de rire du malheur de qui que ce soit. Karl Marx caricaturait cette interprétation et n’hésitait pas à parler d’opium du peuple : vous les pauvres, laissez ces riches s’enrichir, le paradis vous attend et ce sera pour l’éternité ! Cela arrange les systèmes d’oppression et d’exploitation en endormant toute velléité de révolte contre les injustices, en prêchant la résignation. Je crois avoir identifié qui est sous l’effet de l’opium. C’est plutôt le riche ! Plein de lui-même, il est anesthésié et amnésique. Dans son confort, il est aveugle sur sa fragilité, il a oublié que la vie est courte, que s’il faut se chercher des assurances, ce n’est pas pour une brève échéance (la vie terrestre), mais pour un long terme (la vie éternelle). Sa richesse l’a rendu aveugle vis-à-vis du prochain, il ne le remarque plus, il est insensible. Il s’est abruti dans la jouissance. Et le réveil, à la mort, est dramatique ! Trop tard !

Voilà un texte pour nous de la société de consommation. Nous ne banquetons peut-être pas tout le temps (régime bio oblige), c’est plutôt le compte en banque qui grossit. Ce n’est pas de notre faute si on est riche. C’est notre droit. S’il y a des pauvres ici chez nous (le quart-monde) ou ailleurs sur la planète (le tiers-monde), c’est certainement leur faute, ils n’ont qu’à être plus malins, ils n’ont qu’à travailler avec méthode et détermination. Et puis, nous ne sommes pas le CCAS (le service social) du monde ! Qu’on nous laisse jouir du fruit de notre labeur. Quant au ciel, ce n’est pas en faisant l’aumône qu’il faut l’acheter. Voilà des objections que le Seigneur ne va pas réfuter, car là n’est pas notre erreur. La faute, c’est l’indifférence coupable, l’ignorance volontaire, quand nous faisons semblant de n’avoir pas remarqué les pauvres qui ont l’appétit sans avoir à manger, tandis que c’est nous qui avons à manger sans avoir l’appétit (je paraphrase Coluche). Nos chiens gourmets de luxe mangent comme des rois quand notre (rare) générosité ne donne aux SDF qu’une maigre soupe populaire. Regardez le « gaspi » de nos poubelles.

Il ne s’agit pas de moraliser ni de culpabiliser qui que ce soit. Reconnaissons cependant qu’il y a une injustice dont nous profitons : le superflu des uns engendre la misère des autres. Que pouvons-nous faire ? Déjà le devoir de s’informer sur les plaies de nos sociétés. C’est la moindre des choses que de savoir, d’examiner les causes, de reconnaître les responsabilités collectives (et personnelles), afin d’agir pour construire une société de partage, pour une mondialisation de la charité et de la justice. Des paroisses ont lancé des « équipes sociales » pour informer et réagir contre l’injustice dans notre monde. Dans le même sens, des initiatives visent l’altermondialisation et le commerce équitable. Sans oublier les ONG qui travaillent à soulager la misère chez nous et dans les pays sinistrés : ces ONG sont peut-être trop nombreuses à solliciter notre portefeuille, mais chacun peut faire son choix, pourvu qu’il écoute son cœur ainsi que l’appel à la compassion et au partage, et pourvu qu’il manifeste bonté et générosité.

Faut-il le faire pour gagner son ciel ? Par calcul, pour comptabiliser des « mérites » et pouvoir marchander avec Dieu ? C’est vrai que, lors du jugement, le Seigneur nous demandera si nous avons donné à manger à celui qui avait faim, à boire à celui qui avait soif, à se vêtir à celui qui était nu. Je crois cependant que, face à la misère, il faut réagir tout simplement par humanité. Être humain, agir par humanité, c’est avoir compassion du prochain en détresse et chercher à le tirer de là. Le chrétien connaît une autre motivation : la charité chrétienne. La différence entre l’humanisme et la charité chrétienne, c’est que le pauvre est l’icône du Christ, c’est en lui que l’amour de Dieu et l’amour du prochain se concrétisent : si on aime Dieu qu’on ne voit pas, il faut l’aimer dans le prochain, surtout le plus faible.

Bien sûr il y a des considérations sur le ciel. Le riche de la parabole y a pensé trop tard, et dans un sursaut d’humanité, il a pensé avertir ses frères. N’y pensons pas trop tard nous-mêmes. C’est vrai que la parabole est claire là-dessus : le fossé infranchissable de l’au-delà, c’est ici que notre ignorance coupable ou notre indifférence non moins coupable le creuse et l’élargit ; c’est maintenant, par notre indifférence, que nous nous préparons une place en enfer. Par contre l’attention au frère dans le besoin, conditionne et détermine notre bonheur éternel que les richesses ne peuvent pas assurer. Le chemin vers Dieu et vers le ciel passe par la miséricorde envers l’indigent. Faudra-t-il que les défunts ressuscitent pour venir nous raconter leur tourment et nous décider à ouvrir enfin les yeux sur la détresse des moins nantis ? La réponse est cinglante : « S’ils n’écoutent pas Moïse ni les prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus ». Luc pense certainement au fait que les contemporains (les Juifs dans leur majorité) n’ont pas cru malgré que Jésus soit ressuscité des morts. Et puis il y a eu l’autre Lazare, celui de l’évangile selon St Jean, celui que Jésus ressuscite ; au lieu de susciter des conversions, on a décidé de le tuer avec Jésus. L’expression « Moïse et les prophètes » désigne les Saintes Ecritures (cf la transfiguration). Contre la sécheresse de notre cœur envers les plus démunis, il n’y a donc rien d’autre que la méditation assidue de la Parole de Dieu et la mise en pratique de son enseignement. Les apparitions ne serviront à rien, puisqu’elles n’ajoutent rien à ce qu’a prêché le Verbe de Dieu ressuscité d’entre les morts, ce serait étonnant que ses saints aient plus d’audience ! Ce qui importe, c’est l’humble écoute de la Parole : point n’est besoin de message d’outre-tombe pour nous décider.

Ecoutons donc la voix de l’humanité et des Ecritures : « Les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu’un nu, tu le couvriras, devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas... Si tu cèdes à l’affamé ta propre bouchée, si tu rassasies le gosier de l’humilié, ta lumière se lèvera dans les ténèbres... » (Isaïe 58, 7-8). La collecte est déjà un geste de partage (un peu de ce qui tombe de nos tables). Faisons bon accueil à ceux qui tendent la main sur nos trottoirs, aux pauvres que nous ne remarquons pas lors de nos vacances, « vautrés » dans des hôtels de luxe, isolés au milieu d’un océan de bidonvilles… Rappelons-nous que la vraie richesse, ce n’est pas ce que nous aurons accaparé et amassé, c’est ce que nous aurons donné. Soyons sensibles et généreux. Que de bonnes occasions manquées hélas !

Amen

Vénuste

DIMANCHE 18 SEPTEMBRE 2022

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Amos 8, 4-7 : les injustices, l’exploitation des faibles et les profits malhonnêtes sont de tous les temps. Les prophètes (surtout Amos qu’on peut appeler le prophète du « commerce équitable ») ne cessent de les dénoncer comme une insulte à la loi de Dieu. La société prône la justice distributive qui trouve des raisons d’attribuer à certains plus qu’à d’autres, mais la vraie justice c’est que personne ne sombre dans la misère.

1 Timothée 2, 1-8 : comment prier, quelles demandes adresser à Dieu ? St Paul invite à l’action de grâces et à la supplication ; il nous donne un exemple de « prière universelle » qui a été intégrée dans de nombreuses prières liturgiques (à remarquer que le texte répète plusieurs fois « tous les hommes »). Entre autres intercessions, il faut prier pour les gouvernants qui se prennent pour des dieux (prier sans colère ni ressentiment pour l’empereur persécuteur, qui est Néron à la date où Paul écrit) : il n’y a qu’un seul Dieu et un seul médiateur entre Dieu et les hommes.

Luc 16, 1-13 : leçon d’escroquerie ? Jésus admire l’astuce (et la rapidité de réaction) du gérant qu’il continue cependant d’appeler « trompeur », malhonnête et enfant des ténèbres, car le Seigneur n’approuve nullement sa fourberie. Pourquoi les fils de lumière que nous sommes, ne faisons-nous pas preuve d’autant d’habileté et de créativité pour nous faire des amis – avec l’argent « trompeur » – et pour faire advenir le Royaume ? « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent » : une invitation de plus à faire un choix radical.

Jésus continue sa marche vers Jérusalem et de nous exhorter à faire le choix courageux de le préférer à tout. Aujourd’hui il nous parle de l’Argent avec une majuscule. Mammon, la déesse syrienne qui était sensée présider aux richesses, avait fini, dans la littérature judéo-chrétienne, par personnifier les biens matériels dont l’homme se fait l’esclave. Le Christ parle de l’argent « trompeur ». Il ne s’agit pas que de l’argent sale, « malhonnête », le bien mal acquis, le fruit des rapines et des affaires louches (ce que dénonce le prophète Amos dans la 1ère lecture). Quand le Christ parle de l’argent trompeur, il parle de l’argent en général, qui fait croire qu’il donne bonheur et sécurité, garantit l’avenir, et puis on se rend compte qu’il n’est pas « fiable », qu’il est un leurre, surtout qu’il nous laisse tomber au moment d’accéder aux « demeures éternelles », puisque, à la mort, on part sans l’emporter (le coffre-fort ne suit jamais le corbillard). Avant cette heure fatidique, beaucoup ont déchanté quand ils ont fait faillite, quand l’argent leur a filé entre les doigts. L’argent est trompeur, il peut être une façade qui cache des misères morales et spirituelles, il peut asservir au lieu de servir, il peut détruire couples et familles. Il est trompeur surtout qu’il nous détourne de la « grande affaire » : Dieu et la vie éternelle. Il faut réajuster notre – bon - usage des biens : l’investir pour le bien véritable, le Royaume, dans la solidarité fraternelle, à l’image du Christ.

L’extrait d’aujourd’hui peut prêter à équivoque car « le maître » fait l’éloge du gérant malhonnête. Jésus ne loue pas le gérant pour sa fourberie, puisqu’il continue à le traiter de « trompeur », de malhonnête, de fils des ténèbres. Le Seigneur loue son astuce, la rapidité avec laquelle il a trouvé le truc pour retomber sur ses pattes et « rebondir ». Il loue l’habilité à faire face à l’urgence de la situation. Cependant Jésus ne donne pas une leçon d’escroquerie, il ne loue pas l’acte malhonnête. Il ne peut jamais admettre le péché.

Voici les faits. Un homme riche a un gérant à qui il a confié tous ses biens comme intendant et gérant. Or on vient le lui dénoncer pour gaspillage, malversation et mauvaise gérance. Il le convoque pour lui signifier qu’il le congédie sans délai. L’autre raisonne pour trouver comment « se retourner ». Et il met en route une autre escroquerie qui va lui assurer de bonnes entrées chez ceux dont il fait bénéficier une dernière magouille : ils étaient débiteurs envers le vrai propriétaire, il en fait ses propres débiteurs qui vont « renvoyer l’ascenseur ». Il agit de main de maître. Son maître en a le souffle coupé et il reconnaît qu’il est fort, qu’il a bien joué, mais sans du tout approuver le coup tordu qui le dépouille une nouvelle fois.

Le Christ s’est peut-être inspiré d’un fait divers (il y a toujours eu des faussaires, des escrocs, des faux bilans, des fraudes, de petits jeux d’écriture qui permettent de colossales tricheries). Il profite de l’occasion, comme toujours, pour en tirer un enseignement pour ses disciples et ses interlocuteurs.

La première leçon : « Celui qui est digne de confiance dans une toute petite affaire est digne de confiance aussi dans une grande. » On croirait que la grande affaire, c’est l’affaire de gros sous. Peu importe l’importance de la somme, astronomique ou modique, les affaires de sous restent de petites affaires. On a beau courir après, on a beau y sacrifier sa vie, ses énergies, son temps, ses amis et même sa famille… ça reste une petite affaire par rapport à ce qui nous permettrait d’accéder aux « demeures éternelles ». C’est difficile à admettre pour nos contemporains, mais le spirituel est de loin plus important et plus urgent que le matériel. Pas de commune mesure entre le temps et l’éternité.

Deuxième leçon. On peut comprendre aussi que l’argent, le matériel, est un « test » de confiance et de fidélité ; il a valeur de probation. Se laisser piéger par l’argent trompeur en le prenant pour « le vôtre », c’est faire preuve de peu de discernement. « Et si vous n’avez pas été dignes de confiance pour des biens étrangers, le vôtre, qui vous le donnera ? » Ce qui est « nôtre », par opposition aux biens étrangers, c’est ce qui est intérieur : la vie, les trésors du cœur, le spirituel, la foi, la vie divine en nous, ce qui fait de nous les enfants de Dieu. Tandis que les biens étrangers, ce sont les biens externes : les richesses et tout ce que nous ne pourrons pas emporter à notre mort. En latin, ce qui est étranger et appartient à autrui s’appelle « alienum » : on s’aliène donc en s’attachant à ce qui n’est pas à nous au détriment de ce qui est « nôtre ». Or nous avons tendance à nous croire propriétaires de ce que Dieu nous prête et nous confie comme gérants, comme intendants, pour un usage solidaire (au lieu d’en user et abuser en égoïstes) !

Troisième leçon. Dieu nous a établis gérants des biens matériels. « Faites-vous des amis avec », dit Jésus. Là également il ne faut pas se méprendre sur ce que dit le Christ. Il ne s’agit pas d’acheter l’amitié : ce n’est pas correct, ce n’est pas une amitié authentique et sincère si, à la base, il y a une affaire de sous, d’intérêt, de calcul. Il ne s’agit pas de blanchir l’argent sale soi-disant parce qu’il servira à de bonnes œuvres. Il s’agit d’utiliser l’argent dans la solidarité et la fraternité, de ne pas l’utiliser en égoïstes. Se servir de l’argent plutôt que le servir. Tant qu’on oublie d’en faire bénéficier son prochain et la société, on s’en fait l’esclave. « Faites-vous des amis avec l’Argent trompeur, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles. » L’argent doit servir à entrer en relation, à créer des liens, au lieu de servir à creuser des fossés, à se couper les uns des autres. L’argent est un moyen, il doit rester un moyen, il ne faut pas qu’il soit une fin pour laquelle tous les moyens seraient bons. On ne peut pas l’absolutiser : « à utiliser avec modération, car il nuit gravement à la santé mentale et spirituelle ». C’est un instrument : gare à celui qui en fait son maître, parce qu’alors l’argent se révèle un tyran implacable. On ne peut le préférer à sa vie, ni à son honneur, ni à son âme, encore moins à la vie de quelqu’un d’autre ni à Dieu. On peut manquer d’argent, on peut vivre sans, mais on ne peut pas vivre sans ami, sans Dieu. Quand on renverse les choses, quand l’argent devient le tout de l’homme, c’est qu’on en fait un Mammon. C’est là que le Christ tire la sonnette d’alarme en avertissant qu’on n’est pas digne de confiance (même dans le social ou le professionnel, quelqu’un qui aime trop l’argent, on s’en méfie), quand on a un attachement excessif jusqu’à être une perversion idolâtre qui obnubile l’esprit et dessèche le cœur.

J’ai toujours été étonné, du temps où on chantait le latin, que le dernier chant lors des funérailles, « In paradisum », dit ceci : que les anges te guident, que les martyrs t’accueillent, que les saints te conduisent dans la cité sainte, ainsi que Lazare qui fut pauvre ! (l’évangile de dimanche prochain parlera justement de Lazare). Comprenons-nous bien, les pauvres ne vont pas automatiquement au ciel et les riches fatalement en enfer : la leçon c’est que tout geste de solidarité ici sur terre comptera ( !) pour le ciel. Un bon investissement ou placement à faire, c’est donc de distribuer largement aux pauvres : ceux-ci seront une bonne lettre de recommandation au paradis, ils plaideront pour vous faire entrer. Bien prévoir notre sortie de ce monde en faisant en sorte que les pauvres que nous aurons secourus ici sur terre soient nos bons avocats dans l’au-delà. Penser aux autres, est la meilleure façon de penser à soi-même.

Et voilà l’astuce qui manque aux « fils de lumière » que nous sommes par le baptême. Dans le milieu de la finance, on crée des réseaux, on a tellement d’astuces, de trucs, de filons, pour gagner des millions : on spécule avec succès. Pourquoi, se demande Jésus, dans le domaine spirituel, le disciple n’a pas la même créativité, la même rapidité, lucidité, ingéniosité, détermination... Pourquoi n’avons-nous pas la même habilité que dans les affaires de sous. Nous sommes timorés, peureux, tièdes, mous… Pour nous réveiller, Jésus utilise une parabole où il loue la ruse de l’intendant malhonnête. C’est comme s’il disait : grouillez-vous, bougez-vous… ! Investissez temps, énergie, créativité… dans la prière, la lecture des Ecritures, la vie ecclésiale… dans les œuvres de miséricorde… aussi intensément que vous le faites dans les autres secteurs de la vie. Montrez-vous attentifs et avisés, mais toujours enfants de lumière et intègres : la fin ne justifie pas les moyens ! Habiles, mais toujours honnêtes. Assurons donc notre avenir, ne nous tracassons pas uniquement pour le court terme qu’est la vie terrestre, pensons beaucoup plus à la vie à-venir. Consacrons autant sinon plus de temps, d’énergies, de ressources… à Dieu, à notre âme (le bien véritable), à la justice, à la paix, à la fraternité, à la solidarité, au partage… plus qu’à « se faire de l’argent ». Peut-être pouvons-nous trouver le sens de la collecte qui est offrande pour les besoins de l’Eglise et le partage avec les pauvres… ou orienter le budget familial à faire de meilleurs choix : rendre service, faire des surprises, aider les gens dans le besoin, rendre ce monde plus habitable. Une façon d’utiliser l’argent trompeur…

Sainte Mère Teresa de Calcutta a dit : « Vous qui habitez en Occident, plus que la pauvreté matérielle, vous connaissez la pauvreté spirituelle... Parmi les riches, il y a souvent des personnes spirituellement très pauvres. Je trouve qu’il est facile de nourrir un affamé ou de fournir un lit à un sans-abri, mais consoler, effacer l’amertume, la colère et l’isolement qui viennent de l’indigence spirituelle, cela demande beaucoup plus de temps. »

Amen

Vénuste

DIMANCHE 11 SEPTEMBRE 2022

Homélie de Vénuste

Exode 32, 7… 14 : à peine l’Alliance conclue, Israël apostasie (le grand péché comparable à l’infidélité conjugale). Ils veulent un dieu figé dans une statue qu’ils pourront voir (et manipuler). Le péché de l’homme n’empêche pas Dieu d’être bon et de pardonner : le Seigneur révèle à l’homme son péché. En fin négociateur, Moïse fait appel à la fidélité de Dieu.

1 Timothée 1, 12-17 : témoignage personnel de Paul, le blasphémateur persécuteur qui a non seulement été pardonné, mais a même été investi, comme apôtre, de la mission de « confesser » ce pardon à toute l’humanité. Hier ennemi de Dieu, il est à la fois la figure typique du pécheur et le modèle de l’homme sauvé, l’illustration de l’agir permanent de la miséricorde divine.

Luc 15, 1-32 : 3 paraboles pour parler de la miséricorde divine (répéter 3 fois une vérité, c’est lui donner la plus haute importance). L’autre vérité qui est répétée 3 fois, c’est la joie de Dieu : notre Dieu n’est pas l’être impassible, immobile, imperturbable… comme le voulaient les philosophes. Dieu se réjouit aussi de ce qui fâche les bien-pensants : le retour du fils indigne. Mais n’est-ce pas lui le prodigue ? prodigue en amour et miséricorde, sans délai, sans condition. Il recherche le salut du pécheur avec obstination. Les relations de Dieu avec l’humanité sont celles d’un père miséricordieux avec ses enfants. Le pardon de Dieu est sans limites, sa joie est immense quand un pécheur, même un seul, même le pire, revient à la table familiale. C’est la fête ! Les deux fils du père prodigue en miséricorde, ne savaient pas que son amour, son pardon et sa joie pouvaient arriver jusque-là. Il n’y a que Dieu pour faire preuve de tant de miséricorde. Le fils aîné s’est-il changé à son tour en fils prodigue, par révolte, par orgueil ? Ce qui s’oppose le plus au salut, ce n’est pas le péché, c’est le sentiment de « justice personnelle ». [voir le 4° carême-c]

Ces 3 « paraboles de la miséricorde » que Luc est le seul évangéliste à nous raconter (sauf Mt 18, 12-14), ont été appelées « l’évangile dans l’évangile » : la bonne nouvelle que notre Dieu est d’une miséricorde infinie. Il ne faut pas les interpréter sous l’angle du pécheur pardonné, de l’homme perdu et disparu (dans la mort) qui revient à la vie, mais aller à l’essentiel : Luc parle plus de Dieu que du pécheur. D’une part, nul ne se sauve lui-même, d’autre part Dieu fera tout pour que absolument personne ne soit perdu… éternellement.

Effectivement c’est l’icône de Dieu qui est brossée ici : la 1ère icône dans les catacombes, même avant de dessiner la croix, c’est le pasteur avec la brebis perdue sur les épaules. Jésus nous donne une autre image de Dieu, la vraie. On était habitué à parler de Dieu comme un être impassible, imperturbable, immobile, juge impitoyable et sans états d’âme ; nous avons ici un Dieu qui bouge, court et danse de joie (en Orient un patriarche ne court et ne danse jamais, c’est indécent ; il y en a qui croient que plus on est grand, plus il est indécent de manifester sa joie… p.e. un pape, sauf quand il s’appelle le Pape François). Dieu se réjouit et ne cache pas sa joie puisqu’il y associe tout le ciel. Les pharisiens n’auraient jamais pensé que Dieu puisse manifester de la joie, sauf, paraît-il, la joie de châtier les coupables !

L’occasion des 3 paraboles est encore une fois le conflit entre Jésus et ses détracteurs. Son attitude et son comportement scandalisent. Alors que ceux qui sont reconnus pécheurs publics « venaient tous » à Jésus pour l’écouter, les gens qui se croyaient corrects et justes maugréaient et lui reprochaient de faire bon accueil aux pécheurs, et pire encore, de manger avec « la racaille ». Des gens traitent d’autres d’ « intouchables », d’ « infréquentables » ; les religions se permettent d’excommunier, de mener le djihad pour exterminer les infidèles. Au contraire Dieu, au nom de qui on pratique la ségrégation religieuse, agit de manière diamétralement opposée. Il ne dira pas au pécheur « va au diable… tant pis pour toi, c’est toi qui l’a cherché » : il part à la recherche de celui qui se perd, jusqu’à ce qu’il le retrouve (Luc insiste sur le « jusqu’à ce que »), ou bien alors il guette son retour impatiemment pour, dès qu’il l’aperçoit, courir à sa rencontre et le couvrir de baisers. C’est la fête chaque fois qu’il y en a un de retrouvé, même quand c’est un de la pire espèce. Raisonnable Dieu ? Quand les sauveteurs recherchent un noyé, il arrive un moment où ils perdent tout espoir ; Dieu ne perd jamais espoir. L’Eglise devrait aussi aller aux périphéries (Pape François).

La 1ère parabole reprend l’image très biblique du bon pasteur : Dieu est le pasteur de son peuple. « Si l’un de vous a cent brebis et en perd une… » La logique marchande – raisonnable - répondra sûrement que cela ne vaut pas la peine de courir derrière une brebis en laissant les 99 autres (folie et risque de perdre les autres). Et même si on va à sa recherche, la brebis galeuse ne mérite pas d’être portée sur les épaules. Et surtout pas se réjouir, il n’y a pas de quoi faire la fête et inviter amis et voisins. Mais si le pasteur aime sa bête et se met à imaginer le stress, la faim, la soif, la peur, la fatigue… que l’animal est en train de vivre, il courra pour la chercher et la retrouver ; il fera tout pour la sauver ; lui-même va s’exposer à toutes les difficultés, à tous les dangers, jusqu’à ce qu’il la retrouve. Et quand il la retrouve, il ne va pas la punir, au contraire il la prendra sur ses épaules parce qu’elle ne peut plus marcher (bien que lui-même soit fatigué) : les brebis « sages » n’auront jamais ce privilège d’être portées sur les épaules du maître ! Dieu est le bon pasteur pour qui toute brebis est unique, objet de tendresse. Il ne harcèle pas le pécheur, mais il continue obstinément à lui offrir le salut ; il s’est fait homme pour l’approcher et manger avec lui (c.à.d. partager sa vie en tout, sauf le péché évidemment) ; il ne déploie pas sa puissance pour le ramener à lui par la peur et la contrainte, mais il déversera des trésors d’amour, jusqu’à la croix pour prouver qu’il n’y a pas de plus grand amour. Dieu a un faible pour tout homme, même pécheur. Dieu est en manque de l’homme perdu. Il a un faible puisqu’il est amour, et comme tous les amoureux, il ne reste pas en place tant que l’objet de son amour (surtout s’il est en danger) n’est pas tout près, et à son retour, lorsqu’il l’a retrouvé, c’est la fête.

La 2ème parabole abonde dans le même sens. Dieu est comparé à une femme (ce qui est plutôt rare) qui possède dix pièces d’argent et en perd une. Une drachme représentait à l’époque le salaire d’une journée de sueur et de labeur pour un ouvrier agricole, elle est donc plus que précieuse pour une famille pauvre. La femme qui la perd va tout retourner dans la maison, balayer comme elle ne l’a jamais fait, chercher dans les coins et les recoins, méthodiquement, soigneusement, allumer la lampe même en plein jour… jusqu’à ce qu’elle retrouve sa drachme. Même obstination que le pasteur à chercher, même joie, si intense qu’on ne peut la garder pour soi, il faut absolument la partager et se réjouir avec le voisinage.

La 3ème parabole parle du père prodigue en miséricorde jusqu’à scandaliser son fils aîné (qui représente scribes, pharisiens et tous ceux qui se croient justes, se permettant de mépriser les autres). Cette 3ème parabole diffère des 2 premières : ici entre en jeu la liberté humaine. Une brebis passive on la soulève, une drachme inerte on la ramasse ; avec les humains, il faut compter avec leur libre arbitre. C’est pourquoi le père ne part pas à la recherche, mais il attend et connaît l’angoisse de l’attente (peut-être qu’il a pleuré plus que son fils). Il sort à la rencontre : d’abord au-devant du cadet prodigue qui a honte d’entrer dans la maison qu’il avait fuie, ensuite au-devant de l’aîné qui, trop sûr de son bon droit, est fier de refuser la fête. « Tout ce qui est à moi est à toi. » On dirait que c’est ce qu’il aimait dire à ses fils. Le plus jeune en a pris le prétexte pour partir, avec sa part d’héritage, vivre, loin de son père, ce qu’il pensait être la belle vie, ce qui l’a mis en danger de mort ; il a eu le courage de revenir (non par amour, mais pour avoir à manger) à la maison où le père lui fait la fête. Il ne savait pas que le pardon irait jusque-là. « Tout ce qui est à moi est à toi » pour l’aîné aussi qui sert et obéit comme un salarié consciencieux bosse pour son patron exigeant ; il se croit des mérites (comment passer de la logique des mérites à celle de la gratuité de l’amour de Dieu ?), il se sait juste et irréprochable ; il est resté physiquement à la maison, mais de cœur, il est très loin du père que lui aussi connaît très mal ; lui non plus ne savait pas que le père pouvait aller jusqu’à craquer pour quelqu’un qui ne le mérite pas. Va-t-il participer à la fête ? Va-t-il continuer à faire comme les gosses qui font la gueule parce que les parents s’occupent un peu plus de l’enfant plus jeune, malade ou handicapé ? Va-t-il, comme son père, pardonner à son frère (qui reste son frère, même s’il dit « ton fils que voilà »).

Remarquons l’art de Luc - ou plutôt de Jésus - quand il raconte la parabole pour interpeller notre conscience : l’histoire n’est pas finie. Le père a proposé son amour à ses deux fils. Quelle sera l’attitude de l’un et de l’autre ? Tout peut arriver. Le prodigue peut commencer à jouer le fils « correct », obéissant, fidèle au poste, suffisant et méprisant les « prodigues ». Tandis que l’aîné peut devenir le prodigue à son tour, jaloux et révolté contre la « faiblesse » du père et aller faire sa vie loin de lui… Luc laisse chacun de nous écrire la fin de l’histoire : car tout homme est tantôt l’aîné, tantôt le cadet. La brebis perdue, c’est moi, c’est vous. Dieu n’a qu’un geste envers tous, proches ou égarés : les bras ouverts. S’il va jusqu’au bout à la recherche du pécheur, ce n’est pas pour encourager le pécheur dans sa mauvaise voie, c’est pour stimuler à la conversion, non pas par la peur de sanctions sévères (et justifiées), mais par l’amour : si le pécheur reconnait l’extraordinaire sollicitude de Dieu à son égard, il se convertira plus prestement.

Notre Dieu est miséricorde et pardon, toujours à notre recherche : le livre de la Genèse rapporte l’angoisse de Dieu à la recherche d’Adam qui se cache après son péché. Sa joie est encore plus intense quand nous nous pardonnons réciproquement. Peut-être que dans la famille, une réconciliation est attendue, pour la plus grande joie de tous les membres… pourquoi ne pas hâter l’événement et la célébrer aujourd’hui-même ? Il y a des pardons qui sont refusés parce qu’on pose d’abord des conditions, on attend des excuses, des explications, parfois même des punitions. Dieu agit autrement et nous avons à apprendre de lui. Il n’exige pas d’abord la conversion (ni « œuvres de pénitence » pour avoir droit au pardon de Dieu, le rendre « propice », « apaiser son courroux »), car la conversion n’est pas la condition de la rencontre, elle en est la conséquence. C’est parce qu’on est touché par son amour immérité qu’on décide de l’aimer en retour. Ce qui veut dire que si nous ne nous convertissons pas (assez), c’est que son amour ne nous a pas encore (assez) touchés. Ce qui veut dire aussi que bien de conflits familiaux seraient résolus, si le pardon était d’abord donné. Que notre eucharistie soit une vraie fête des retrouvailles et de réconciliation. Et pourquoi ne pas aller souvent recevoir le sacrement de réconciliation ? Nous réjouir du pardon irrationnel donné aux autres, car il n’est pas évident d’accepter pour autrui la même miséricorde de Dieu qu’on demande pour soi-même.

Amen

Vénuste

homélie pour le 4 septembre 2022

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre de la Sagesse (Sg 9, 13-18)

Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ?
Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ?
    Les réflexions des mortels sont incertaines,
et nos pensées, instables ;
    car un corps périssable appesantit notre âme,
et cette enveloppe d’argile
alourdit notre esprit aux mille pensées.
    Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre,
et nous trouvons avec effort ce qui est à notre portée ;
ce qui est dans les cieux, qui donc l’a découvert ?
    Et qui aurait connu ta volonté,
si tu n’avais pas donné la Sagesse
et envoyé d’en haut ton Esprit Saint ?
    C’est ainsi que les sentiers des habitants de la terre
sont devenus droits ;
c’est ainsi que les hommes ont appris ce qui te plaît
et, par la Sagesse, ont été sauvés.

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 14, 25-33)

En ce temps-là,
    de grandes foules faisaient route avec Jésus ;
il se retourna et leur dit :
    « Si quelqu’un vient à moi
sans me préférer à son père, sa mère, sa femme,
ses enfants, ses frères et sœurs,
et même à sa propre vie,
il ne peut pas être mon disciple.
    Celui qui ne porte pas sa croix
pour marcher à ma suite
ne peut pas être mon disciple.

    Quel est celui d’entre vous
qui, voulant bâtir une tour,
ne commence par s’asseoir
pour calculer la dépense
et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ?
    Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever,
tous ceux qui le verront vont se moquer de lui :
    ‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir
et n’a pas été capable d’achever !’
    Et quel est le roi
qui, partant en guerre contre un autre roi,
ne commence par s’asseoir
pour voir s’il peut, avec dix mille hommes,
affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ?
    S’il ne le peut pas,
il envoie, pendant que l’autre est encore loin,
une délégation pour demander les conditions de paix.

    Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas
à tout ce qui lui appartient
ne peut pas être mon disciple. »

Homélie

J’aime beaucoup la réflexion de l’auteur du livre de la sagesse dans la 1ère lecture : il a bien conscience de ses limites humaines : « Les réflexions des mortels sont incertaines, et nos pensées instables ; car un corps périssable appesantit notre âme, et cette enveloppe d’argile alourdit notre esprit aux mille pensées. Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre et nous trouvons avec effort ce qui est à notre portée ». Ces paroles semblent si vraies que la plupart d’entre-nous pourraient les prononcer encore aujourd’hui. Vous ne trouvez pas ? Mais ce que j’apprécie plus encore, c’est qu’il ne reste pas prisonnier de ces limitations. En effet, il ajoute aussitôt ce « petit plus » qui va tout changer : « Ce qui est dans les cieux, qui donc l’a découvert ? Et qui aurait connu ta volonté, si tu n’avais pas donné la Sagesse et envoyé d’en haut ton Esprit Saint ? C’est ainsi que les hommes ont appris ce qui te plaît et, par la Sagesse, ont été sauvés ».

Voilà la vraie sagesse selon la bible : c’est d’avoir conscience non seulement de nos limites, mais aussi du fait que nous sommes porteurs de l’Esprit Saint, c’est-à-dire du souffle divin, de cette dimension spirituelle qui nous permet de ne pas rester englué dans notre dimension humaine ! Si cela est commun à l’ensemble du monde vivant, l’homme est celui qui est capable d’en avoir conscience et les croyants sont ceux qui croient qu’ils sont habités de l’Esprit de vie, du Souffle d’en-haut, de cette Vie qui vient de plus loin que nous et qui va plus loin que nous. Par conséquent, lorsque nous sentons nos limitations humaines peser sur nous, (comme la souffrance physique ou la maladie par exemple ou lorsque nous vivons un deuil ou une rupture ou encore une trahison), il est bon de nous rappeler que nous portons en nous plus grand que nous, que nous pouvons nous appuyer sur des ressources spirituelles insoupçonnées.

Saint Paul l’exprime très bien dans sa seconde lettre aux corinthiens lorsqu’il dit que « nous portons un trésor dans des vases d’argile ». Voici l’ensemble de la citation : « Ce trésor, nous le portons comme dans des vases d’argile ; ainsi, on voit bien que cette puissance extraordinaire appartient à Dieu et ne vient pas de nous. En toute circonstance, nous sommes dans la détresse, mais sans être angoissés ; nous sommes déconcertés, mais non désemparés ; nous sommes pourchassés, mais non pas abandonnés ; terrassés, mais non pas anéantis. Toujours nous portons, dans notre corps, la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus, elle aussi, soit manifestée dans notre corps. En effet, nous, les vivants, nous sommes continuellement livrés à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus, elle aussi, soit manifestée dans notre condition charnelle vouée à la mort ». (2 Corinthiens 4, 7-11)

On entend bien la même tonalité que l’auteur du livre de la sagesse : malgré le poids des jours, les difficultés rencontrées, la Vie circule en nous et nous donne d’être vivant ! Alors, pour ne pas l’oublier, il est important de faire comme le sage dans l’Evangile de ce jour : s’asseoir, de temps en temps, se poser avant de se lancer dans l’action : « Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? » Prendre le temps d’aller au fond de soi, d’écouter la Vie qui coule en soi, avant de passer à l’action pour faire face à nos limitations du moment. Et lorsque nous devons partir en guerre (contre la maladie ou contre un moment difficile ou nos ennemis intérieurs), nous pouvons aller voir quel roi domine en nous, comme le conseille la parabole qui suit : « Quel est le roi qui, partant en guerre contre un autre roi, ne commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ? ». Aller au fond de soi, évaluer, voir les forces en présence, si nous avons suffisamment de forces pour affronter les obstacles de notre vie, alors on y va, courageusement, mais si on ne peut pas affronter, alors on peut tenter une autre voie : la voie de la paix : « S’il ne peut pas affronter, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander les conditions de paix ». La recherche de la paix est ce qui importe le plus, que ce soit en affrontant l’adversité ou en refusant la guerre.

Vous commencez à comprendre ce que nous enseignent les lectures de ce jour : nous avons tout en nous pour trouver la bonne attitude qui nous permettra de faire face à notre vie, même quand celle-ci est difficile. Pour cela il suffit d’écouter Celui qui vit en nous, de nous connecter à son souffle de Vie qui nous veut vivant et qui nous donne de transcender notre dimension humaine, sans l’annihiler, ni l’oublier, mais en l’élevant vers plus que ce que nous pensons être. C’est ainsi que je comprends cette étonnante phrase de Jésus souvent mal comprise : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple. … Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »

Comment bien comprendre ces paroles ? En allant voir le texte en grec, la phrase : « si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, etc… » est construite avec le verbe « aimer » qui n’est pas celui de l’amour inconditionnel (agapè) mais celui de l’amour centré sur soi, narcissique, un amour pour son propre intérêt, proche du marchandage, du genre : je t’aime à condition que tu sois sage, gentil, serviable et que tu fasses tout ce que je veux. Du coup, ces versets peuvent être traduits ainsi : « « si quelqu’un vient à moi « en aimant » son père, sa mère, sa femme, par intérêt et lui-même plus que tout, alors il ne peut pas etre mon disciple ». C’est plus clair ainsi non ? Voilà pourquoi Jésus ajoute à la fin de cet Evangile que « celui qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple » qui doit être compris ainsi : « celui qui ne renonce pas à ce que tous lui appartiennent, et à être le centre du monde, celui-là ne peut pas être mon disciple ».

Car l’amour dont Jésus nous aime est un amour résolument tourné vers les autres, qui ne cherche pas son intérêt, qui aime l’autre tel qu’il est, sans le juger ni vouloir le changer. Il sait combien aimer ainsi, d’un amour inconditionnel, peut être douloureux et même crucifiant, c’est pourquoi il ajoute : « Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple » Porter sa croix signifie ici accepter le difficile chemin pour passer d’un amour centré sur soi à un amour centré sur l’autre, d’un amour qui cherche son propre intérêt à un amour inconditionnel. Cet amour là ne peut venir que du Divin et c’est l’Esprit saint qui peut nous en donner la force et nous monter le chemin pour y parvenir. Sans l’Esprit saint, nous restons englués dans un petit amour centré sur nous-même, mais avec l’Esprit de Vie, nous possédons des ressources spirituelles insoupçonnées qui nous permettent d’aimer comme Dieu nous aime.

 

Bonne rentrée à chacun et chacune d’entre vous, avec l’aide de l’Esprit de Vie !

Gilles Brocard

 

DIMANCHE 28 AOÛT 2022

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Siracide 3, 17… 29 : la vie en société devient désagréable et pénible lorsque chacun cherche à s’imposer dans la course aux honneurs et la compétition pour être le meilleur. Les sages, depuis l’antiquité, ont toujours recommandé l’humilité, « une oreille qui écoute », qui se met à l’école de la Loi divine.

Hébreux 12, 18… 24 : l’auteur compare encore une fois l’ancienne Alliance avec la nouvelle. Celle-ci est plus discrète (« rien de matériel », rien qui se voit avec les yeux de chair), mais elle n’en est pas moins supérieure : le chrétien s’est approché de la cité du Dieu vivant, des milliers d’anges… grâce à Jésus, le médiateur de l’Alliance nouvelle.

Luc 14, 1… 14 : humilité et gratuité. Le Christ nous invite à l’imiter d’abord dans son humilité, lui qui a pris la dernière place en se faisant le serviteur de tous, ensuite dans sa gratuité, lui qui nous invite au banquet du ciel alors que nous ne pouvons pas lui rendre la pareille. A notre tour d’éviter la folie des grandeurs et d’avoir l’amour de prédilection pour les petits, les blessés de la vie et les exclus de nos sociétés.

     Jésus a été invité par un chef des pharisiens. Bon observateur, il remarque deux choses. D’abord les invités prennent d’assaut les premières places ; ensuite ils sont de la « haute » exclusivement, les petites gens n’y ont pas de place ! Cela entraîne l’enseignement de Jésus sur l’humilité et sur la gratuité.

C’est un jour de sabbat. Jour de repos strict : on va au temple ou à la synagogue et le reste de la journée, on est avec sa famille et ses amis. Tout repas de sabbat prenait des allures de fête, on n’y invite que les gens de son rang ou plus haut placés. Jésus observe les invités qui jouent des coudes pour se placer aux meilleures places. Il leur fait la leçon : il serait prudent de ne pas se mettre dans les premières places, il y a risque qu’arrive quelqu’un de plus en vue, et le maître de maison serait obligé de donner ordre de céder la place ; alors tout honteux et confus, on irait prendre la toute dernière place encore inoccupée, dans le fond de la salle, en bout de table. Jésus ne dit ici rien de neuf, tous les peuples ont des maximes de sagesse humaine de ce genre. Il connaissait des textes comme celui de Ben Sirac : « Quand un puissant t’invite, reste à l’écart et son invitation n’en sera que plus pressante. Ne te précipite pas, de peur d’être repoussé, ne te tiens pas trop loin, de peur d’être oublié. ». Dans les églises, les premières chaises sont vides !!!

Mais Jésus ne fait pas que répéter des paroles de sagesse, fussent-elles celles des Saintes Ecritures. Son but n’est pas de donner une « leçon » de savoir-vivre  et de civilités mondaines. Il marque la différence entre nos « bons » usages, nos hiérarchies et l’agir de Dieu, entre notre monde et le Royaume. Jésus révèle l’amour du Père. Il parle de lui-même, « doux et humble de cœur ». Il a pris la dernière place, la place du serviteur de tous. Il n’est pas venu pour être servi, mais pour servir. L’humilité est un des idéaux de sa vie. Il aurait pu naître dans le palais d’un prince ou d’un chef des prêtres, il est né dans une crèche elle-même située dans une étable très loin de la maison familiale. Il aurait pu avoir une vie de pacha, il exerçait le métier dur de charpentier. Pendant son ministère itinérant, il était avec les « anawim », les pauvres de Yahvé, sans dédaigner les invitations des grands (Luc est le seul évangéliste à montrer par 3 fois Jésus invité par un pharisien), mais sa compagnie, à l’image du groupe des Douze, c’était des gens simples, sans instruction, sans fortune, même pas des mystiques ! Mais des gens « bien », des gens dignes. L’épître aux Philippiens chante la « kénose » : Jésus s’est « abaissé » pour prendre la dernière place, jusqu’à la mort sur la croix, il est au milieu de nous comme celui qui sert ; « c’est pourquoi » le Père l’a élevé et exalté, il est à la première place, il est le Seigneur devant qui tout genou doit fléchir ; « qui s’abaisse sera élevé ».

A la table du ciel, il n’y a pas de places d’honneur parce que nous serons tous traités comme des hôtes de marque. Il n’y a pas de première classe au ciel. Point n’est donc besoin de demander à siéger à droite ou à gauche du Christ. Quand les fils de Zébédée expriment cette demande et quand les Douze se disputent pour savoir qui est le plus grand parmi eux, Jésus place un gosse au milieu d’eux pour leur dire que le plus grand est celui qui se fait le dernier. Non pas celui qui s’efface, par fausse humilité, par peur de responsabilité, mais bien celui qui se fait le serviteur de tous, par amour pour tous. C’est celui qui a renoncé à l’orgueil. Il ne s’agit pas de timidité complexée, il ne s’agit pas de cette fausse humilité qui cache mal la médiocrité : comme quand on refuse le service, quand on refuse de mettre les charismes reçus au service de la communauté. L’humilité n’est pas le complexe d’infériorité. Ce n’est pas l’humiliation (l’humiliation fabrique des humiliés, l’humilité suscite des humbles), ce n’est pas « s’écraser », ramper, se dévaloriser, se diminuer. Il ne s’agit pas de ne pas nourrir d’ambitions du tout. C’est le refus d’étouffer les autres, dans notre monde où la compétition est féroce pour être le premier, le seul sur le podium, le seul au perchoir ; c’est le refus de l’instinct de domination qui est somme toute la vraie faiblesse, le vrai complexe. En fait l’humble ambitionne une première place, mais là où les autres ne la cherchent pas (Jésus renverse toujours nos échelles de valeurs), il ne cherche pas les honneurs, si ce n’est dans le service, dans la solidarité, la fraternité. Là il excelle plus que tout le monde. L’humble renonce, par choix, à avoir des privilèges tout seul ; il aide les autres à grandir. L’humble a plus de grandeur d’âme. L’humilité est la vraie grandeur de l’homme. Oui, la première place est la meilleure, mais à condition que ce soit celle du service. C’est être vrai avec soi-même quand on se libère de ses titres, de ses médailles. C’est aussi l’estime des autres quand on accueille leurs richesses de cœur qui nous manquent. C’est prendre au sérieux ses responsabilités, c’est-à-dire se mettre au service de la collectivité, de l’Eglise. Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé.

Delà découle le deuxième enseignement qui est donné à ceux qui invitent : la gratuité. Selon nos convenances, on invite pour être invité en retour : échange de bons procédés. Les fils du Royaume de Dieu au contraire invitent sans calcul, sans arrière-pensée. Ils invitent ceux qui ne peuvent pas leur rendre la politesse. Comme Dieu : le Seigneur nous invite au banquet du Royaume, au banquet eucharistique alors que nous ne pouvons pas l’inviter à notre table et lui offrir ce qu’il nous offre (la vie, l’amour, la béatitude, une grande famille aux dimensions de son Eglise… nous n’avons pas cela pour le rendre à Dieu en retour). Mais nous pouvons à notre tour faire quelque chose : nous devons avoir le même amour de prédilection pour ces catégories de mal-aimés, d’exclus, d’intouchables. Il faut savoir que les catégories énumérées par Jésus dans le texte d’aujourd’hui, ce sont des gens qui ne pouvaient même pas accéder au temple ni à la synagogue pour participer à la prière et aux cérémonies religieuses avec les autres ! La règle de Qumran qui était en vigueur du temps de Jésus disait ceci : « Que nulle personne frappée d’impureté humaine n’entre dans l’assemblée de Dieu ! Toute personne frappée dans sa chair d’une tare visible aux yeux, paralysée des pieds ou des mains, boiteuse, aveugle, ou sourde, ou muette… que ces personnes n’entrent pas pour prendre place au milieu de la congrégation des hommes de renom ! » Et ce sont ces personnes qui ont la prédilection de Dieu. C’est la logique du Magnificat : Dieu se penche sur les humbles, il élève les humbles de la terre.

Jésus est venu réhabiliter ces gens. Rappelez-vous sa réponse à Jean Baptiste qui devait lui-même se scandaliser de ses fréquentations : les boiteux marchent, les aveugles voient, les sourds entendent, les lépreux sont guéris… et la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres. Les pharisiens savaient bien que ces « signes » annonçaient la proximité du royaume de Dieu, l’avènement des temps messianiques. D’où l’importance du geste prophétique que Jésus fait avant de donner l’enseignement sur la gratuité : il guérit un hydropique, un de ceux qui étaient écartés, même de la prière. Un de ceux que Jésus est venu chercher, tel Zachée, tels les lépreux, qui n’ont rien à revendiquer, n’ont aucun mérite, mais savent que tout est grâce.

Et voilà le Christ qui nous appelle à renverser nos hiérarchies pour construire une société sans classes, sans intouchables. Une vraie révolution ! C’est ce que réussit une assemblée liturgique : faire asseoir tout le monde sur le même pied d’égalité, vous ne verrez cela nulle part ailleurs que dans l’Eglise (il y a toujours une 2ème classe dans les trains, dans les stades… hélas il fut un temps où même à l’église, il y avait des places « réservées » aux notables ! Longtemps l’Eglise a maintenu le fossé entre le clerc et le laïc). Il ne faut pas que nous retrouvions les réflexes ségrégationnistes et identitaires à la sortie de la messe ! Dans le quotidien, ayons la même convivialité avec les proches (le Christ ne nous interdit pas cela), mais gardons également la même fraternité et le même accueil surtout à l’égard des plus démunis. Travaillons à relever et à élever celui que nos sociétés ont abaissé et qui peut-être se déprécie lui-même. Lui redonner la dignité.

Humilité et gratuité. L’évangile d’aujourd’hui nous exhorte à la modestie non feinte qui consiste encore une fois à se mettre au service de la communauté en général et du prochain en particulier. Dieu nous traite avec révérence, à notre tour de traiter autrui de la même façon, surtout celui qui est souvent traité avec mépris. Mettons-nous à cette école du protocole à l’envers. Jésus nous appelle aussi à la gratuité. Dans le monde, on dit : pas d’intérêt pas d’action. Jésus nous demande de ne pas entretenir avec autrui un rapport intéressé ni de rapport de concurrence. Nous ne pratiquons pas l’humilité et la gratuité non plus pour attirer les faveurs divines sur nous (calcul et marchandage, dans la logique des « mérites », donc encore du rien de gratuit) ; c’est au contraire parce que nous sommes touchés par l’honneur que Dieu nous fait, que nous traiterons les autres avec les mêmes marques de respect en toute gratuité. Une autre béatitude.

Vivons l’humilité et la gratuité en Eglise. Il y a des services d’Eglise (c’est un devoir pour moi de le répéter en vue de l’année pastorale qui vient). Le bénévolat est à la fois une marque de reconnaissance envers Dieu et une occasion de vivre la gratuité envers la communauté. Engagez-vous. Ne dites pas qu’il y a plus doué que vous, ce n’est pas cette humilité que Jésus nous enseigne. Parmi tous les différents services de la paroisse, il y a au moins un qui est à votre mesure, selon les charismes que vous avez reçus de l’Esprit Saint. Et puis on est en équipe, en communion. Quelle immense joie (béatitude) de servir Dieu et les autres !

Amen

Vénuste

DIMANCHE 21 AOÛT

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Isaïe 66, 18-21 : le salut est pour toutes les nations, mais par l’intermédiaire d’Israël. Le prophète annonce une nouvelle Jérusalem, cité de tous les peuples, et non plus seulement réservée aux Juifs : les anciennes barrières tombent, celles qui tenaient les « païens » à distance du temple et du sacerdoce. Jérusalem deviendra le carrefour des nations ; du milieu de celles-ci, parmi les païens convertis, Yahvé choisira même des lévites. Le prophète annonce le rassemblement des nations autour du vrai Dieu.

Hébreux 12, 5… 13 : comment justifier les tribulations que nous réserve la condition humaine ? En quoi Dieu est-il impliqué ? nous soumet-il à l’épreuve, nous donne-t-il la leçon ? nous donne-t-il la correction comme un père sévère mais juste ? pour notre éducation ? ou notre guérison ? Le texte est un appel à la persévérance au milieu des épreuves. L’auteur élabore une approche théologique de l’épreuve en partant de l’amour paternel de Dieu : non pas une sanction, mais un avertissement, un appel à la conversion, au courage et à la persévérance. Délivre-nous du mal (de l’épreuve, de la tentation).

Luc 13, 22-30 : pour répondre à une invitation, on ne cherche pas d’abord à savoir le nombre de convives, on décide si oui ou non on sera du nombre. Inutile de nous demander s’il y aura peu de gens à être sauvés : efforçons-nous plutôt d’entrer dans la salle du banquet par la porte étroite tant qu’elle est ouverte. Tous les humains sont invités, mais les infidèles, les retardataires comme ceux qui font le mal trouveront la porte non seulement étroite, mais aussi fermée. Urgence et discernement. L’accent des paroles de Jésus n’est pas sur la difficulté de l’accès au Royaume, mais sur la nécessité de l’effort spirituel.

La lecture continue nous permet de suivre Jésus dans sa marche vers la croix. Les enseignements qu’il donne en cours de route, montrent qu’il est urgent de faire des choix radicaux et de vivre en conséquence. « Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ? » Nous voulons être rassurés s’il y a espoir d’être reçus au paradis. Au lieu de nous rassurer, Jésus en profite pour nous responsabiliser : au lieu de donner des statistiques, il nous prévient que tout dépend de chacun personnellement.

Nous aimons discuter de cette question du nombre des sauvés. Bien entendu, nous nous mettons au nombre de ceux qui entreront au paradis, en nous donnant le droit de dire qui en sera exclu ! Il y en a qui se croient en droit de s’asseoir à droite ou à gauche de Jésus comme les disciples Jacques et Jean, à qui Jésus rappelle cependant qu’ils doivent d’abord boire à sa coupe. Il y en a qui chantent qu’on ira tous au paradis, d’autres parlent d’un « petit reste », sûrs qu’ils sont de ce petit nombre. L’Eglise elle-même a toujours voulu trancher, de façon discutable cependant. Par exemple dans une polémique à propos de la traduction des paroles-mêmes de la consécration : « ceci est la coupe de mon sang… versé pour vous et pour la multitude… » Certaines conférences épiscopales, à commencer par l’Italie, ont traduit multitude par tous : versé pour vous et pour tous [les hommes], ce que le Vatican a condamné. En fait le terme grec « multitude » suggère que c’est effectivement « tous ». Théologiquement aussi : à moins d’être janséniste (la croix janséniste avec les bras de Jésus qui ne s’ouvrent pas à l’horizontale pour ne pas embrasser tout le genre humain), il faut dire que Jésus est mort pour tous les hommes ; ce n’est pas de sa faute s’il y en a qui ne seront pas sauvés ; il a versé son sang pour tous, il n’a exclu personne (St Augustin a parlé de « massa damnata », on a parlé de prédestination mais il n’y a de prédestination que dans la volonté de sauver tout le monde) ; c’est l’homme qui, dans sa liberté, met des obstacles à son salut. Une des prières des funérailles dit que Dieu veut que tous soient sauvés, qu’aucun ne soit perdu. Et pourtant, jadis l’Eglise excommuniait et refusait les funérailles aux suicidés, aux « défroqués », aux divorcés remariés… alors que la mission de l’Eglise est d’intercéder pour tous les pécheurs, même les pires criminels. Le Christ sur la croix promet le paradis au larron : « aujourd’hui même, tu seras avec moi au paradis »… le 1er canonisé… par Jésus lui-même !

Seulement voilà, de la bouche même de Jésus, il y en a qui resteront dehors. En fait il y a place pour tout le monde dans la salle du banquet. Seulement la porte est non seulement unique et ne s’ouvre que de l’intérieur, mais elle est même étroite ; elle est non seulement étroite, mais encore il y aura un moment où elle sera fermée. Point n’est besoin de savoir d’abord combien on sera : quand on est invité quelque part, on ne répond pas à l’invitation après avoir cherché l’information sur le nombre des convives, on décide d’être du nombre ou non. Et il faut se décider, et vite : ne pas perdre le temps à des questions oiseuses.

Ce qui est paradoxal, c’est que d’un côté ceux qui restent dehors, ce sont ceux qui vont rappeler au Seigneur qu’ils ont « mangé et bu en sa présence », et il leur rétorque qu’il ne les connaît pas ; tandis que de l’autre côté « on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin ». La porte (unique, en forme de croix) est étroite, ceux qui se croient des ayants-droit n’entreront pas, alors que des païens de tout horizon vont s’engouffrer à l’intérieur. Le problème n’est donc pas la porte étroite, ou plutôt il faut comprendre pourquoi elle est étroite. La pointe est là : le comprendre nous aidera à éviter les deux dangers, à savoir d’une part être présomptueux (en croyant qu’on a son ticket d’entrée pour le ciel parce qu’on est fils d’Abraham, qu’on a été baptisé et qu’on n’a jamais raté la messe, qu’on a des « mérites », qu’on est un saint ou alors que Dieu pardonnera d’office), et d’autre part se désespérer en croyant qu’il n’y a plus rien à faire, qu’on est damné pour l’éternité. La clé se trouve, à mon avis, dans les deux phrases : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite » et « Eloignez-vous de moi, vous tous qui faites le mal ».

Efforcez-vous ! Le verbe utilisé est le même pour dire combat et agonie (le combat ultime). Dieu ouvre la porte, il donne l’invitation à chacun, mais il nous rend responsables d’entrer et d’entrer à temps. Imaginons que, à la question « Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ? », le Christ ait répondu en donnant un chiffre et même en désignant qui sera sauvé. La réaction aurait été de ne plus fournir aucun effort. Celui qui est désigné se frotterait les mains en disant qu’il n’a plus à s’en faire puisqu’il a son passeport ; celui qui n’est pas désigné réagirait avec fatalisme et désespoir en se disant que le sort en est jeté. Pourquoi se mettre en peine encore… pour changer quoi ? Jésus n’a voulu rassurer personne ni désespérer qui que ce soit. Pourquoi donner des statistiques alors que tout dépend de la liberté de chacun ? Et celui qui a décidé pour, a toujours la liberté d’aller contre, et vice-versa. Dieu veut nous sauver, mais avec nous, jamais sans nous, jamais contre nous : il y a synergie. D’où l’effort à fournir et sans tarder.

Manger et boire en présence du Seigneur, cela ne suffit pas. Ecouter son enseignement non plus. « Je ne sais pas d’où vous êtes. Eloignez-vous de moi, vous tous qui faites le mal ». Jésus parle à des Juifs qui se reconnaissaient le privilège d’être fils d’Abraham. Il parle à nous également qui revendiquons le privilège d’être baptisés et de manger à la table de l’Eucharistie. Il se fait que le privilège reçu peut se retourner contre nous : à celui qui a beaucoup reçu, on exige beaucoup ! Il nous est exigé de vivre en conséquence, de ne pas faire le mal. Voilà pourquoi « il y a des derniers qui seront premiers et des premiers qui seront derniers ». Car on viendra de tous les horizons. On sera étonné (si on parvient à entrer) de ne pas trouver des gens qu’on aurait parié être des saints et de trouver par contre des gens qu’on avait damnés pour l’éternité. Heureusement que le jugement dernier ne nous a pas été confié, que nous ne serons pas les jurés de ces assises. Une exhortation de plus à ne jamais juger les autres. Les « fils du Royaume » ce ne sont pas exclusivement les catholiques, ni les gens pieux et dévots : ce sont ceux qui font le bien, peut-être même des athées qui auront servi le prochain, la justice, la paix, le bien commun… pendant que nous allions à la messe. Non pas qu’il ne faut pas sanctifier le dimanche, mais le peu de temps que nous consacrons à l’eucharistie le dimanche, ne peut pas compenser toutes les autres heures de la semaine, surtout si nous les passons à faire le mal. C’est ainsi que les premiers (les élus, Israël, et l’Eglise, le nouvel Israël) peuvent être les derniers (« il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu », dit Jean dans le prologue). Comprenons également que Dieu veut sauver aussi tous les autres jusqu’aux « derniers ».

Luttons donc pour entrer par la porte étroite, étroite parce qu’exigeante, et non une autoroute de la facilité. La porte unique et étroite, c’est Jésus (« personne ne va vers le Père sans passer par moi ») qui lui-même est passé par l’agonie de la croix ; il invite ses disciples à « s’efforcer », au combat de la croix à sa suite. Mais attention à la mentalité des mérites ! On disait jadis qu’il faut travailler à gagner « son » ciel, qu’on revendiquerait comme un dû, alors que c’est toujours un don, toujours gratuit. Heureusement Dieu ne nous jugera pas selon nos actes, parce que toujours insuffisants. A qui donner Dieu sans confession ?

Nous étions tranquilles, sûrs d’être sur le bon chemin, sûrs de nous présenter devant St Pierre en disant que nous avons mangé et bu en présence du Seigneur…  et voilà Jésus qui nous pousse à nous remettre en question. Il parle de nous efforcer d’entrer par la porte étroite tant qu’elle est ouverte. Jésus ne nous rassure pas du tout, il ne dit à personne : toi, sois tranquille, cool, ta place est assurée, oui je sais que tu tombes dans tel péché, mais je sais les nombreuses fois où tu as mangé à la table eucharistique, tu as toujours été là pour écouter le sermon… Il faut donc abandonner l’illusion de l’appartenance religieuse et des pratiques chrétiennes un peu routinières - à comptabiliser (sans conversion) ? - qui nous assureraient un salut automatique comme si le ciel était un dû. Rien n’est joué d’avance pour personne.

Comprenons bien que Jésus ne veut pas nous faire peur, nous décourager. Il ne veut pas d’une religion de la peur, car avec la peur on ne fait que des esclaves. Il veut nous rendre responsables : le salut est entre nos mains, le salut c’est aujourd’hui. Ce n’est pas un effort de dernière minute qui va nous sauver, c’est toute notre vie que nous devons consacrer à travailler à notre salut. Ce n’est pas Dieu qui restreint (arbitrairement !) le nombre de places et donc le nombre d’élus : c’est notre liberté qui nous joue des tours. Il faut se convertir. Et c’est urgent : les retardataires comme ceux qui font le mal, trouveront la porte fermée. Mettons donc à profit tous les instants, toutes les minutes qui nous sont accordées pour opérer une conversion toujours plus profonde. La table eucharistique est déjà un avant-goût du ciel : sachons y puiser les forces pour le combat de la semaine pour le bien contre le mal, toujours en marche à la suite du Christ.

Amen

Vénuste

DIMANCHE 14 AOUT 2022                               

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Jérémie 38, 4… 10 : le prophète Jérémie a vécu à une époque de guerres et de déportations. Il a tenu tête aux rois et à leurs officiers, à leurs ministres et à leur cour : il rappelait à tous les exigences de l’alliance divine ; ces rappels à l’ordre lui ont valu une implacable persécution.

Hébreux 12, 1-4 : la vie chrétienne est un défi, une épreuve, une course qu’il faut poursuivre avec endurance. Jésus s’y est engagé totalement : ce fut pour lui un chemin de croix que le Père a transformé en chemin de vie. A nous de nous engager dans la lutte contre le péché. Leçon contre le découragement : les épreuves de la vie ne doivent pas nous déstabiliser, nous faire chanceler, il faut tenir – avec endurance – et remporter la victoire, car le Seigneur est là pour affermir nos pas.

Luc 12, 49-53 : cet extrait semble en contradiction avec d’autres où le Christ assure qu’il nous laisse « sa » paix. Il ne nous garantit pas la tranquillité. L’irruption du Christ, de son royaume de justice et de vérité, peut bouleverser la paix des ménages parce qu’elle introduit un ferment de contestation, de résistance, de conflit : c’est un feu, celui de la Pentecôte, un baptême dans la mort et la résurrection. Une passion dans les deux sens du mot : amour et souffrance, un feu que Jésus est impatient de voir embraser nos tiédeurs. Il s’agit de le choisir, de le préférer : le témoin est martyr (le même mot en grec). Siméon avait prédit que Jésus sera un signe de contradiction.

Le Seigneur Jésus continue sa marche sur Jérusalem, vers la croix, en même temps qu’il poursuit l’enseignement et la formation de ses disciples : c’est toujours le même enseignement, il insiste toujours sur l’exigence et l’urgence de le préférer à tout. Dans l’extrait d’aujourd’hui, nous entendons le Christ parler de feu, de baptême et de division. C’est sa mission, et il y insiste en disant : « Je suis venu apporter le feu sur la terre et comme je voudrais qu’il soit allumé ! Je dois recevoir un baptême, et comme il m’en coûte d’attendre qu’il soit accompli ! »

Jésus parle d’abord de feu et s’impatiente qu’il ne soit déjà allumé. Le feu est un grand symbole biblique. C’est un des éléments de la nature qui accompagnent souvent les théophanies, les manifestations de Dieu. Il suffit de penser au buisson ardent quand Yahvé communique son nom à Moïse, ou encore au feu qui entourait le sommet du Sinaï quand Dieu donna les dix commandements. Il suffit de penser aussi aux langues de feu de la Pentecôte : Jean Baptiste avait dit que le Messie baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il ne s’agit pas du feu qui ravage, c’est plutôt le feu qui purifie, comme quand on met les métaux (l’or spécialement) dans un creuset afin de brûler les saletés et ainsi bien faire ressortir le métal pur. Jésus n’est donc pas un pyromane incendiaire : il a vivement refusé la requête des fils de Zébédée (les fils du tonnerre, comme il les appelait) de faire descendre le feu du ciel sur le village de Samarie qui refusait de les accueillir. Le feu dont il veut embraser la terre entière, c’est le feu de l’amour qui rendra notre identité chrétienne plus authentique et plus forte, le feu qui se répand.

Jésus parle en second lieu du baptême qu’il doit recevoir et encore une fois il s’impatiente d’attendre. Pour rappel, le baptême signifie immersion et plongeon : quand on est pris tout entier par quelque chose, on dit qu’on est plongé, immergé en plein dedans. Dans ce passage, le mot baptême ne signifie certainement pas le rite baptismal. Pour saisir le vrai sens dans cet extrait, il faudrait se reporter à l’épisode où les fils de Zébédée (encore eux) demandent à Jésus de siéger dans sa gloire l’un à sa droite et l’autre à sa gauche. Jésus commence par leur demander s’ils peuvent boire la coupe qu’il va boire et être baptisé du baptême dont il va être baptisé. Or Jésus avait déjà été baptisé dans le Jourdain, donc il s’agit d’autre chose. Tous les commentateurs s’accordent sur la seule interprétation possible : en parlant de baptême dans ce contexte, Jésus parle de sa passion, de sa mort qui couronnera sa mission de sauver l’humanité, mort suivie de la résurrection (là se trouve la spécificité du baptême chrétien). Le salut du genre humain lui coûtera beaucoup. Mais il est décidé à passer par là, il marche résolument vers Jérusalem, bien conscient qu’il devra y boire la coupe jusqu’à la lie. Il va connaître la croix et la tombe ; l’Eglise primitive a gardé l’expression que nous avons dans le Symbole des Apôtres « il est descendu aux enfers » (on connait l’expression « une descente aux enfers »). C’est cette image que les premiers chrétiens vont exploiter pour parler du baptême chrétien comme un plongeon dans la mort du Christ, afin qu’uni à lui dans la mort, le néophyte puisse être uni à lui dans la résurrection : le baptême par immersion mime ce double mouvement de descente (plongeon) et de remontée de l’eau.

En troisième lieu, Jésus affirme qu’il est venu semer la division. L’expression est plutôt déroutante, pour ne pas dire choquante et révoltante. Car nous sommes habitués à un Jésus non-violent, artisan de paix et d’unité, doux et plein de tendresse, pas du tout un apôtre de la violence. Qu’est-ce qui le prend pour dire une chose pareille ? Surtout qu’il insiste en étendant cette division sur les liens sacrés de la famille : « … cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois… le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille… » Pour bien le comprendre, souvenons-nous de l’hostilité que Jésus a dû affronter lui-même de la part des siens : c’est d’abord à Nazareth que l’on a attenté à sa vie en voulant le précipiter d’une falaise et dans cette foule, il y avait des gens de sa famille qui le traitaient de « possédé » ; Jésus aura été la première victime de cette division. Souvenons-nous aussi des persécutions qui sévissaient tragiquement contre les chrétiens au moment où Luc écrivait son texte : beaucoup de chrétiens étaient dénoncés, livrés, par leurs proches.

Comment comprendre cette division… nécessaire ? Disons d’emblée que Jésus ne cherche pas la division comme telle. Il n’est pas venu pour apporter la division mais sa venue entraîne inévitablement incompréhension, opposition, tension et même persécution. Siméon avait dit qu’il sera signe de contradiction (division). Jésus demande qu’on prenne des choix radicaux, quoi qu’il en coûte. C’est le genre de choix cornéliens auxquels on peut être confronté dans certaines situations de la vie, sous la pression de l’entourage et le pouvoir de l’opinion. Tel ce père de famille d’Anvers qui a dû lui-même conduire son fils à la police quand il s’est réfugié à la maison alors qu’il venait de poignarder un copain : conflit entre l’amour paternel et l’honneur du devoir citoyen. Pour ou contre la vérité, pour ou contre la justice, pour ou contre la violence ! Des choix qui devraient s’imposer dans les différents domaines de la société, comme par exemple dans les écoles, dans les bureaux et lieux de travail, dans les stades, dans les sénats et parlements. Celui qui prend courageusement position contre la violence, contre le vol organisé, contre ce qui est mal et malhonnête, il est certain qu’il se mettra la famille, les copains et tout le monde contre lui, il y aura des retours de flamme et le conflit peut être douloureux et tragique.

C’est ainsi que le juste est rejeté et persécuté. Comme Jérémie qu’on veut supprimer parce qu’il est un peu la mauvaise conscience de ceux qui se détournent de l’alliance divine. On ne voit plus les gens et on ne les aime plus de la même façon. Nous pouvons alors comprendre les paroles de Jésus, qui reprennent un peu un texte du prophète Michée qui disait déjà en son temps : « Le fils traite son père de fou, la fille se dresse contre sa mère, la belle-fille contre la belle-mère. Chacun a pour ennemis les gens de sa maison. » Jésus a eu lui aussi l’honnêteté d’avertir ses amis que le fait de le choisir entraînera des antagonismes et des persécutions, venant même des proches dont on ne peut renier les liens de parenté. Mais il avait dit : personne ne peut être mon disciple s’il ne me préfère à son père, à sa mère… car la foi au Maître doit passer même avant les liens familiaux les plus sacrés. Or ce qui se vérifie, c’est que nous préférons le renier ou du moins ne pas nous prononcer franchement pour lui, afin d’avoir la paix, de peur d’être inquiété, moqué, persécuté… Pour la paix des ménages, nous préférons le flou artistique, le black-out complet sur ce qui a trait à la religion. Au bureau, c’est pareil : vaut mieux qu’on ne sache pas que je suis chrétien pratiquant. Dans les clubs que nous fréquentons, on casse du sucre sur l’Eglise, et de notre part, motus et bouche cousue, silence radio en toutes les langues ! Au lieu de garder sa lampe allumée (comme nous y invitait l’évangile de dimanche dernier), nous préférons la mettre sous le boisseau. Nous cachons notre identité et nos convictions, et ce faisant, le Christ qui devait passer avant tout, en toute priorité, passe à la trappe, dans l’ombre, dans l’oubli. Pour avoir la paix : mais n’est-ce pas une fausse paix, celle-là ? juste pour endormir les consciences, pour une entente fragile qui repose sur des arrangements, des compromis et des silences ? Bref, l’absence de disputes et de désaccords n’est pas bon signe ! Tout en apportant la paix, l’entente, la solidarité, le chrétien évitera de se laisser récupérer, aura le courage de se retrouver seul, un peu étranger dans son propre milieu, nageant à contre-courant…

Heureux êtes-vous si l’on vous persécute, avait dit Jésus (une des béatitudes), en ajoutant « à cause de moi » (toutes les persécutions ne viennent pas de notre témoignage chrétien). Il avait dit aussi qu’il nous envoie comme des brebis au milieu des loups ; mais, disait quelqu’un, pour être devenues fades, les brebis ne donnent plus d’appétit aux loups ! Il ne s’agit pas de provoquer d’autres divisions dans le monde (il y en a déjà trop). Mais sous des dehors de fausse tolérance, le chrétien se rend coupable de lâcheté, compromission, mensonge. Si l’on est pour la vérité, la justice sociale, la paix… on est pour le Christ. Même si cela nous coûte, même si cela nous attire hostilité et persécution. Il faut avoir l’audace et le courage du témoignage ; or le témoin est martyr (même mot en grec). Alors regrettons, avec Jésus, que le feu de l’amour n’a pas pris – en nous d’abord et autour de nous ensuite -, que nous retardons le baptême du témoin. Le feu de la Pentecôte, le feu de l’Esprit-Saint, de l’amour de Dieu qui purifie les cœurs et transforme notre existence, quoi qu’il en coûte, le feu qui se répand sur toute l’humanité.

Amen

Vénuste

 

homélie du 7 aout 2022

DEUXIÈME LECTURE

Lecture de la lettre aux Hébreux (He 11, 1-2.8-19)

Frères,
    la foi est une façon de posséder ce que l’on espère,
un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas.
    Et quand l’Écriture rend témoignage aux anciens,
c’est à cause de leur foi.

    Grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu :
il partit vers un pays
qu’il devait recevoir en héritage,
et il partit sans savoir où il allait.
    Grâce à la foi, il vint séjourner en immigré
dans la Terre promise, comme en terre étrangère ;
il vivait sous la tente,
ainsi qu’Isaac et Jacob,
héritiers de la même promesse,
    car il attendait la ville qui aurait de vraies fondations,
la ville dont Dieu lui-même est le bâtisseur et l’architecte.

    Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge,
fut rendue capable d’être à l’origine d’une descendance
parce qu’elle pensait que Dieu est fidèle à ses promesses.
    C’est pourquoi, d’un seul homme, déjà marqué par la mort,
a pu naître une descendance aussi nombreuse
que les étoiles du ciel
et que le sable au bord de la mer,
une multitude innombrable.

    C’est dans la foi, sans avoir connu la réalisation des promesses,
qu’ils sont tous morts ;
mais ils l’avaient vue et saluée de loin,
affirmant que, sur la terre,
ils étaient des étrangers et des voyageurs.
    Or, parler ainsi, c’est montrer clairement
qu’on est à la recherche d’une patrie.
    S’ils avaient songé à celle qu’ils avaient quittée,
ils auraient eu la possibilité d’y revenir.
    En fait, ils aspiraient à une patrie meilleure,
celle des cieux.
Aussi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu,
puisqu’il leur a préparé une ville.

    Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve,
Abraham offrit Isaac en sacrifice.
Et il offrait le fils unique,
alors qu’il avait reçu les promesses
    et entendu cette parole :
C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom.
    Il pensait en effet
que Dieu est capable même de ressusciter les morts ;
c’est pourquoi son fils lui fut rendu :
il y a là une préfiguration.

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 12, 32-48)

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
    « Sois sans crainte, petit troupeau :
votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume.
    Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône.
Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas,
un trésor inépuisable dans les cieux,
là où le voleur n’approche pas,
où la mite ne détruit pas.
    Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur.
    Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées.
    Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces,
pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte.
    Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée,
trouvera en train de veiller.
Amen, je vous le dis :
c’est lui qui, la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table
et passera pour les servir.
    S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin
et qu’il les trouve ainsi,
heureux sont-ils !
    Vous le savez bien :
si le maître de maison
avait su à quelle heure le voleur viendrait,
il n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison.
    Vous aussi, tenez-vous prêts :
c’est à l’heure où vous n’y penserez pas
que le Fils de l’homme viendra. »
    Pierre dit alors :
« Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole,
ou bien pour tous ? »
    Le Seigneur répondit :
« Que dire de l’intendant fidèle et sensé
à qui le maître confiera la charge de son personnel
pour distribuer, en temps voulu, la ration de nourriture ?
    Heureux ce serviteur
que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi !
    Vraiment, je vous le déclare :
il l’établira sur tous ses biens.
    Mais si le serviteur se dit en lui-même :
‘Mon maître tarde à venir’,
et s’il se met à frapper les serviteurs et les servantes,
à manger, à boire et à s’enivrer,
    alors quand le maître viendra,
le jour où son serviteur ne s’y attend pas
et à l’heure qu’il ne connaît pas,
il l’écartera et lui fera partager le sort des infidèles.
    Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître,
n’a rien préparé et n’a pas accompli cette volonté,
recevra un grand nombre de coups.
    Mais celui qui ne la connaissait pas,
et qui a mérité des coups pour sa conduite,
celui-là n’en recevra qu’un petit nombre.
À qui l’on a beaucoup donné,
on demandera beaucoup ;
à qui l’on a beaucoup confié,
on réclamera davantage. »

Homélie :

Avant de commenter l’évangile de ce jour, j’aimerais m’attarder un petit moment sur la seconde lecture, qui nous offre une très belle définition de la foi : « La foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas ». C’est comme si l’auteur de l’épitre aux hébreux nous disait que la foi permettait d’entrer dans un autre mode de connaissance, une connaissance différente de la réalité, une connaissance plus profonde des choses. En tout cas, on comprend que la foi n’est pas l’adhésion à un contenu ou à des dogmes, mais une façon différente de regarder notre monde, avec des yeux qui espèrent et des yeux qui désirent.

Aujourd’hui on nommerait cela la loi d’attraction ou la pensée positive qui favorisent l’avènement de ce que l’on souhaite. Les sportifs connaissent bien cela, car la victoire ne revient pas forcément au plus fort, mais à celui qui y a cru le plus ; idem dans le domaine de la randonnée, le fait de désirer arriver au somment de la montagne, permet de dépasser les inévitables moments de découragement. Il en va de même dans le domaine de la santé, nous savons que le fait d’être partie prenante de son traitement permet de donner plus de chance à la guérison ou au moins de ralentir la progression de la maladie. C’est ainsi que j’entends la phrase de Jésus : « va ta foi t’a sauvé » ! C’est bien parce que le malade a cru en sa possible guérison qu’il a été guéri. Même si la foi n’est pas une baguette magique, je crois qu’elle permet de vivre la maladie autrement.

Dans l’évangile de Marc, Jésus insiste sur ce point : « Ayez foi en Dieu. Amen, je vous le dis : quiconque dira à cette montagne : “Enlève-toi de là, et va te jeter dans la mer”, s’il ne doute pas dans son cœur, mais s’il croit que ce qu’il dit arrivera, alors cela lui sera accordé ! C’est pourquoi, je vous le dis : tout ce que vous demandez dans la prière, croyez que vous l’avez déjà obtenu et cela vous sera accordé. » (Mc 11, 22-24). Oui la foi permet d’obtenir ce que nous désirons. Voilà pourquoi, je n’aime pas la phrase qui affirme que « quand on veut on peut », il me semble en revanche plus juste de dire : « quand on croit on peut », en tout cas, cela me semble plus en accord avec l’évangile. Je pense à cette citation : « Ce n’est pas parce que c’est difficile que nous n’osons pas, mais c’est parce que nous n’osons pas que c’est difficile ». Peut-être pourriez-vous essayer de lister, comme l’auteur de l’épitre aux hébreux, toutes les choses que vous avez réalisé « grâce à votre foi », grâce au fait d’y croire vraiment, vous verrez c’est souvent surprenant.

Dans l’Evangile de ce jour, Jésus commence par rassurer ses disciples car ils sont peu nombreux : « Sois sans crainte, petit troupeau : votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume ». Il leur rappelle que le cadeau est fait : le royaume ! Il n’est conditionné à aucun mérite, il est donné gratuitement : ce royaume est une manière imagée pour parler de la vie en Dieu, de la relation avec le divin, de cette manière de vivre connecté au monde invisible ! Voilà le trésor dont parle cet évangile et Jésus précise que « là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur ». Ce trésor est donc en nous, dans notre cœur, au cœur de notre vie intérieure.

Et pour le découvrir, Jésus nous indique le chemin : « Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte. Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. » Il convient donc d’attendre le maître de notre maison intérieure, Celui qui habite en nous, mais pas de manière passive comme les 5 jeunes filles insensées de la parabole qui n’avaient pas alimenté la flamme de l’attente avec l’huile du désir, non, il convient de désirer d’un grand désir la rencontre avec Celui qui vit en nous, de veiller pour ne pas manquer la rencontre avec notre maître intérieur. Oui tenez-vous prêts pour la rencontre, croyez que cette rencontre est possible et désirez-la de tout votre cœur.  

En revanche, si vous commencez à désespérer et à vous dire « mon maître tarde à venir » et à penser qu’il n’est plus possible de le rencontrer, à vous décourager, « alors quand le maître viendra, le jour où son serviteur ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas, il l’écartera et lui fera partager le sort des infidèles. » Les infidèles sont ceux qui ne sont pas fidèles à leur maître intérieur, c’est-à-dire qu’ils ne se fient pas à Lui, ils ne lui font pas confiance et ne l’écoutent pas. Pour vous faire comprendre cela, je vous propose une petite parabole : supposons une diligence avec un passager à l’intérieur, un cocher et deux pairs de chevaux. La diligence, c’est le corps de la personne ; le cocher, c’est son mental ; les 2 pairs de chevaux, ce sont les 4 émotions et le passager, c’est le maître intérieur, notre être profond, ou encore notre conscience, là où Dieu nous parle au cœur.  

Tout l’art consiste à conduire la diligence dans une certaine direction. Pour se faire, il importe que le passager qui est dans la diligence donne la direction au cocher qui, à l’aide des chevaux, va faire avancer l’ensemble. Mais les problèmes commencent lorsque nous n’écoutons pas le passager intérieur : si le cocher (mental) n’en fait qu’à sa tête et veut conduire la diligence sans écouter le passager intérieur, alors il va fouetter les émotions qui vont s'emballer et c’est la diligence qui risque de finir au fossé et de prendre les coups.

Or pour tendre vers notre humanisation, vers l’unification de tout notre être dans ses quatre dimensions (physique, mentale, émotionnelle et spirituelle), il est donc important de veiller à écouter notre passager intérieur que Jésus nomme le maître de la maison, et de le laisser donner la direction, puis avec notre raison, notre mental, nous pourrons alors décider des moyens pour atteindre ce but, et ce, grâce à l’énergie que nous procure les émotions, alors, tout le corps physique, émotionnel, mental et  spirituel pourra avancer dans la bonne direction, celle de notre humanisation.

Voila la manière dont j’entends l’évangile de ce jour, qui nous parle magnifiquement de ce qui se passe en nous. Je vous souhaite de continuer à bien conduire votre diligence en écoutant votre passager intérieur, qui est là pour nous servir comme le dit très justement Jésus : « Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : c’est lui qui, la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table et passera pour les servir ».

Oui Jésus nous sert, il se met au service de notre humanisation, si tant est que nous prenons le temps de l’écouter.

Belle suite mes amis … à l’écoute de notre maître intérieur !

Gilles Brocard

DIMANCHE 31 JUILLET 2022                           

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Amasser ou partager ?

Ecclésiaste 1, 2 ; 2, 21-23 : derrière les propos pessimistes et désabusés de celui qui se fait passer pour Salomon, - le sage par excellence à qui rien n’a manqué -, il y a la foi que Dieu seul peut combler le cœur de l’homme. Leçon de modestie, invitation à savoir goûter les joies simples de la vie. Réalisme sans pessimisme (avec humour même) : erreur de prendre pour un absolu ce qui n’est que « buée ».

Colossiens 3, 1…11 : le baptême est une investiture. Le chrétien revêt le Christ, se débarrasse de l’homme ancien (et de ses vices) pour revêtir l’homme nouveau paré de vertus. Ce vêtement n’est pas superficiel : c’est une conversion continue de tous les jours. Il faut une re-création pour qu’il y ait un homme nouveau.

Luc 12, 13-21 : à partir d’une histoire d’héritage et d’une parabole sur une récolte abondante, Jésus parle de la fortune, de la richesse, de l’argent. Il nous oriente vers un autre trésor, la vraie richesse : être riche en vue de Dieu. Jésus n’est pas contre la richesse, puisque Dieu a demandé à l’homme de faire fructifier les biens de la terre ; mais il fustige « l’âpreté au gain », l’usage égoïste des ressources (matérielles, culturelles, morales, spirituelles, car tout peut devenir idole : le succès, la science…).

« Maître, dis à mon frère… ». La phrase sonne comme celle d’il y a deux semaines quand Marthe disait à Jésus : « Dis à ma sœur… » La réaction de Jésus est la même dans les deux cas : il profite de l’occasion pour nous apprendre ce qui est la vraie valeur, la vraie richesse, « la meilleure part ». Les lectures d’aujourd’hui sont une invitation à nous demander : qu’est-ce qui nous fait courir du matin au soir, du premier jour de l’année au dernier ? est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? Où trouver la vie, la dignité, la joie, le bonheur ? Ceux qui prennent des vacances pourraient en profiter pour réévaluer leurs priorités…

Le propos de Jésus est radical, comme toujours quand, pour ce qui est essentiel et existentiel, il nous invite à faire un choix résolu et décisif. Mais il ne faut pas en conclure qu’il condamne sans appel ce qu’il ne recommande pas. C’est un rééquilibrage qu’il faut opérer. Comme il n’a pas condamné Marthe.

Dans l’épisode d’aujourd’hui, Jésus, le médiateur de l’héritage du ciel, se rebelle à être pris pour un notaire, arbitre des litiges en matière d’héritage et de succession (de tout temps, les histoires d’héritage divisent les fratries). Il ne cautionne pas l’injustice du frère aîné, mais sa mission, ce ne sont pas les affaires, les titres de propriétés et les gros sous. Selon la coutume juive, à la mort du père, les enfants gardent l’héritage indivis sous l’autorité de l’aîné (seuls les garçons avaient droit à l’héritage) ; il arrivait que l’aîné accaparait tout et refusait à son cadet la petite part qui lui revenait ; dans les conflits de ce genre, on demandait l’intervention d’une autorité morale, d’un rabbi (« répartiteur »). C’est pourquoi l’homme interpelle Jésus sous son titre de « maître ». Mais Jésus a la mission de livrer un autre message sur la vie, sur les valeurs, sur ce qui est essentiel, sur les vraies priorités. Il nous met en garde contre la cupidité : « Gardez-vous bien de toute âpreté au gain ; car la vie d’un homme, fut-il dans l’abondance, ne dépend pas de ses richesses ». On est d’accord jusque-là. Peut-être pas d’accord avec la parabole ! Les richesses viennent de l’héritage ou du fruit du travail. L’homme de la parabole a bien travaillé, honnêtement : qu’est-ce que Jésus lui reproche alors ? Il veut jouir du fruit de sa sueur ; on peut même dire que le ciel l’a béni à travers la récolte abondante. Jésus lui reproche d’avoir amassé pour lui-même, il n’a pas cherché à être riche en vue de Dieu, il n’invite personne à la fête, il a vécu seul, il a travaillé seul, il veut jouir seul au milieu de ses greniers et de ses sacs bien tassés… il monologue comme s’il était seul sur la terre (14 fois qu’il dit « je » ou « moi ») ! Jésus lui reproche cette crispation sur les acquis matériels qui créent l’indifférence envers le prochain (on parle d’une richesse « insolente », égoïste), il lui reproche l’obsession d’accumuler encore et toujours plus, l’illusion de croire que plus on possède, plus on est heureux. La richesse peut être mortelle, alors qu’on pense avoir « réussi » ! Le Seigneur le traite d’insensé, de fou, pour avoir oublié la contingence humaine : au bout il y a la mort et on n’emporte rien, le coffre-fort ne suit jamais le corbillard ! Là où on va, on n’a pas de porte-monnaie, Dieu lui-même n’en a pas ! Le riche se croit à l’abri de tout risque, il croit avoir tout prévu, sauf que la richesse n’assure pas du tout le bonheur sur terre, encore moins la vie éternelle. C’est vraiment bête (« fou », « insensé ») parce qu’on se trompe lourdement : on croit que la richesse procure le bonheur, que l’abondance donne la sécurité ; on réduit l’horizon de la vie aux récoltes, aux greniers… C’est vraiment fou : danger de s’aliéner dans les biens qu’on possède et d’y perdre son âme. La vie du riche « qui amasse pour lui-même » est une vie gâchée alors qu’on aurait parié que c’est un succès. Encore une fois, Jésus nous exhorte à miser sur la qualité de la vie qui ne peut s’acquérir que par la qualité de la relation. Au slogan du Loto « devenez scandaleusement riche » (au singulier), Jésus adopterait l’affiche d‘Entraide et Fraternité « devenez scandaleusement solidaires » (au pluriel). Après tout, nous ne sommes pas les propriétaires des biens de la terre, nous n’en sommes que les gérants. Autant travailler à rendre heureux autour de soi. Voilà la meilleure façon de répondre à l’éternelle question des nantis : que vais-je faire de mon argent ? Plutôt que de voir des zéros qui se multiplient derrière un chiffre sur un papier, ou des richesses enfermées dans un coffre à la banque !

Il existait dans la philosophie grecque (et orientale) un genre littéraire, appelé protreptique, qui faisait la distinction entre « biens nécessaires » (santé, fortune, amitiés, beauté…) et le bien ultime qu’on identifiait à la vérité, à la vertu et au bonheur. On affirmait par conséquent qu’il faut enrichir l’âme, par la vérité, la sagesse et la vertu : là se trouve le bonheur. Les philosophes chrétiens reprendront l’idée en disant que la vérité, la vertu, c’est Dieu, le bonheur consiste donc à jouir de Dieu (« Deo perfrui », dira St Augustin). Le livre de Qohélet parle dans ce sens. On l’a attribué à Salomon, celui qui a tout eu dans sa vie, qui avait la sagesse mieux que quiconque ; il considérait les biens matériels comme du vent, de la fumée, littéralement de la buée, « vanité des vanités » (vanité au superlatif). Jésus n’a pas eu ce pessimiste désabusé, il avait trop d’humour pour cela. Mais son enseignement n’en est pas moins radical. Il a parlé du trésor qui vaut tous les trésors, il a parlé de renoncer à tout pour le suivre alors que lui-même n’a pas où reposer sa tête ! Il a proclamé la béatitude d’être pauvre, confiant en la providence… C’est extraordinaire de constater que tous ceux qui fondent des œuvres de charité, ont une légèreté, une liberté, un tel détachement à l’égard de l’argent pourtant indispensable pour faire tourner ce qu’ils mettent sur pied ! Heureux les pauvres !

Jésus ferait-il l’éloge de la paresse et de la médiocrité ? Condamnerait-il ceux qui travaillent dur pour améliorer leur vie et l’avenir de leurs enfants ? Certainement pas. Mais le travail, comme le profit, comme la réussite, comme la fortune, cela ne doit pas devenir une religion, une idole à laquelle on sacrifie tout. L’horizon terrestre ne doit pas s’arrêter là. La vie ne se réduit pas aux possessions. Le propriétaire qui cherche à posséder toujours plus pour un bonheur égoïste ne sera jamais satisfait (cas des gros managers qui trichent avec le fisc malgré leurs salaires exorbitants, leurs parachutes dorés…). Richesses et argent sont une excellente chose à condition de les mettre à leur place : au service de l’homme, au service de la vie. Les vrais biens ne s’amassent pas, ne se mettent pas de côté en réserve : ils se partagent, ils sont instruments de communication, de relation ; « servez-vous de l’argent (malhonnête), disait Jésus, pour vous faire des amis ». Les biens servent à l’échange. L’argent doit circuler, pas être stocké. L’évangile n’oppose pas les biens terrestres aux biens célestes, « les réalités d’en-haut » (Paul) : il souligne l’absurdité d’investir pour soi seul, plutôt que pour l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Les richesses, il en faut pour vivre, mais en vouloir toujours plus et ne penser qu’à cela, détourne de l’essentiel, de la relation avec l’autre et avec Dieu. Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur ! Que sert à l’homme de gagner l’univers, si c’est pour y perdre son âme ?

C’est une leçon pour nos sociétés de consommation et de jouissance où une infime partie accapare les richesses de la terre que Dieu a destinées pourtant au bien de tous. Les statistiques disent que 6 personnes possèdent 59% de la richesse totale du monde et ils sont tous des USA ; cette proportion mondiale peut se retrouver dans chaque pays ! On a dès lors le droit de réclamer au ciel comme l’homme qui vient demander à Jésus de rétablir la justice : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » Mais faisons en sorte que nous ne soyons pas de ceux qui se rendent coupables de cette injustice. Sinon, le Seigneur nous dira que nous sommes « fous », « insensés », c-à-d des gens dont la vie n’a pas de sens, ou qui perdent le sens alors qu’ils doivent bien orienter leur vie ! Nous cotisons en prévision d’une bonne « retraite », mais nous oublions de cotiser pour la retraite définitive dans les cieux : c’est cela être riche en Dieu, mettre nos richesses matérielles et spirituelles au service du Royaume (la meilleure des spéculations en somme). « Cherchez d’abord le Royaume et le reste vous sera donné par surcroît. » Dans la prière du Notre Père que le Seigneur nous a apprise dimanche dernier, il nous apprend à demander, non pas d’amasser pour le lendemain (par prévoyance), mais juste le pain de ce jour. Demandons de savoir partager comme les premières communautés chrétiennes qui mettaient leur point d’honneur à tout mettre en commun afin que personne ne soit dans le besoin. Découvrons dans nos richesses un signe de la bienveillance divine et une invitation à partager afin que personne ne soit dans la gêne. Comparée à l’abondance de Dieu, l’abondance du monde est une misère. Puisons dans les greniers de Dieu, et vidons les autres qui ne donnent qu’une fausse assurance. Demandons la qualité de la vie grâce à une relation vraie avec Dieu et avec le prochain. Richesse ou aisance ?

Quel est notre rapport aux biens (matériels, intellectuels, spirituels) ? Amasser ou partager ?

Amen

Vénuste

« L'argent n'achète pas tout !... On peut acheter le plaisir, mais pas l'amour... On peut acheter un spectacle, mais pas la joie... On peut acheter un esclave, mais pas un ami... On peut acheter une femme, mais pas une épouse... On peut acheter une maison, mais pas un foyer... On peut acheter des aliments, mais pas l'appétit... On peut acheter un médicament, mais pas la santé... On peut acheter des diplômes, mais pas la culture… On peut acheter des livres, mais pas l'intelligence... On peut acheter l'instruction, mais pas l'éducation... On peut acheter des tranquillisants, mais pas la paix... On peut acheter des indulgences, mais pas le pardon. On peut acheter de la terre, mais pas le ciel. Ami(e), où donc est ta richesse ? » Anonyme

DIMANCHE 24 JUILLET 2022                           

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Genèse 18, 20-32 : marchandage d’Abraham à la manière orientale dans son intercession pour Sodome et Gomorrhe. Dans sa prière cependant, beaucoup de confiance et de distance respectueuse.

Colossiens 2, 12-14 : le rite du baptême (baptême signifie immersion) fait vivre la passion – résurrection du Christ : le baptisé est cloué à la croix (le péché), il est mis au tombeau pour ressusciter et recevoir la vie avec le Christ.

Luc 11, 1-13 : on a souvent l’impression que « le ciel n’écoute pas » ! On cherche alors à savoir comment prier, on cherche l’efficacité au lieu de purifier la prière. Jésus nous apprend à parler au Papa (Abba) pour lui demander l’Esprit Saint : non pas changer le cours naturel des choses, mais vivre les événements avec lui.

Jésus nous donne un enseignement sur la prière : elle doit être confiante, insistante, persévérante. Que faut-il demander, comment le demander ? Y a-t-il une petite recette pour que la prière soit efficace de façon infaillible ? Y at-t-il ce que quelqu’un appelle « l’art de demander » ? Car bien souvent nous avons l’impression que le ciel « reste sourd », il n’écoute pas ! Alors on cherche l’intercession d’un priant, d’un saint qui, lui, écoute et sait comment s’y prendre pour que Dieu écoute et exauce, par son intercession ! Ou alors on est vite révolté et on dit : prier à quoi ça sert ! On se révolte surtout quand on s’entend dire : vous n’avez pas bien prié, vous n’avez pas la foi, Dieu vous envoie une épreuve pour vous purifier, Dieu vous châtie pour votre péché… Comment accepter cela alors qu’on est déjà dans une grande souffrance…

Nous avons également l’exemple d’un autre grand « priant ». Abraham prie avec beaucoup de confiance, d’audace même, mais aussi un grand respect. L’épisode suit la visite de Dieu sous les traits des 3 visiteurs de la lecture de dimanche passé. Le péché de Sodome et de Gomorrhe est trop grave pour ne pas être châtié. Abraham tente d’obtenir la grâce des 2 villes. Il prie comme les orientaux font le marchandage dans les souks pour faire baisser les prix ! Dieu dans sa justice, ne peut faire périr le juste avec le pécheur, il pardonnera par égard pour 50 justes, même pour 45, même pour 40… ainsi de suite jusqu’au chiffre 10 (le nombre minimum de personnes pour représenter une communauté, p.e. pour la prière du jour de sabbat).

La prière d’Abraham est un exemple de « prière universelle », cette « prière des intentions » que Vatican II a réintroduite après le Credo avant l’offrande du sacrifice que le Christ a offert pour tout le genre humain. Cette prière est ancienne et son modèle se trouve dans l’office du Vendredi Saint. La présentation du missel demande que la prière universelle ait 4 volets : une intention pour l’Eglise universelle et pour ses pasteurs, une intention pour les dirigeants et les responsables de nos sociétés, une intention qui colle à l’actualité (situations de catastrophe, événements importants et heureux… quelqu’un disait qu’il faut prier le journal ouvert, à partir de l’actualité), une intention pour l’assemblée liturgique qui célèbre la messe. Le missel recommande évidemment de tenir compte des textes liturgiques du jour (et du temps liturgique) pour rédiger et exprimer ces intentions afin de rendre actuelle la parole méditée et d’inviter les fidèles à la pratiquer, à en faire leur nourriture spirituelle de la semaine. Bien entendu, dans notre prière individuelle, nous devons donner une grande place à la prière universelle : on ne peut pas prier pour soi uniquement, pour sa petite famille ; par la prière universelle, le chrétien exerce sa fonction sacerdotale reçue au baptême qui consiste à appeler la bénédiction sur le monde (« consecratio mundi »). La prière liturgique quant à elle, est communautaire, nous prions « notre » Père commun ensemble : donne-« nous », ne « nous » laisse pas...

Nous nous demandons ce qu’il faut dire dans notre prière ! Si on passe en revue toutes les catégories de gens qui ont besoin de notre prière, c’est déjà un gros avantage de ne plus nous limiter au « moi », à la petite santé qui nous est chère, au conjoint qui est l’amour de notre vie, à la petite famille qu’on recommande à Dieu pour la mettre à l’abri de tout besoin et lui assurer le plein succès. Semer large dans la prière, prier « universel »… tant pis si, à l’évocation des personnes et des situations, on est distrait et qu’on récite mal les prières apprises par cœur ! Je rappelle qu’il y a à l’oratoire un carnet où les gens inscrivent leur intention qu’ils proposent à la prière de toute la communauté paroissiale. Et la prière des 5 doigts du Pape François : le pouce pour nos proches, l’index pour ceux qui enseignent, le médium pour les gouvernants, l’annulaire pour les faibles et enfin le petit doigt, quand on a prié pour les autres, prier pour soi-même.

Jésus est le grand priant, mettons-nous à son école (notre coach). Les disciples devaient être intrigués par sa prière fréquente et se demander ce qu’il pouvait bien dire dans sa prière. Un jour, ils attendent qu’il ait fini sa prière pour lui demander : Seigneur, apprends-nous à prier. C’est déjà une belle prière comme quand on dit : je crois, Seigneur, mais augmente en moi la foi. Les disciples priaient trois fois par jour comme tous les bons Juifs. Mais ils avaient compris que Jésus ne priait pas comme la tradition juive l’enseigne, ils veulent prier comme Jésus. Jésus ne leur apprend pas des formules toutes faites, il commence par leur apprendre la disposition intérieure à avoir, celle de la relation filiale qui permet de parler à son papa en toute spontanéité, simplicité, confiance. C’est autre chose que de chercher les mots magiques, le côté faible de Dieu, la méthode infaillible… Dans nos familles déjà (du moins je l’espère), la relation père – enfant ne se limite pas aux cadeaux à recevoir, ce serait déjà une relation faussée au départ : le père et son enfant ne se rencontrent pas seulement quand le besoin se fait sentir (démarche intéressée), ils restent en communication permanente. L’enfant ne parle pas à son père avec les mêmes formules mémorisées ! Ainsi en va-t-il de la prière chrétienne : c’est un dialogue continue entre le chrétien et « Notre Père » (« notre », et non « mon » : lorsque nous disons « Père », nous nous situons « en famille », prenant, face à Dieu, une attitude filiale, pleine d’affection et de confiance, dans une certaine « complicité » avec le Père de famille). La prière chrétienne est continue, qu’on soit au travail ou en méditation, qu’on soit dans la joie ou dans la peine, qu’on ait une intention, un gros besoin, ou pas.

Les mots importent peu dans la prière chrétienne, puisque l’important, c’est l’élan du cœur. C’est d’ailleurs pour cela que la version de Luc du Pater n’est pas la même que celle de Matthieu : il ne s’agit pas d’une formule immuable dans la littéralité, Jésus n’a pas figé des formules, il a donné une orientation de la prière qui fait place à la liberté et à la spontanéité. Ce serait dommage que, à force de « réciter » des prières (imprimées ou apprises par cœur), on ne sache pas faire une prière personnelle spontanée : la lettre tue l’esprit ! Il ne s’agit pas, bien sûr de se contenter de « dire ses prières » ou de « faire sa prière » : la communication ne se réduit pas à quelques formules, si belles soient-elles. Jésus n’a pas voulu donner une « formule de prière » qu’il nous inviterait à répéter, mais un enseignement très riche sur la prière.

Qu’est-ce qu’on veut dans la prière ? Jamais essayer d’imposer sa volonté à Dieu : que sa volonté soit la nôtre et non l’inverse, ce n’est pas lui qui exécute, il ne s’agit pas de le fléchir, de le rendre propice, de l’avoir à l’usure, de lui casser les pieds. Jésus recommande de faire la prière en toute confiance, avec insistance (et même un « sans gêne » si on prend la parabole à la lettre), avec la certitude, l’assurance d’être exaucé : « Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ? » En fait ce qu’il faut demander, c’est l’Esprit Saint. Est-ce que nous y pensons ?  Avouons que c’est la dernière des demandes (si encore on la fait), alors qu’elle devrait être la première. Souvent nous demandons même l’impossible (il y aurait une sainte pour les « causes perdues »). Il ne s’agit pas de demander à Dieu de changer le cours naturel des événements (le miracle), alors que la prière ne nous épargne ni l’épreuve ni la souffrance, mais plutôt de vivre les événements avec Dieu. Il ne s’agit pas d’engager Dieu à agir seul, mais plutôt de nous engager à agir avec lui, d’entrer dans son projet, de nous ajuster à sa divine volonté, de « couler » vraiment dans le dessein de Dieu. La prière est ainsi un chemin de conversion. Si la prière n’est pas engagement dans le dessein de Dieu, elle est démission et elle n’est pas faite dans l’Esprit Saint : par exemple prier pour les indigents sans manifester de la générosité et sans travailler à la justice sociale, c’est demander à Dieu de se débrouiller et d’agir à notre place et même contre nous et notre égoïsme.

Ainsi les demandes spécifiées par Jésus concernent d’abord Dieu et nous en deuxième temps. Nous demandons que son nom soit sanctifié et que son règne arrive : nous nous engageons à ce que notre agir humain, notre conduite chrétienne, notre être au monde amène les hommes à bénir son nom dans la prière et à faire advenir son règne. Nous demandons le pain dont nous avons besoin pour chaque jour et pas des richesses à amasser, nous le demandons pour nous-mêmes et pour tous les hommes : nous nous engageons à tout faire pour que chaque habitant de la planète ait de quoi subvenir à ses besoins essentiels, nous nous engageons à partager déjà ce que nous avons, à être un peu les pères nourriciers les uns pour les autres. Nous demandons le pardon : nous nous engageons à le donner sans conditions, à être le canal par lequel le pardon divin circule de Dieu aux autres. La « prière du Seigneur » (c’est ainsi qu’on appelle le « Notre Père ») est une prière très complète, comme l’écrivait St Augustin à Proba : « Si tu parcours toutes les formules des prières sacrées, tu ne trouveras rien, je crois, qui ne soit contenu dans cette prière du Seigneur et n’y trouve sa conclusion. On est donc libre, lorsque l’on prie, de dire les mêmes choses avec des paroles diverses, mais on n’est pas libre de dire autre chose. » Cette prière est à apprendre avec le cœur (et pas seulement par cœur) ; ses paroles ne sont pas seulement à réciter, mais surtout à intérioriser.

Que notre prière soit persévérante, en demandant l’Esprit Saint qui vient au secours de notre faiblesse car nous ne savons pas prier et nous ne savons pas agir avec Dieu pour sa plus grande gloire et pour le salut du monde entier. Laissons l’Esprit prier en nous afin d’ajuster notre prière au projet de Dieu qui sait mieux que nous de quoi nous avons besoin et nous exauce au-delà de ce que nous n’osons demander (même si ce n’est pas exactement ce que nous avons demandé : la responsabilité parentale peut amener à dire non aux enfants). Prier oui, mais comme le Seigneur Jésus, avec lui, par lui… dans l’Esprit Saint.

Amen

Vénuste

DIMANCHE 17 JUILLET 2022                           

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Des femmes !

Genèse 18, 1-10 : « annonciation » à Abraham. Après avoir offert l’hospitalité à ses 3 visiteurs avec empressement (il court), lui qui était jusque là sans descendance, il reçoit la promesse d’un fils qui sera la souche d’une grande nation. On dit que Yahvé a choisi un peuple, c’est plus exact de dire qu’il a choisi un homme, et de surcroît un vieillard sans enfant, un nomade sans patrie ; à cet homme sans avenir, il a promis une descendance et un pays.

Colossiens 1, 24-28 : « le Christ est au milieu de vous ». C’est cela le « mystère » que St Paul annonce avec les autres apôtres et missionnaires, dans les souffrances, « afin d’amener tout homme à sa perfection dans le Christ ». Le mystère de Dieu n’est donc pas un secret (puisqu’il faut l’annoncer) incompréhensible, c’est la réalisation du grand projet de Dieu de sauver tous les hommes.

Luc 10, 38-42 : il s’agit de distinguer sans opposer, le service et l’écoute, l’action et la contemplation. Le disciple est appelé au service mais celui-ci ne doit pas l’accaparer jusqu’à ne plus trouver le temps pour l’écoute qui est « l’essentiel ». Ecouter conduit à mieux servir ; bien servir dispose à mieux écouter. C’est plutôt Jésus qui nous « reçoit » : quand il frappe à la porte, en sa présence, le disciple est réceptivité et écoute.

Entre la parabole du bon samaritain que nous avons écouté dimanche dernier et l’enseignement sur la prière que nous méditerons dimanche prochain, l’évangéliste Luc a intercalé le récit de l’accueil que deux sœurs ont réservé à Jésus. Deux attitudes d’accueillir le Maître qu’on a souvent opposées alors qu’elles se complètent et que nous sommes appelés à les vivre à notre tour, mais de façon équilibrée.

Jésus est en route avec ses disciples vers Jérusalem, vers la mort, vers l’accomplissement de sa mission ; il donne des consignes et met en garde contre certaines attitudes ; aujourd’hui il montre le danger de l’activisme. Il entre dans un village que Luc ne précise pas, dans la maison de Marthe (qui est l’aînée) et de Marie. En faisant le recoupement avec l’évangile selon St Jean, nous avons plus de précisions sur leur famille. Nous savons que Marthe et Marie avaient un frère, Lazare (que Jésus va ramener à la vie 4 jours après sa mise au tombeau), et habitaient le village de Béthanie, non loin de Jérusalem (à la distance d’ « environ 15 stades », soit un peu moins de 3 Km). Marie est celle qui va oindre les pieds de Jésus et les essuyer avec ses cheveux (embaumement funéraire anticipé du corps de Jésus qu’on n’aura pas le temps d’embaumer à sa mort, à cause du grand sabbat de la fête pascale juive, il fallait se presser).

Les deux femmes s’occupent de Jésus : Marthe pour bien recevoir l’hôte et l’ami, Marie pour recevoir le Maître et ne rien perdre de sa parole. Marthe se fait un honneur d’offrir à Jésus le meilleur accueil, les meilleurs plats : étant l’aînée, elle entend bien remplir son rôle de maîtresse de maison. D’ordinaire dans tous les ménages, c’est la femme qui s’affaire à la cuisine et le monsieur au salon (aux bouteilles). Ici, il s’agit de deux femmes ! Marthe s’attendait à voir Marie avec elle à la cuisine, elle s’étonne donc que sa sœur ne se sente pas concernée par les plats à préparer : Marie s’est assise aux pieds de Jésus pour écouter sa parole ; la position assise étant celle du disciple, et comme chez les Juifs, les femmes n’étaient pas admises comme disciples, Marie n’était donc pas à sa place. Marthe se croit en devoir de ramener sa sœur à la raison, mais au lieu de lui parler directement, elle demande à Jésus de faire lui-même le reproche. A son grand étonnement, Jésus félicite Marie : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas enlevée. » Jésus est le premier rabbi (le seul ?) à accueillir des femmes disciples.

« La meilleure part ». Ce texte a été interprété dans le sens de la supériorité de la contemplation sur l’action, sur l’apostolat : Marie serait la figure de l’ermite qui a fait le choix de quitter le monde (on disait « fuir le siècle » : fuga saeculi) pour se consacrer entièrement à la prière et à la méditation, tandis que Marthe représenterait l’homme du monde qui ne sait pas s’affranchir des obligations du « siècle » ! En conséquence, le religieux serait supérieur au laïc ! Cette interprétation est en contradiction avec d’autres textes où le service est recommandé ; pensons à l’institution des diacres, quand les apôtres, pour se consacrer à la Parole, choisissent avec grand soin des personnes qui seront chargés du service nécessaire des tables. Pensons à l’évangile de dimanche dernier, que St Luc a placé juste avant celui d’aujourd’hui (en complément ?) : le bon samaritain était présenté en exemple plutôt que le prêtre et le lévite.

C’est vrai qu’il y a un contraste entre l’attitude de Marthe et celle de Marie. Mais ce serait mal comprendre le texte que de les opposer diamétralement, comme s’il fallait choisir l’une exclusivement et rejeter l’autre définitivement. Jésus qui faisait route vers Jérusalem, à pied sous le soleil de Palestine qu’on connaît, avait grand besoin d’une nourriture savoureuse et revigorante pour refaire ses forces. Il était accompagné de ses disciples, ce qui donnait un fameux travail à la maîtresse de maison qui avait donc grand besoin de l’aide de sa cadette. Il ne pouvait donc pas blâmer celle qui s’est coupée en quatre pour mettre les petits plats dans les grands ! Il était bien éduqué et ne pouvait être ingrat à ce point. Imaginez donc que Marthe se soit elle aussi assise au pied de Jésus pour l’écouter ! Qu’est-ce qu’il lui reproche alors ? La fébrilité : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites ! » Cool, cool, dit-on aujourd’hui, calme, calme ! Jésus aurait voulu qu’elle lui donne de son temps, comme Marie, plutôt que de consacrer tout son temps aux casseroles et aux fourneaux ! Il lui fait un appel plus qu’il ne la juge.

Juillet-août est le temps des visites. Imaginez (et ça arrive) que vous allez chez quelqu’un qui ne vous prête aucune attention, qui ne prête pas l’oreille à ce que vous lui dites et qui par contre, voudrait recevoir vos compliments quant à l’apéro, au menu, à la vaisselle précieuse sortie pour la grande occasion… vous rentrerez chez vous qu’il vous a à peine regardé ! Il ne faut pas dédaigner ces attentions, il faut les apprécier, mais avouez que ce n’est pas là l’essentiel, le nécessaire. Entre amis, ce qui est important, c’est d’être ensemble, être avec, s’écouter. La meilleure part, c’est la rencontre, être avec l’hôte qu’on reçoit. La présence est plus importante que la qualité du menu et de la cuisine. Dans la littérature grecque, des auteurs, comme Platon, ont écrit des traités avec comme titre « le banquet » : il s’agit toujours d’une réunion d’amis qui ont l’intention de dépasser les banalités de la conversation (« les propos de table ») pour élever l’esprit, nourrir l’esprit par des échanges substantielles sur des sujets existentiels. Quoi de plus existentiel que la Parole de Jésus ? Dans un monde soucieux de rentabilité, d’efficacité, de réussite ? Elle a la priorité des priorités. « La meilleure part » !

Jésus n’enseigne donc pas l’écoute au détriment du service, la contemplation au détriment de l’action. Il enseigne l’équilibre entre les deux (la mesure en toutes choses, disaient les Grecs). Ecoute et service sont les deux jambes pour suivre Jésus, les deux poumons pour respirer le souffle de Dieu. Comme l’unique commandement est double : aimer Dieu (écoute) et aimer le prochain (service). Ecouter Dieu va de pair avec servir le prochain : d’ailleurs on remplit mieux le rôle de Marthe quand on écoute comme Marie, écouter conduit à mieux servir et bien servir dispose à mieux écouter. Du reste l’évangile selon St Jean nous apprend que Marthe, tout en continuant le service (il y en a qui écoutent, tout en ayant les mains occupées) savait écouter puisque c’est elle qui a fait la profession la plus complète avant la résurrection de Jésus (« Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, qui vient dans le monde »). L’écoute et le service sont complémentaires. Les deux femmes symbolisent l’Eglise qui est écoute et service à la fois. Elles sont un exemple à suivre dans leurs deux attitudes, avec discernement et équilibre.

Jésus ne critique (ne condamne) donc pas Marthe pour le sens de l’hospitalité et la chaleur de son accueil (le devoir de l’hospitalité est sacré), il ne blâme donc pas ceux qui font le service, puisque le service est indispensable, mais il blâme la manière, l’affairement, la fébrilité, la part excessive donnée à des détails, l’inquiétude et l’agitation. Jésus nous enseigne comment mettre la relation en ce que nous faisons. Car il y en a qui font du travail une espèce de religion, d’idole à qui on sacrifie tout : sa religion, ses relations, jusqu’à la vie de couple… pas d’hospitalité possible, on n’a pas le temps, on s’inquiète, on s’agite, on court… et qu’est-ce qui fait courir ? A d’autres occasions, Jésus avait mis en garde contre les soucis du monde qui finissent par étouffer. Il faudrait arriver à prier en travaillant, à faire silence dans le quotidien, à prolonger l’écoute dominicale dans le train-train de la semaine. Car l’autre leçon d’aujourd’hui, c’est que le prochain ne prenne pas la place de Dieu, le service ne doit pas nous accaparer au point d’oublier l’écoute. Bien des fois nous croyons avoir agi correctement quand l’accueil d’un ami nous « dispense » du « devoir » dominical ! Ou encore les obligations familiales ! Est-ce que nous prions en famille… avec nos hôtes ? L’Eglise primitive exhortait les chrétiens à ne jamais laisser partir l’hôte sans avoir prié avec lui : il faut le faire ! Qu’il est beau de faire de chaque rencontre humaine une rencontre avec Dieu !

Finalement, qui « reçoit » qui ? C’est Dieu qui nous « reçoit », c’est lui qui nous comble, c’est lui qui nous accueille et nous donne le bien suprême qu’est sa parole vivante et son pain de vie à goûter, à savourer, à assimiler. L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Dans l’eucharistie que nous célébrons, Jésus nous accueille à sa table : il remplit le double rôle de l’hôte (mot à double sens en français), à savoir, parler à ses hôtes et leur donner à manger. Quand il se présente chez nous (quand il fait irruption chez nous), il faut faire comme Marie : on est là d’abord pour écouter le Maître. Soyons assidus à l’écoute de sa parole, savourons le pain et le vin de sa présence.

Trouverai-je des temps d’écoute pendant ces vacances ? participation plus active et attentive à la messe, lecture privée de textes et commentaires bibliques, temps de silence et de « retraite », partage d’évangile en groupe… L’écoute de la Parole sera-t-elle « la meilleure part » de ma journée, de ma vie ?

Amen

Vénuste

DIMANCHE 10 JUILLET 2022                           

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Il faut absolument intervenir

 

Deutéronome 30, 10-14 : la loi du Sinaï avait été écrite sur la pierre, pour être intériorisée cependant à mesure qu’on la pratique. Avec la loi inscrite dans le cœur, c’est Dieu qui se fait proche, le prochain de l’homme.

Colossiens 1, 15-20 : l’un des plus beaux éloges du Christ par l’Eglise primitive qui, très vite, a compris la place du Christ et son identité divine (à comparer avec le Prologue de l’évangile selon St Jean). Il est créateur et chef de tout le créé ; il est re-créateur et chef (Tête) de l’Eglise.

Luc 10, 25-37 : ma mentalité de légaliste cherche à savoir qui est mon prochain et, par conséquent, qui ne l’est pas, celui que je peux éviter en toute bonne conscience. Le Christ m’amène à considérer comment je dois me convertir pour être, moi, le prochain de tout homme sans distinction, même l’inconnu, de tout homme qui a besoin d’une main secourable, d’une oreille qui écoute, d’un cœur qui compatit : celui qui a besoin de quelqu’un qui se fait proche de lui. Jésus s’est fait le bon samaritain de l’humanité blessée, l’a soignée et l’a conduite à l’auberge qu’est l’Eglise pour une complète guérison au moyen de sa Parole et de ses sacrements.

Voici une parabole parmi les plus connues, elle a même donné, dans le langage courant, l’expression « le bon samaritain » pour dire celui qui intervient gratuitement, vite et dans le long terme, là où d’autres se défilent. Luc, l’évangéliste de la compassion, de la miséricorde, est le seul évangéliste à nous la rapporter.

L’occasion est encore polémique. Un docteur de la loi (ce n’est donc pas n’importe qui) veut mettre Jésus « Maître » à l’épreuve et lui pose une question piège fréquente dans les écoles rabbiniques : « Maître, que dois-je faire pour avoir part à la vie éternelle ? » Il paraît que les Juifs répondent à une question par une autre ! Même Jésus : « Dans la loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Que lis-tu ? » Le docteur de la loi répond par un verset du Deutéronome sur l’amour de Dieu, verset que les Juifs récitent dans leurs prières quotidiennes, et un verset du Lévitique sur l’amour du prochain. Jésus le félicite pour la réponse exacte et lui dit de faire comme le dit la loi. Le docteur de la loi revient à la charge et demande : « Et qui donc est mon prochain ? » Jésus quitte alors le terrain des théories (questions d’écoles) pour celui des faits concrets de la vie. Il va au-delà du concept qui limitait le prochain aux compatriotes et à l’étranger établi en Israël.

Quelqu’un est tombé aux mains de brigands qui l’ont dépouillé, roué de coups et laissé pour mort. Un prêtre passe mais fait semblant de ne pas l’avoir vu, change de trottoir pour ne pas intervenir : non-assistance à personne en danger, passible de peine dans toutes les législations du monde ! Un lévite fait de même. Au contraire, un Samaritain s’arrête parce qu’il fut saisi de pitié (= « eut les entrailles retournées »), il le soigne en versant sur les blessures son huile et son vin (ses provisions pour la route), il le charge sur sa propre monture (lui, il marche à pied), le conduit à l’auberge et s’engage à payer tout ce que nécessitera la complète guérison, il s’engage à repasser voir le blessé. On ne peut s’empêcher de relever le contraste. D’un côté « les hommes de Dieu », (on leur a trouvé une excuse : peut-être dans la peur de toucher le sang qui les rendrait impurs et les exclurait des obligations rituelles), ils passent par hasard en flânant sans réelle urgence ; de l’autre côté un étranger, que les Juifs traitaient d’impur, d’hérétique, de bâtard, de faux frère, il est en voyage et lui, a une urgence. D’un côté ceux qui sont sensés savoir la loi écrite (savoir théorique et abstrait, ils la récitent et en parlent comme les livres, sans la traduire dans les actes), de l’autre côté celui qui n’écoute que son cœur (« pris aux entrailles »). Comme quoi l’observance rigoureuse des préceptes peut rendre aveugle, sourd et insensible… pour d’excellentes raisons (l’enfer est pavé de bonnes intentions) ; la loi observée sans cœur peut aboutir à une conduite odieuse. Souvent dans l’Evangile, Jésus nous étonne en montrant que le juste selon Dieu n’est pas toujours celui qu’on attendait : ceci pour nous exhorter à une vraie religion du cœur, non une pratique purement extérieure qui sauve les apparences uniquement, mais rend le cœur dur.

Qui donc est mon prochain ? C’est une question que nous posons pour savoir celui que nous pouvons fréquenter et celui par contre que nous pouvons éviter et même mépriser en toute bonne conscience en le gardant à distance. Jésus retourne la question autrement, il nous met dans la situation de celui qui a besoin d’un prochain, le blessé de la vie devant qui nous trouvons bien de prétextes pour l’ignorer, ou alors nous faisons de grands détours pour ne pas entendre le cri du malheureux ni croiser son regard, de peur de le secourir. Le gars qui se fait tabasser dans le bus ou dans le tunnel, celui qui subit des violences verbales, celui qui est traîné dans la boue par des journalistes malveillants, le migrant devant qui l’Europe dresse des murs…. En 1994, les grandes puissances ont longtemps refusé d’appeler les massacres au Rwanda par leur nom de génocide parce que le fait de le reconnaître imposait une intervention militaire immédiate ! Nous faisons semblant de ne pas savoir ! On s’attarde à poser les mauvaises questions purement légalistes. Jean Vanier, le fondateur de l’Arche, disait que le prêtre et le lévite de la parabole se demandent « qu’est-ce qui m’arrivera si je m’arrête auprès de ce malheureux ? », tandis que le Samaritain pose la bonne question : « qu’est-ce qui arrivera à ce malheureux si je ne m’arrête pas, si je ne fais pas quelque chose pour lui ? ». Avouons que nous raisonnons comme le prêtre et le lévite et que justement pour cela nous pensons raisonner juste et nous avons bonne conscience ! Avec la tête, nous raisonnons froidement en toute justice dans le sens de la loi. Mais la miséricorde raisonne autrement. Le mot quasi réservé pour dire la miséricorde de Dieu (Luc l’utilise aussi pour Jésus face au fils mort de la veuve de Naïm et pour le père du fils prodigue) dit littéralement être pris aux entrailles, avoir les entrailles qui se nouent et se révoltent devant une situation où il faut absolument intervenir : les entrailles maternelles de Dieu se retournent devant la souffrance humaine. Jésus va donc très fort quand il applique cette expression à un samaritain que le docteur de la loi doit imiter ! Comme le bon samaritain, Dieu est « humain », si je peux me permettre l’expression (la devise épiscopale du cardinal Danneels : « Apparuit humanitas Dei nostri », l’humanité de notre Dieu s’est manifestée), il est remué jusqu’aux entrailles et ne peut pas ne pas intervenir.

Pour les Pères de l’Eglise, le bon Samaritain, c’est d’abord Jésus. Il est mort pour nous, alors que nous étions ses ennemis, dit St Paul aux Romains qui commence par dire que ce n’est déjà pas évident de mourir pour un juste, pour un homme de bien, « mais la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs [ennemis], est mort pour nous ». Lui, le bon samaritain, s’est fait si proche de l’homme meurtri qu’il a pris la place de la victime, il a été roué de coups avant de monter sur la croix. Tout humain qui s’éloigne de Jérusalem, qui s’éloigne donc de la présence de Dieu, est frappé mortellement par le Mal ; la loi (le prêtre et le lévite) est impuissante à le sauver. Le Christ (dont nous avons fait un étranger, en l’excluant de nos vies) est le bon Samaritain qui a trouvé l’humanité blessée à mort par le péché, qui a répandu sur notre blessure l’huile et le vin (les sacrements de l’initiation : l’huile de l’onction au baptême et à la confirmation, le vin de l’eucharistie), qui nous a chargés sur sa propre monture (la Parole, la volonté de Dieu) et même sur ses épaules (le bon pasteur et la brebis perdue) et qui nous a conduits à l’auberge qui est son Eglise (« l’hôpital de campagne » comme aime l’appeler le Pape François) pour un séjour de soins et de revalidation (les sacrements guérissent, nourrissent, restaurent, recréent) vers une guérison complète, la bonne santé, le salut définitif, la vie éternelle. Jusqu’au jour où il reviendra.

« Va, et toi aussi, fais de même. » Tout chrétien, à son tour, doit être un bon samaritain pour tout homme. Au lieu de réagir comme Caïn qui disait qu’il n’est pas responsable de son frère. La loi d’amour inscrite dans le cœur doit développer une grande sensibilité vis-à-vis du prochain, à la place de l’indifférence que développent nos sociétés. Car la société est organisée pour ne rien voir, alors que la TV apporte toutes les misères du monde dans nos salons (le sensationnel quand le sang coule) ; nos voitures roulent trop vite pour remarquer quoi que ce soit, avec les télécommandes de nos garages, on ne sait même plus se faire accoster par celui qui passe sur le trottoir ! Et nous recevons si peu chez nous, nous nous interdisons d’aller chez les autres, à part un tout petit cercle familial.

Qui est mon prochain ? Il est si proche, si près. La parabole du Christ nous amène à constater qu’il nous appartient de décider qui est notre prochain. Pas seulement celui que le hasard met sur ma route, mais encore celui de qui je veux bien me rapprocher, me rendre proche, me rendre ami, me rendre frère et sœur ; c’est moi qui décide de supprimer la distance, de créer la proximité. Le prochain, c’est tout homme, au-delà des barrières ethniques, culturelles, religieuses, surtout le blessé de la vie. Libre à moi de détourner le regard pour ne pas le voir, de faire la sourde oreille quand il crie au secours, de faire de grands détours pour ne pas croiser son regard… je suis libre de tout cela… quand je me hâte pour aller à l’église ! Mais le vrai chrétien s’arrête pour porter secours, le vrai « pratiquant » sert Dieu dans le temple et sur la rue. C’est paradoxal à dire, mais Dieu nous attend dehors après la messe ! Cet homme que nous ne voulons pas regarder, le Christ l’habite : « … j’étais nu, tu m’as revêtu, malade, tu m’as visité… ». La charité chrétienne veut trouver le Christ dans tout homme qui souffre ; d’où la différence avec la philanthropie ou l’humanitaire. Si bien que qui s’éloigne du malheureux passe à côté de Dieu. Que de péchés d’omission !

Laissons la Parole de Dieu pénétrer au plus intime de notre cœur pour être vivante (et non rester lettre morte dans les écrits). Que notre culte soit en parfaite cohérence avec nos actes. Que nos liturgies soient belles, mais que ce ne soit pas un culte sans âme, qu’elles nous façonnent un cœur de chair à la place de notre cœur de pierre. Que l’amour célébré nous donne le courage de ne jamais freiner l’élan du cœur qui nous porte vers autrui, dans un amour sans frontières. La paroisse offre des services de « bon samaritain », n’hésitez plus à vous engager. Soyons de bons samaritains sur les routes des vacances. Ne pas passer sans voir, ne pas voir sans réagir, ni ici ni ailleurs. Occasions à ne pas manquer pour les œuvres de miséricorde. Pour avoir été sauvés par le Rédempteur, soyons nous-mêmes des sauveteurs, à son exemple.

Amen

Vénuste

De

Homelie gilles

HOMÉLIE POUR LE 3 JUILLET 2022

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre du prophète Isaïe (Is 66, 10-14c)

Réjouissez-vous avec Jérusalem !
Exultez en elle, vous tous qui l’aimez !
Avec elle, soyez pleins d’allégresse,
vous tous qui la pleuriez !

    Alors, vous serez nourris de son lait,
rassasiés de ses consolations ;
alors, vous goûterez avec délices
à l’abondance de sa gloire.
    Car le Seigneur le déclare :
« Voici que je dirige vers elle
la paix comme un fleuve
et, comme un torrent qui déborde,
la gloire des nations. »
Vous serez nourris, portés sur la hanche ;
vous serez choyés sur ses genoux.
    Comme un enfant que sa mère console,
ainsi, je vous consolerai.
Oui, dans Jérusalem, vous serez consolés.
    Vous verrez, votre cœur sera dans l’allégresse ;
et vos os revivront comme l’herbe reverdit.
Le Seigneur fera connaître sa puissance à ses serviteurs.

DEUXIÈME LECTURE

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Galates (Ga 6, 14-18)

Frères,
    pour moi, que la croix de notre Seigneur Jésus Christ
reste ma seule fierté.
Par elle, le monde est crucifié pour moi,
et moi pour le monde.
    Ce qui compte, ce n’est pas d’être circoncis ou incirconcis,
c’est d’être une création nouvelle.
    Pour tous ceux qui marchent selon cette règle de vie
et pour l’Israël de Dieu,
paix et miséricorde.
    Dès lors, que personne ne vienne me tourmenter,
car je porte dans mon corps
les marques des souffrances de Jésus.
    Frères, que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ
soit avec votre esprit. Amen.

 

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 10, 1-12.17-20)

    En ce temps-là,
parmi les disciples,
    le Seigneur en désigna encore 72,
et il les envoya deux par deux, en avant de lui,
en toute ville et localité
où lui-même allait se rendre.
    Il leur dit :
« La moisson est abondante,
mais les ouvriers sont peu nombreux.
Priez donc le maître de la moisson
d’envoyer des ouvriers pour sa moisson.
    Allez ! Voici que je vous envoie
comme des agneaux au milieu des loups.
    Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales,
et ne saluez personne en chemin.
    Mais dans toute maison où vous entrerez,
dites d’abord :
‘Paix à cette maison.’
    S’il y a là un ami de la paix,
votre paix ira reposer sur lui ;
sinon, elle reviendra sur vous.
    Restez dans cette maison,
mangeant et buvant ce que l’on vous sert ;
car l’ouvrier mérite son salaire.
Ne passez pas de maison en maison.
    Dans toute ville où vous entrerez
et où vous serez accueillis,
mangez ce qui vous est présenté.
    Guérissez les malades qui s’y trouvent
et dites-leur :
‘Le règne de Dieu s’est approché de vous.’ »
    Mais dans toute ville où vous entrerez
et où vous ne serez pas accueillis,
allez sur les places et dites :
    ‘Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds,
nous l’enlevons pour vous la laisser.
Toutefois, sachez-le :
le règne de Dieu s’est approché.’
    Je vous le déclare :
au dernier jour,
Sodome sera mieux traitée que cette ville. »

    Les 72 disciples revinrent tout joyeux,
en disant :
« Seigneur, même les démons
nous sont soumis en ton nom. »
    Jésus leur dit :
« Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair.
    Voici que je vous ai donné le pouvoir
d’écraser serpents et scorpions,
et sur toute la puissance de l’Ennemi :
absolument rien ne pourra vous nuire.
    Toutefois, ne vous réjouissez pas
parce que les esprits vous sont soumis ;
mais réjouissez-vous
parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. »

 

Homélie 

L’Evangile de ce jour nous invite à réfléchir à ce que signifie être envoyé en mission, autrement dit « évangéliser ». Dans cet envoi des 72 disciples en mission (72 étant le chiffre des nations païennes connues au temps où Luc écrit son évangile) il est intéressant de remarquer que les disciples sont envoyés pour préparer le terrain avant que Jésus se rende sur place en personne. Ceci nous invite à laisser la place à Jésus et à ne pas vouloir le remplacer ni faire à sa place ; second élément qui va dans ce sens, c’est la recommandation de Jésus juste avant d’envoyer ses disciples en mission : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson ». Il les envoie donc clairement pour moissonner et non pour semer ! Cette précision est capitale car cela signifie que c’est lui le semeur et non pas nous : notre travail consiste donc à récolter ce que Jésus a déjà semé ! Voilà en quoi consiste le travail préparatoire à la venue de Jésus : à révéler chez les personnes que nous rencontrons les blés murs, ce qui est déjà de l’ordre du royaume en eux : il n’y a rien à planter, tout est déjà là, plus ou moins mûr et notre mission consiste à le leur révéler ! 

Ensuite il y a quelques attitudes précises à adopter : y aller léger (« Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales ») c’est-à-dire sans s’encombrer, comme des pauvres, qui acceptent de dépendre des autres ; puis ne pas y aller seul, mais « deux par deux », c’est-dire, en lien avec une autre personne, témoignant de la fraternité, du lien fraternel  qui vient appuyer le témoignage verbal ; ensuite, n’aller que là où l’on nous accueille : en effet, il ne s’agit pas de s’imposer de quelque manière que ce soit, comme Dieu le fait avec nous : il se propose toujours, mais jamais ne s’impose.

Enfin il y a deux paroles à dire seulement, pas plus, pas moins. La première : « Paix à cette maison » c’était la manière courante de se saluer dans les pays sémites (et cela le reste encore aujourd’hui). Mais cela dit l’intention du disciple de Jésus envers la personne qu’il rencontre : qu’elle soit en paix, en elle, avec les autres et avec Dieu. La seconde parole à dire : « Le royaume de Dieu s’est approché de vous » ou selon d’autres traductions, plus proches du texte grec, « Le royaume de Dieu est au milieu de vous, en vous ». Quelle parole ! vous vous rendez compte de la force de cette parole ? qui est très cohérente avec l’attitude du moissonneur : il s’agit de révéler aux personnes que nous rencontrons qu’ils sont habités de Dieu ! 

En effet, le royaume de Dieu c’est l’espace de Dieu en nous ! Donc dire que le royaume de Dieu s’est approché de quelqu’un, c’est lui dire qu’elle est habitée du divin et pas seulement le lui dire, mais le penser réellement. Et pas seulement le penser, mais se comporter avec cette personne de telle manière qu’elle sente qu’il y a en elle quelque chose de plus grand, de plus noble que ce qu’elle pensait. C’est cela, évangéliser. On ne peut le faire qu’en lui offrant notre amitié réelle, désintéressée, sans condescendance, faite de confiance profonde. 

Comme le dit Louis Lavelle, philosophe du siècle dernier « le plus grand bien que nous puissions faire aux autres, n’est pas de leur dire notre richesse, mais de leur révéler la leur », je crois fermement que tout être humain est porteur du divin, mais souvent il ne le sait pas, il s’agit donc de le lui dire en lui montrant qu’il y a en lui quelque chose de Dieu qui est déjà là. Le disciple a les yeux pour voir cela dans le cœur de l’autre. Ce qui manque aujourd’hui, ce sont des hommes et des femmes qui ont les yeux pour voir cela, voila pourquoi il est important de prier le maitre de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson.  

Au retour de leur première mission, les 72 reviennent tout joyeux ! super, ça marche quand on est moissonneur et qu’on révèle que le royaume de Dieu est en chaque être humain ! Mais Jésus les invite à découvrir le vrai motif de leur joie : ce n’est pas que la mission marche, ou qu’il y ait eu de nombreuses conversions, bref qu’ils aient été performants, non, mais la vraie raison de leur joie, c’est que leurs noms sont inscrits dans les cieux, c’est-à-dire dans le cœur de Dieu. Le vrai motif de la joie d’évangéliser, c’est de savoir que Dieu nous aime, que tout être humain est dans son cœur, qu’il tient tout dans sa main, et que tout va vers Lui, tout est en Lui et par Lui. 

En effet, quelque soit la réussite ou non de la mission (on en pourra d’ailleurs jamais objectivement l’évaluer) l’important c’est de se réjouir d’être de ceux par qui Jésus œuvre dans ce monde, car c’est toujours Lui qui agit, nous nous ne faisons que préparer le terrain en moissonnant : en fait la mission consiste à créer les meilleures conditions pour que Jésus agisse, nous réparons les cœurs à la conscience que Dieu est déjà là, bref nous créons les conditions pour que Jésus soit accueilli, mais c’est Lui qui œuvre dans les cœurs, jamais nous ! Nous nous ne faisons que collaborer avec Lui. Mais quelle joie de coopérer ainsi avec lui en tant que disciple, quel honneur !

Belle moisson cher moissonneurs ! 

Gilles Brocard

 

Homelie

 

DIMANCHE 26 JUIN 2022                   

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Il recrute !

 

1 Rois 19, 16… 21 : l’appel de Dieu nous arrive par des intermédiaires humains, pour Elisée, l’appel lui parvient par le grand prophète Elie qui jette sur lui son manteau (le manteau recèle la puissance du propriétaire). Elisée rompt avec sa vie antérieure en immolant les bœufs avec lesquels il labourait (rien n’indique qu’il soit retourné chez lui pour faire ses adieux à la famille par respect filial), il prend la décision irrévocable de partir, une obéissance sans retour. Et nous, acceptons-nous la rupture ? acceptons-nous de répondre avec promptitude ?

 

Galates 5, 1…18 : le Christ libère de tout ce qui entrave l’homme : des tendances égoïstes de la chair et des observances caduques de l’ancienne loi. Cependant liberté n’est pas libertinage : il s’agit d’être conduit par l’Esprit Saint. Paul avertit les Galates du danger de régression : il ne faut pas reprendre les anciens comportements, les anciennes chaînes d’une loi qui ne peut sauver. Seule la croix sauve. Demeurons donc dans cette liberté que le Christ nous a acquise au prix de son sang. Si on se laisse conduire par l’Esprit, on n’est plus sujet de la loi.

 

Luc 9, 51-62  : Jésus « durcit son visage », va son chemin vers la croix, libre et décidé à aller jusqu’au bout de sa mission. Sur le chemin, il recrute des disciples pour le suivre et il leur précise les conditions pour être vraiment ses disciples : abandonner toute violence et tout esprit de domination (douceur devant les refus), ne pas s’installer (esprit de pauvreté : abandonner les sécurités matérielles), comprendre l’urgence et ne pas regarder en arrière (disponibilité totale, obéissance sans retour : l’appel a la priorité sur tout le reste). Il exige détachement et promptitude.

 

Une nouvelle étape commence pour Jésus, vers l’accomplissement de sa mission, littéralement vers son « enlèvement » (Ascension). Il quitte la Galilée et prend résolument la route de Jérusalem où il va vivre la passion. C’est pour cela qu’il « durcit le visage » (la nouvelle tradition dit « le visage déterminé »). Libre et décidé à aller jusqu’au bout. En même temps, Jésus recrute, il cherche des collaborateurs, mais pas n’importe lesquels, pas n’importe comment : il énonce clairement des exigences, des conditions, mais il a du mal à corriger les visées des futurs candidats. Voyons le « profil » du disciple, à l’image de son maître. Remarquons que le texte ne nous dit rien de la décision des 4 appelés : à nous de – nous - décider.

Douceur. Les évangiles apocryphes, pour prouver que Jésus était Dieu, même enfant, ont imaginé que, quand les autres gosses le contrariaient, il leur soufflait dessus et ils tombaient raides morts ! Mais Jésus a toujours été « doux et humble de cœur », résolument non violent. Il éduque ses disciples à la douceur et à la paix ; il ne veut pas que les gens aient peur de lui, car seul l’amour peut les convaincre à se faire disciples. Jean et Jacques vont l’apprendre à leurs dépens. Jésus et ses disciples quittent la Galilée pour marcher vers Jérusalem. Peut-être que les fils de Zébédée, que Jésus appelait les fils du tonnerre à cause de leur fougueux caractère, pensent vraiment à une marche sur Jérusalem au sens militaire, pour prendre le pouvoir : encore le rêve d’un messie nouveau David, guerrier et nationaliste ; une marche qui écrase toute opposition. Or pour passer de la Galilée à Jérusalem, le plus court chemin traversait la Samarie, chez les frères ennemis des Juifs. Les Samaritains étaient un peuple mélangé : lors de l’exil, eux n’avaient pas été déportés, ils ont cohabité et se sont métissés avec les occupants ; pour les Juifs, ils s’étaient donc souillés avec l’occupant (impurs et bâtards), d’où le mépris à leur égard ; on évitait de traverser la Samarie pour ne pas contracter d’impureté. Les Samaritains leur rendaient la pareille et tout Juif qui se hasardait chez eux subissait mépris et brimades. Jésus et ses disciples vont subir le même sort. Les fils de Zébédée se prennent alors pour le prophète Elie qui faisait descendre le feu du ciel sur les impies : ils demandent à Jésus que ce soit eux qui ordonnent au feu de tomber du ciel (« veux-tu que nous ordonnions » : ils ne demandent pas que ce soit Jésus qui ordonne !). Jésus les « interpelle vivement » (terme que les évangiles réservent à la réaction de Jésus face aux forces du mal, comme les démons et les tempêtes). Cette interpellation vigoureuse devait cependant avoir les accents du sermon sur la montagne : aimez ceux qui vous détestent, priez pour ceux qui vous persécutent… Le Fils de Dieu a pris le risque d’être rejeté mais n’utilisera jamais la violence, la contrainte, l’intimidation… Le disciple n’est pas plus grand que son maître, lui-même connaîtra refus et rejet, sans que cela n’entame sa résolution de continuer sa mission, sans que cela n’entame son amour pour tout homme. Pas question de tuer au nom de Dieu, pas de place pour l’inquisition ; c’est trahir Jésus que d’excommunier ou dresser des bûchers où brûler les hérétiques

Pauvreté. Alors que Jésus est rejeté par les Samaritains, voilà quelqu’un qui spontanément se propose pour le suivre. Quelle consolation ! Jésus cependant refroidit son enthousiasme en lui parlant sans détour de ce qui attend toute personne qui va le suivre. Lui-même mène la vie de SDF. Depuis qu’il a quitté Nazareth, il est sans adresse connue, dans l’insécurité matérielle. Le sort des renards et des oiseaux est plus enviable, puisqu’ils ont où loger à demeure. Jésus est toujours sur les routes, toujours en marche, comptant sur l’accueil de celui qui voudra bien l’héberger (avec le risque d’être mis à la porte comme chez les Samaritains). C’est un choix, un style de vie spirituelle avant d’être matérielle (notre pape François a fait le même choix, lui qui refuse d’habiter le palais pontifical) : ne jamais s’installer, totalement désencombré et donc libre et disponible pour le seul Royaume de Dieu. Pas d’assurance-vie, pas de confort matériel ni d’aisance économique, mais abandon total à Dieu et aux hommes de bonne volonté. Le disciple, comme son maître, doit renoncer aux sécurités du monde : aucune possession, aucune attache matérielle, rien qui l’accapare, nulle part où s’installer… mais libre comme l’air. Il doit vivre la pauvreté évangélique (qui n’est pas la misère ni la mendicité), vivre « détaché » de toute propriété. Jésus dira à ses disciples de n’avoir ni besace, ni habit de rechange, ni bâton pour la route. Il ne s’agit pas de calculer, d’aimer à l’essai ! 

Disponibilité et obéissance. Jésus appelle un homme à le suivre, mais celui-ci lui demande un délai, un sursis… du genre « oui, mais… » La raison est sérieuse : le devoir sacré de s’occuper de ses parents relève du 4ème commandement, avec l’obligation de leur offrir une sépulture digne. Cet homme est préoccupé par les funérailles de son père (le deuil et les cérémonies funèbres devaient durer sept jours). Il s’agit d’un conflit de devoirs : lequel passe avant, puisqu’il n’y a pas de compromis, il n’y a pas moyen de les accomplir tous les deux en même temps, il faut choisir, or, comme on dit, choisir c’est renoncer. Selon Jésus, son appel est le plus urgent, il ne souffre ni retard ni hésitation. Jésus exprime une parole révoltante à première vue si on reste sur la littéralité des mots : laisser les morts enterrer leurs morts. Est-ce que Jésus enseignerait de laisser les corps de nos proches exposés aux vautours ? Il faut comprendre le terme « mort » dans le même sens que dans la parabole du fils prodigue quand son père dit qu’il était mort et qu’il est revenu à la vie. Autre explication : la loi disait qu’on ne pouvait quitter ses parents que pour aller à l’école de la loi ; ici Jésus se substitue à la loi, pour dire qu’on est autorisé à quitter ses parents pour le suivre. Il a la priorité sur tout et sur tout le monde. Et il y a urgence.

Dernière recrue de la journée : « Je te suivrai, Seigneur, mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison ». On sent ici le prétexte souvent invoqué, car tout peut devenir obligation familiale : avoir la prudence et la précaution d’assurer un avenir aux proches, régler l’un ou l’autre litige… Jésus exige de ne pas regarder en arrière, de tourner les yeux vers l’avenir, d’être des bâtisseurs d’avenir (et non des nostalgiques, le regard figé sur le rétroviseur), lui-même est déterminé à aller à Jérusalem tout en sachant qu’il ne verra plus ses proches. Il faut couper toute attache qui empêche d’avancer. Quand on lui a dit que sa famille venait le voir, il a montré ceux qui l’écoutaient en disant que ce sont eux désormais sa famille ; il n’a pas renié ses origines, mais il a montré une famille universelle où personne n’est exclu. Il faut, comme Abraham, comme Elisée et beaucoup d’autres appelés, « quitter » sa famille, sa patrie, sa vie antérieure, sa barque comme Pierre, son comptoir comme Matthieu… tout ce qu’on aime… pour ne s’attacher qu’à Jésus. Encore une fois, la priorité est à Jésus, l’urgence est à l’évangile ; il faut répondre à Jésus avec promptitude, détachement, obéissance totale, sans tergiverser. Tout, tout de suite ! Aimer jusqu’au bout.

Voilà donc le profil du disciple de Jésus. On dit souvent que cela ne concerne que ceux qui sont appelés à la vie monacale ou missionnaire. Mais l’appel s’adresse à tout disciple. Tout chrétien est appelé et les exigences que pose Jésus sont valables pour tout le monde. L’évangile d’aujourd’hui nous interpelle pour purifier nos raisons de suivre Jésus. Nous sommes souvent inspirés par des intérêts mal définis. Ceux-ci peuvent être un bon départ malgré tout, puisque Dieu assure notre formation, dans sa pédagogie, mais c’est à purifier : on est chrétien parce qu’on aime le Seigneur plus que tout et jusqu’au bout, jusqu’à la croix, jusqu’à se détacher de tout pour ne s’attacher qu’à lui et le suivre sans regret et pour toujours.

Est-ce que d’abord nous le suivons, ou bien faisons-nous de petites apparitions à l’église quand nous en avons besoin ? Ne sommes-nous pas comme le sous-marin qui émerge uniquement pour prendre l’air et se ravitailler ? Sommes-nous sourds à l’appel ? Peut-être négocions-nous des délais, mettons-nous des conditions, du genre : permets-moi d’abord de m’occuper de ma petite famille, permets-moi de terminer ce petit projet que j’ai mis en route… Jésus nous appelle à « durcir le visage », nous mettre en chemin derrière lui, accepter le renoncement, l’inconfort et même la solitude ; accepter le rejet, la longue et pénible route, l’échec…. jamais encombré ni dans les possessions ni dans les relations, sans agenda surchargé. Qu’est-ce qu’il y a de plus important que Dieu ? Son appel est radical pour tous. Cultivons-nous l’hésitation, ou la résistance carrément ? Plutôt être prêts, toujours prêts, dans la joie et la bonne humeur, avec zèle et enthousiasme, au service du meilleur des seigneurs. Les occasions sont innombrables où l’appel de Dieu se fait entendre de façon claire à toute conscience chrétienne : chaque fois que le Seigneur a besoin de quelqu’un pour porter sa parole à un athée, pour visiter un malade, pour apporter sa consolation à un angoissé, pour s’occuper d’un service paroissial… Allez-vous faire longtemps la sourde oreille ? 

Amen

Vénuste

 

 

 

DIMANCHE 19 JUIN 2022                   

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Tout vient du Ciel !

 

Genèse 14, 18-20 : d’ordinaire on offrait des sacrifices sanglants ; Melchisédech, lui (le premier dans la Bible), offre du pain et du vin, c’est pourquoi il préfigure le Christ ; ce prêtre qui vient de nulle part (sans être de la descendance de Lévi, la seule famille sacerdotale), préfigure le prêtre éternel qu’est le Christ ; il est plus grand qu’Abraham puisque celui-ci se sent le devoir de lui donner la dîme. Reconnaissons dans cet épisode la pédagogie divine qui a continuellement provoqué son peuple à purifier ses pratiques sacrificielles pour le préparer à l’Alliance nouvelle et éternelle en Jésus.

1 Corinthiens 11, 23-26 : la « tradition » pour Paul, c’est transmettre ce qu’il a lui-même reçu, le « faites ceci en mémoire de moi » qui répète les gestes et les paroles de Jésus à la Cène, proclamant ainsi sa mort « jusqu’à ce qu’il (re)vienne ». La foi de l’Eglise en la « présence réelle » du Ressuscité dans le mystère de l’Eucharistie remonte donc à l’origine de la communauté chrétienne.

Luc 9, 11-17  : il faut lire le texte de la multiplication des pains en parallèle avec le récit de l’Exode qui parle de la manne au désert, avec le récit de l’institution de l’Eucharistie à la Cène, avec le récit des disciples d’Emmaüs… avec les paroles de la messe (à la consécration). C’est le même Dieu qui donne et se donne pour que l’homme ait la vie et l’ait en abondance. Dieu est le seul à pouvoir rassasier notre faim de bonheur et d’éternité.

 

La solennité catholique du Corpus Domini, qui célèbre le mystère de l'Eucharistie, fut inspirée à Julienne du Mont-Cornillon (Liège) et célébrée pour la première fois à Liège en 1246. Elle fut étendue à toute l'Eglise par le pape Urbain IV en 1264 (de son nom, Jacques Pantaléon, il avait été archidiacre à Liège). Sa date est fixée au Vatican au premier jeudi suivant le premier dimanche après la Pentecôte. Dans certains pays, elle est célébrée le dimanche suivant. Elle a connu plusieurs noms : « Fête-Dieu », « Fête du Saint-Sacrement », « Fête du Corps et du Sang du Christ ». Sous ces appellations, c’est toujours la célébration du Christ qui se donne et se rend présent dans son Corps et dans son Sang à travers les « espèces » du pain et du vin. Le pain rompu, le vin partagé, voilà signifiée la vie que Dieu nous donne en son Fils, Corps « livré » et Sang « versé » pour nous. 

    Quoi de plus banal que le pain et le vin, nourriture quotidienne de base, fruit de la terre et du travail des hommes ! C’est justement parce que c’est ce qui sustente notre organisme, que ces éléments naturels peuvent être signe du don de la vie. Ils nous font comprendre également la multiplication : St Augustin disait que Dieu n’a aucune difficulté à multiplier le pain à partir de quelques galettes, lui qui ne cesse de couvrir de moissons les plaines de l’univers à partir de quelques grains semés. Mais la multiplication des pains par Jésus au désert renvoie à l’expérience des Hébreux de la manne du désert. Le peuple avait faim et soif, et Yahvé leur procurait la manne pour manger et l’eau du rocher pour boire. Au désert, on ne cultive pas, c’est le dénuement extrême, c’est la désolation, le lieu de la mort. Et pourtant Dieu faisait descendre la manne, la nourriture qui tombait du ciel, que l’homme ne peut pas aller descendre lui-même : il la reçoit gratuitement, sans elle, il trépasse. Au désert, il n’y a pas d’eau, c’est la chaleur d’un soleil implacable, c’est la soif et la mort, à moins qu’il ne pleuve (eau qui elle-même descend du ciel). Et pourtant Dieu a fait jaillir une eau abondante, non pas d’un oasis, non pas d’un sable fin, mais d’un rocher : le geste de Moïse qui étend son bâton, a suffi pour faire jaillir une eau abondante et rafraîchissante. La manne du ciel, l’eau du rocher, tout cela vient du ciel. Donc on dépend du ciel.

    L’élément symbolique ici, c’est donc le pain. Il signifie la fécondité de la nature qui ne devient effective que grâce au travail de l’homme. Le travail n’est pas seulement de la sueur et de la peine ; c’est aussi la solidarité (à l’époque où on n’avait pas les machines agricoles, ce sont les bras de tous les membres de famille qui se mettaient ensemble pour produire une bonne récolte). Le travail soude et cimente les relations humaines. Donc, la communion, comme tous les grains broyés et réunis pour faire un même pain. Ainsi les membres de l’organisme, ainsi les membres du Corps du Christ. Et puis le pain, c’est aussi la manducation, c’est l’assimilation : ce qu’on mange, on le fait sien physiquement, il y a union, il y a communion. Réalisme de l’acte de prendre et de manger, de prendre et de boire : on l’a perdu dans le respect dû à l’hostie qu’on n’ose pas prendre et croquer sous la dent ; on l’a perdu dans les dimensions de l’hostie qui ne sont que symboliques, petite et pratique pour qu’il n’y ait pas de miette qui se perde.

    Avec le pain, Jésus a fait 4 gestes : il prit le pain, il le bénit, il le rompit et le donna. Nous retrouvons les mêmes gestes à la multiplication du pain, au récit des disciples d’Emmaüs, et bien entendu dans nos célébrations eucharistiques puisque nous répétons les gestes et les paroles de Jésus à la Cène. Le Christ, en prenant le pain, dit : « ceci est mon corps ». Il ne dit pas, ce pain signifie mon corps. Le corps, dans la Bible, c’est la personne, comme le sang c’est la vie. L’expression « ceci est mon corps, ceci est mon sang » veut dire que Jésus nous fait don de sa présence et de sa vie. 

L’Eglise primitive appelait l’Eucharistie « la fraction du pain ». Rompre le pain à la table eucharistique, mais aussi le rompre dans la vie quotidienne pour les affamés et les nécessiteux de notre monde. Quand les Douze sont venus dire au Christ de renvoyer la foule pour qu’elle aille se débrouiller dans les villages et les fermes à l’entour afin d’y loger et d’y trouver de quoi manger, il leur a bien dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ce qui veut dire que nous-mêmes nous n’avons pas à demander à Dieu, dans nos prières, de nourrir les affamés du monde. Car il va nous renvoyer à notre responsabilité de veiller nous-mêmes à leur trouver de quoi manger. Les Douze proposaient d’aller acheter de la nourriture pour tout ce monde… Jésus leur donne l’ordre de faire asseoir la foule par groupes. Or ils étaient déjà assis pour l’écouter. Seulement ils n’étaient pas vraiment « rassemblés ». Il fallait qu’ils soient « un » pour qu’il y ait le miracle d’un vrai partage. Car il n’y a que le partage et la solidarité comme seules forces capables de rassasier la faim humaine. Voilà donc la meilleure (la seule) façon de « communier » au Corps et au Sang du Christ : rompre le pain à l’assemblée liturgique à la messe et rompre le pain pour le frère, la sœur (son prochain) pendant toute la semaine. Bref, il y a la table eucharistique et il y a la table du frère (d’où la belle tradition de toujours avoir la place du pauvre à notre table). La communion n’est donc pas à consommation personnelle, on ne reçoit pas « sa » communion, on ne fait pas « sa » communion ni privée ni solennelle. On communie au Corps et au Sang du Seigneur présent sous les espèces du pain et du vin et on communie en même temps aux différents membres qui forment le Corps de l’Eglise dont Jésus est la Tête. Chez nous les catholiques le corps mystique de Jésus est l’Eglise tandis que le corps eucharistique est le pain consacré ; chez les orthodoxes, c’est l’inverse, le corps mystique est plutôt le corps eucharistique et la présence réelle du Christ est celle de l’assemblée : « là où deux ou trois sont réunis, je suis au milieu de vous ».

Les exégètes en concluent qu’en fait le Corps du Christ, c’est (avant tout, avant l’hostie) l’Eglise qui célèbre l’Eucharistie. C’est la théologie de St Paul : l’Eglise est le Corps du Christ, il en est la Tête, nous en sommes les membres. Il faut d’abord bâtir le Corps de l’Eglise pour célébrer l’Eucharistie et de la même façon celui qui a reçu le Christ dans l’Eucharistie doit s’engager à bâtir l’Eglise. Car, reconnaissons-le, plus on insiste sur l’adoration de l’hostie consacrée, moins on se sent concerné par l’assemblée, on se préoccupe de ses « dévotions » et c’est tout ! Et si on se préoccupait des frères et sœurs avec qui on « communie » (cum-unum dans le sens de commune-union ou cum-munus dans le sens de commune–charge, commune-mission) ! C’est cela bâtir l’Eglise : cela suppose qu’on s’intéresse aux autres, à les connaître un peu mieux, à les fréquenter, à partager leur vie… C’est ainsi que l’assemblée liturgique devient communauté (famille) où tous sont vraiment frères et sœurs dans le quotidien… on se rend visite, on se parle, on se rend service…. L’assemblée liturgique sera authentique si elle bâtit l’Eglise, la communauté paroissiale.

Est-ce que notre assemblée dominicale bâtit l’Eglise ? Pensez un peu au nombre de fois où vous avez « participé » (pas seulement « assisté ») à l’eucharistie en rendant un quelconque service : chanter avec les autres, faire la lecture, lire une intention, apporter le pain et le vin à l’autel… Pensez que la Saint-Vincent de Paul manque de membres, comme d’autres services de la communauté paroissiale, par exemple les visiteurs des malades… Pensez que nous avons de la peine à avoir des candidats à l’équipe d’animation paroissiale (EAP), que manquent des catéchistes… Est-ce que ne pas s’engager dans la vie de l’Eglise, de la communauté paroissiale, est-ce que ce n’est pas se couper de la vie de l’Eglise, se couper du Corps Vivant du Christ, de la même manière que s’excommunier en n’allant pas à la table de la communion ? « Recevez ce que vous êtes et devenez ce que vous recevez », disait St Augustin en parlant de la communion. Nous recevons le Corps (eucharistique) du Christ, nous sommes le Corps (mystique) du Christ ; devenons le Corps du Christ plus encore, travaillons à le construire plus encore par notre foi, par notre témoignage, par notre prière, par notre assiduité à la pratique du dimanche, par un engagement fort et décidé à rendre la communauté paroissiale vivante et dynamique… ne restons pas là sans être engagés dans un service paroissial… pour l’édification commune, selon l’expression de St Paul. 

« … que la grâce nous amène à démontrer que, dans l’eucharistie, ce n’est pas du pain que nous recevons, ce n’est pas une ombre que nous embrassons, mais c’est vraiment le Christ vivant qui est là… » Dom Helder CAMARA, in Parole et Pain, jan-fév 1971.

Amen

Vénuste

 

 

 

 

DIMANCHE 12 JUIN 2022                   

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Sainte Trinité

 

Proverbes 8, 22-31 : en contemplant la création dans son ensemble et dans son harmonie, les sages de la Bible en avait conclu que seule une intelligence supérieure pouvait avoir organisé tout cela. Cette intelligence ne pouvait être que celle de Dieu. Ils ont personnifié la Sagesse de Dieu, « enfantée » avant les siècles. Les chrétiens ont tout de suite compris que cette Sagesse personnifiée est le Verbe de Dieu, « engendré non pas créé, de même nature que le Père et par lui tout a été fait », selon la formule du Credo. Mais contrairement à la Sagesse divine de l’A.T., le Verbe est l’égal du Père, Dieu lui-même.

 

Romains 5, 1-5 : un extrait à dense contenu trinitaire. Le Père est la source gracieuse de paix, le Fils est Celui par qui la grâce divine a été manifestée, l’Esprit Saint est celui qui répand l’amour de Dieu dans les cœurs : nous sommes établis dans la relation du Père par Notre Seigneur Jésus Christ dans l’Esprit Saint qui nous a été donné.

 

Jean 16, 12-15 : autre extrait à contenu trinitaire. Tout guide et conduit vers la relation qui unit le Père au Fils et à l’Esprit : Jésus va vers le Père, l’Esprit vient vers les disciples pour les guider vers la vérité (connaître, dans la Bible, c’est s’unir dans une relation très intime). 

 

Après la fête de la Pentecôte, fini le temps pascal, recommence le temps dit « ordinaire » déjà le lundi de Pentecôte. Mais les dimanches qui suivent la Pentecôte sont de grandes fêtes : la Sainte Trinité et le Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ avec, le vendredi qui suit, la fête du Sacré Cœur de Jésus, suivie elle-même par le samedi du Cœur Immaculé de Marie. 

 

Une fête consacrée à la Trinité ne doit pas nous faire oublier que la Trinité est présente dans toute prière du chrétien et dans toute liturgie de l’Eglise. Le simple fait de faire le signe de croix, c’est toute une profession de foi puisque nous nommons le Père, le Fils et l’Esprit Saint, ayant été baptisés en leur nom, étant devenus enfants du Père, frères et sœurs du Fils et temple de l’Esprit Saint. C’est rappeler que la vie et l’amour de Dieu sont en nous. Toute prière est faite au Père. Elle est faite par l’intermédiaire du Fils qui est le seul médiateur : lui qui est Dieu et qui s’est fait homme, a vraiment réalisé le pont entre la divinité et l’humanité ; monté au ciel avec notre humanité, il intercède pour nous, lui le grand prêtre par excellence. Toute prière se fait dans l’Esprit Saint qui nous inspire la vraie prière : il vient au secours de notre faiblesse, dit St Paul, parce que nous ne savons pas prier, alors lui qui connaît les pensées de Dieu, il nous inspire la prière que Dieu agrée ; c’est par lui que nous appelons Dieu par le nom affectueux « Abba », papa.

La dimension trinitaire de toute prière chrétienne se voit clairement dans les oraisons de la messe. Il arrive qu’elles soient adressées, selon les circonstances ou les fêtes, au Fils ou à l’Esprit Saint. Mises à part ces exceptions, la prière chrétienne s’adresse au Père. Elle se conclut par la formule : « Nous te le demandons par Jésus Christ ton Fils notre Seigneur, qui vit et règne avec toi dans l’unité du Saint Esprit maintenant et pour les siècles des siècles ». C’est la même conclusion, mais plus solennelle qui termine la prière eucharistique, ce qu’on appelle la doxologie (doxa, en grec, signifie gloire) : « Par lui [le Fils] avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant dans l’unité du Saint Esprit, toute honneur et toute gloire pour les siècles des siècles ». La prière eucharistique elle-même a une structure trinitaire : comme toujours, elle s’adresse au Père à qui est offert le sacrifice du Fils ; c’est l’Eglise, le Corps du Christ, qui l’offre avec le Christ, la Tête, « à lui seul, l’autel, le prêtre et la victime » ; et c’est l’Esprit qui sanctifie l’assemblée et les dons. Toute la messe est trinitaire. Il y a de ces moments de la liturgie où l’évocation de la Trinité y est plus explicite. Par exemple, la salutation, que nous empruntons aux lettres de St Paul : « La grâce de Jésus Christ notre Seigneur, l’amour de Dieu le Père et la communion de l’Esprit Saint soit toujours avec vous ». La louange du « Gloria » est adressée à la Trinité : « Seigneur Dieu, Roi du ciel, Dieu le Père tout-puissant, Seigneur Dieu, Agneau de Dieu, le Fils du Père… car toi seul es saint, toi seul es Seigneur, toi seul es le Très-Haut, Jésus Christ, avec le Saint Esprit dans la gloire du Père. » Il y a bien sûr la profession de foi, le « Credo de Nicée-Constantinople » ou « le Symbole des Apôtres » ou la profession de foi de la Vigile pascale (formule utilisée dans les célébrations du baptême). Normalement le psaume (après la première lecture) doit se terminer par un « Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit… »

 

D’où vient le « dogme » de la Trinité ? Vous chercherez en vain le mot Trinité dans la Bible, vous ne le trouverez pas, car il nous vient de la philosophie grecque. Par contre, dans le N.T., les trois Personnes divines sont nommées de telle façon qu’il est bien clair qu’elles ne se confondent pas, ce sont des Personnes bien distinctes, ce n’est pas une Personne qui est tantôt Père, tantôt Fils, tantôt Esprit Saint (hérésie appelée « modalisme » : différents modes de se manifester) et ce ne sont pas non plus trois dieux. Pensons à l’annonciation faite à Marie, au baptême de Jésus dans le Jourdain, à sa transfiguration, à toutes les fois que Jésus parle du Père (les auditeurs le comprenaient tellement bien sans équivoque, qu’ils jugeaient qu’il blasphémait, c’est pour cela qu’ils cherchaient à le lapider et ont fini par le crucifier), quand il donne l’Esprit Saint, quand il donne mission aux Apôtres de « baptiser au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit ».

 

C’est surtout la pratique du baptême qui donne la théologie de la Trinité. Déjà le jour de la Pentecôte, les apôtres se mettent à baptiser au nom (singulier : ce n’est pas « aux noms ») du Père et du Fils et du Saint Esprit. Ils avaient conscience de parler de Personnes distinctes sans les confondre. Il est sûr et certain qu’ils ne percevaient pas encore la Trinité comme nous l’expliquons aujourd’hui. C’est petit à petit que le dogme a pu se « définir » et se formuler ; « grâce » aux hérésies, pourrait-on dire, car elles ont montré les erreurs possibles. C’est ainsi que nous avons le credo dit de Nicée (rédigé au concile de Nicée en 325, complété au concile de Constantinople en 381, il sera introduit dans la liturgie eucharistique d’abord en Orient à la fin du 5°s., en Occident après le concile de Tolède en 589 et adopté comme pratique avant la prière eucharistique par l’Eglise de Rome en 1014). Au cours de la liturgie baptismale, on demande à celui qui va être baptisé, de formuler sa foi pour voir si sa foi est la foi trinitaire de l’Eglise, la foi des apôtres. Si la partie qui concerne le Fils est la plus développée, c’est parce qu’elle a connu le plus de controverses.

 

Célébrer la Trinité, c’est entrer dans cette relation divine comme fils et filles du Père, frères et sœurs du Fils et temples habités par l’Esprit du Père et du Fils. On y entre par la prière : prier le Père par le Fils dans l’Esprit. On y entre par la vie, une vie qui est amour, don, partage, communion, réciprocité. Le « mystère » auquel nous avons été initiés, n’est donc pas une chose indicible, incompréhensible pour l’esprit humain, l’obscur, le mystérieux ; c’est l’expérience qu’il faut faire d’une relation qui donne en partage le bonheur de Dieu, sa paix, sa vie, sa joie. Croire au Dieu Trinité, c’est changer l’image qu’on se fait d’un Dieu solitaire pour adopter le Dieu Amour. C’est aussi changer l’image qu’on se fait de l’homme : croire au Dieu Trinité, c’est en même temps croire en l’homme. Si la vie de Dieu est vie de relation, l’homme, créé à son image, se réalise en devenant un être de relation. C’est croire donc en notre capacité et notre force d'aimer. La Trinité est le modèle du vivre ensemble dans la famille, dans l’Eglise et dans la société.

 

La Trinité est la source inépuisable de toute prière, le sens et le ressort de toute la vie chrétienne. Les chrétiens sont des êtres trinitaires : tout notre être est irrigué par l’Amour qui jaillit au cœur du Dieu Un et Trois, notre vie a cet Amour pour origine, elle en vit et elle est orientée vers lui. Nous sommes nés de Dieu, pris dans l’étreinte de cet amour, choyés à l’intérieur de la sainte Trinité. Nous sommes fruit d’une relation, et nous-mêmes relation. Nous devons apprendre, non pas à penser à la Trinité d’abord, mais en premier lieu à vivre avec Elle. C’est du domaine du cœur, et seulement après cela gagne la tête, avec la difficulté de trouver les mots pour le dire, car on ne réussit jamais tout à fait à exprimer ce qu’on vit.

 

Il nous arrive de parler comme si seul le Père était Dieu, comme si Jésus n’était qu’un homme de Dieu très au-dessus des autres, et l’Esprit, une force, une impulsion, une énergie. D’autres fois, nous nous surprenons à parler de Jésus en l’identifiant purement et simplement à Dieu le Père, comme s’il était le Père en personne venu parmi nous. En parlant des sacrements, nous parlons comme si le baptême serait le sacrement du Père qui fait de nous ses enfants, l’eucharistie le sacrement du Fils que nous recevons dans la communion, la confirmation le sacrement de l’Esprit Saint qui nous rend forts. Une Personne divine n’agit pas sans les autres : elles sont distinctes – ad intra - dans leur relation interpersonnelle, mais unies dans l’œuvre en dehors d’elles – ad extra -. Que d’équilibre il faut tenir quand nous voulons exprimer notre foi en la Trinité (sans cet équilibre, c’est l’hérésie) ! Nous croyons aussi à la divinité du Fils et de l’Esprit. Il y a parfaite égalité dans la Trinité ; il y a unité sans confusion ; il y a distinction sans séparation.

Un bel exercice que nous pouvons faire dans notre prière privée : s’adresser alternativement à chaque Personne divine. On remarque alors que ce ne sont pas des idées, mais bien des Personnes avec qui communiquer, qui aiment et veulent être aimées. Dieu notre Père, Dieu notre Frère, Dieu notre Amour. Nous nous sentons alors en famille, lieu d’amour par excellence. Il n’y a que ce seul moyen pour « connaître » la Trinité, connaître dans le sens hébraïque de connaissance amoureuse qui suppose fréquentation et intimité. Dans le couple aussi, nul ne peut dire qu’il connaît son partenaire dans le sens intellectuel (chacun reste un mystère pour l’autre, comme chacun est un mystère pour soi-même) ; mais ils se connaissent assez pour s’estimer, vivre ensemble, faire le bonheur l’un de l’autre. La fête de la Trinité n’a donc pas pour objectif d’expliquer la Trinité, mais nous faire entrer dans cette dynamique et cette communion de vivre d’elle.

Demandons la grâce de « connaître » le Dieu unique en trois Personnes, demandons la grâce de l’aimer profondément, dans l’intimité d’un amour partagé.

Amen

Vénuste

 

 

 

 

 

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HOMÉLIE POUR LE JOUR DE LA PENTECÔTE 2022

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre des Actes des Apôtres (Ac 2, 1-11)

Quand arriva le jour de la Pentecôte,
au terme des cinquante jours après Pâques,
ils se trouvaient réunis tous ensemble.
    Soudain un bruit survint du ciel
comme un violent coup de vent :
la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière.
    Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu,
qui se partageaient,
et il s’en posa une sur chacun d’eux.
    Tous furent remplis d’Esprit Saint :
ils se mirent à parler en d’autres langues,
et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit.

    Or, il y avait, résidant à Jérusalem,
des Juifs religieux,
venant de toutes les nations sous le ciel.
    Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait,
ils se rassemblèrent en foule.
Ils étaient en pleine confusion
parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte
ceux qui parlaient.
    Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient :
« Ces gens qui parlent
ne sont-ils pas tous Galiléens ?
    Comment se fait-il que chacun de nous les entende
dans son propre dialecte, sa langue maternelle ?
    Parthes, Mèdes et Élamites,
habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce,
de la province du Pont et de celle d’Asie,
    de la Phrygie et de la Pamphylie,
de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène,
Romains de passage,
    Juifs de naissance et convertis,
Crétois et Arabes,
tous nous les entendons
parler dans nos langues des merveilles de Dieu. »

DEUXIÈME LECTURE

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains (Rm 8, 8-17)

Frères,
    ceux qui sont sous l’emprise de la chair
ne peuvent pas plaire à Dieu.
    Or, vous, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair,
mais sous celle de l’Esprit,
puisque l’Esprit de Dieu habite en vous.
Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ
ne lui appartient pas.
    Mais si le Christ est en vous,
le corps, il est vrai, reste marqué par la mort
à cause du péché,
mais l’Esprit vous fait vivre,
puisque vous êtes devenus des justes.
    Et si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts
habite en vous,
celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts
donnera aussi la vie à vos corps mortels
par son Esprit qui habite en vous.

    Ainsi donc, frères, nous avons une dette,
mais elle n’est pas envers la chair
pour devoir vivre selon la chair.
    Car si vous vivez selon la chair,
vous allez mourir ;
mais si, par l’Esprit,
vous tuez les agissements de l’homme pécheur,
vous vivrez.
    En effet, tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu,
ceux-là sont fils de Dieu.
    Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves
et vous ramène à la peur ;
mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ;
et c’est en lui que nous crions
« Abba ! », c’est-à-dire : Père !
    C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit
que nous sommes enfants de Dieu.
    Puisque nous sommes ses enfants,
nous sommes aussi ses héritiers :
héritiers de Dieu,
héritiers avec le Christ,
si du moins nous souffrons avec lui
pour être avec lui dans la gloire.

SÉQUENCE

Viens, Esprit Saint, en nos cœurs
et envoie du haut du ciel
un rayon de ta lumière.

Viens en nous, père des pauvres,
viens, dispensateur des dons,
viens, lumière de nos cœurs.

Consolateur souverain,
hôte très doux de nos âmes,
adoucissante fraîcheur.

Dans le labeur, le repos ;
dans la fièvre, la fraîcheur ;
dans les pleurs, le réconfort.

Ô lumière bienheureuse,
viens remplir jusqu’à l’intime
le cœur de tous tes fidèles.

Sans ta puissance divine,
il n’est rien en aucun homme,
rien qui ne soit perverti.

Lave ce qui est souillé,
baigne ce qui est aride,
guéris ce qui est blessé.

Assouplis ce qui est raide,
réchauffe ce qui est froid,
rends droit ce qui est faussé.

À tous ceux qui ont la foi
et qui en toi se confient
donne tes sept dons sacrés.

Donne mérite et vertu,
donne le salut final,
donne la joie éternelle. Amen


 

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 14, 15-16.23b-26)

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
    « Si vous m’aimez,
vous garderez mes commandements.
    Moi, je prierai le Père,
et il vous donnera un autre Défenseur
qui sera pour toujours avec vous.
    Si quelqu’un m’aime,
il gardera ma parole ;
mon Père l’aimera,
nous viendrons vers lui
et, chez lui, nous nous ferons une demeure.
    Celui qui ne m’aime pas
ne garde pas mes paroles.
Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi :
elle est du Père, qui m’a envoyé.
    Je vous parle ainsi,
tant que je demeure avec vous ;
    mais le Défenseur,
l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom,
lui, vous enseignera tout,
et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. »


 

Homélie

Les textes de ce jour de la pentecôte nous donnent l’occasion de nous pencher sur cette troisième modalité de la présence divine en nous : l’Esprit Saint. Je ne viens pas vous entretenir de la 3ème personne de la Trinité qui est un concept intellectuel peu intéressant pour notre vie de tous les jours, je veux simplement vous parler de la manière dont Dieu agit en chacun et chacune d’entre nous à travers son Souffle de vie. 

Dans la 1ère lecture, il s’agit du récit de la pentecôte, qui se déroule au moment où les juifs sont rassemblés pour fêter « Chavouot », la fête qui commémore la remise des Tables de la Loi par Dieu à Moïse, cinquante jours après la Pâque (Pessah). Et c’est à cette occasion que les disciples vont recevoir un don nouveau, le don d’une autre loi, bien différente des 10 commandements qu’avait reçu Moïse : il s’agit d’une loi intérieure, intuitive, inscrite au cœur de nos cœurs. Cette loi peut se résumer ainsi : « aime ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force et ton prochain comme toi-même ». Voilà le résumé de tout l’Evangile et de toute la Loi selon Jésus. Elle est désormais inscrite en chacun.e d’entre nous.

C’est cette expérience intime que les disciples font le jour de la pentecôte, après avoir faire l’expérience de ressusciter au contact de Jésus, et fait l’expérience de son absence (l’Ascension a eu lieu), il faut qu’ils s’habituent à son nouveau mode de présence, à l’intérieur d’eux même. Mais en attendant, ils sont tout enfermés dans leur peur, heureusement que les autres sont là, ils se serrent les coudes pour tenir le coup, mais ce n’est pas encore le grand élan des grands soirs ! 

C’est alors qu’ils font collectivement l’expérience d’un violent coup de vent, un grand souffle intérieur qui les surprend, les bouscule, comme quelque chose qui les pousse du dedans vers dehors, qui les sort de leur léthargie et de leur peur. C’est comme une irruption de la vie en eux qui les secoue et leur donne l’audace d’aller de l’avant, d’oser exister comme disciples du Christ en terre juive. Et voici des langues de feu qui sont plutôt des langages de feu, un langage qui part du cœur et qui va droit au cœur, un langage d’amour, qui parle à tous, quel que soit sa nationalité, car le langage de l’amour est universel. C’est un langage qui respecte chacun dans sa différence, que chacun peut comprendre. Voilà le rôle de l’Esprit Saint en nous : comme un souffle, il nous bouscule, nous redonne l’élan et nous relie sans effacer nos différences. 

Dans la seconde lecture, Paul nous parle du rôle de l’Esprit Saint à partir de sa propre expérience : « Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu ». Pour lui, l’Esprit saint l’a fait passer d’une relation d’esclave avec Dieu à une relation de fils de Dieu ! ça change tout !

Il fait l’expérience d’une libération intérieure, grâce au Souffle saint, il passe de la soumission … à la liberté des enfants de Dieu, il a quitté le vieil homme pour accueillir en lui l’homme nouveau. Sans l’Esprit Saint, sans ce souffle de vie qui nous traverse, nous sommes uniquement des êtres terrestres, englués dans notre dimension humaine, incapable d’en sortir par nous-même, préférant notre petit confort et nos petites vies rassurantes à la grande vie intranquille dans l’Esprit. C’est ce que Paul appelle « la vie selon la chair », une vie qui n’a pas d’autre horizon que cette terre.  

Mais il va faire l’expérience qu’en lui, il y a quelqu’un ou quelque chose (un souffle) qui crie: « Abba, père » comme s’il se découvrait habité, traversé par un souffle qui le mettait en relation avec plus grand que lui. Il se découvre fils du Père, en relation avec Dieu. Son origine n’est pas seulement terrestre, mais aussi céleste ! Et là encore ça change tout : on n’est plus jamais seul pour affronter la vie, plus jamais seul pour décider où aller, plus jamais seul pour œuvrer dans le monde en aimant comme Dieu nous aime ! l’Esprit est celui qui lie nos deux dimensions : terrestre et céleste, il assure la communication entre nos 2 dimensions, sans effacer l’une au profit de l’autre. Le souffle saint nous rappelle que ce qui est terrestre en nous est invité à s’élever vers le divin et que notre dimension spirituelle doit toujours être incarnée et prendre une forme humaine. 

Dans l’Evangile nous voyons un autre rôle dédié à l’Esprit Saint l Cette fois-ci, c’est l’expérience de Jean qui nous est relatée : pour lui l’Esprit est un défenseur, il nous défend mais de quoi ? Peut-être de notre tentation de repliement, de n’écouter que nos peurs, que notre côté terrestre et d’oublier que nous sommes des fils du Père appelés à ressembler à Jésus. Je crois que l’esprit saint nous défend aussi du malin, de celui qui nous trompe et veut nous faire croire que nous sommes voués à la mort. Face au mal qui semble régner, l’esprit saint garde en nous la petite fille espérance bien vivante, il allume aussi la foi en nous, en l’autre et en Dieu. Enfin, je crois que ce défenseur vient nous défendre contre notre accusateur principal : nous-même ! Vous savez, quand on se critique ou qu’on s’accuse de tous les maux : l’esprit vient à notre secours et parle à notre esprit pour nous rappeler que nous sommes tendrement aimés du Père et que nous sommes précieux à ses yeux.  

Pour terminer je vous donne un petit tuyau : faites l’expérience de respirer consciemment, quels que soient les évènements agréables ou désagréables que vous vivez. Ainsi vous pourrez vivre la pentecôte à chaque instant à chaque moment de respiration consciente dans une pleine attention à votre humanité et à votre partie divine, au contact de vous-même et du Père, du divin qui vit en vous. Vous pourrez alors vous sentir plus vivant, plus aimant, plus libre et plus ouvert que jamais. 

Bonne fête de la pentecôte ! 

Gilles Brocard

 

 

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DIMANCHE 29 MAI 2022                   

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

L’heure est grave !

 

Actes 7, 55-60 : Etienne est le premier chrétien à témoigner de sa foi par la mort, son martyre est une « passion » comme celle de Jésus avec laquelle le récit présente beaucoup de similitudes. L’imitation de J.C. doit arriver jusqu’au martyre : mieux qu’imiter Jésus, le martyr est intimement uni à lui. Comme tout vrai disciple le devrait.

 

Apocalypse 22, 12…20 : la finale du livre de l’Apocalypse, la dernière ligne de la Bible, est une prière : « Viens, Seigneur Jésus ! » avec le thème nuptial pour qualifier le bonheur auprès de Dieu. Le retour du Christ n’est donc pas un événement apocalyptique dans le sens de catastrophe. C’est l’aboutissement de toute l’œuvre de Dieu, la récapitulation.

 

Jean 17, 20-26 : la finale de la « prière sacerdotale » de Jésus, vraiment le mot de la fin que Jésus prononce avant d’être arrêté, son « testament », sa dernière volonté, sa prière qu’il offre au Père parce qu’il sait que c’est en même temps la volonté du Père. Il prie pour nous (c’est plus qu’une recommandation) : « je veux », dit-il. « Qu’ils soient un comme nous sommes un : moi en eux et toi en moi. Que leur unité soit parfaite. » Il y va de la crédibilité des chrétiens devant le monde. Ce sera le fruit principal de l’œuvre de l’Esprit en nous (si nous le laissons faire).

 

Nous lisons aujourd’hui la finale du « discours d’adieu » de Jésus après avoir lavé les pieds à ses disciples, après avoir fait le don de l’eucharistie et du sacerdoce à son Eglise. L’extrait fait partie de « la prière sacerdotale » : le Seigneur, « les yeux levés au ciel » (regard confiant et aimant), prie pour ses disciples de tous les temps après avoir exprimé ses dernières volontés. C’est vraiment le mot de la fin parce qu’après cette prière, il se rend au Jardin des Oliviers où on va l’arrêter pour le crucifier. L’heure est grave : que vont devenir les disciples ? Dans sa prière, il donne le fond de son cœur ; c’est si important qu’il dit à son Père « je veux » (l’unique fois dans l’Evangile), alors qu’au jardin de Gethsémani, il dira plutôt : « non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ». Le souhait lui tient beaucoup à cœur. « Que tous, ils soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi… Qu’ils soient un comme nous sommes un : moi en eux, et toi en moi. Que leur unité soit parfaite… qu’ils aient en eux l’amour dont tu m’as aimé, et que moi aussi, je sois en eux. » Ainsi finit cette prière qui n’a pas sa pareille dans toute l’histoire religieuse de l’humanité. Est-ce encore prière d’homme ? C’est le dialogue du Fils avec le Père.

Tous les parents, sur leur lit de mort, exhortent leurs enfants à rester unis. Quand Jésus a fait cette prière, il était entouré de ses disciples qui n’étaient pas encore divisés : ils n’offraient pas le spectacle des différentes « confessions chrétiennes » qu’on dénombre aujourd’hui et qui gardent malheureusement le germe de la division. Plus de 300 dénominations regroupées dans le « Conseil Œcuménique des Eglises » au sein duquel les Eglises orthodoxes ont du mal à s’intégrer et au sein duquel l’Eglise catholique n’a que le statut d’observateur. C’est bien difficile de ré-unir tout le monde, car la nature humaine est encline à la division (Caïn et Abel son unique frère, mythe de la tour de Babel). C’est hélas vrai dans le domaine des religions aussi : risque de schisme, de sectarisme, de fanatisme.

Le Christ savait bien au départ déjà, qu’il sera difficile aux humains de ne pas se déchirer. Et il prie pour que « leur union soit parfaite ». Il ne veut pas de nos unions humaines qui sont souvent des compromis, où chacun met un peu d’eau dans son vin, où chacun fait des concessions ou alors où une des parties se laisse fusionner (phagocyter) par les autres. Il ne s’agit pas non plus de cohabitation pacifique ni de « tolérance honnête » car souvent la tolérance est une espèce d’accord pour ne pas aborder les sujets « qui fâchent » ! Il ne s’agit pas non plus de fusion ni de confusion. Il s’agit de totale communion (commune-union), de mutuelle connaissance et réciproque reconnaissance, dialogue et écoute dans le respect des différences.

Le Christ demande, ni plus ni moins, la même unité  - découlant du même amour -  qui unit la Trinité sainte. C’est bien clair, c’est la même unité, le même amour, « comme », qu’entre les Personnes divines. L’amour et l’unité entre les chrétiens doivent être à l’image de l’amour et de l’unité dans la Trinité. On sait qu’une image peut être fidèle mais sans avoir la même qualité. Nos photocopieuses rendent des images semblables mais la qualité dépend des performances de la machine ; entre l’original et la reproduction, il y a une ressemblance, même quand elle est floue. L’unité que le Christ veut, ne peut se contenter d’être un reflet de l’unité trinitaire : elle doit être fondée sur la Trinité. C’est parce que le Christ est un avec le Père d’une part, qu’il est un avec nous d’autre part, que nous sommes un entre nous et avec lui. On pense qu’il faut d’abord nous accorder entre nous pour être un avec Dieu ! C’est l’inverse : que chacun soit un avec Dieu et ipso facto il sera un avec les autres dans la mesure où ceux-ci sont eux-mêmes un avec Dieu. On cherche d’abord l’unanimité dans les discussions-négociations et les opinions au lieu de chercher à être d’abord un avec le Christ sacramentellement, ontologiquement, dans la vie et dans l’action, dans la pensée et dans l’enseignement… L’unité est en fait « mystique », dans ce sens que chaque baptisé doit nouer un lien vivant avec la Trinité. L’évangéliste Jean aime utiliser le terme « demeurer » : demeurer en moi (Jésus), demeurer dans ma parole, le Père et moi ferons notre demeure en celui qui est fidèle. Jean utilise pour cela l’image de la vigne : tout sarment qui se coupe de l’ensemble, se coupe de l’unité, ipso facto ne reçoit plus la sève (la vie divine en Jésus), se dessèche et meurt. Dans le même sens, Paul parlera du corps avec ses divers membres. Ces deux images montrent qu’il ne peut s’agir d’uniformité : l’organisme, pour fonctionner, a besoin de membres différents avec des fonctions différentes mais toujours complémentaires. Unité dans la diversité : les différences enrichissent tant qu’il y a respect mutuel, partage et dialogue. Il fut un temps où on pensait que l’unité, c’est la catholicité dans le sens de latinité… avec le même Droit Canon… et le pape ! On parlait alors de la barque de St Pierre : hors de l’Eglise pas de salut ! Eglise visible, Eglise invisible ? Mais l’unité n’est pas conformité, ni uniformité. Dieu a créé une harmonie universelle où « l’âme » de chaque culture a son originalité. Il a pris lui-même le risque des différences. L’unité des croyants n’a pas à gommer ces différences : il visera plutôt l’échange de nos richesses, l’écoute réelle de nos différences, le partage de nos cultures. A l’image de la double action de l’Esprit Saint qui, d’une part nous unifie en nous intégrant de plus en plus au Corps du Christ, et d’autre part nous diversifie en accordant à chacun un charisme personnel (non pas pour aller dans tous les sens, mais plutôt pour l’édification commune).

Bien des efforts se font dans le sens de l’œcuménisme (l’œcuménisme vise les Eglises chrétiennes, tandis que pour les autres religions, on parle de « dialogue interreligieux »). La papauté qui « préside à la charité » donne souvent le ton, surtout dans ses voyages où le pape prend toujours le temps de rencontrer les pasteurs des autres Eglises et même les responsables des autres religions. Dans ce domaine, le signal fort fut la rencontre d’Assise le 27 octobre 1986 pour la prière pour la paix, et un peu plus tard encore les rencontres de Cuba et de Lesbos. Il y a toujours chaque année, du 18 au 25 janvier, la prière pour l’unité des chrétiens (le 25 janvier est la date repère, étant la fête de la conversion de St Paul, l’Apôtre des Gentils). Beaucoup d’initiatives sont prises dans les Eglises locales : traductions œcuméniques de la Bible dans plusieurs langues, églises ou chapelles qui servent pour plusieurs cultes (dans les aéroports p.e.), groupes de prière, sessions communes, visites et échanges…Toujours pour rechercher davantage ce qui nous unit et éviter ce qui nous divise. Il y a pas mal d’avancées, grâce à Dieu. On discute sur « l’hospitalité eucharistique » : on cherche à célébrer la Cène du Seigneur ensemble, à se présenter, après la table de la Parole, à la même table eucharistique pour la communion. On cherche aussi la reconnaissance mutuelle des baptêmes ! Pensez donc que jusqu’ici certaines Eglises rebaptisent des chrétiens qui quittent une autre Eglise pour être intégrés chez elles, comme s’ils n’avaient pas été baptisés au nom de la Sainte Trinité ! 

Nous devons appuyer ces différentes initiatives, en créer d’autres et nous y impliquer car il y va de la crédibilité de tous les chrétiens : « pour que le monde croie », dit le Christ. Ici en Europe, avec l’héritage historique, les diverses « confessions chrétiennes » font désormais partie du « paysage » ; mais imaginez quand elles débarquent dans les « pays de mission » où elles se font la guerre pour gagner le plus d’adeptes en se discréditant, en se dévorant mutuellement !! C’est un déplorable scandale, un douloureux contre-témoignage. L’unité est donc l’enjeu. C’est une responsabilité : si le monde ne croit pas, ce n’est pas qu’il est matérialiste, comme nous aimons le dire : il faut plutôt battre notre coulpe, car nous en sommes les vrais responsables à cause de notre manque d’amour et d’unité. On s’arrache les cheveux à chercher des méthodes d’évangélisation, alors que la seule efficace est là : l’unité par le lien de la charité est la condition de la mission. L’unité doit être forte aussi dans la même Eglise, dans la même communauté paroissiale.

« Voyez comme ils s’aiment ! » Voilà ce qu’on devrait arracher comme constatation à ceux qui regardent vivre les chrétiens. C’est à ce prix que le monde croira, que seront conquis et convaincus ceux qui ne partagent pas notre foi. Et c’est véritablement l’amour qui évangélise (amour vrai = unité). Quand ceux qui croient s’aiment, la foi devient attirante. Ceux qui s’aiment sont un d’office (comme les doigts d’une main). La seule « tactique » pour amener à la foi, c’est l’amour dont s’aiment les disciples du Christ que nous sommes. Le chemin est encore long, le Christ prie toujours. Cette unité est dynamique puisqu’elle est toujours à construire. Elle est avant tout l’œuvre de Dieu (quand on le laisse agir) qui nous fait l’honneur de nous demander d’y collaborer. Il faut donc qu’on prie pour qu’elle advienne. Prions incessamment avec Jésus qui prie pour cela avec l’intensité que nous a dévoilé l’évangile d’aujourd’hui. Prions l’Esprit d’amour et d’unité que nous invoquons de façon spéciale pendant cette neuvaine qui nous prépare à la Pentecôte. Que l’Esprit nous permette de relever ce défi : l’unité vraie que veut le Fils est une grâce, une effusion.

Amen

Vénuste

 

 

DIMANCHE 22 MAI 2022                   

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Une présence au-dedans de chacun !

 

Actes 15, 1…29 : moment « critique » de la naissance et de l’histoire de l’Eglise que les Apôtres vont « gérer » avec l’Esprit Saint. La méthode : réunir l’assemblée, se rendre disponible à l’action du Saint Esprit, écouter les avis autorisés, délibérer, décider et informer. C’est la même méthode des conciles et des synodes aujourd’hui. Ne pas faire peser sur les convertis d’autres obligations que celles qui s’imposent : le christianisme a dû s’émanciper du judaïsme pour être universel, à la fois au-dessus des cultures, mais aussi capable de s’incarner dans chacune.

 

Apocalypse 21, 10…23 : il n’y aura pas de temple dans la Jérusalem céleste, puisque la « demeure » de Dieu est désormais l’Eglise dont les fondations sont les douze Apôtres, et nous, les pierres vivantes.

 

Jean 14, 23-29 : Jésus va passer de ce monde à son Père. Il donne ses dernières recommandations (volontés) : aimer, rester fidèle à la parole, « demeurer » en Christ. Il va laisser aux siens un « répétiteur » pour les enseigner plus en profondeur. Il va leur laisser la paix et la joie, mais pas à la manière du monde.

 

Nous nous approchons des fêtes de l’Ascension et de Pentecôte. Le Seigneur Jésus avertit les disciples qu’il va les quitter. Vous aurez remarqué que depuis la 5° semaine, que ce soit les dimanches, que ce soit les jours de semaine, toutes les lectures de l’Evangile commencent par la formule « A l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples ». C’est pour nous préparer à l’événement de l’Ascension, comme Jésus a préparé les apôtres et les disciples.

Vous aurez remarqué aussi que l’extrait d’aujourd’hui parle de la Trinité, c’est l’un des rares passages qui sont si explicites. Jésus parle du Père qui l’a envoyé, qui viendra habiter et demeurer chez le disciple fidèle à la parole de Jésus, parole qui n’est pas de lui puisque « la parole que vous entendez n’est pas de moi, elle est du Père qui m’a envoyé ». Jésus parle également de l’Esprit Saint qu’il appelle le Défenseur (Avocat) ; lui aussi sera envoyé par le Père et il prendra le relais de Jésus pour compléter et parachever l’instruction des disciples : « … lui vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit ». Il y a le Père, il y a l’Esprit Saint, il y a le Fils qui parle : toute la Trinité est là.

Rappelons-nous que Jésus va quitter ses disciples, du moins physiquement : « A l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père… » Tout en parlant de son départ, il parle de demeurer. Jésus avait habitué les disciples à sa présence physique, charnelle, une présence perceptible par les sens. Cela pendant sa vie terrestre. Cette présence visible va continuer pendant le temps des apparitions du Ressuscité. Mais cette présence ne pouvait pas durer indéfiniment. Puisque la communauté des disciples devait se disperser afin de propager l’enseignement du Maître. Jusqu’alors, ils suivaient le Maître partout où il allait. Le temps est venu où ce sont eux qui prêchent et qui accomplissent les mêmes œuvres que Jésus et même de plus grandes, comme Jésus le leur avait promis. Partout où ils parlaient de Jésus, il n’était plus nécessaire que Jésus soit visible. Même si le Ressuscité a le don d’ « ubiquité », il ne fallait pas que sa présence visible soit une condition pour l’accueil de l’Evangile, pour la crédibilité des « missionnaires ». A un certain moment, il fallait couper avec cette nécessité de voir pour croire, de mettre le doigt à l’endroit des clous. « Bienheureux ceux qui croient sans avoir vu ». Les apparitions devaient cesser, même si encore aujourd’hui, on en redemande et il y a toujours des personnes qui affirment en bénéficier : n’en faisons pas une condition pour croire.

Comprenons bien que Jésus ne retire pas sa présence à ses amis et à ceux qui vont croire en leur témoignage. Il ne leur retire pas sa présence, puisqu’il a promis d’être avec eux jusqu’à la fin des temps. Mais la présence n’est plus la même, la présence n’est plus visible, ce qui la limitait à un seul endroit dans le même temps (« spatiotemporalité »). Il fallait une présence qui puisse se démultiplier et être forte partout à la fois. Une présence pour être forte, une présence pour être réelle, elle ne doit pas être visible. Elle ne doit pas être une présence en face des yeux. Ce sera désormais une présence au-dedans de chacun. Difficile à dire, difficile à décrire ou à qualifier, mais celui qu’elle habite le sent très fortement, et ceux qui le voient vivre, ceux qui l’entendent témoigner, ceux qui voient ce que cette présence lui fait faire, ils ne peuvent en douter. L’Eglise l’appelle « inhabitation ». Dans l’extrait d’aujourd’hui, le Christ dit : « NOUS viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui ». Il parle de toute la Trinité qui a sa demeure, non plus uniquement dans un ciel éloigné, mais aussi dans le cœur de ceux qui croient. Dans la suite de l’histoire de l’Eglise, l’inhabitation est le propre de l’Esprit Saint, lui qui habite au plus profond, au plus intime de l’être. C’est une présence qui « transpire » l’amour, la force, la joie, la sainteté. Voilà la naissance de l’Eglise, voici le temps de l’Eglise que pilote l’Esprit Saint.

C’est une autre présence mais bien réelle, une présence « autre » : on peut en faire l’expérience, à une seule condition : « Si quelqu’un m’aime, il restera fidèle à ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui ». Qui peut prétendre aimer (assez) Dieu, être fidèle à la Parole ? Cette affirmation entre dans la logique des « si » (l’évangile en dénombre six), des conditions que Jésus donne, mais que l’homme ne peut remplir qu’avec la grâce de Dieu. En fait la condition est d’accueillir cette grâce divine et de la laisser opérer en nous. Autrement, ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, comme insiste à le dire St Jean, c’est lui qui nous a aimés le premier ; ce n’est pas nous qui l’avons choisi, c’est lui qui nous a choisis. Nos limites, nos fragilités, nos infidélités ne peuvent rendre vain l’amour du Père. Cet accueil n’est pas passivité cependant : il est fidélité. Quand on parle de fidélité, cela suppose un minimum de fréquentation mutuelle : pour s’aimer, il faut passer du temps ensemble, j’allais dire qu’il faut même perdre du temps ensemble, mais avec le Seigneur, chaque minute est précieuse, vitale (sans tomber dans le « time is money »). Voilà la raison de notre fidélité à l’assemblée dominicale : l’écoute sérieuse de la Parole pour qu’elle s’imprime dans le cœur (la loi de Moïse était imprimée sur la pierre) afin de la mettre en pratique (une mémorisation de quelques versets importants n’est pas superflue, surtout avec le support du chant). Parole pratiquée, parole vécue. Cette parole n’est pas un slogan qu’on peut afficher comme un post-it sur le frigo pour ne pas l’oublier : cette Parole est quelqu’un, le Verbe de Dieu. Cette parole n’est pas une information, cette parole nous recrée, nous refaçonne, nous retourne, nous convertit (la Bible dit souvent que c’est une épée à deux tranchants, qui pénètre jusqu’à la moelle en une opération chirurgicale). Cette parole n’est pas un simple souvenir d’une parole entendue et enregistrée : elle est une Personne vivante qui nous habite et nous anime.

Nous avons grandement besoin de l’Esprit pour nous enseigner : il donne une lente maturation, une intelligence progressive, il fait « ressouvenir », il donne la mémoire chrétienne contre l’oubli (loin de vagues réminiscences). Certaines religions sont appelées « religion du livre » dans ce sens où elles croient que la parole divine est venue du ciel bien imprimée sur le papier en un volume déjà relié. Le christianisme n’est pas une religion du livre dans ce sens, l’auteur inspiré n’écrit même pas sous la dictée de Dieu. Chez nous il y a une histoire des dogmes. L’Eglise (et chaque chrétien) a toujours beaucoup à comprendre, découvrir et vivre. D’où on peut comprendre le rôle de l’Esprit Saint pour cette connaissance évolutive. Il inspire l’auteur sacré, il assiste également celui qui lit et médite. Le christianisme est une religion de la Parole, c’est mieux de dire ainsi plutôt que d’affirmer qu’il est une religion du livre.

Il faut dire un mot sur la paix : « C’est la paix que je vous laisse, c’est ma paix que je vous donne ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne ». Quand Jésus apparaît après la résurrection, aux disciples perturbés par sa mort mais aussi bouleversés par son retour, il dit toujours « La paix soit avec vous ». Nous savons que « shalom » est la formule de salutation chez les Juifs. Mais le mot « paix » résume tout ce qu’on peut souhaiter à soi-même et à ses amis. Le mot " paix ", en hébreu " shalom ", en arabe " salam ", dans son sens premier, signifie beaucoup plus que l'absence de guerre. Sa racine désigne le fait d'être intact, complet ; elle indique le bien-être de l'existence quotidienne, l'état de l'homme qui vit en harmonie avec la nature, avec lui-même, avec Dieu ; concrètement, être en paix, c'est être " bien dans sa peau ", et aussi être en bonne santé. Pour demander comment on se porte, si l'on va bien, on dit : " Es-tu en paix ? " De façon plus large encore, la paix, c'est la sécurité, et c'est la concorde dans une vie fraternelle. Tous ces biens, matériels et spirituels, sont compris dans le mot shalom. Progressivement, le mot paix va désigner la somme des « petits" bonheurs nécessaires à la vie : avoir une terre féconde, manger à sa faim, habiter en sécurité, dormir sans crainte, triompher des ennemis, pouvoir procréer, et tout cela parce que Dieu est avec nous. La signification du mot va encore s'élargir : conçue d'abord comme un bonheur terrestre, la paix apparaîtra de plus en plus comme un bien spirituel, parce que c'est Dieu qui nous l'accorde à travers le Messie, « le Prince de la paix ». C’est cette paix que nous nous souhaitons tout au long de la messe (depuis la salutation du célébrant jusqu’à l’envoi). Surtout au moment du « baiser de paix » qui n’est pas le moment de se dire bonjour et d’échanger des nouvelles ou commenter le football : nous recevons la paix de Jésus Christ et nous en devenons le canal de transmission, nous l’échangeons. Car la paix, comme la joie et l’amour, ne peut pas se vivre en isolé, en circuit fermé, en privé, il faut la partager à l’échelle universelle.

Prions pour nos jeunes qui sont « confirmés » cette semaine. Que l’Esprit leur donne force et joie toute leur vie ; qu’ils soient témoins auprès des autres jeunes, eux que le Pape François appelle (dans son exhortation apostolique post-synodale « Christus vivit » du 25 mars 2019), non pas l’avenir de l’Eglise, mais le présent de l’Eglise (et du monde), « l’aujourd’hui de Dieu ».

Amen

Vénuste

 

 

 

DIMANCHE 15 MAI 2022                   

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Comme Dieu aime !


 

Actes 14, 21-27 : les Apôtres parcourent le monde en annonçant Jésus-Christ, en racontant tout ce que Dieu fait avec eux ; ils exhortent les fidèles à persévérer malgré les épreuves ; ils établissent des responsables (les Anciens, les « presbytres » ; ils ont évité le mot grec qui désignait le clergé des religions païennes) des communautés pour lesquelles ils prient et jeûnent pour que la nomination soit le fait de l’Esprit Saint et non le choix des hommes. Comme Jésus, ils ne s’installent nulle part et ne se laissent monopoliser par aucune communauté.

 

Apocalypse 21, 1-5 : ciel nouveau, terre nouvelle, nouvelle Jérusalem, nouvel Israël… toutes choses sont nouvelles depuis que l’Agneau a triomphé de la mort. Une nouvelle alliance (fiançailles) a été scellée : Dieu demeure avec les hommes, ils sont son peuple. C’est le sens de la vision de sa demeure qui descend du ciel pour s’établir chez les humains. Notre Dieu est un Dieu de proximité, Seigneur Emmanuel ; nos célébrations sont une ébauche de ce monde nouveau, demeure de Dieu parmi les hommes, 

 

Jean 13, 31…35 : le testament, les dernières volontés de Jésus, c’est que les siens (qu’affectueusement il appelle, pour l’occasion, « mes petits enfants ») témoignent de beaucoup d’amour mutuel. C’est à l’amour qu’ils seront reconnus comme ses disciples. Et ce n’est pas n’importe quel amour : « Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. » Or il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis, c’est l’exemple que Jésus a donné avec l’injonction de faire de même.

 

Le temps pascal qui reste, nous allons lire, les dimanches comme en semaine, le « discours d’adieux ». Le moment est solennel autant que tragique : le dernier repas de Jésus avec ses disciples. Quelques minutes après, il va être arrêté pour être exécuté. On peut donc vraiment parler de « testament », de « dernières volontés ». On sait combien la parole de celui qui va mourir est chargée de l’essentiel qu’il veut léguer aux siens. Jésus appelle affectueusement ses disciples « mes petits enfants » (c’est l’unique fois)… alors que Judas vient de quitter la table (en famille, on sait ce que cela veut dire « quitter la table ») pour aller le trahir. La tension est à son comble, mais calmement, sereinement, Jésus parle de gloire et d’amour mutuel.

« Maintenant le Fils de l’homme est glorifié et Dieu est glorifié en lui… » Le départ de Judas déclenche « l’heure », la suite des événements qui sont pour les hommes l’anéantissement de Jésus, mais paradoxalement pour Jésus et pour le Père, l’ « Heure » de la gloire. La gloire dont il s’agit ici n’a rien à voir avec le bling bling de nos stars ni de nos autorités qui arrivent « au sommet de la gloire » pour souvent chuter lamentablement. Le terme « gloire » en hébreu signifie d’abord « poids » pour dire ce que vaut une personne en elle-même. La gloire est un des attributs exclusifs de Dieu. Les hommes peuvent être « revêtus » de gloire (cela reste à l’extérieur, c’est trompeur et éphémère) tandis que Dieu a la gloire en lui-même. Ce sont ses œuvres qui reflètent la gloire de Dieu : sa gloire se lit dans la création et dans l’histoire.

Il avait été question de la gloire de Jésus à Cana : « ses disciples virent sa gloire et crurent en lui ». Elle a éclaté lors de la transfiguration qui est une anticipation de la résurrection, une façon de préparer les disciples au choc du vendredi saint. Jésus se couvrira de gloire bien sûr à la résurrection qu’on peut appeler une vérification de la véracité de tout ce qu’il a dit : « Si Dieu est glorifié en lui, Dieu en retour lui donnera sa propre gloire ; et il la lui donnera bientôt. » Voilà pourquoi, avec le départ de Judas qui signe le début de la passion de Jésus (sa souffrance morale de se voir lâché et trahi par un ami proche à qui il venait de faire honneur en lui accordant la première bouchée à table), c’est le début de la glorification de Jésus : cela est souligné par les deux adverbes « maintenant » et « bientôt ». En fait la croix est le trône de gloire, tout comme la passion est l’élévation de Jésus. C’est le cas de parler de « la croix glorieuse ».

Jésus, condamné à mort, parle de sa glorification (un condamné à mort qui parle d’avenir, c’est stupéfiant, surtout d’un avenir de gloire) ; il parle d’amour en absolu. Il meurt par amour : « ayant aimé les siens, il les aima jusqu’au bout… il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour les siens… » Quand on aime vraiment, on se sacrifie ; l’amour est passion dans les deux sens. Aimer, d’après Jésus, c’est aimer jusqu’à l’ennemi et prier pour les persécuteurs : « pardonne-leur, Père, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Cet amour, Jésus en donne l’exemple et il demande aux siens de le pratiquer. Puisque Dieu est amour, son disciple lui-même doit être amour, il doit aimer comme il est aimé, aimer sans exclusive au quotidien.

Le Christ dit que c’est un commandement qu’il nous donne, comme si on pouvait donner l’ordre d’aimer (certaines éditions préfèrent le mot recommandation ou même mission, mandat). C’est pour nous dire que, pour un chrétien, l’amour doit arriver à être un réflexe spontané, tellement qu’il en devient naturel comme ces habitudes qui finissent par être une seconde nature. Il ne faut pas comprendre commandement dans le sens de contrainte, d’effort pénible à fournir. Mais c’est vrai que l’amour exige beaucoup de volonté : ce n’est pas un simple penchant de sympathie, il faut le vouloir et être décidé à le réussir.

Un commandement nouveau. « Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. » C’est en cela que réside la « nouveauté » du commandement « nouveau ». Cet amour est nouveau, parce que, l’A.T. demandait d’aimer le prochain comme soi-même, ce qui était déjà énorme ; ici c’est aimer comme chacun est aimé de Dieu, c.-à-d. aimer de l’amour même de Dieu, qui n’a pas épargné son propre Fils ; aimer comme Jésus qui a donné sa vie, livré son corps, versé son sang, donné son Esprit. Dieu fait de nous des hommes nouveaux. Il suffit donc de se laisser transformer pour se découvrir des forces insoupçonnées d’amour. Car l’amour est d’abord une attitude, une manière d’être (chez les humains, c’est principalement des choses à faire, des cadeaux ou des caresses à donner…). Commandement nouveau, non pas qu’il n’existait pas dans l’ancienne loi, mais parce qu’il reçoit une dimension nouvelle : l’amour du Fils est à l’origine de l’amour des disciples qui, en lui, deviennent frères et fils d’un même Père.

C’est à cet amour que le chrétien sera reconnu comme disciple de Jésus. Ce n’est donc pas une simple philanthropie. Plus que nos gestes sporadiques de solidarité, d’œuvres caritatives « de miséricorde » (quelques fois pour se donner bonne conscience). Jésus fait de cet amour un « signe » : « Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. » C’est la condition de la crédibilité des chrétiens. Le raisonnement est celui-ci. Dans le monde cruel des hommes, il n’est pas facile de s’aimer, c’est difficile entre les nations, entre les voisins et même en famille, même dans les couples… même dans les couvents : les divisions entre Eglises chrétiennes sont un contre-témoignage flagrant ! Alors que Jésus a dit que l’amour sera justement le critère de crédibilité. Par conséquent si on arrive à s’aimer « comme Dieu nous aime », ce sera vraiment parce que cela vient de Dieu. Si nous parvenons à opérer le miracle de l’amour de l’homme à la dimension de l’amour de Dieu, le monde sera obligé d’admettre l’évidence que c’est parce que l’Esprit d’amour agit en nous, habite en nous. La question n’est donc pas : est-ce que nous en sommes capables ? Puisque Dieu est la source. « Comme je vous ai aimés » n’est pas une simple comparaison entre l’amour humain et l’amour divin : c’est l’amour dont Dieu nous inonde les cœurs pour qu’à notre tour, nous le déversions sur les autres. Cet amour est donc sacrement, au même titre que l’Eucharistie, pourrait-on ajouter. On parle de « présence réelle » de Jésus dans l’Eucharistie. Voilà une autre façon de rendre le Christ vivant et présent dans le monde si bien que le monde croira. « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui. » (Jn 14, 23). « Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, en nous son amour est accompli. » (1Jn 4, 12). Ce n’est pas pour rien que St Jean n’a pas raconté l’institution de l’Eucharistie,  et qu’il a raconté plutôt, pour concrétiser le commandement de l’amour, le lavement des pieds qui précède le long discours d’adieux. Le « faites ceci en mémoire de moi » de l’Eucharistie est au même pied d’égalité que le « c’est l’exemple que je vous donne, pour que vous fassiez, vous aussi, comme moi j’ai fait pour vous » du lavement des pieds. C’est dire que nous avons, nous qui célébrons le dimanche, à prendre avec le même sérieux le commandement de l’amour. On peut parler encore d’une présence réelle là où l’amour est à l’œuvre : j’étais malade, nu, affamé, prisonnier… et tu m’as visité, aidé... Le primat de l’amour.

Le livre des Actes des Apôtres nous dit que « la multitude des croyants » de la première communauté « n’avaient qu’un cœur et qu’une âme » ; le monde qui les voyait était obligé de constater : « Voyez comme ils s’aiment ! » On ne nous reconnaîtra pas comme ses disciples parce que nous allons à la messe, mais quand nous serons dans la lutte pour la justice et la paix, contre la faim, pour les droits et la dignité de la personne humaine, la fraternité, la solidarité, le partage, la compassion, la réconciliation, le pardon… l’accueil des migrants (pour rejoindre l’actualité). Les disciples d’aujourd’hui, les communautés paroissiales, doivent (c’est un commandement, un mandat) prouver que cet amour est encore possible… en Jésus Christ, par l’Esprit d’amour. Faire triompher l’amour sur les haines et les conflits, cela ne suffit pas (on arrive à le faire dans le « profane »). La qualité de nos connaissances et de nos discours théologiques, cela ne suffit pas non plus ; ni même la somptuosité de nos liturgies, ni la splendeur de nos églises. Ce qui importe le plus, c’est la qualité de l’amour mutuel « comme Dieu aime ». Si le monde ne croit pas, la faute n’est pas au monde que nous avons tendance à juger sévèrement, la faute est à nous, notre déficit d’amour. L’amour – sans mesure - doit être notre marque caractéristique, notre signe distinctif. Est-ce le visage que notre communauté paroissiale donne au monde ? La mondialisation de l’amour, c’est notre mission.

Amen

Vénuste

 

 

 

 

 

 

 

DIMANCHE 8 MAI 2022                   

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Le merveilleux toi-et-moi de l’amour !

 

Actes 13, 14…52 : un tournant décisif dans l’Histoire de l’Eglise. Les apôtres commençaient toujours par s’adresser aux Juifs dans les synagogues avant d’annoncer Jésus aux non Juifs. Devant le rejet des premiers, ils vont se tourner résolument vers les païens qui, eux, manifestaient beaucoup d’enthousiasme à accueillir l’annonce de Jésus et de la résurrection. Dès lors l’Evangile se répandit très fort.

 

Apocalypse 7, 9…17 : le rédacteur annonce la victoire de ceux qui subissent le martyre, symbolisée par le vêtement blanc lavé dans le sang (le vêtement du baptême, le vêtement des invités à la noce ; le blanc est la couleur cultuelle, le signe de la pureté, de la non-compromission et donc aussi du témoin-martyr) et la palme à la main. L’Agneau vainqueur est le Pasteur. Idée d’universalisme (catholicité) : ils sont une foule immense de toutes nations, races, peuples à connaître la résurrection totale et le bonheur auprès de Dieu. L’amour sans frontières de notre Père doit nous conduire à abolir toutes les barrières tout de suite (pas attendre dans l’au-delà).

 

Jean 10, 27-30 : Jésus s’affirme Dieu. Toutes les fois qu’il y a l’expression « Je Suis » (le pain de vie, la lumière du monde, la résurrection et la vie, la vraie vigne, la porte des brebis, le vrai berger), c’est une autre façon de dire YHVH, le nom mystérieux révélé à Moïse (que les Juifs ne prononçaient jamais). Le titre préféré de Dieu est le pasteur de son peuple : il dit la nature des liens et des relations que Dieu souhaite développer avec nos communautés. Nous sommes dans sa main et personne ne peut rien arracher de sa main. Écoutons la voix de ce Bon Pasteur dans nos célébrations dominicales (et à la maison) pour progresser dans sa connaissance, c.-à-d. dans la relation d’intimité avec lui… pour notre joie, notre vie, notre bonheur.

 

« Pierre, est-ce que tu m’aimes ?... Pais mes agneaux. » L’évangile de dimanche dernier donnait à Pierre (et aux autres apôtres ainsi qu’à leurs successeurs) la mission de « paître » les brebis du Seigneur par l’amour, par une autorité qui est service et don de soi. Aujourd’hui, le Seigneur se dit lui-même « le Bon Pasteur » (le vrai berger). Situons d’abord l’affirmation dans son contexte pour en mesurer la portée que les oreilles juives ont trouvé d’une énormité passible de mort par lapidation.

Le contexte est polémique. Les adversaires de Jésus le pressent de leur dire clairement qui il est exactement, si oui ou non il est le Messie. Jésus ne répond pas en disant qu’il est vraiment le Messie ; il utilise tout un langage biblique pour leur faire comprendre qu’il est plus que cela (et ils l’ont compris, puisque la suite nous les montre ramassant des pierres pour le lapider comme blasphémateur).

Qu’est-ce qu’il a dit de tellement fort ? Qu’il est le Pasteur en absolu. Le titre de pasteur était donné aux rois d’Israël, bien que tous n’aient pas été de bons pasteurs. Cependant le titre de pasteur est celui que Dieu préfère s’appliquer lui-même comme « le pasteur de son peuple ». L’image du pasteur ne parle plus à notre mentalité moderne (qui n’accepte pas a fortiori qu’on traite les gens de « brebis », de troupeau grégaire). Et pourtant, c’est une très belle image. Le pasteur, ce n’est pas le fermier moderne qui « exploite » son troupeau pour tirer profit de sa laine, de son lait, de sa viande. C’est quelqu’un qui vit avec ses bêtes à travers toutes les intempéries, 24h sur 24h ; c’est un guerrier qui fait fuir les loups, les ours et autres lions ou alors les bandits ; sa houlette ne fait pas peur aux brebis car c’est pour les rassembler et les protéger, les mener vers les eaux tranquilles ; il est aux petits soins pour la plus chétive qu’il porte sur ses épaules ; il les connaît tellement qu’il a un nom affectueux pour chacune, un nom qui lui va bien parce qu’il la caractérise bien (autre chose qu’un code-barres ou un numéro)… il les aime et en est aimé en retour. Il les reconnaît et elles aussi le reconnaissent… à la voix. Comme entre gens qui s’aiment : quand on sonne à la porte, au téléphone, entre personnes qui partagent le vivre-avec et ont une grande familiarité, on n’est pas obligé de décliner son identité, ni même de dire « c’est moi ». Le tout est de se fréquenter assez pour avoir enregistré la voix de chacun (chaque voix est unique). La reconnaissance est rapide et l’enregistrement indélébile quand la relation est fondée sur l’amour : on ne peut se tromper à la voix de la maman qui console (même le fœtus dans le sein reconnaît cette voix), la voix du père qui rassure, la voix de l’ami qui fait vibrer le cœur.

Est-ce que je reconnais la voix de mon Seigneur Jésus ? Est-ce que je le fréquente assez pour avoir « enregistré » cette voix en moi ? Où puis-je l’entendre et l’écouter ? Notre Dieu nous parle : il parle à notre cœur (au désert, dans le silence, pour nous séduire), il parle à notre conscience ; il nous parle par ses prophètes, il nous parle éminemment par son Fils (le Verbe, la Parole), il continue à nous parler à travers les Écritures et les pasteurs qu’il nous donne. Fréquentons-le et reconnaissons sa voix dans les Écritures dont nous avons intérêt à mémoriser quelques versets, dans les témoins, les « hommes de Dieu » (et les femmes de Dieu) qui font écho à son enseignement. Est-ce que moi-même je fais écho à cette voix pour la faire connaître et reconnaître par les autres, ceux de ma famille, ceux de mon entourage… ?

En affirmant qu’il est le bon pasteur, Jésus ajoute qu’il donne la vie éternelle à ceux qui écoutent sa voix et qui le suivent. Donner la vie, c’est une prérogative exclusive de Dieu : il n’y a que Dieu qui peut donner la vie et donner la vie éternelle. Si Jésus affirme avec force qu’il peut donner la vie, et surtout la vie éternelle, c’est une façon de s’affirmer Dieu. Il va renforcer ses affirmations en faisant comprendre que sa main est la main du Père : « … personne ne les arrachera de ma main… personne ne peut rien arracher de la main du Père ». Il va plus loin encore en affirmant carrément : « Le Père et moi, nous sommes UN ». Sans oublier que chaque fois qu’il dit « Je Suis » (« Je Suis » le pain de vie, la lumière du monde, la résurrection et la vie, la vraie vigne, la porte des brebis, le vrai berger), c’est sa façon de se dire YHVH (« Je Suis »), le nom mystérieux révélé à Moïse (le « tétragramme » que les Juifs ne prononcent jamais). En résumé, on demandait à Jésus de dire si oui ou non il est le Messie, il va plus loin que ce que leurs oreilles pouvaient supporter : il se fait l’égal de Dieu, il se dit lui-même Dieu ; d’où leur colère, d’où l’accusation principale lors du procès plus tard, qu’il a blasphémé.

Ce passage est à lire à la lumière de la Résurrection pour en mieux saisir la vérité des affirmations de Jésus. Car la résurrection fut la vérification de tout ce qu’il « prétendait » être. S’il n’y avait pas eu la résurrection, Jésus aurait pourri au tombeau comme n’importe qui, ce faisant il aurait entraîné ses brebis dans une mort inéluctable, dans un échec retentissant, une hécatombe collective. Mais il est ressuscité, Dieu l’a ressuscité des morts et lui a donné une victoire et une gloire éclatantes. C’est donc qu’il a la vie éternelle en lui-même et qu’il peut par conséquent la donner comme il l’a promis. L’agneau immolé s’est révélé l’Agneau vainqueur. Le vrai berger est celui qui donne sa vie pour les siens, au lieu de se nourrir de ses brebis, c’est l’inverse, ce sont elles qui vivent de lui. Jésus, bon berger, donne sa vie dans sa Parole et dans ses sacrements. Nous avons intérêt à nous approcher fréquemment de la table de la Parole et de la table du Pain, à ne pas nous en éloigner, comme la brebis a intérêt à ne pas s’éloigner de son pasteur qui le mène dans de verts pâturages, sous peine de se mettre en danger de mourir de malnutrition et finalement de faim ou d’être la proie des prédateurs.

Il faut souligner que la relation se fonde sur l’amour. Ce n’est pas l’autorité du propriétaire qui exige soumission et utilise parfois la contrainte. On saisit cet amour dans le terme « connaître » (« moi je les connais »). Pour s’en convaincre, il faut se rappeler que dans la Bible, le verbe connaître veut justement dire aimer : ce n’est pas une connaissance intellectuelle, mais c’est une connaissance amoureuse ; pour traduire l’amour conjugal, la Bible dira que l’homme connaît sa femme et réciproquement. Connaissance et reconnaissance réciproques, attachement, sans violence ni contrainte. D’où le rôle de la voix : non cette voix que redoutait Adam (j’ai entendu ta voix et je me suis caché, dit-il à Yahvé), mais la voix qu’entend Marie de Magdala au jardin du tombeau, elle qui reconnaît tout de suite le Rabbouni. Connaissance intime et expérimentale, dans le merveilleux toi-et-moi de l’amour.

Voilà l’image du bon Pasteur qui a séduit les premiers chrétiens : c’est la première image que nous avons de l’iconographie des catacombes : le pasteur qui porte la brebis égarée et perdue dans les ronces, c’est le Fils qui charge sur ses épaules l’homme égaré et blessé, le Bon Pasteur qui charge sur lui, avec une miséricorde infinie, l’humanité toute entière.

Écoutons et reconnaissons la voix du bon berger dans notre liturgie de la Parole, voix qui nous fait progresser dans la connaissance de lui et l’intimité avec lui. Pas seulement entendre, mais surtout écouter, de sorte que notre vie en soit retournée, de sorte que nous soyons assez séduits pour le suivre. Comment vivons-nous la liturgie de la Parole ? Notre cœur est-il brûlant en l'écoutant, comme les disciples d'Emmaüs ?

Le 4ème dimanche de Pâques est la journée mondiale de prière pour les vocations : nous prions pour que le Seigneur accorde à son Église de nombreux et saints prêtres qui nous apprennent à écouter la Voix dans les Écritures. Nous prions pour que tous les chrétiens soient tous à l’écoute, qu’ils soient tous généreux à répondre aux appels différenciés de Dieu (différents charismes, pas seulement sacerdotal ou religieux). Concrètement que chaque baptisé s’interroge s’il est prêt, toujours prêt à écouter la voix du Pasteur suprême à chaque fois qu’il appelle, à chaque fois qu’il appelle à une responsabilité, à un service au bénéfice du peuple entier. Nous prions pour que le terrain qui produit les prêtres soit fertile pour cela : qu’il y ait plus de ferveur dans le peuple de Dieu, que les familles soient priantes et cherchent la sanctification… que chaque famille, comme dans le passé, mette un point d’honneur à être un séminaire, un noviciat, où une vocation sacerdotale peut germer et croître : que ce ne soit pas comme les autoroutes ou les aéroports dont tout le monde reconnaît l’impérieuse nécessité, mais qu’on veut fréquenter et voir se développer chez les autres. Ne soyons pas comme l’homme riche qui a préféré rentrer triste chez lui, plutôt que quitter son confort et ce qu’il croyait être ses biens.

Amen

Vénuste

 

 

 

 

 

 

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HOMELIE POUR LA MESSE DU 1ER MAI

3ÈME DIM DE PAQUES

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 21, 1-19)

En ce temps-là,
    Jésus se manifesta encore aux disciples
sur le bord de la mer de Tibériade, et voici comment.
    Il y avait là, ensemble, Simon-Pierre,
avec Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau),
Nathanaël, de Cana de Galilée,
les fils de Zébédée,
et deux autres de ses disciples.
    Simon-Pierre leur dit :
« Je m’en vais à la pêche. »
Ils lui répondent :
« Nous aussi, nous allons avec toi. »
Ils partirent et montèrent dans la barque ;
or, cette nuit-là, ils ne prirent rien.

    Au lever du jour, Jésus se tenait sur le rivage,
mais les disciples ne savaient pas que c’était lui.
    Jésus leur dit :
« Les enfants,
auriez-vous quelque chose à manger ? »
Ils lui répondirent :
« Non. »
    Il leur dit :
« Jetez le filet à droite de la barque,
et vous trouverez. »
Ils jetèrent donc le filet,
et cette fois ils n’arrivaient pas à le tirer,
tellement il y avait de poissons.
    Alors, le disciple que Jésus aimait
dit à Pierre :
« C’est le Seigneur ! »
Quand Simon-Pierre entendit que c’était le Seigneur,
il passa un vêtement,
car il n’avait rien sur lui,
et il se jeta à l’eau.
    Les autres disciples arrivèrent en barque,
traînant le filet plein de poissons ;
la terre n’était qu’à une centaine de mètres.
    Une fois descendus à terre,
ils aperçoivent, disposé là, un feu de braise
avec du poisson posé dessus,
et du pain.
    Jésus leur dit :
« Apportez donc de ces poissons que vous venez de prendre. »
    Simon-Pierre remonta
et tira jusqu’à terre le filet plein de gros poissons :
il y en avait cent cinquante-trois.
Et, malgré cette quantité, le filet ne s’était pas déchiré.
    Jésus leur dit alors :
« Venez manger. »
Aucun des disciples n’osait lui demander :
« Qui es-tu ? »
Ils savaient que c’était le Seigneur.
    Jésus s’approche ;
il prend le pain
et le leur donne ;
et de même pour le poisson.
    C’était la troisième fois
que Jésus ressuscité d’entre les morts
se manifestait à ses disciples.

    Quand ils eurent mangé,
Jésus dit à Simon-Pierre :
« Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment,
plus que ceux-ci ? »
Il lui répond :
« Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. »
Jésus lui dit :
« Sois le berger de mes agneaux. »
    Il lui dit une deuxième fois :
« Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment? »
Il lui répond :
« Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. »
Jésus lui dit :
« Sois le pasteur de mes brebis. »
    Il lui dit, pour la troisième fois :
« Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? »
Pierre fut peiné
parce que, la troisième fois, Jésus lui demandait :
« M’aimes-tu ? »
Il lui répond :
« Seigneur, toi, tu sais tout :
tu sais bien que je t’aime. »
Jésus lui dit :
« Sois le berger de mes brebis.
    Amen, amen, je te le dis :
quand tu étais jeune,
tu mettais ta ceinture toi-même
pour aller là où tu voulais ;
quand tu seras vieux,
tu étendras les mains,
et c’est un autre qui te mettra ta ceinture,
pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller. »
    Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort
Pierre rendrait gloire à Dieu.
Sur ces mots, il lui dit :
« Suis-moi. »





 

Homélie : 

L’Evangile de ce jour est tellement riche que je ne vais pas parler des autres lectures cette fois-ci. L’évangéliste Jean est un As dans l’art de manier la symbolique et ce passage est un sommet du genre. Et comme à chaque fois, surtout lorsqu’il s’agit d’un récit de résurrection, je vous invite à l’entendre comme une expérience intérieure qui est arrivée à Pierre et aux 6 autres disciples qui sont avec lui. Vous aurez remarqué en effet, que les récits de résurrection nous montrent à chaque fois des hommes et des femmes qui ressuscitent au contact de Jésus alors qu’ils restent assez discrets sur Jésus lui-même en tant que ressuscité. Alors voyons comment Pierre ressuscite dans ce long passage. 

Il commence par informer ses disciples qu’il s’en va à la pêche et ceux-ci, au nombre de 6 décident de la suivre. Ils sont donc 7, un chiffre symbolique. Jean aime bien les chiffres symboliques comme les 153 poissons qui correspondent à la suite mathématique du chiffre 17 (10 signifiant la plénitude + 7 signifiant la perfection) ce chiffre est donc une manière de dire que tous les poissons sont appelés à être amenés sur la terre ferme de l’éternité. La pèche dont il est question ici peut signifier la mission des disciples qui consiste à ramener des chrétiens dans leurs filets constitués de liens nouées entre eux par l’amour du prochain. Cette interprétation peut d’autant plus être faite qu’en grec, le mot « poisson » se dit « ICTUS » qui est l’anagramme (en grec) de la confession de foi des premiers chrétiens : « Jésus-Christ Fils du Dieu Sauveur » et qui désignait les chrétiens au premier siècle de notre ère. 

Mais là, la mission est un constat d’échec, ils ne pêchent rien ! Pourtant en matière de pêche, il s’y connait Pierre, c’était son métier ! Mais là rien ! Ce peut être une façon imagée pour dire l’expérience d’échec personnel de Pierre, vous savez ces moments où rien ne va comme on veut, où rien ne semble marcher, qui pourrait nous faire douter de la présence de Dieu à nos côtés. 

C’est alors que Jésus apparait debout (c’est-à-dire ressuscité) sur le rivage de l’éternité tandis que les disciples se débattent encore dans les remous instables de la vie terrestre symbolisés par la mer. Ils ne s’en sortent pas, ils ne comptent que sur leurs propres forces et leurs connaissances car habituellement ils savent où ils doivent jeter les filets. Mais Jésus va les Inviter à faire autrement, à oublier que ce qu’ils ont toujours fait, à se laisser déplacer, bousculer et à « jeter les filets à droite », encore un symbole qui fait allusion au bras fort, au bras agile, au côté divin de la personne (à la droite de Dieu). Bref, ils les invite à agir avec Dieu et non plus avec leurs propres forces à eux. 

Et c’est alors que leur pêche devient abondante, il s’est passé quelque chose de nouveau. L’accueil de la Parole de Jésus transforme leur façon de faire : tant qu’ils comptaient sur eux seuls, il ne se passait rien, mais s’ils apprennent à compter sur Jésus, sur Celui qui vit en eux, alors il advient du neuf, de la vie en abondance. Ils passent en quelque sorte de l’efficacité à la fécondité ! L’efficacité, c’est ce que nous arrivons à faire avec nos propres forces, la fécondité c’est ce qui advient quand on laisse de la place à Dieu au cœur de nos actions. 

C’est le chemin que Pierre va faire : lui aussi va vivre une vraie mort-résurrection dans son dialogue avec Jésus. Je vous le traduis directement du grec pour que vous entendiez les nuances dans l’utilisation du verbe « aimer » que le français ne laisse pas transparaitre. Quand Jésus demande à Pierre s’il l’aime vraiment, il utilise le verbe « agapè » qui est l’amour dont Dieu nous aime. C’est un amour vrai, profond, fidèle et inconditionnel. Quand Pierre répond, il utilise un autre verbe (philia) qu’on pourrait traduire par « tu sais bien que je t’aime, mais pas de manière inconditionnelle, puisque tu le sais, je t’ai renié à trois reprises ». Alors Jésus l’invite à prendre soin des brebis du troupeau pour apprendre à aimer vraiment. Dans le second dialogue, ce sont les mêmes verbes : « m’aimes-tu vraiment Pierre ? et Pierre de répondre : tu sais bien que je t’aime que de façon humaine, de façon intéressée. » Mais au 3ème dialogue, Jésus va changer de verbe et utiliser le verbe « philia » : « alors Pierre tu ne m’aimes pas plus que ça ? » Voilà pourquoi Pierre fut attristé, parce que Jésus a utilisé le verbe « philia » à la troisième fois. Pierre répond : « oui Jésus tu le sais bien, je ne t’aime que de façon humaine, je le reconnais, je n’aime pas à la manière de Dieu ».

Magnifique aveu d’humilité de Pierre qui fait enfin œuvre de vérité avec lui-même. Malgré ses limites, il découvre qu’il est aimé tel qu’il est, sans avoir à être meilleur. Il lâche enfin sa volonté, son besoin de pouvoir et se laisse enfin aimer. Il peut alors laisser un autre que lui le guider et aller là où il n’avait pas forcément décidé d’aller, il peut enfin se laisser déplacer et se laisser vêtir de la ceinture de la vérité (cf. st Paul aux éphésiens 6, 14). Ça y est, Pierre est en mesure de passer de l’efficacité (où il ne comptait que sur lui-même) à la fécondité (où il compte sur la présence de Dieu en lui). 

Voilà quel genre de mort attendait Pierre : mourir à lui-même pour accueillir la vie de Dieu en lui ! Voilà ce qu’est la résurrection que nous célébrons en ce temps pascal :  ressusciter, c’est se laisser déplacer, changer, bousculer par Celui qui nous veut vivant ; ressusciter, c’est nous laisser dilater de l’intérieur par Celui qui nous rêve plus grand que nous oserions le faire nous-même ; ressusciter, c’est nous laisser sortir de notre petit moi individuel et portatif que nous nous fabriquons tout seul pour accueillir en nous le grand Soi qui fait de nous de beaux enfants de Dieu. 

Comme Pierre, il nous faut accueillir nos réticences au changement, nos faibles capacités en amour et notre besoin de rester dans notre monde connu (notre zone de confort), c’est à cela que nous avons à mourir pour ressusciter à une vie plus féconde, non plus centrée sur nous mais sur Celui qui nous veut vivant. 

Vous le voyez, c’est bien Pierre qui ressuscite au contact de Jésus dans ce texte et c’est à nous aussi d’accueillir ce mouvement de mort-résurrection en nous, comme le fait la nature au printemps après l’hiver. Nous avons encore un bon mois de temps pascal pour nous entrainer à le faire, pour nous demander ce que je dois accepter de laisser mourir en moi pour passer de l’efficacité à la fécondité. 

Bon temps pascal.  

Gilles Brocard

 

 

 

 

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DIMANCHE 24 AVRIL 2022                           

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Ils furent remplis de joie !

 

Actes 5, 12-16 : dès le début de l’Eglise, le petit groupe des disciples a immédiatement vécu et agi comme son Maître, notamment à travers les guérisons : une des missions essentielles du salut voulu par Dieu, commencée par Jésus et qui se poursuit à travers les disciples, c’est de remettre l’humanité debout, lui ouvrir les yeux, la purifier de ses mauvais esprits, la libérer.

Apocalypse 1, 9… 19 : message destiné aux communautés chrétiennes pour les réconforter lors des persécutions par l’annonce de la victoire définitive du Christ sur toutes les formes du mal. Le Christ Ressuscité est invisible mais reste présent aux communautés de la jeune Eglise encore fragile. L’auteur de l’Apocalypse le dépeint dans le genre apocalyptique avec des images empruntées au prophète Daniel qui signifient majesté, royauté, divinité.

Jean 20, 19-31 : Jésus comble de joie ses disciples par son apparition, et plus encore en répandant sur eux son Esprit. L’attitude de Thomas démontre les difficultés de la foi, mais aussi que le chemin de la foi passe par nos doutes et nos questionnements. On arrive à reconnaître le Ressuscité, marqué par les plaies de sa Passion, et à l’adorer comme « mon » Dieu. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. Ce qui s’est passé le premier jour de la résurrection se renouvelle dans nos assemblées dominicales : irruption de Jésus ressuscité dans la communauté, don de l’Esprit Saint pour faire de nous une nouvelle création, assemblée dominicale avec son rythme hebdomadaire.

 

Cet évangile est lu chaque année : c’est dire combien il est aussi important que les lectures de la solennité de Pâques qui, elles aussi, sont les mêmes chaque année : car c’est une des proclamations essentielles pour la foi chrétienne. Dans ce récit sont réunis les éléments fondamentaux du mystère chrétien : la présence de Jésus ressuscité dans la communauté, le don de l’Esprit Saint pour remettre les péchés parce que la miséricorde (le pardon) est la première grâce pascale, l’assemblée dominicale et son rythme hebdomadaire comme imprégnation du temps de l’Eglise. A travers Thomas, le récit décrit la difficulté de la foi et la béatitude des croyants (« Heureux ceux qui croient sans avoir vu »). Ce qui s’est passé ainsi le premier jour s’est renouvelé huit jours plus tard dans le même lieu, et depuis lors se renouvelle dans nos assemblées dominicales hebdomadaires partout sur la terre. 

Thomas appelé l’incrédule ! Son nom signifie « jumeau ». Il est le jumeau de chacun d’entre nous, parce que nous enfermons Jésus dans nos doutes, nos a-priori, nos réticences ou refus de croire, nos exigences de preuves, notre besoin de voir des « signes ». Il a la conviction, comme nous, que pour croire, il faut voir, il faut toucher… Ce texte montre le cheminement spirituel que chacun doit faire pour arriver à une foi personnelle et adulte : d’abord la recherche, le doute avoué (doute qui est ouverture, qui n’est ni négation ni scepticisme), la rencontre avec le Christ et une adhésion totale à sa Personne.

Mais avant d’arriver à Thomas, il faut s’arrêter sur la première partie de l’extrait qu’on a tendance à sauter pour focaliser l’attention sur Thomas. Le texte raconte deux apparitions de Jésus à l’intervalle d’une semaine, on peut dire à un rythme hebdomadaire, « huit jours plus tard ». N’oublions pas que les évangiles (qui sont des catéchèses) ont été écrits dans une communauté qui avait déjà acquis ses habitudes et ses manières de professer le Christ ressuscité. C’est pourquoi ce rythme hebdomadaire n’est pas sans rappeler la « sanctification » du dimanche, les assemblées liturgiques qui se faisaient le jour que les chrétiens ont vite appelé (pour marquer la différence avec le judaïsme) « le lendemain du sabbat » ou encore « le premier jour de la semaine » ou « le huitième jour », ou mieux encore « le jour du Seigneur » (dies dominicus, d’où vient le mot dimanche) c.-à-d. le jour où il est ressuscité. Ce sont donc des rendez-vous qu’il ne faudrait manquer à aucun prix. Car c’est le jour où le Seigneur se fait reconnaître et toucher (ou plutôt c’est lui qui nous touche), où il nous rompt le pain, où il nous donne son Esprit, où il nous envoie en mission…

Voici donc les disciples (nom plus large que le groupe des apôtres) qui sont terrés dans une maison dont ils ont verrouillés les portes. On peut imaginer les sentiments qui les agitent après que leur maître a été arrêté et exécuté d’une ignoble façon sur la croix. En fait ce ne sont pas seulement les portes qui étaient verrouillées : les cœurs l’étaient tout autant, sinon plus. L’évangéliste dit qu’ils avaient peur des Juifs, mais on peut croire qu’ils étaient aussi rongés par la déception pour avoir suivi quelqu’un qui, fin des fins, se fait lyncher, par la tristesse d’avoir perdu quelqu’un en qui ils avaient espéré (les disciples d’Emmaüs se lamentaient : « et nous qui espérions qu’il serait le libérateur d’Israël… »), peut-être aussi par la culpabilité et la honte d’avoir manqué de courage et d’avoir fui au lieu de rester près de lui, contrairement aux femmes qui elles l’ont suivi jusqu’à la croix… On peut s’imaginer l’atmosphère lourde et le silence pesant qui régnaient dans cette maison depuis l’arrestation de Jésus. Et voilà Jésus qui apporte l’antidote à ces sentiments amers. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » et « ils furent remplis de joie ». La même scène va se répéter huit jours plus tard : la peur ne les avait pas quittés, l’incrédulité non plus puisqu’ils avaient toujours les portes verrouillées (et les cœurs) et n’avaient pas réussi à convaincre Thomas qui va les railler pendant toute une semaine ! Dans leur tristesse, ils restaient imperméables à la nouvelle que le Christ est vraiment ressuscité. Ils continuaient à douter (pas le seul Thomas). Leur doute est cependant à leur honneur : s’ils ont eu difficile à admettre la résurrection, s’ils ont cherché à vérifier, c’est que ce n’étaient pas des naïfs, simples d’esprit et trop crédules ; c’est qu’ils n’ont pas rêvé et n’ont rien inventé. Et si finalement ils ont cru en la résurrection, on peut la tenir pour vraie et sûre. Ils en sont vraiment les témoins. Nous pouvons donc y croire. « Heureux ceux qui croient sans avoir vu » : n’ayons pas honte de prendre le temps de la recherche, mais n’exigeons pas de signes, puisque désormais la foi repose sur la transmission du témoignage des apôtres qui ont vu le Ressuscité. Notre foi n’est pas fondée sur des preuves, mais sur des témoins sûrs.

Jésus ne donne pas seulement la paix et la joie dans une circonstance qui était humainement désespérée. Le soir du premier jour, à en croire l’évangéliste Jean, est aussi le jour de la Pentecôte (même événement ?) : Jésus donne son Esprit en même temps qu’il donne sa mission qui se résume en la réconciliation, le pouvoir de libérer de tout mal, de tout péché. Les disciples seront porteurs de la miséricorde divine : car le pardon est la première grâce pascale (après ? la paix).  « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie » : les disciples reçoivent la même mission et le même pouvoir. L’Esprit est donné pour la rémission des péchés. La période après la résurrection et la Pentecôte est le temps de l’Esprit, qui va enseigner toute chose, qui va rendre forte la foi, qui va donner force et puissance à l’enseignement et au témoignage des chrétiens. Quelle place faisons-nous à l’Esprit Saint et à sa force ? « Nul ne peut affirmer que Jésus est Seigneur, si ce n’est par l’Esprit » ! Et toute prière est faite au Père, par le Fils, dans l’Esprit. Est-ce que nous prions « dans l’Esprit Saint », lui qui nous apprend à appeler Dieu par le nom doux et familier « Abba », « Papa » ? Est-ce que nous vivons de l’Esprit Saint ?

Les apparitions, c’était donc pour prouver aux disciples que Jésus avait dit vrai, qu’il est réellement ressuscité, qu’il est toujours vivant, et qu’il a recouvré sa gloire de Fils de Dieu. Les apparitions, c’est pour venir à la rencontre de leur doute, pour les accompagner dans leur peu de foi, pour qu’ils aient le temps de se faire la conviction qu’ils n’ont pas rêvé, que leur imagination ne leur jouait pas de mauvais tour. Les apparitions, c’est pour que désormais la foi soit professée : mon Seigneur et mon Dieu (Thomas ne s’est pas contenté de dire que c’est bien Jésus qu’il reconnaît, il a professé que Jésus est Dieu). Les apparitions, c’est pour préparer les disciples à continuer sa mission, plus question de rester verrouillés. L’Eglise est donc née, de cette vie du Ressuscité et de ce don de l’Esprit. Tous les trois éléments constitutifs de l’Eglise sont en place. C’est d’abord une communauté qui se réunit régulièrement, et de préférence le premier jour de la semaine juive, le jour où le Christ ressuscité est apparu le plus volontiers. Une communauté de foi en Jésus, le Ressuscité. C’est une communauté "chrétienne", parce que le Christ est en elle, d’une présence agissante : Jésus est là au milieu d’eux. Il y a ensuite l’envoi en mission et le pouvoir pour l’exercer : le souffle qui communique l’Esprit Saint pour libérer les hommes. Il y a enfin un minimum de structure hiérarchique en la personne des Douze. Tout est là, tout est accompli. La mission peut donc continuer.

Croire en Jésus ressuscité, c’est être son témoin, toujours avec le même Esprit Saint. C’est annoncer la miséricorde de Dieu, la libération de tout homme. Ce témoignage est porté par chaque disciple et par la communauté, dans le monde, la famille, la profession, la vie sociale. Ce témoignage se vit éminemment dans les célébrations liturgiques. C’est alors que le Seigneur se fait toucher, ou plutôt c’est lui qui nous touche dans la prière communautaire et dans les sacrements. Depuis que Jésus est ressuscité, la foi pascale naît et se fortifie « du dedans », c’est dans la communauté des croyants qu’on peut voir, entendre, le Vivant. Même à travers nos doutes, tant qu’on les avoue comme Thomas : Jésus est toujours là invisible, pour nous proposer de le rencontrer. Dieu nous rejoint là où nous sommes, de préférence dans nos assemblées, mais aussi dans le plus réel de nos vies, dans nos faiblesses. Que nos groupes de partage et nos assemblées liturgiques soient des lieux où le Christ, présent, se fait entendre, voir, toucher, où il est vraiment vivant, où se font des rencontres décisives avec lui, qui donnent l’audace et l’assurance d’aller témoigner.

En ce dimanche de la miséricorde, demandons la grâce de la foi. Nous sommes, à nos heures, le Thomas du doute, soyons plus souvent le Thomas qui proclame, en la plus belle, la plus complète et la plus concise profession de foi : « Mon Seigneur et mon Dieu ». Demandons à Jésus de percer l’épais brouillard de notre doute, de le rencontrer de façon assez forte pour être désormais ses témoins. Le Christ nous dit « La paix soit avec toi », vivons donc le « baiser de paix » en vérité, et portons donc la paix du Christ à ceux qui sont absents, surtout ceux qui attendent une réconciliation.

Amen

Vénuste

 

 

 

 

 

DIMANCHE 17 AVRIL 2022                            Pâques 2022

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Elles l’aimaient !

 

Actes 10, 34-43 : nous avons ici le prototype d’une prédication de l’Eglise primitive, « le kérygme », la première annonce, la « bonne nouvelle » à savoir que Christ est ressuscité : sa vie publique commence quand le Saint Esprit l’a consacré dans le Jourdain, son œuvre culmine avec sa mort – résurrection. Il se manifeste à tous ceux qui mangent avec lui depuis sa résurrection, c-à-d tout baptisé qui participe à l’Eucharistie et qui par le fait même est son témoin. Nous avons là l’essentiel de la catéchèse nécessaire pour être baptisé.

 

Colossiens 3, 1-4 : le chrétien est intimement associé à la Pâque du Christ. Parce qu’il est ressuscité avec le Christ, il est mort avec le Christ (pas l’inverse) : mourir avec le Christ, c’est la conséquence du choix de vivre, en ressuscité, à la suite du Christ. Tendez donc vers les réalités d’en-haut, et non pas vers celles de la terre : il est mort le terrien en nous, celui que Paul appelle le vieil homme.

 

Jean 20, 1-9 : Marie-Madeleine a constaté que la pierre (pourtant très lourde) avait été enlevée, Pierre et Jean constatent « le linceul resté là et le linge qui avait recouvert la tête, non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place » ; ce qui exclut l’hypothèse de l’enlèvement que suggérait Marie-Madeleine. Nous sommes en présence de « signes », et non de preuves, on reste libre de les interpréter : car on peut voir sans croire. Jean, « il vit et il crut », plus besoin de voir le Jésus de Nazareth, il reconnaît le Ressuscité à travers ces signes, il se rappelle que « d’après les Ecritures, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts ».

 

Nous sommes au cœur du christianisme. Car le Christ ne fut pas un prédicateur seulement : sa parole ne nous sauve que parce qu’elle devient efficace dans la mort–résurrection. Celui qu’on a crucifié, Dieu l’a ressuscité. De mémoire d’homme, cela ne s’était jamais vu. C’est certainement pour accentuer ce fait que les évangiles se sont attardés à raconter dans le détail, la mort atroce et injuste de Jésus. C’est pour faire ressortir le retournement complet et inattendu de la situation. Leur longue méditation sur l’événement est la nôtre aujourd’hui. Car il faut méditer longtemps cet événement. Pas seulement pour se prouver à soi-même la résurrection (il n’y a pas de preuves), mais pour y trouver sens, le sens de l’événement en lui-même, dans l’histoire de l’humanité, pour moi hic et nunc, pour ma vie et pour au-delà de ma vie : aucune pierre n'est assez lourde pour enfermer la vie, la vie est plus forte que toutes les morts et toutes les servitudes.

 

Les femmes ont cherché à remplir les obligations rituelles à l’égard du corps du défunt : la seule préoccupation qu’elles avaient, c’était la lourde pierre qu’il fallait bouger ; en voyant la pierre roulée, en ne trouvant pas le corps, « elles ne savaient que penser ». Deux êtres célestes (reconnaissables à leur vêtement éblouissant) les abordent : « Pourquoi chercher le Vivant parmi les morts », leur demandent-ils. Remarquons d’abord le titre « le Vivant » qui sans aucun doute possible, est un titre divin (l’article « le » souligne le fait).  L’évangéliste ne dit pas que les femmes ont cru tout de suite en la résurrection de Jésus. Elles viennent faire rapport aux autres disciples qui trouvèrent leurs propos tout simplement « délirants ». Pierre cependant courut au tombeau, il remarque le linceul et s’en retourne tout étonné. La présence du linceul suscite perplexité : il n’aurait pas été là, la seule explication plausible, c’eut été qu’on a volé le corps ; or pour voler un corps, il faut un minimum de précipitation, on ne perd pas son temps à ranger le linge, on soulève le corps avec tout ce qui l’enveloppe (tant que ce n’est pas encombrant). Voilà donc Pierre qui n’était pas très avancé ! Pas croyant, étonné. Comme les femmes et les autres disciples. Mais c’est tout à leur honneur. Ils étaient autre chose que des naïfs pleins de crédulité, et cela me rassure quant à leur témoignage : ils ont mis du temps à vérifier, à s’interroger, à tout soupeser jusqu’à ce que leur conviction (certitude) fut faite. A noter que c’est à la Pentecôte qu’ils sont « sortis » annoncer que Jésus est vraiment vivant, avec eux, alors qu’il n’était plus avec eux physiquement et qu’il avait même cessé de leur faire des apparitions.

Personne ne conteste la mort de Jésus, pas même l’athée le plus farouche. C’est à propos du sens de sa mort et de l’affirmation de la résurrection qu’il y a refus et négations. Or c’est précisément sur cela que nous faisons, nous les chrétiens, notre profession de foi : nous ne croyons pas uniquement en Dieu (même les philosophes y croient, ainsi que les autres religions). Le chrétien affirme que le Christ est mort et ressuscité. C’est pour cette vérité que Pierre et ses compagnons ont circulé le monde, eux qui n’avaient jamais quitté les rives du lac de Galilée ; c’est pour elle qu’ils ont accepté de mourir martyrs, c-à-d témoins de cet événement.

 

Cette mort parle, elle est chargée de sens. C’est le jeu de pistes qu’il faut faire et l’Eglise primitive s’est mise tout de suite à chercher tout ce qui concerne cette mort dans l’A.T. C’est pour cela que les récits de la passion sont truffés de citations de l’Ancienne Alliance : les plus explicites commencent souvent par l’expression « il fallait », comme par exemple « il fallait que s’accomplissent les Ecritures ». C’est pourquoi le tombeau de Jésus n’est pas vide, puisque c’est un livre ouvert qui reflète les promesses de l’A.T. L’apôtre Jean « vit et crut », non pas qu’il a vu plus d’indices que Pierre (le verbe « il vit » n’a pas de complément ici !), mais les indices ont fait « tilt » dans sa tête et tous les enseignements de Jésus comme tous les enseignements de l’A.T. sont remontés à sa mémoire pour lui donner à saisir le sens de l’événement. Les anges et Jésus lui-même utilisent le verbe « rappelez-vous ». Ce n’est donc pas le tombeau de Jésus ni ses alentours qu’il faut fouiller, comme certains à la recherche de reliques, car c’est sûr, on rentre bredouille. Ce sont les Ecritures qu’il faut fouiller, et le Ressuscité lui-même accompagnera notre recherche comme il a accompagné les disciples d’Emmaüs en leur (nous) expliquant ce qui le concernait dans les Ecritures, en leur (nous) donnant l’intelligence des Ecritures. Et notre cœur sera brûlant durant la recherche, même quand nous n’arrivons pas à le reconnaître dans le compagnon de route qui fait semblant de nous quitter… « le premier jour de la semaine », le jour premier d’une nouvelle histoire, ou une nouvelle création, un monde nouveau… Plus qu’une info à vérifier !

 

Quelqu’un a prétendu que les Apôtres ont fabulé pour créer un Jésus qui serait vivant ! Si cela avait été le cas, ils se seraient donné de beaux rôles. Pourquoi alors avoir avoué qu’ils ont été lâches et se sont planqués (de peur, ils ont barricadé la maison où ils se cachaient, ce faisant, la pierre du tombeau était aussi à la porte de leur cœur). Le seul qui a brandi l’épée avait tellement peur qu’il n’a réussi qu’à trancher une oreille. Et c’est le chef du groupe qui va renier son maître, trois fois, alors qu’il avait été averti et prévenu par Jésus lui-même, alors que ce n’était qu’une simple servante à le questionner. Ils se seraient donné de beaux rôles en prétendant avoir reconnu le Ressuscité dès la 1ère apparition, au lieu de s’attirer le reproche de Jésus pour leur incrédulité. 

 

Quelqu’un a prétendu aussi que les histoires d’apparitions du Ressuscité, ce ne serait qu’une banale hallucination collective. Mais alors qu’on pense expliquer ainsi les choses, on lève par le fait même un autre gros mystère. En effet comment expliquer la naissance de l’Eglise et son expansion jusqu’aujourd’hui ? Comment expliquer que, avec des hallucinations, elle soit née et grandie dans les pires persécutions et que tous les témoins de première main ont préféré subir le martyre plutôt que de se taire, encore moins de revenir sur leur conviction. Même un simple fanatisme ne peut l’expliquer. Nous ne serions pas ici si le tombeau avait gardé Jésus prisonnier, s’il n’était pas vivant au milieu de son Eglise. Comment expliquer que l’Eglise se soit développée (21 siècles) à partir du petit noyau des disciples au Cénacle, déjà que leur CV n’était pas brillant, mais encore s’ils avaient halluciné ! Comment expliquer la téléréalité que nous vivons avec le phénomène Pape François (on parle de « l’effet Pancho »)… malgré la crise des abus sexuels et autres turpitudes dans l’Eglise !

Remarquons que le monde auquel les apôtres parlaient de la résurrection n’appréciait pas beaucoup cette assertion. Chez les Juifs, les Sadducéens la rejetaient complètement (comme toute idée nouvelle, c.-à-d. qui ne se trouve pas dans les 5 livres de Moïse), les autres y pensaient mais ne l’attendaient que pour la fin du monde après le jugement dernier (quelques chrétiens restent chevillés à une telle conception de leur résurrection). Quant au monde grec, parlez de la résurrection et on vous envoie promener comme ce fut le cas de Paul à Athènes : l’aréopage lui a dit qu’on l’écoutera une autre fois et ils sont partis alors qu’il les avait intéressés jusque-là. Non ! Les apôtres n’ont pas halluciné, ils n’ont pas fabulé.

 

Pourquoi Jésus n’a pas donné de preuves de sa résurrection ? Parce que sa présence n’est perceptible qu’à la foi. Sinon il aurait réservé l’exclusivité aux gardes qui veillaient son tombeau. Il se serait montré à Pilate, Hérode ou Caïphe ; il aurait été narguer le Sanhédrin. Au contraire, il a choisi des témoins qui de prime abord susciteraient des doutes sur leur crédibilité. Pourquoi se montrer aux femmes en premier lieu, alors que, dans la société de l’époque, on n’accordait aucun crédit au témoignage de la femme (la femme ne pouvait pas témoigner au tribunal) ; les apôtres réagiront à l’annonce de Marie-Madeleine et compagnes en disant que ce sont des radotages de femmes ! Raniero Cantalamessa, explique que ces « mères Courage » avaient bravé la haine des autorités religieuses contre Jésus en le suivant sur le chemin du calvaire jusqu’à se tenir sous la croix, jusqu’à retourner au tombeau le premier moment venu. Seules les femmes ont cherché à retrouver Jésus au tombeau, elles n’ont même pas cherché un monsieur muscle pour rouler la lourde pierre pour elles. Pourquoi elles seules ? Parce qu’elles n’avaient pas suivi Jésus pour faire carrière, elles l’avaient suivi « pour le servir », parce qu’elles l’aimaient. Elles sont allées au tombeau très tôt de grand matin (elles n’ont pas dormi de la nuit) pour aller lui offrir leur présence amoureuse. C’est cet amour qui a amené Jean (le bien-aimé) à rester avec les femmes jusqu’au bout (le seul des disciples), et qui lui a ouvert les yeux du cœur quand il vit et qu’il crut tout de suite. L’amour n’est pas aveugle, contrairement à ce qu’on se plait à dire. C’est cet amour qui nous manque pour avoir l’intelligence des Ecritures et « sentir » la présence du Ressuscité dans son Eglise et dans nos vies.

Et nous ? Quel est notre cheminement ? Est-ce que la résurrection de Jésus est pour nous une énigme à expliquer ? un événement du passé ? Ouvrons le cœur à l’Amour, au lieu d’ouvrir nos cerveaux. La résurrection ne répond guère à notre curiosité intellectuelle, elle répond sûrement à notre soif d’amour, de bonheur, d’éternité, de vie. Celui qui croit ne sera pas déçu, avec le Christ, il participera à sa victoire sur la mort. 

Amen

Vénuste

 

 

DIMANCHE 10 AVRIL 2022                    Dimanche des Rameaux

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

C’est la course !

 

Isaïe 50, 4-7 : les Juifs attendaient un messie guerrier et conquérant, pourtant la Bible avait annoncé un serviteur souffrant, non-violent, qui ne rend pas les coups mais ne se dérobe pas non plus ; sa confiance en Dieu est totale car il sait qu’il ne sera pas confondu.

 

Philippiens 2, 6-11 : de condition divine, le Christ s’est abaissé jusqu’à la croix (la plus grande déchéance, la pire des tortures et des humiliations mise au point par les hommes) ; c’est pourquoi il a été élevé à la gloire divine. Les disciples ont été témoins du plus grand relèvement, du plus grand triomphe qui soit : être relevé d’entre les morts pour entrer dans la lumière et la gloire de Dieu. Dans ce dernier mouvement d’élévation et d’exaltation, il entraîne l’humanité.

 

Luc 22, 14 – 23, 56 : il souffrit sa passion et fut mis au tombeau ; il a aimé jusqu’au bout, jusqu’à donner sa vie. La célébration du dimanche des Rameaux nous fait toucher du doigt la versatilité de la foule : la même foule qui acclame « celui qui vient au nom du Seigneur », est la même qui criera : « Mort à cet homme ! Crucifie-le ! » Deux personnes cependant auront la lucidité que donne l’Esprit Saint pour reconnaître l’identité et l’œuvre de ce condamné. Le « bon » larron qui s’exclame : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton règne ». Le centurion romain (qui avait déjà exécuté pas mal de condamnés à mort) s’étonnera : « Sûrement, cet homme, c’était un juste ». Personne ne s’attendait à de telles professions de foi de la part d’un bandit et d’un païen !

   

Le temps du Carême va prendre fin. La liturgie devient très dense, surtout le récit de la Passion avec tous les offices de la Semaine Sainte que l’Eglise appelait jadis la Grande Semaine. Quelle richesse et que de mouvements elle relate ! On se déplace, on s’agite même, on court… c’est l’effervescence. Car quelque chose de grand est en train de se passer, l’événement important et sublime, qui entraînera toute l’humanité. Pour nous, c’est le plus grand événement de l’Histoire.

On court pour couper les rameaux, pour venir porter le Christ-Roi en triomphe, pour acclamer le Fils de David. On court pour suivre la foule en liesse, on court pour s’approcher le plus possible de « Celui qui vient ». On va courir aussi pour les préparatifs de la pâque juive. On court rejoindre toute la famille pour la fête. On va courir pour le procès de Jésus qu’on traîne « de Ponce à Pilate », tantôt au Jardin des Oliviers, tantôt devant le Sanhédrin, chez Anne, chez Caïphe, chez Pilate, sur le chemin de la croix à travers les rues de Jérusalem jusqu’au Golgotha… beaucoup de frénésie de la part des adversaires de Jésus sans savoir qu’ils sont en train de réaliser le dessein de Dieu. On va courir pour ensevelir le Christ, car il faut faire vite, c’est la veille du grand sabbat de Pâques et il faut avoir le temps de se purifier rituellement (le cadavre, comme le sang, rend impur). Les femmes vont courir au petit matin du lendemain du sabbat, d’abord pour aller oindre le défunt, ensuite pour aller annoncer qu’il n’est plus là, que son tombeau est largement ouvert. Même la lourde pierre a bougé ! Pierre et Jean vont courir pour aller vérifier ces « histoires de femmes » qui racontent que le défunt est plus vivant que jamais. La police de Pilate et les services de renseignement du Sanhédrin vont courir à l’annonce que le cadavre a disparu (toutes les polices s’agitent quand un cadavre disparaît). Les disciples d’Emmaüs vont courir de nuit pour venir raconter aux autres disciples qu’ils l’ont vu… Depuis ce jour, on par-court (on court au superlatif, fréquentatif) le monde entier pour annoncer que le Crucifié ne meurt plus, qu’il est à jamais vivant…

Cette semaine pour nous également, ça bouge, c’est la course. Procession des rameaux, messe chrismale pour la bénédiction des huiles saintes, offices du triduum pascal, procession de l’autel au reposoir, chemin de croix, procession pour vénérer la croix, procession derrière le cierge pascal... des occasions que par ailleurs, il ne faut pas rater. Que cette course ne soit pas agitation mais adoration. Que ce soit vraiment pour suivre le Christ qui fait son passage (Pâques signifie passage) vers la vie et vers la gloire où il entraîne l’humanité. Que ce soit signe de vie nouvelle dans l’Esprit. Et que nos cœurs exultent de joie, car nous voici sauvés. Il importe que cela soit vrai : que quelque chose de fort se passe dans votre vie, dans votre cœur, amis qui participez aux offices ! 

 

Nous sommes au cœur de la foi chrétienne, l’événement qui fonde notre espérance : la mort – résurrection du Christ, événement sans lequel il ne serait qu’un prédicateur comme les autres. Il est notre sauveur parce qu’il a affronté la mort et surtout parce qu’il a triomphé de la mort et nous promet la même victoire. Si sa mort n’avait pas été une vraie mort, alors le salut que nous espérons de lui, ne serait pas vrai non plus. Il est bel et bien mort, il ne s’est pas dérobé à la mort, il n’a pas joué au mort, il n’a pas triché, ce n’était pas du théâtre. Oui, dans un certain sens, sa mise à mort a été un spectacle : le condamné à la crucifixion devait porter sa croix à travers les rues de la ville ; Jésus a été crucifié à un grand carrefour où se croisent toutes les routes vers et hors de Jérusalem ; or le jour de sa crucifixion a coïncidé avec un jour de grande affluence, c’était la veille du grand sabbat de la grande fête de la pâque juive, le jour où les Juifs pratiquants faisaient leur pèlerinage à Jérusalem : par conséquent tous ces pèlerins ont constaté la crucifixion. Il y a eu le coup de lance du soldat romain dans le cœur de Jésus pour vérifier qu’il était bien mort (les co-condamnés ont eu droit au brisement des jambes afin que leurs corps s’affaissent et que la mort soit immédiate par crampes et suffocation). La réalité de sa mort est encore soulignée par l’autre expression que nous avons dans le Credo : il a été enseveli (il fut mis au tombeau). Une expression qui signifie que plus personne ne pensait le revoir : on a fermé le tombeau avec une lourde pierre et chacun s’en est retourné chez lui. Il avait bien dit qu’il allait ressusciter le troisième jour, mais personne ne s’en souvenait… sauf les adversaires qui vont poster une garde importante au cas où… ! Les femmes qui vont se hâter vers le tombeau dès les premières lueurs du lendemain du sabbat, elles n’allaient voir qu’un cadavre envers lequel elles allaient remplir les obligations du rituel des défunts qu’on n’avait pas eu le temps de terminer, étant donné que c’était la veille du grand sabbat. Quant aux apôtres, les plus intimes parmi les intimes, ils avaient verrouillé la porte de la maison (et de leur cœur), par peur et déception : « et nous qui espérions qu’il était celui qui allait délivrer Israël… », diront les disciples d’Emmaüs ! Ils se cachaient par peur des Juifs (ils s’attendaient à ce qu’on vienne les arrêter eux aussi, puisque leur maître avait été condamné et qu’on pouvait les considérer comme des complices).

 

Les évangélistes ont pris la peine de détailler le récit de la passion : on pense même que, au départ, le but des évangélistes était de raconter principalement la passion, de sorte que ce qu’ils racontent d’autre, n’est qu’un préambule, tant l’important c’est la mort et la résurrection de Jésus. Cet événement est hautement signifiant, chargé de sens et d’espérance. « Il est mort pour nos péchés … pour que nous soyons justifiés ». Pour que nous ayons en lui la vie, et la vie en abondance. Cette mort n’est pas ce qu’elle paraît de prime abord. C’est important à souligner quand on sait ce que représente la mort pour les gens de l’époque et surtout la mort par crucifixion. En effet, on pensait que le béni de Dieu est celui qui vivait longtemps et mourait dans son lit, « rassasié de jours » ; or Jésus meurt très jeune, après quelques trois ans de prédication seulement. Et puis il y a pire, c’est la crucifixion. La Bible dit elle-même : maudit soit qui pend à la croix. Voilà donc une mort qu’il fallait normalement cacher, qu’il fallait taire : comment parler d’un messie mort de cette ignominieuse façon ? Et pourtant les premiers chrétiens vont en parler avec fierté. Parce que cette mort a une autre signification pour toute l’humanité, c’est une merveille pour le monde entier. Cette mort a parlé à deux personnes, auxquelles on ne s’y attendrait pas. Le bon larron qui se recommande pour le paradis (c’est extraordinaire deux condamnés à mort qui parlent d’avenir, qui se donnent rendez-vous !). Ensuite le centurion païen qui fait la très belle profession de foi : « Voyant ce qui s’était passé, le centurion rendait gloire à Dieu en disant : Sûrement, cet homme était juste. » Contrairement à ceux qui lisaient et scrutaient les Ecritures toute leur vie, du moins le sabbat à la synagogue, ce païen, ce dur soldat habitué à mettre les gens à mort, lui qui avait reçu l’ordre d’exécuter un agitateur, c’est lui qui va reconnaître le Fils de Dieu. Cette mort lui a parlé. C’est peut-être la sérénité de Jésus qui l’a frappé. Le propre du récit de Luc est justement cette sérénité : sérénité devant Judas, sérénité devant Pilate, Hérode et autres accusateurs (et son silence qui les agace, et ses quelques rares répliques), sérénité quand il guérit l’oreille du serviteur du grand prêtre que venait de couper Pierre, sérénité dans le regard de Jésus quand il pardonne le reniement de Pierre, même sérénité quand il console les femmes qui le pleurent, sérénité dans la promesse au bon larron, sérénité dans le don du pardon à ceux qui avaient décidé sa mort… Sérénité et dignité qui ne sont cependant pas le mépris orgueilleux des Stoïciens face à la souffrance : il a transpiré la peur et suait le sang ! Pas une souffrance d’exhibitionnisme à la Mel Gibson non plus ! Sérénité parce qu’il fait de sa mort l’acte le plus dense de toute son existence humaine… et de toute l’Histoire (avec grand « H »).

« Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire. » Cette acclamation (anamnèse) nous la faisons après la consécration à la messe. La procession des rameaux a le même sens. Les rameaux bénits sont un signe de victoire, un signe pascal (parce que ce sont des branches qui restent vertes en hiver, ils sont signe que la vie est plus forte que la mort, que toute mort). Nous les portons pour professer la mort du Christ sur le fond de son triomphe. Nous les fixons à une croix dans nos maisons, comme signe de la victoire du Christ. Nous les déposons sur les tombes de ceux qui nous ont précédés dans la mort, dans un beau geste de foi en la résurrection des défunts.

Nous t’adorons, Seigneur et nous te bénissons… portant chacun sa croix pour te suivre. 

 

Amen

 

Vénuste

 

 

Homelie gilles

LECTURES DE LA MESSE DU 3 AVRIL 2022

5ÈME DIMANCHE DE CAREME

 

PREMIÈRE LECTURE 

Lecture du livre du prophète Isaïe (Is 43, 16-21)

Ainsi parle le Seigneur,
lui qui fit un chemin dans la mer,
un sentier dans les eaux puissantes,
    lui qui mit en campagne des chars et des chevaux,
des troupes et de puissants guerriers ;
les voilà tous couchés pour ne plus se relever,
ils se sont éteints, consumés comme une mèche.
Le Seigneur dit :
    « Ne faites plus mémoire des événements passés,
ne songez plus aux choses d’autrefois.
    Voici que je fais une chose nouvelle :
elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ?
Oui, je vais faire passer un chemin dans le désert,
des fleuves dans les lieux arides.
    Les bêtes sauvages me rendront gloire
– les chacals et les autruches –
parce que j’aurai fait couler de l’eau dans le désert,
des fleuves dans les lieux arides,
pour désaltérer mon peuple,
celui que j’ai choisi.
    Ce peuple que je me suis façonné
redira ma louange. »

 

DEUXIÈME LECTURE

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens (Ph 3, 8-14)

Frères,
tous les avantages que j’avais autrefois,
    je les considère comme une perte
à cause de ce bien qui dépasse tout :
la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur.
À cause de lui, j’ai tout perdu ;
je considère tout comme des ordures,
afin de gagner un seul avantage, le Christ,
    et, en lui, d’être reconnu juste,
non pas de la justice venant de la loi de Moïse
mais de celle qui vient de la foi au Christ,
la justice venant de Dieu, qui est fondée sur la foi.
    Il s’agit pour moi de connaître le Christ,
d’éprouver la puissance de sa résurrection
et de communier aux souffrances de sa Passion,
en devenant semblable à lui dans sa mort,
    avec l’espoir de parvenir
à la résurrection d’entre les morts.
    Certes, je n’ai pas encore obtenu cela,
je n’ai pas encore atteint la perfection,
mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir,
puisque j’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus.
    Frères, quant à moi, je ne pense pas avoir déjà saisi cela.
Une seule chose compte :
oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant,
    je cours vers le but en vue du prix
auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus.

 

ÉVANGILE 

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 8, 1-11)

En ce temps-là,
    Jésus s’en alla au mont des Oliviers.
            Dès l’aurore, il retourna au Temple.
Comme tout le peuple venait à lui,
il s’assit et se mit à enseigner.
    Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme
qu’on avait surprise en situation d’adultère.
Ils la mettent au milieu,
    et disent à Jésus :
« Maître, cette femme
a été surprise en flagrant délit d’adultère.
    Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné
de lapider ces femmes-là.
Et toi, que dis-tu ? »
    Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve,
afin de pouvoir l’accuser.
Mais Jésus s’était baissé
et, du doigt, il écrivait sur la terre.
    Comme on persistait à l’interroger,
il se redressa et leur dit :
« Celui d’entre vous qui est sans péché,
qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. »
    Il se baissa de nouveau
et il écrivait sur la terre.
    Eux, après avoir entendu cela,
s’en allaient un par un,
en commençant par les plus âgés.
Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu.
    Il se redressa et lui demanda :
« Femme, où sont-ils donc ?
Personne ne t’a condamnée ? »
    Elle répondit :
« Personne, Seigneur. »
Et Jésus lui dit :
« Moi non plus, je ne te condamne pas.
Va, et désormais ne pèche plus. »

   

 

Homélie : 

Avant de commenter la belle posture de Jésus face à ses accusateurs et face à la femme adultère, je voudrais souligner deux perles présentes dans les deux lectures de ce jour. Dans la 1ère lecture, Isaïe, qui connait l’épreuve de l’exil avec le peuple juif, va exprimer par des mots plein d’espérance  le souhait de Dieu pour son peuple dans cette période difficile : « Voici que je fais une chose nouvelle : elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ? Oui, je vais faire passer un chemin dans le désert, des fleuves dans les lieux arides ». Je trouve que ces paroles font du bien à entendre dans ces moments difficiles que nous connaissons nous aussi actuellement : oui j’en ai la certitude, Dieu œuvre au cœur de notre monde et nous invite à voir ce qui germe déjà : la Vie qui germe au milieu des désastres apparents. Le temps du carême est un temps propice pour apprendre à voir cela.

La seconde perle, c’est Paul qui nous l’offre dans sa lettre aux philippiens : celui qui a fait l’expérience d’être sauvé de son fanatisme religieux grâce à la connaissance de Jésus, va nous partager ce qui constitue le cœur de sa foi : « Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection, en devenant semblable à lui dans sa mort, avec l’espoir de parvenir à la résurrection d’entre les morts. » Pour lui, nous ne serons pas sauvés par l’observance minutieuse de la loi mais par le fait de laisser Jésus vivre en nous et l’éprouver intérieurement son souhait de nous faire passer de la mort à la vie. Voilà encore quelque chose que nous pouvons expérimenter en ce temps de carême. 

Venons-en à l’évangile, qui nous offre la plus belle des perles du jour : Jésus enseigne dans le temple, il n’a de cesse de vouloir dire et redire le visage de Celui qu’il nomme son Père.  C’est alors que font irruption ce groupe de scribe et de pharisiens qui veulent le piéger en utilisant cette femme adultère. Après avoir surmonté un certain agacement, Jésus se dit que c’est peut-être l’occasion de continuer à enseigner, par sa façon d’être, qui est le Dieu auquel il croit. 

Il commence par ne rien dire mais par faire un geste éloquent : il s’abaisse, certainement pour s’absenter du faux débat dans lequel les pharisiens veulent l’enfermer, il ne rentre pas dans leurs pensées étriquées ; il ne rentre pas en matière. Mais par ce geste, il se met aussi à la hauteur de cette femme accusée, maltraitée, rabaissée. Il nous révèle ainsi le Dieu très-bas, qui nous rejoint dans nos bassesses pour nous apporter son regard de bonté absolue. Il se rend présent au plus près de l’homme humilié et se tient là avec nous : oui le Dieu auquel Jésus nous invite à croire est le très-haut qui ne fait jamais si bien merveille que lorsqu’il devient le très-bas qui renouvelle. 

Cette attitude qui ne surplombe pas lui a laissé le temps de préparer sa réponse : alors il se redresse et leur dit cette phrase qui est restée célèbre : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre » ! Il n’y a aucune volonté de faire mal, seulement le souhait que chacun se regarde lui-même au lieu de regarder les autres ! C’est la même intention que la parabole de la paille et de la poutre : plutôt que de focaliser sur les péchés des autres et de désigner les coupables, Jésus préfère éveiller les consciences, il ouvre une faille dans le cœur de ces hommes fermés sur eux-mêmes, pour que sa grâce puisse y pénétrer et désarmer leur besoin de juger. Et le miracle se produit : chacun tourne alors les talons et repart regardant en lui-même.

Aussitôt Jésus se rabaisse, pour ne pas gêner par son regard le travail de la grâce qui commence à se faire en chacun, il se remet au niveau de l’humanité blessée, et là tout en bas, à notre niveau, il écrit dans la poussière. Que peut-il bien écrire ? Jean laisse planer le mystère pour nous inviter à y penser par nous-même. Rien ne nous interdit en effet, d’imaginer ce qu’il écrit, d’autres avant nous ne s’en sont pas privés : St Jérôme par exemple, pense que Jésus aurait tracé sur le sol la liste des péchés de ses accusateurs, reflétant ainsi comme dans un miroir, l’adultère des pharisiens par rapport à la loi juive. D’autres pères de l’Eglise pensent que Jésus s’adressait secrètement à la femme qui a les yeux rivés sur le sol, lui offrant ainsi en secret des paroles aimantes et rassurantes. Et vous qu’en dites-vous ? Qu’aimeriez-vous que Jésus ait écrit sur le sol ? 

Quoi qu’il en soit, Jésus se retrouve au milieu du temple avec cette femme, les accusateurs sont partis, « à commencer par les plus âgés » nous précise malicieusement St Jean. Jésus va pouvoir continuer son enseignement en présence de son auditoire toujours qui n’a pas manqué une miette de ce qui vient de se passer. Et dans le dialogue qui suit, Jésus va leur offrir (et nous offrir) le plus beau des visages de Dieu : « Personne ne t’a condamnée ? Personne, Seigneur. Eh bien, Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »

Je tiens cette parole de Jésus comme une des plus essentielle de tout l’Evangile : « Moi non plus je ne te condamne pas » ! Non, Dieu ne condamne pas ! il ne juge pas ! Jésus le redira à maintes reprises dans les évangiles : « Vous, vous jugez de façon purement humaine. Moi, je ne juge personne ». (Jn 4, 15) et au chp 3 du même évangile, il avait déjà prévenu que « Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. » (Jn 3, 17) et au chp 12, 47 : il va encore redire : « Si quelqu’un entend mes paroles et n’y reste pas fidèle, moi je ne le juge pas, car je ne suis pas venu juger le monde, mais le sauver ». On ne peut être plus clair non ? Alors pourquoi nous évertuons-nous à juger ? Voilà encore un bel exercice à faire en ce temps de carême : jeûner de jugement ! 

A la suite de cette parole qui dit l’Amour inconditionnel de Dieu pour chacun et chacune d’entre nous, Jésus ajoute : « va et ne pèche plus » qui ne signifie pas « bon ! ça passe pour cette fois-ci, mais que je ne t’y reprenne pas », qui serait un amour offert à la condition de ne pas recommencer. Non l’Amour dont Dieu nous aime et que Jésus nous révèle superbement ici, c’est un amour qui croit en l’autre et qui fait confiance : ce « va et ne pèche plus » est à entendre au sens hébraïque du terme, c’est-à-dire,  « va et ne manque plus la cible » ! c’est comme s’il disait à la femme : « Allez va s’y, je crois en toi, tu peux réorienter ta vie, tu peux ne plus manquer la cible, tu peux ne plus te perdre dans tes relations, va et ne t’égare pas, ne dévie pas de ta voie, reprend ton axe, ne sort plus de ton chemin d’humanisation, tu as tout en toi pour y arriver, fais-toi confiance et fais-moi confiance, tu peux arriver à ne plus manquer la cible ». 

Vous imaginez comment cette femme a dû repartir ? Tellement fière d’elle-même, tellement belle, tellement forte, se sentant enfin capable de faire du neuf dans sa vie, ayant retrouvé un telle estime d’elle même que désormais elle ne vivra plus des relations cachées, elle osera se faire respecter et respectera les autres, car elle s’est sentie accueillie et aimée telle qu’elle était, sans jugement ni condamnation. 

Et si d’ici la fin du carême, nous essayions nous aussi d’adopter cette posture de Jésus les uns envers les autres afin que le visage de Dieu apparaisse dans toute sa splendeur le jour de Pâques ? 

Bonne fin de carême !!! 

Gilles Brocard

 

 

 

Homelie

DIMANCHE 26 MARS 2022                    4ème DIMANCHE DE CARÊME

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Cet amour est divin !

 

Josué 5, 10-12 : arrivé dans la terre promise, le peuple n’a plus besoin de la manne puisqu’il peut manger les produits de la terre (on dirait un sevrage). Le don de Dieu s’adapte à toutes les situations : la manne dans le désert, les récoltes dans la terre promise, car elles aussi viennent du ciel, même si le travail de l’homme y collabore (responsable de sa propre subsistance et de l’aide aux affamés). Les promesses de l’Alliance avec l’immigré vagabond qu’était Abraham sont ainsi toutes réalisées : une descendance, une terre et la présence de Dieu. On célèbre la Pâque pour contrer la tendance à oublier les bontés et la libération offertes par Dieu durant l’Exode.

 

2 Corinthiens 5, 17-21 : l’humanité a besoin d’être réconciliée avec elle-même et avec Dieu. Dieu fait tout pour renouer le contact, par le Christ, et il nous envoie « en ambassadeurs » de cette noble cause. Devenir artisan de réconciliation (et de paix), puisque chacun de nous a lui-même bénéficié de la réconciliation en Jésus dans le baptême et à la table de l’eucharistie. Nos communautés chrétiennes doivent s’y employer ad intra et ad extra. Appel urgent ! Se laisser réconcilier avec Dieu, c-à-d laisser faire tout l’amour du Seigneur, lui seul peut transformer les cœurs. 

 

Luc 15, 1…32 : les relations de Dieu avec l’humanité sont celles d’un père miséricordieux avec ses enfants. Le pardon de Dieu est sans limites, sa joie est immense quand un pécheur, même un seul, même le pire, revient à la table familiale. C’est la fête ! Les deux fils du père prodigue en miséricorde, ne savaient pas que son amour, son pardon et sa joie pouvaient arriver jusque-là. Il n’y a que Dieu pour faire preuve de tant de miséricorde.

 

« Les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! » » Deux affirmations mises en exergue des trois paraboles de la miséricorde au chapitre 15 de St Luc : la brebis égarée, la drachme perdue et l’enfant prodigue. Je reprends là les titres qu’une tradition donne à ces paraboles, en mettant, de façon erronée, l’accent là où Jésus ne le mettait pas : non pas insister sur l’égarement, mais reconnaître en Jésus l’amour miséricordieux du Père pour tous ses enfants, même pêcheurs publics. Ainsi cette parabole ne devrait pas être appelée la parabole du fils prodigue, mais « la parabole du Père prodigue » : prodigue en amour et en miséricorde, tellement qu’on s’en scandalise. 

Voici donc un père qui a deux fils sans amour. Le plus jeune en a marre de la famille, il veut aller faire sa vie ailleurs où il n’aura « ni Dieu ni maître ». Il demande « la part de biens qui doit lui revenir » ! Il revendique, il force la main. C’est comme s’il préférait l’héritage à l’amour de son père, comme s’il souhaitait sa mort car, selon la coutume, il devait attendre la mort de son père pour réclamer sa part d’héritage. Le père ne fait pas d’objection. Le fils cadet reçoit son héritage et met les voiles. Il a vite fait de tout dilapider « dans une vie de désordre ». La vie de pacha tourne à la catastrophe : il se retrouve sur la paille, il tombe au plus bas de la déchéance, petit salarié exploité, pis encore gardien de porcs (la honte pour un Juif, le porc est l’animal le plus impur et rendait donc impur). Le ventre creux mais rassasié d’amertume, il fait « le voyage intérieur », rentre en lui-même et réfléchit. Non pas qu’il regrette ce qu’il a fait, tout simplement il a faim : simple réflexe de survie. L’estomac a parlé, ce n’est pas le cœur. Il échafaude un beau discours pour amadouer son père : en toute justice, il ne peut plus être le fils, il négociera, il suppliera donc pour n’être traité qu’en domestique. 

Et le père ? Lui tient à ne pas perdre sa qualité de père. Il guettait toujours l’horizon, attendant le retour de celui qui est toujours son fils. Il le voit de loin et fait l’impensable : sitôt qu’il l’aperçoit de loin, il va courir vers son fils (chez les orientaux, le patriarche vénérable ne court pas, c’est indécent), ses entrailles de miséricorde en sont retournées (sens littéral du mot avoir pitié), il se jette à son cou pour le couvrir de baisers (un bon juif devait se garder de tout contact avec l’« impur »). Sans lui laisser le temps de faire son discours préparé, sans lui prouver (reprocher) l’extrême gravité de sa conduite, sans exiger des excuses, sans d’abord évaluer s’il y a regret et contrition, sans aucune condition, le père décrète de lui rendre tous les attributs de fils comme s’il n’avait jamais quitté la maison (une ré-investiture) : le plus beau vêtement, la bague au doigt (pour encore cacheter les contrats), le festin ! Pour notre raison raisonnante d’humains, le vieillard disjoncte, il débloque ! Qu’il pardonne, c’est déjà impardonnable (!), mais qu’il tue le veau gras et organise des réjouissances festives, ça dépasse les bornes… tout au moins devait-il passer le savon au fiston, le tancer et le sermonner sévèrement, lui rappeler ses fautes dans le détail, lui donner des conditions et des délais avant de le réhabiliter (des procédures formelles de réintégration dans la famille existaient à l’époque) ! Tout cela sans le moindre « je te l’avais bien dit », sans la moindre demande de réparation ni d’engagement à changer de conduite… C’est vraiment « donner le bon Dieu sans confession » !

 

C’est d’ailleurs ce que ne se gêne pas de faire remarquer l’aîné, « de retour près de la maison », lui aussi dans la position du cadet quelques temps avant : le voilà qui se met lui aussi à revendiquer, il énonce ses droits et mérites et refuse d’entrer, c-à-d qu’il prend ses distances à son tour, furieux de voir les faiblesses du père. L’aîné a-t-il souffert (comme le père) de voir son frère partir ? A-t-il souhaité ou attendu son retour ? Ainsi nous sommes, car nous vivons dans un monde dur où nous ne laissons rien passer, où nous faisons payer cher la moindre petite erreur. Il ne dit pas « mon frère » mais « ton fils que voilà » (le père corrige : « ton frère que voilà »). Son père, il ne l’aime pas et il n’attend pas d’en être aimé. Sa relation à lui est plate, sans joie, une suite de devoirs. Pour lesquels il s’estime mal apprécié… Remarquons les mots utilisés pour signifier sa position dans la famille : « Je suis à ton service sans avoir jamais désobéi à tes ordres ». Il se définit comme un salarié et pas comme un fils (tiens ! ce que le cadet pensait demander à son père : « … prends-moi comme l’un de tes ouvriers »). Il est resté près du père mais sans vraie relation, sans vraie communication, une solitude à deux, juxtaposés ; il pense avoir marqué des points et n’avoir que des mérites, il est trop sûr de son droit, de sa fidélité. Il travaillait comme un serviteur au lieu de jouir de sa condition de fils. Il a sacrifié au mythe de l’homme qui travaille tout le temps et n’a pas de temps pour ses relations. Il refuse l’amour gratuit du père pour les autres et même pour lui. On fait la fête, il fait la tête, au lieu d’accueillir les mots tendres de son père qui le supplie. Il refuse la miséricorde.

 

L’histoire reste ouverte. Elle ne dit pas comment le jeune frère s’est senti devant cette fête et ces attentions qu’il ne méritait pas, s’il a eu quelque geste de gratitude. Elle ne dit pas si l’aîné a refusé obstinément et définitivement de réintégrer la famille, si les deux frères se sont embrassés. Ce n’est pas ça l’essentiel. Il suffit de s’étonner de l’amour du père qui a étonné ses deux fils. Car ceux-ci le connaissaient très mal : ils ne savaient pas qu’il pouvait aimer jusqu’au bout. Pour les deux, la seule réalité qui compte c'est le mercantile, le donnant-donnant. Ils sont convaincus, comme beaucoup aujourd'hui que, avec leur père, comme avec quiconque, même avec Dieu,  « on n'a rien pour rien » !

 

A nous d’écrire une finale heureuse par notre vie. Car nous sommes tour à tour le cadet qui pense trouver son bonheur loin du père, dans les sous, dans une vie sans souci et dissolue, où nous croyons être libres ; mais quand nous avons le courage de faire « le voyage intérieur », nous nous voyons dans un esclavage abominable et dans une déchéance lamentable. Combien ont le courage de faire le chemin du retour… sans autres départs ? Nous nous reconnaissons également dans l’aîné, lui aussi tombé dans une autre déchéance, celle de « bosser » comme un mercenaire (quand le travail devient un absolu), trop sûr de ses droits, dans une fidélité qui dessèche tout amour, dans une obéissance d’esclave, dans une minable comptabilité soi-disant que nous méritons mieux : corrects et convenables, mais durs et méprisants, choqués, révoltés et déçus que Dieu ait le même amour pour les intègres (qui croient l’être) que pour les voyous, prostituées, sans cœur (trop c’est trop !) ; et pour cela, nous nous croyons en droit d’être râleurs ! 

 

Mais la parabole doit se focaliser sur le père, riche en miséricorde et plein d’amour. Il n’a cure de mérites ni d’un côté ni de l’autre. Il est toute gratuité : « tout ce qui est à moi et à toi ». Ce qui compte pour lui, c’est qu’on reste son enfant : « tu es toujours avec moi » ; que celui qui était mort retrouve la vie, que celui qui était perdu retrouve le chemin du retour ; qu’il y ait fête, musiques et danses. Il s’agite dans la maison pour donner les ordres afin que le banquet soit le meilleur et que la fête batte son plein. Il court littéralement après ses fils pour qu’ils soient avec lui à la table familiale : être à table, c’est l’intimité, la communion. Il aime, alors que ses deux fils ont perdu le cœur d’aimer. Il reste le père, mais est-ce que ses fils sont encore frères l’un pour l’autre ? C’est cet écart qui est à mettre en évidence. Le père respecte toujours et laisse pleine et entière liberté : il ne retient pas le cadet qui veut s’éloigner de lui, il ne va pas le ramener de force, il supplie (sans aucune contrainte) l’aîné qui refuse de s’asseoir à table avec celui qu’il prend pour indigne… Le père garde toujours les bras ouverts, il s’inquiète pour celui qui s’en va (sans du tout minimiser sa faute puisqu’il la compare à une forme de mort), fait la fête pour tout retour vers lui. Il continue à interpeller chacun par le doux nom : « mon enfant ». Cet amour est divin : aimer quand il n’y a plus de raisons d’aimer. Est-ce que nous connaissons vraiment notre Dieu ? Quand changerons-nous nos préjugés sur lui, pour nous émerveiller de ce qu’il peut aimer jusque-là ? Arrêtons de comptabiliser nos soi-disant mérites devant la gratuité de notre Père. Si nous l’abandonnons, lui, il ne nous laisse pas tomber : il nous attend et il nous espère. Et chaque fois que nous faisons la moindre démarche pour revenir vers lui, fût-elle totalement intéressée et égoïste, il nous accueille (sans être naïf). Son bonheur, c’est que l’un « est revenu à la vie » et que l’autre « est toujours avec » lui. Le moindre geste de conversion est une résurrection.

Oui, je me lèverai et j’irai vers mon Père. Voilà notre démarche de Carême. Prenons conscience que loin du Père, ce ne peut qu’être misère, déchéance, esclavage. Après des regrets intéressés, simple réflexe de survie, cheminons vers le vrai repentir qui ne vient pas de la culpabilité mais de la rencontre de la tendresse et de la miséricorde de Dieu. Seul l’amour peut susciter une vraie conversion. Laissons-nous réconcilier (dit St Paul), laissons-nous aimer divinement, et aimons divinement en retour.

 

Amen

Vénuste

 

 

 

 

 

 

DIMANCHE 20 MARS 2022                    3ème DIMANCHE DE CARÊME

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

Pourquoi le mal dans le monde ?

 

Exode 3, 1…15 : Vocation et mission de Moïse qui a su écouter le désir de Dieu, mais aussi aider le peuple à découvrir, dans le cheminement de la libération, la réponse de Dieu à leur prière. Révélation du nom de Yahvé, « Je suis », nom qui dit tout et par lequel Jésus se présentera à son tour. Révéler son nom, c’est comme révéler tout son être (comme donner son adresse = chercher à nouer une relation) : Dieu est le « Présent », l’Emmanuel.

 

1 Corinthiens 10, 1… 12 : le passé est toujours d’actualité. Les Hébreux ont été baptisés dans la nuée et dans la mer, ils ont mangé la nourriture spirituelle (la manne), ils buvaient au rocher : ce sont les sacrements du baptême et de l’eucharistie qui étaient préfigurés, c’est le Christ qui les a libérés comme nous aujourd’hui. Le passé nous apprend aussi à ne pas tomber dans le même péché que les pères : ne pas récriminer contre Dieu. Nous avons ici un bel exemple de l’interprétation des textes bibliques par l’allégorie et la typologie (St Paul utilise ce terme) : on lit le N.T. d’abord avant l’A.T. (et non l’inverse) car c’est le N.T. qui éclaire l’A.T.

 

Luc 13, 1-9 : pourquoi le mal et la souffrance des innocents ? Jésus  donne une clé de lecture des événements qui nous révoltent. Les malheurs ne sont pas une punition car Dieu est un jardinier patient qui se précipite vers le pécheur, non avec la hache pour abattre le figuier stérile, mais avec la bêche pour donner une autre chance, espérant toujours cueillir des fruits de sainteté et de charité. Dieu croit en l’homme et en sa capacité à se détourner du péché : il lui donne les moyens de se convertir. Il ne désespère jamais de personne. Si Dieu est patient, cela ne veut pas dire qu’il faut retarder le retour à Lui. Convertissez-vous, tant qu’il est encore temps. Il y a urgence.

 

Pourquoi le mal dans le monde ? D’où (de qui) vient-il ? Pourquoi la souffrance absurde et révoltante des innocents ? Sempiternelle question qui taraude l’homme depuis qu’il existe. Bien sûr, il y a la méchanceté et la bêtise humaine qui causent certaines souffrances : un père qui fracasse son enfant contre le rocher de Freyr, les tueurs pervers, les attentats suicides… Il y a aussi des accidents explicables : explosions de gaz, accidents de train. Mais il y a des catastrophes dites « naturelles » : tremblements de terre, tsunami, pluies diluviennes… Est-ce que les victimes le méritaient ? Est-ce une punition pour un péché personnel ou collectif ? Dieu y est-il pour quelque chose ? On se surprend à se demander : qu’est-ce que j’ai fait au « bon » Dieu ? Pourquoi n’intervient-il pas ? Permet-il cela ? Ou tout simplement existe-t-il un « bon » Dieu ? Le problème du mal a toujours été une pierre d’achoppement à la foi. On se dit : soit Dieu ne peut pas arrêter le mal, soit il ne veut pas ; soit il est puissant mais pas bon, soit il est bon mais impuissant. Ou alors il n’existe pas ! Eloi Leclerc écrivait : « Je compris qu’on pouvait être athée, oui, athée par égard pour Dieu. Pour l’honneur de Dieu. Afin de ne pas le rendre complice, par son silence, des crimes qui se perpétraient. »

 

Des gens veulent savoir ce que Jésus en pense. Ils lui rapportent un « fait divers » : « des Galiléens que Pilate avait fait massacrer pendant qu’ils offraient un sacrifice ».  On sait que la Galilée était la base arrière de la résistance contre l’occupation romaine et que Pilate avait la main lourde quand il s’agissait de sévir contre toute velléité de révolte, quitte à commettre des bavures. Peut-être que ce jour-là son service de renseignement avait signalé la présence de maquisards Zélotes déguisés en pèlerins. Qu’en pense Jésus ? Est-il révolté par la répression aveugle du procurateur Pilate ? Il doit prendre position pour ou contre les Romains, pour ou contre la résistance… s’il est le messie, le sauveur du peuple qu’il prétend être.

 

Jésus ne se positionne pas en politicien, il se place sur le plan exclusivement religieux. Or la religion a tendance à donner comme unique réponse, s’il y a malheur, que c’est qu’il y a punition divine automatique, c’est que quelqu’un a péché, soit la victime, soit un proche. Ce raisonnement est la base de beaucoup de superstitions et de croyances erronées. On ne pense pas à une simple coïncidence : une « main » (justice immanente) agit pour sanctionner (jusqu’à la 4ème génération !). On en conclut tout de suite que c’est Dieu qui punit le coupable. La philosophie a fait de Dieu « la cause première », alors il est mis en cause chaque fois.

 

Jésus refuse ce raisonnement : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? » Et de lui-même, il rapporte un autre « fait divers » : dix-huit personnes avaient été tuées par la chute de la tour de Siloé. Cette fois-ci, il ne s’agit pas de méchanceté humaine, c’est un accident. Mais même quand il y a un accident, on cherche toujours le coupable : l’incompétence de l’architecte, l’imprévoyance des pouvoirs publics… peu importe, il faut un bouc émissaire s’il n’y a personne qui endosse ses vraies responsabilités. C’est la logique des assurances et des tribunaux, c’est le réflexe « normal » des humains. C’est la logique de la justice rétributive : le sort ne frappe pas, ne s’acharne pas aveuglément sur les gens, il (y) a une raison. Jésus est venu corriger cette mentalité, même s’il semble enfoncer le clou lorsqu’il affirme : « … je vous le dis, et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière. » Est-ce qu’il menace de sévir ou est-ce qu’il alerte parce qu’il y a urgence (avertissement, alerte, signal, appel, rappel) ? C’est le langage prophétique. Quand on voit quelqu’un sur une corde raide, on le prévient qu’il va se casser la figure ! En fait comme il le fait souvent, Jésus nous demande de ne pas regarder les autres, de ne pas critiquer. Convertissez-vous ! Le mal est dans le cœur de l’homme. Jésus nous renvoie à notre propre conscience ; c’est là, dans notre cœur, que chacun a un réel pouvoir de changer quelque chose, au lieu d’accuser Dieu ou les autres. D’où l’exigence et l’urgence de la conversion.

 

Jésus raconte alors la parabole du figuier stérile et inutile : « à quoi bon le laisser épuiser le sol ? ». La logique de l’efficacité marchande impose de couper le figuier. L’homme voudrait apprendre à Dieu son métier : si j’étais Dieu, le pécheur serait vite éliminé (ce n’est que justice). Mais Dieu est le vigneron qui bêche autour du figuier pour y mettre du fumier (éducateurs et cultivateurs savent combien patience et confiance sont nécessaires pour accompagner la croissance et la maturation). Dans sa bonté et sa miséricorde, Dieu est un jardinier patient qui se précipite vers le pécheur, non avec la hache pour abattre le figuier stérile (Jean Baptiste disait que la cognée est déjà à la racine de l’arbre), mais avec la bêche pour donner une autre chance, espérant toujours cueillir des fruits de sainteté et de charité. Dieu croit en l’homme et en sa capacité à se détourner du péché ; il lui donne même les moyens de se convertir. Il ne désespère jamais de personne. Au lieu donc que ce soit Dieu qui envoie le malheur, il ne tolère pas le malheur de l’homme, il envoie plutôt (cfr la première lecture) des Moïse pour libérer l’homme du malheur. Dieu ne veut pas la mort du pécheur (encore moins d’un innocent), il veut que le pécheur se convertisse et vive. A l’heure où tout le monde milite contre la peine de mort, ce serait un comble que Dieu soit le seul à l’appliquer… car dans son cas, ce serait la mort éternelle ! Dieu se hâte donc d’agir pour sauver les siens. Il ne peut voir le mal et rester indifférent. C’est le sens de la première lecture. « J’ai vu, oui j’ai vu la misère de mon peuple… j’ai entendu ses cris… je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer… » Dieu décide de s’engager, il prend l’initiative. Mais il ne fera pas de miracle sans impliquer l’homme : « …va ! je t’envoie », dit-il à Moïse. Voilà une autre raison de sa patience : il met l’homme dans le coup, il veut que l’homme coopère à sa propre libération, à celle du monde ; il va au rythme (lent) de l’homme. Sa patience est l’espoir de voir l’homme s’engager à se convertir. Le Pape François dit que Dieu n’a pas de mémoire en ce qui concerne nos péchés !

 

Convertissez-vous, dit Jésus ! La conversion est une question de vie ou de mort : si Dieu est patient, cela ne veut pas dire qu’il faut retarder le retour à lui. Convertissez-vous avant qu’il ne soit trop tard. Vous périrez de la même manière : Jésus ne dit pas que Dieu nous fera périr. La première conversion à opérer, c’est changer cette image d’un dieu justicier (le djihadiste se croit le bras de Dieu qui doit sévir… aveuglément) qui inspire la peur comme si une conversion (le retour à Dieu) pouvait se faire par peur (avec la peur on fait des esclaves), sans amour, sans sincérité, sans conviction. Dieu n’est pas l’auteur des maux qui nous frappent : cessons de penser à lui comme à un (gendarme) punisseur implacable. Au contraire Dieu descend vers le malheureux pour le sauver. Il ne le sort pas toujours tout de suite de sa situation, mais il est à ses côtés, il le porte, il l’aide à traverser l’épreuve. Ainsi fait Dieu, ainsi fait le Fils qui vient partager avec nous la condition humaine, en toute chose excepté le péché ; il ira jusqu’à connaître la mort et quelle mort ! Il s’identifie aux victimes (il n’est pas uniquement solidaire), il se fait victime lui-même pour montrer comment se remettre debout et gagner la victoire décisive… par l’amour (= le buisson ardent qui ne se consume pas). 

 

Face au mal et à la souffrance, que faire ? Si la souffrance est la nôtre, en faire une belle occasion de croissance spirituelle, vivre dans la confiance en Dieu (ne jamais douter de Dieu ni de sa fidélité, ni de son amour, croire qu’il est toujours bienveillant), matérialiser (par une vie de prière intense) notre bonheur de savoir Dieu « présent », même dans notre malheur. Si la souffrance est d’autrui, ne jamais juger la personne comme si elle s’était attirée le malheur elle-même par un quelconque péché (ne jamais faire le lien entre malheur et vie morale), lui apporter notre aide (la prière est une aide formidable, la prière d’intercession comme celle du jardinier de l’évangile d’aujourd’hui). Jean-Paul II en avait fait l’apostolat du malade lui-même.

 

Prions par l’intercession de Jésus, l’innocent par excellence (massacré par Pilate), pour toutes les victimes des catastrophes naturelles et celles de la bêtise humaine ou du terrorisme de certains Etats (cas de Pilate) et même des religions ; prions également pour les bourreaux et tous ceux qui endeuillent les familles et la société ; prions aussi pour nous-mêmes parce que peut-être quelque part, sans le savoir, sans le vouloir, nous agissons mal de manière à faire souffrir quelqu’un d’autre… Que les uns et les autres arrivions à nous convertir, n’abusons pas de la patience de Dieu : que ce carême nous en fasse sentir l’urgence. Il faut donc, comme le jardinier compétent, et en toute urgence, couper en nous toute racine ou branche qui porte le péché comme fruit. Et ce qui est sain en nous, laissons la Parole le fertiliser pour qu’il porte les fruits attendus de Dieu : fruit de sainteté, justice, joie, amour. Lire la Bible est le meilleur fertilisant.

 

Pensons à la miséricorde, celle de Dieu (lent à la colère) et celle que nous avons à rayonner. Le Pape Jean XXIII avait ouvert le concile Vatican II en disant que l’Eglise préfère « recourir au remède de la miséricorde plutôt que de brandir les armes de la sévérité ». Mais Thomas d’Aquin disait que « la justice sans la miséricorde n’est que cruauté, la miséricorde sans la justice est mère de la débauche ».

Etre un bon chrétien pour ne pas avoir de problème, ne pas connaître la maladie… quitte à tout balancer quand on a un souci !!!

Amen

Vénsuste

 

 

 

 

DIMANCHE 13 MARS 2022                    2ème DIMANCHE DE CARÊME

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

La mort n’a aucun pouvoir sur lui !

 

Genèse 15, 5… 18 : Dieu se lie avec Abraham en s’engageant par 3 promesses : une présence (« je serai avec toi »), une descendance (très nombreuse) et un pays. Or Abraham est un immigré ; lui et sa femme sont stériles et très âgées. Pourtant Abraham croit en la promesse de Dieu, sans demander de preuve (il ne reçoit qu’un signe). Dieu choisit un couple stérile : c’est lui-même qui s’engage à la réussite de cette nouvelle humanité qu’il a en projet.

 

Philippiens 3, 17 – 4, 1 : nos pauvres corps seront transfigurés à l’image du corps glorieux du Ressuscité. L’espérance chrétienne nous tourne vers cet avenir de « citoyens des cieux ». Entre-temps, est à l’œuvre en nous l’Esprit Saint, la puissance qui a transfiguré Jésus, la force de vie qu’aucune puissance ne peut détruire.

 

Luc 9, 28-36 : la transfiguration anticipe la victoire de Pâques. Jésus prépare les disciples au choc du vendredi saint en leur montrant déjà la gloire dont il sera revêtu à la résurrection. C’est de ce « départ » qu’il parle avec Moïse et Elie. La transfiguration arrive « pendant qu’il priait » : notre prière devrait nous transfigurer. L’expérience primordiale de l’Exode se lit toujours en filigrane. Ainsi par exemple, sur la montagne de la transfiguration (la montagne étant toujours le lieu de la révélation de Dieu), Dieu donne l’identité de Jésus (« Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi »), comme il avait révélé son Nom à Moïse sur la montagne du Sinaï. Jésus est le nouveau Moïse qui conduira le peuple pour l’Exode définitif, celui de la Pâque, de la libération définitive.

 

Les trois évangiles synoptiques ont raconté la transfiguration de Jésus sur la montagne, en compagnie de Moïse et d’Elie, devant les trois apôtres qui ont eu le privilège de l’accompagner dans les grands moments (à la résurrection de la fille de Jaïre, au jardin de Gethsémani). Saint Luc a trois particularités : lui, l’évangéliste de la prière, dit que Jésus « alla sur la montagne pour prier » ; lui qui écrit à des « hellénisants » (de mentalité et de culture grecques), il ne dit pas que Jésus s’est transfiguré ni transformé, pour ne pas créer de confusion avec la mythologie grecque qui raconte souvent les métamorphoses des dieux de l’Olympe ; enfin il est le seul aussi à dire sur quoi portait le dialogue entre Jésus, Moïse et Elie : « ils parlaient de son départ (littéralement de son « exode », c.à.d de sa mort) qui allait se réaliser à Jérusalem » (le vrai Exode dont l’Exode historique ne fut qu’une préparation, la vraie libération, définitive, totale, de tout le genre humain, à travers les eaux et le désert du vendredi saint, vers la terre promise qu’est le royaume du Père).

 

L’événement se situe « huit jours après » ce qu’on appelle la profession de foi de Pierre à Césarée de Philippe. Jésus avait demandé à ses disciples (« comme il était en prière à l’écart » une fois encore) : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Pierre avait répondu : « Le Christ de Dieu ». Après quoi Jésus leur annonça (pour la première fois) qu’il devait souffrir et mourir avant de ressusciter le troisième jour. Cette annonce avait choqué les disciples. La transfiguration est une façon d’amortir ce choc qui sera pénible pour les disciples le vendredi saint : Jésus se montre transfiguré pour qu’ils ne soient pas scandalisés quand ils (Jean sera le seul à le voir sur la croix) le verront défiguré, entouré cette fois-là par deux larrons. La transfiguration est une anticipation de la victoire de Pâques : celui qui mourra et passera trois jours dans la tombe, il est celui qui se couvrira de gloire en se redressant du tombeau, ou plutôt il est le Seigneur de la Vie, la mort n’a aucun pouvoir sur lui. Les trois disciples ne pouvaient pas le comprendre sur la montagne de la transfiguration, et tant mieux s’ils gardèrent le silence, car qu’est-ce qu’ils auraient raconté, eux qui n’avaient rien compris alors ! Ce sera autre chose après la résurrection, une fois vue la gloire du Ressuscité, ils se rappelleront et témoigneront de l’événement que nous appelons la transfiguration : Pierre en témoigne dans sa deuxième lettre. Jésus voulait que les disciples soient témoins (à l’époque, il fallait que le témoignage soit donné par 3 personnes pour être valable) et de sa transfiguration et de sa résurrection. 

 

On peut dire aussi que Jésus lui-même (l’homme Jésus) avait besoin de la transfiguration pour être réconforté dans sa mission, avant le « départ » à Jérusalem. Dimanche dernier nous avons médité sur les tentations qui ont assailli Jésus toute sa vie et qui visaient à le détourner de la croix pour être un messie boulanger (comme les empereurs romains qui donnaient le « panem et circenses » : du pain et des jeux), un messie qui se compromet avec les puissances du monde pour en recevoir la gloire, un messie qui fait le pitre (sauter du haut du temple, imaginez-vous !) pour être applaudi par les foules ! Quelqu’un a dit que Jésus était passé par une « crise » dans le sens étymologique de moment de choix décisif, il a choisi la croix. Lui-même avait donc besoin que la voix du Père le réconforte tout en rassurant en même temps les plus intimes de ses amis. Les tentations avaient montré l’humanité de Jésus, la transfiguration montre sa divinité.

 

Jésus se trouve sur la montagne en compagnie de Moïse et d’Elie : les deux illustres personnages, les seuls à avoir vu Dieu sur l’Horeb (Sinaï), les seuls qui ont connu une fin terrestre mystérieuse (on ne connaît pas où se trouve le tombeau de Moïse parce que c’est Dieu lui-même qui l’a enseveli, tandis qu’Elie a été emporté au ciel sur un char de feu et depuis lors, on attendait son retour, soit comme le Messie lui-même, soit comme le précurseur du Messie), les deux qui représentent l’intégralité de l’A.T. (la formule « la Loi et les Prophètes » signifie toutes les Ecritures de l’Ancienne Alliance : Moïse représente la Loi, Elie les prophètes). C’est dire que Moïse, Elie et Jésus représentent l’intégralité de la révélation divine. Seulement les deux premiers doivent s’éclipser devant Jésus : ils préparaient Jésus, ils ne l’égalent pas, c’est désormais lui qu’il faut écouter car il est le « Fils ». « Pendant que la voix se faisait entendre, il n’y avait plus que Jésus, seul. » La voix qui affirme son identité divine, avait déjà déchiré les cieux pour se faire entendre et accréditer Jésus le jour de son baptême par le Baptiste au Jourdain. En plus de révéler l’identité divine du Christ, la transfiguration révèle aussi sa mission. C’est désormais la Parole de Jésus qui est la seule complète et définitive (il n’y aura plus d’autre révélation après lui). C’est lui qu’il faut écouter pour savoir ce que Dieu dit à l’humanité d’hier, d’aujourd’hui et de demain. « Ecoutez-le » ! Pour un Juif, l’expression a la résonnance du « shema Israël » (=écoute, Israël) de la prière que tout Juif pieux doit réciter chaque matin et que certains portaient comme inscription sur leur front. Formule qui affirme avec force la foi spécifique du judaïsme en un Dieu unique. Or ici se trouve affirmée la divinité du Christ et donc la foi trinitaire.

 

Ce récit nous exhorte à la prière (pendant laquelle nous sommes transfigurés) et à l’écoute assidue de la Parole. A la prière d’abord. Nous que Dieu a reconnus au baptême en disant, comme à Jésus, « tu es mon enfant bien-aimé ». Ce n’est pas seulement un honneur, c’est aussi une mission. Une mission qui ne sera pas de tout repos : il faudra aussi passer par des vendredis saints. C’est pourquoi, assez régulièrement, nous aurons besoin d’entendre le Père réaffirmer que nous sommes ses enfants chéris, malgré que la vie ne soit pas toujours sans dangers, sans difficultés, sans persécutions, sans moments de doute, sans épreuves… Il faut fréquemment faire l’ascension de la montagne sainte, monter le Thabor qui est dans notre cœur, sortir de notre torpeur spirituelle (les disciples ne voient les personnages et n’entendent la voix que quand ils sortent d’un sommeil mystérieux, même sommeil à Gethsémani… et nous ?). Il nous faut savoir nous mettre à l’écart sur la montagne, après avoir quitté le quotidien qui nous endort spirituellement. On dit souvent qu’il nous faut bien recharger nos batteries spirituelles, avant de redescendre dans la plaine de nos activités et de nos obligations y répandre l’amour et la joie dont Dieu nous remplit là-haut. Le carême est un moment privilégié de prière. La prière étant le lieu où Dieu se dit, où les yeux de nos cœurs s’ouvrent. C’est le lieu de nos illuminations, de nos transfigurations. Si nous rentrons chez nous comme avant, sans être profondément « touchés » et changés, c’est que notre prière n’en était pas une, c’est que nous n’avons pas vraiment rencontré Dieu. La prière, ne devrait-elle pas nous transfigurer, au moment de la rencontre avec Dieu, mais aussi après la prière, quand nous vivons les grâces reçues ? Les saints sont en extase dans la prière, et dans le quotidien, on voit bien qu’ils sont « habités » par la présence de Dieu qu’ils rayonnent. Nous ne refléterons peut-être pas la gloire sur nos visages pour éblouir l’entourage, mais si nous prions et vivons en enfants de Dieu, en ressuscités, en enfants du Royaume, nous refléterons l’image du Père, nous serons l’icône du Fils. Nos vies seront transfigurées, même au cœur de l’épreuve, dans notre humanité qui souffre, qui monte à Jérusalem et qui a peur de la croix. Que le Christ enveloppe de sa présence et de sa gloire nos croix quotidiennes. Dans la spiritualité orthodoxe, le visage du Christ en croix est un visage de souffrances qui rayonne gloire, lumière, joie et paix : le corps du Christ et son humanité sont le lieu de rencontre avec Dieu, au cœur même de nos espoirs et de nos peines ou des gestes les plus banals de la vie.

 

La Parole ensuite. Il nous faut nous entretenir avec Moïse dans les livres de la Loi (le Pentateuque) et avec Elie dans les livres des Prophètes, c-à-d méditer les écrits de l’A.T. Bien plus encore, il nous faut fréquenter les écrits du N.T. et nous entretenir avec Jésus. « Ecoutez-le ». Le carême est le temps fort pour, de façon spéciale, approfondir notre silence intérieur afin d’être plus attentifs à ce que Jésus nous dit aujourd’hui. Ecouter le Christ, méditer l’Evangile, seul ou en groupe biblique, groupe de partage d’évangile ou « maison d’évangile ». Profiter des occasions offertes : conférences, veillées, sessions... Multiplions sans cesse les occasions, prenons le temps d’écouter le Fils bien-aimé, de nous laisser transformer par sa Parole, d’aimer méditer sa Parole… de fréquenter la Bible car c’est elle la nuée d’où la voix du Père se fait entendre. Sur la montagne, Pierre, Jacques et Jean étaient les privilégiés d’un moment à l’écart avec Jésus dans sa gloire… A la messe, nous sommes ses privilégiés à l’écart avec lui pour prier, l’écouter, le laisser nous transfigurer, nous et la grisaille de notre quotidien : venons donc souvent à la messe et (comme le dit le chant) « ne rentrons pas chez nous comme avant, ne vivons pas chez nous comme avant ». Pour avoir gravi l’Horeb qu’est la table eucharistique, nous sommes transfigurés pour vivre « en hommes nouveaux ».

 

Amen

Vénuste

 

 

 

 

Homelie gilles

LECTURES DE LA MESSE DU 6 MARS 2022

1ER DIMANCHE DE CARÊME

 

PREMIÈRE LECTURE

La profession de foi du peuple élu (Dt 26, 4-10)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple :
Lorsque tu présenteras les prémices de tes récoltes,
    le prêtre recevra de tes mains la corbeille
et la déposera devant l’autel du Seigneur ton Dieu.
    Tu prononceras ces paroles devant le Seigneur ton Dieu :
« Mon père était un Araméen nomade,
qui descendit en Égypte :
il y vécut en immigré avec son petit clan.
C’est là qu’il est devenu une grande nation,
puissante et nombreuse.
    Les Égyptiens nous ont maltraités, et réduits à la pauvreté ;
ils nous ont imposé un dur esclavage.
    Nous avons crié vers le Seigneur, le Dieu de nos pères.
Il a entendu notre voix,
il a vu que nous étions dans la misère, la peine et l’oppression.
    Le Seigneur nous a fait sortir d’Égypte
à main forte et à bras étendu,
par des actions terrifiantes, des signes et des prodiges.
Il nous a conduits dans ce lieu et nous a donné ce pays,
un pays ruisselant de lait et de miel.

    Et maintenant voici que j’apporte les prémices
des fruits du sol que tu m’as donné, Seigneur. »

DEUXIÈME LECTURE

La profession de foi en Jésus Christ (Rm 10, 8-13)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères,
    que dit l’Écriture ?
Tout près de toi est la Parole,
elle est dans ta bouche et dans ton cœur.
Cette Parole, c’est le message de la foi que nous proclamons.
    En effet, si de ta bouche,
tu affirmes que Jésus est Seigneur,
si, dans ton cœur,
tu crois que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts,
alors tu seras sauvé.
    Car c’est avec le cœur que l’on croit
pour devenir juste,
c’est avec la bouche que l’on affirme sa foi
pour parvenir au salut.
    En effet, l’Écriture dit :
Quiconque met en lui sa foi ne connaîtra pas la honte.
    Ainsi, entre les Juifs et les païens,
il n’y a pas de différence :
tous ont le même Seigneur,
généreux envers tous ceux qui l’invoquent.
    En effet,
quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 4, 1-13)

En ce temps-là,
après son baptême,
    Jésus, rempli d’Esprit Saint,
quitta les bords du Jourdain ;
dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert
    où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable.
Il ne mangea rien durant ces jours-là,
et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim.
    Le diable lui dit alors :
« Si tu es Fils de Dieu,
ordonne à cette pierre de devenir du pain. »
    Jésus répondit :
« Il est écrit :
L’homme ne vit pas seulement de pain. »

    Alors le diable l’emmena plus haut
et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre.
    Il lui dit :
« Je te donnerai tout ce pouvoir
et la gloire de ces royaumes,
car cela m’a été remis et je le donne à qui je veux.
    Toi donc, si tu te prosternes devant moi,
tu auras tout cela. »
    Jésus lui répondit :
« Il est écrit :
C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras,
à lui seul tu rendras un culte. »

    Puis le diable le conduisit à Jérusalem,
il le plaça au sommet du Temple
et lui dit :
« Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ;
    car il est écrit :
Il donnera pour toi, à ses anges,
l’ordre de te garder ;
    et encore :
Ils te porteront sur leurs mains,
de peur que ton pied ne heurte une pierre. »
    Jésus lui fit cette réponse :
« Il est dit :
Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »
    Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations,
le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé.


 

Homélie : 

Les lectures qui précèdent l’Evangile sont intéressantes à commenter en ce 1er dimanche de carême, car elles nous invitent à faire mémoire de l’histoire de notre relation avec Dieu et elles nous aident aussi à bien comprendre de quelles tentations il est question dans cet Evangile.

Dans la 1ère lecture, l’auteur du livre du Deutéronome décrit ce moment de la liturgie juive de l’époque qui nous rappelle l’offertoire de nos eucharisties d’aujourd’hui quand nous offrons le « fruit de la terre et du travail des Hommes » : « Lorsque tu présenteras les prémices de tes récoltes, le prêtre recevra de tes mains la corbeille et la déposera devant l’autel du Seigneur ton Dieu. Tu prononceras alors ces paroles devant le Seigneur ton Dieu ». C’est là que le croyant est invité à faire le récit de l’histoire de sa relation avec Dieu : « Mon père était un Araméen nomade, qui descendit en Égypte : il y vécut en immigré avec son petit clan. Les Égyptiens nous ont maltraités, ils nous ont imposé un dur esclavage. Nous avons crié vers le Seigneur, Il a entendu notre voix, il a vu que nous étions dans la misère, il nous a fait sortir d’Égypte à main forte et à bras étendu, par des actions terrifiantes, des signes et des prodiges. Et Il nous a conduits dans ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel ». Voilà le résumé de l’histoire d’Israël avec Dieu. Et vous, que diriez-vous ? Quelle serait le résumé de l’histoire de votre relation avec Dieu ? Il peut être opportun en ce temps de carême, et notamment aujourd’hui au moment de l’offertoire, de faire mémoire de votre relation avec Dieu.  

Dans la deuxième lecture, Paul, tentant de réconcilier les chrétiens venant du judaïsme avec les chrétiens venant du paganisme, va réaffirmer sa foi en Jésus-Christ, et définir ce socle commun qui rassemble les chrétiens : « Jésus est le Seigneur, Dieu l’a ressuscité » et il insiste fortement sur le fait que ce n’est pas une croyance en un contenu intellectuel, mais une foi cordiale, c’est-à-dire qui vient du cœur, l’expérience d’une rencontre avec quelqu’un de vivant, un élan du cœur, bref, une histoire d’amour avec Celui qui vit en nous. Sans cela, sans cette expérience intérieure de rencontre cordiale avec le Vivant qui nous veut vivant, affirmer sa foi risque de sonner creux. En revanche croire avec son cœur et affirmer ce que nous croyons, cela renforce notre foi et peut nous aider à faire face aux inévitables tentations qui ne manqueront pas de nous guetter durant ces 40 jours de carême, comme jésus a pu en connaitre au cours de sa vie. Car ce que vit Jésus, nous le vivons aussi. 

En effet, la première tentation que Jésus rencontre et que nous pouvons tous avoir connu un jour, c’est de prendre Dieu pour un magicien : un Dieu qui pourrait transformer le réel pour satisfaire nos besoins immédiats : « Change ces pierres en pains, car j’ai faim, change mon quotidien difficile car j’en ai besoin » etc… Remarquez-bien que ce Dieu-là est présenté par le diable, le tentateur, et que s’il était ainsi, il faudrait alors constater que ce n’est pas un bon magicien, car avec toutes les prières que nous lui adressons pour qu’il améliore notre quotidien ou celui de nos proches, le résultat ne semble pas à la hauteur de nos attentes. Il nous faut donc penser Dieu autrement que comme un magicien : Jésus nous indique la direction en répondant au tentateur que « l’homme ne vit pas seulement de pain ». C’est une invitation nous rappeler que nous ne sommes pas seulement des êtres soumis à des besoins matériels, charnels et corporels, mais que nous sommes aussi des êtres humains qui avons faim et soif d’autres choses que de pains : nous avons faim et soif de justice par exemple, de paix, de bonheur, d’amour, de relation aussi, etc… Oui n’oublions pas que nous sommes des êtres spirituels, comme le dit Theillard de Chardin : « Nous ne sommes pas des êtres humains vivant une expérience spirituelle, mais nous sommes des êtres spirituels vivant une expérience humaine ».

Voilà la conversion que nous propose Jésus aujourd’hui : Dieu n’est pas un magicien au service de nos besoins humains, mais il est cette force d’Amour au service de nos besoins spirituels, qui nous donne le courage et les moyens pour nous incarner dans le quotidien de notre vie humaine. 

La seconde tentation qui a guetté Jésus tout au long de sa vie, et qui par conséquent nous guette aussi, c’est de laisser croire que Jésus pourrait tout posséder, par un simple geste de soumission. « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, si tu te prosternes devant moi. » La tentation de posséder, « d’avoir des avoirs plein nos armoires » comme le chante Alain Souchon, nous pouvons tous la connaitre nous aussi. Là où le tentateur est malin, c’est qu’il conditionne cet avoir à un geste de soumission. Face à cette tentative de manipulation, Jésus rappelle la gratuité de l’amour de Dieu qui nous aime inconditionnellement, sans que nous ayons besoin de mériter son Amour : « C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte ». Tu te prosterneras signifie :  tu reconnaitras la grandeur de l’amour de Dieu ». La seule soumission possible c’est devant Celui qui nous veut aussi grand que lui ! D’où l’importance de faire mémoire des bienfaits de Dieu dans nos vies, de rendre grâce, non pas pour obtenir de Dieu quoi que ce soit, mais pour reconnaitre que ce que nous sommes vient bien de Lui. Faire mémoire et rendre grâce, voilà deux attitudes que nous pouvons adopter durant ce carême. 

La troisième tentation qui nous concerne aussi, consiste à refuser notre vulnérabilité : « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera à ses anges l’ordre de te garder ; Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre ». La tentation ici consiste à nous croire au-dessus de tout, au-dessus de la mêlée humaine, comme protégé des malheurs du monde, parce que nous aurions la foi ! Or il n’en est rien et nous le savons bien : la foi ne nous dispense pas des coups durs, des difficultés, ni d’être triste, ni même de la mort. Jésus a été vraiment humain dans toutes ses dimensions et il n’est pas pensable que nous puissions éviter de traverser cette vie humaine sans être atteint par les vicissitudes de l’histoire et de notre dimension charnelle. Face à cette tentation, Jésus nous invite à accueillir notre vulnérabilité, comme un moyen par lequel Dieu fait son œuvre en nous. Quand Jésus répond au tentateur de ne pas « mettre pas le Seigneur à l’épreuve », il veut nous inviter à faire attention à la vie, car la vie est précieuse… Dieu étant le maitre de la vie, il nous dit de ne pas mettre la vie à l’épreuve, il nous dit de ne jouer pas avec la vie, de faire attention à elle comme à Dieu qui en est la Source. Voila encore un bel axe de travail pour ce carême : faire attention à la vie en moi et autour de moi, en prenant soin de moi et de la vie autour de moi.  

En prononçant cette homélie me vient le chant qui colle exactement à la seconde lecture : « Si tu dis par tes mots que Jésus est Seigneur. Si tu crois dans ton cœur que Dieu l´a ressuscité, alors tu seras sauvé », le refrain de ce chant pourrait alors être notre prière pour conclure cette homélie : « Seigneur nous croyons en toi, fais grandir en nous la foi ». 

Bon carême 

Gilles Brocard 

 

 

 

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DIMANCHE 27 FEVRIER 2022                   

 

HOMÉLIE de VÉNUSTE

 

L’extérieur est impeccable, mais l’intérieur pue !

 

Ben Sirac le Sage 27, 4-7 : la parole nous trahit, elle révèle ce que cache le cœur, les petits côtés de l’homme. « La bouche parle de l'abondance du cœur » (dans la Bible, le cœur n’est pas le lieu des sentiments que sont les entrailles, mais le lieu des pensées et des projets, toute la vie intérieure de l’homme). De même on juge l’arbre à ses (bons) fruits.

 

1 Corinthiens 15, 54-58 : l’être périssable et mortel qu’est l’homme chante victoire sur la mort parce que désormais, dans la résurrection du Christ, prémices de la nôtre, il triomphe de la mort. Ce n’est donc pas qu’il est immortel : le périssable (le mortel) « revêt » l’impérissable (l’immortalité), grâce à Dieu (à qui il faut rendre grâce) en Jésus Christ.

 

Luc 6, 39-45 : le donneur de leçon est plus préoccupé de critiquer les autres que de s’amender lui-même. Plutôt que de condamner les autres, l’homme bon tire le bien du trésor de son cœur pour en faire profiter les autres. Pour que nos paroles soient encouragements et non reproches : pour grandir le frère et non l’humilier. Voilà la correction fraternelle.

 

    L’évangile de ce dimanche, comme toujours, ne nous donne pas une leçon de savoir-vivre en société, il nous dit comment nous entraider mutuellement pour grandir dans la vérité et dans l’amour.

Comment guider les autres si on ne sait pas distinguer le bien et le mal, le vrai et le faux, le juste et l’injuste ? Un aveugle qui s’improvise guide pour un autre aveugle, va entrainer fatalement la chute des deux dans un trou. Qui est aveugle ? Le disciple peu formé qui joue au maître. Nous tous (de naissance, tant que Jésus ne nous a pas guéris)… Nous sommes aveuglés, obnubilés par nos préjugés et nos a priori, nous nous laissons aveugler par l’opinion publique, nous posons des filtres qui altèrent notre vision... Alors que tous nous avons des défauts, nous ne voyons que les défauts des autres, nous ferons tout pour ne pas voir ni reconnaître nos défauts personnels. Nous remarquons, dit Jésus, la paille dans l’œil du frère, alors que la poutre qui est dans notre œil à nous, nous ne la remarquons pas ! Remarquons les proportions entre la paille et la poutre : une peccadille est toujours une affaire lourde et grave chez l’autre, tandis que la grosse erreur (faute) de notre part, ce n’est qu’une broutille. Remarquons aussi que Jésus parle de « frère » : celui qui vit près de moi, à force de se frotter l’un à l’autre, je remarque (ou je crois remarquer) ses défauts plus que les autres... et être en droit de lui faire la leçon, du genre « je te connais », « tu es nul », « de toi on ne peut attendre rien de bon », « tu es incorrigible », « tu ne changeras jamais »…

 

Le message s’adresse certainement aux pharisiens et aux scribes qui se prennent pour des lumières pour indiquer au peuple un chemin que, dans leur hypocrisie, ils n’ont jamais emprunté eux-mêmes. En voulant redresser les consciences et les attitudes, ils posent sur les épaules des gens, dit Jésus, un fardeau qu’eux-mêmes n’ont jamais cherché à remuer. Ils soignent les apparences, mais n’ont pas le souci de purifier leur cœur, si bien que Jésus – qui enseigne une religion du cœur - va les traiter de sépulcres blanchis : l’extérieur est impeccable, mais l’intérieur pue ! « Faites ce qu’ils disent, disait Jésus, mais ne faites pas ce qu’ils font. » Le donneur de leçon fait la morale aux autres, alors qu’il devrait commencer par la vivre lui-même, ne fût-ce qu’essayer, dans sa vie personnelle.

 

Mais le pharisaïsme est une dérive de toute religion, christianisme compris : faire la morale au nom de Dieu. Beaucoup ont retenu de nos prêches une religion qui culpabilise. L’Eglise a terrorisé les gens en les menaçant de l’enfer. Nombreux restent stigmatisés. Et les pasteurs ne donnent pas le bon exemple, ne se montrent pas meilleurs que les autres. Hélas, dans toute l’histoire de l’Eglise, même récente, éclatent des scandales où les gens d’Eglise pêchent gravement contre l’enseignement qu’ils profèrent sentencieusement… au lieu d’acquérir le « flair évangélique » comme bon guide.

 

Le message s’adresse à toute personne qui a une parcelle d’autorité, mais finalement à tout un chacun : on a presque toujours quelqu’un qu’on guide ou qui prend exemple sur nous. Il faut être lucide et se mettre en question (en cause), faire le discernement sur soi, être exigeant avec soi-même, être capable de se juger soi-même. Hélas il y a notre tendance à tout critiquer, à chercher la petite bête, à trouver le travers chez les autres, à le leur jeter à la figure sans ménagement, à accabler de reproches nos frères et nos sœurs, à en nourrir les cancans du village… On a vite fait de coller des étiquettes sur tout le monde, on classe, on catalogue. Quelqu’un a dit de ceux qui affichent leur athéisme, que c’est parce qu’ils ne voient en Dieu que du négatif. C’est cette façon de voir le mal en premier, plutôt que ce qui est bon et beau, qui fait de nous des aveugles. C’est cela avoir une poutre dans l’œil. C’est cela être aveugle et entraîner l’autre avec soi dans le trou du découragement, du désespoir, et/ou du péché.

Cela ne veut pas dire qu’il faut fermer les yeux pour ne rien voir (jouer à celui qui n’a jamais rien vu… pour ne pas intervenir), qu’il ne faut rien dire devant le mal qui se fait ou devant ce qui se fait mal. Non, il faut justement enlever tout obstacle dans l’œil pour bien voir. Ensuite parler directement à la personne (et non casser du sucre sur son dos en son absence). Il y a bien sûr la façon, mais il y a surtout les dispositions du cœur. Je crois que c’est ainsi qu’il faut comprendre la nécessaire et incontournable  « correction fraternelle » que nous avons tous à pratiquer. Si on remarque un défaut, une carence, une faute, une erreur, un péché… le premier à interpeller c’est soi-même. Commencer par « un travail sur soi ». Se convertir d’abord avant de juger et de condamner l’autre. Ôter de son œil la grosse poutre qui rend aveugle (et il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir : on parle alors d’aveuglement volontaire), être lucide pour alors corriger fraternellement le frère. Lui faire ainsi un témoignage édifiant de ce qu’on a vécu soi-même. La parole qui naît alors est une parole qui construit. Elle doit naître de la bonté du cœur. C’est à cette condition seulement qu’on parlera par amour : on ne cherchera plus alors à se faire son supérieur (avec arrogance), à lui faire la leçon, à l’écraser, à l’humilier devant lui-même et devant les autres… Au contraire, on lui tend la main pour le relever, le grandir, l’épanouir, le construire… Plutôt que le maintenir dans ses faiblesses et ses torts, on lui fait voir le bon fond qu’il a, les trésors de son cœur (une espèce de maïeutique à la Socrate) et les bons fruits qu’il peut produire comme un bon arbre.

 

Suivons l’exemple de notre maître Jésus. Il va vers tout le monde sans exclure ceux que le judaïsme fustigeait et qui ne pouvaient pas mettre les pieds au temple : les prostituées, les publicains, les pécheurs publics… Ses détracteurs avaient trouvé la formule de ce qu’on lui reprochait : « il va vers les pécheurs et mange avec eux ». Et lui rétorquait qu’il a été envoyé, comme tout médecin, vers ceux qui se reconnaissent malades et non vers ceux qui se croient sains (je paraphrase). Tous sont fils d’Abraham : il ne faut exclure, stigmatiser, excommunier… personne. Et ce message va droit au cœur de ceux qui veulent se repentir, car chacun se reconnait pécheur (c’est un premier pas pour se convaincre de changer pour le mieux), et chacun reconnait aussi l’homme bon qu’il est et qu’il peut être davantage. Contrairement à nous les hommes qui ne savons regarder que le mauvais côté, Dieu regarde le cœur et le trésor qu’il y a déposé pour le valoriser. Il y a plein d’exemples dans les évangiles, mais pensons à Zachée. On lui avait collé l’étiquette de voleur (lui-même avait fini par le croire et s’y résigner), il était honni de tout le monde, il se cache dans l’arbre pour voir Jésus passer à distance… il a suffi que Jésus lui parle pour qu’il se révèle ce qu’il est réellement dans son cœur, c’est-à-dire capable de générosité en rendant ce qu’il a volé au-delà de ce qui était exigé, capable d’accueillir du monde chez lui, capable d’offrir une fête grandiose, capable d’amitié et d’humanité, capable de se convertir… Jésus aide donc à reconnaître en nous l’homme bon qui tire de son cœur ce qui est bon. Et voilà que l’arbre donne du bon fruit. 

 

Enlevons la poutre de notre œil, ôtons ces lunettes déformantes qui défigurent le visage du frère, changeons notre regard sur nous-mêmes et sur les autres, adoptons le regard de Dieu qui voit les cœurs et le bon qui nous habite, nous porterons alors le bon fruit de la conversion, du bon témoignage, de l’amour fraternel qui aide les autres, non pas à se morfondre dans leurs défauts et faiblesses, mais à se relever, à se convertir à leur tour, à se construire, à grandir, à s’épanouir. Pour changer notre regard, il faut d'abord changer notre cœur. Car c'est de lui que sortent le bon et le mauvais de l'homme, dit Jésus. Dieu nous demande non pas d’être des redresseurs de torts, mais d’aider les autres. Que nos paroles soient encouragements et non reproches. Dans l’humilité et l’amour.

 

Interrogeons-nous ! Mes idées personnelles ne font-elles pas obstacle à ce que Dieu veut de mon enfant, de mon conjoint, de ceux qu’en tant que prêtre, chef... j’ai charge de guider ? Est-ce que mes remontrances (et le ton que j’y mets), sont une aide fraternelle ou une espèce de violence (et de vengeance) ? Dans mon zèle moralisateur, est-ce que je n’oublie pas de me corriger moi-même ? Comment est-ce que je pratique la correction fraternelle ? Est-ce que j’accepte moi-même des conseils, des remarques ? Commençons donc par balayer devant notre porte. Alors nous serons l’arbre qui produit d’abondants et délicieux fruits que les autres se plaisent à venir marauder.

 

L’évangile d’aujourd’hui nous exhorte aussi, me semble-t-il, à nous laisser corriger par le prochain, et même à susciter son aide pour mieux nous connaître pour mieux progresser : voir clair d’abord en moi afin de pouvoir voir clair chez les autres. Pour cela, écouter d’abord l’Esprit Saint qui nous parle de l’intérieur de notre cœur. Demandons au Seigneur de vrais amis pour une meilleure entraide fraternelle. N’oublions pas de demander une bonne communication aussi.

Amen

Vénuste

 

 

 

DIMANCHE 20 FEVRIER 2022                            

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Inverser la tendance !

1 Samuel 26, 2… 23 : force et grandeur d’âme de David qui se refuse à porter la main sur le roi Saül à sa merci, alors que ce dernier le pourchassait pour le tuer. David refuse de prendre sa revanche, alors qu’il en avait l’opportunité (l’occasion). Ce n’est pas encore l’amour des ennemis, comme l’évangile le demande : il s’agit tout simplement d’un sentiment de respect mêlé de terreur envers le roi, l’oint du Seigneur, avec la peur d’une vengeance divine automatique au cas où on porterait la main contre l’élu de Dieu.

1 Corinthiens 15, 45-49 : St Paul répond à la question : « comment serons-nous à la résurrection ? » Nous serons à l’image du Christ ressuscité, le nouvel Adam. Le 1er Adam était pétri de terre (« le terreux ») comme nous actuellement, le nouvel Adam est spirituel et comme lui nous serons « spirituels ». En appelant Jésus le « nouvel Adam », Paul reconnaît en lui « le premier ressuscité », le premier d’une nouvelle humanité, que nous sommes destinés à suivre pour avoir la résurrection et la vie éternelle.

Luc 6, 27-38 : « … comme votre Père est miséricordieux ». Aimer jusqu’au bout, aimer comme Dieu, cela signifie aimer jusqu’à aimer son ennemi, à prier pour le persécuteur, à tendre l’autre joue quand on reçoit la gifle. C’est cela qui doit marquer la différence entre les chrétiens et les autres. Ce n’est pas une leçon de philanthropie, ce n’est pas une leçon de morale : c’est un acte de foi. Dieu est notre modèle, la référence suprême : nous avons à lui ressembler, à être « parfaits » comme le Père céleste est parfait, et alors, au lieu de chercher à assouvir la vengeance, nous rechercherons le pardon, la réconciliation et la paix.

Aimer nos ennemis et faire du bien à ceux qui nous haïssent, présenter la deuxième joue à celui qui vient de nous gifler sur la première, laisser emporter son manteau par celui qui nous a déjà dépouillé de notre tunique, prêter de l’argent à celui que nous sommes sûrs et certains qu’il ne nous le remboursera pas, continuer à saluer celui qui nous croise avec mépris… Voilà des comportements tout à fait aux antipodes du sens commun et de la pratique courante… de l’humainement raisonnable. Et c’est ce que Jésus édicte comme nouvelle loi. Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient.

En fait Jésus n’est pas le premier ni le seul à parler de l’amour de l’ennemi (l’A.T. n’en parle pas, tout au plus demandait-il de secourir l’ennemi dans la détresse). C’est le sommet de la pédagogie de Dieu qui a éduqué l’humanité. Au départ, comme on peut le lire dans la Genèse (l’histoire de Lamek qui tue pour une simple égratignure), la vengeance était la loi de la jungle et était disproportionnée à la faute. Puis il y a eu la loi du talion qui marqua un réel progrès : si on te crève un œil, tu te contenteras de crever un œil au coupable et pas plus ; c’était justice. Mais à ce rythme, disait le Mahatma Gandhi, si on applique la loi du talion « œil pour œil », le monde entier serait borgne ! Il fallait casser cette spirale de la vengeance, au moins jusqu’à un certain point : au moins éviter de croiser son adversaire pour éviter de croiser le fer, qu’on en vienne aux mains (le duel, au Moyen Age, était une obligation pour « laver l’affront dans le sang », pour venger l’honneur bafoué de la famille).

Jésus ne demande pas seulement d’éviter la bagarre, de garder les distances par rapport à ceux qui nous ont fait du tort. Il demande de faire le bien pour l’ennemi qui nous fait du mal, souhaiter le bien pour celui qui profère des malédictions contre nous, prier pour celui qui se répand en calomnie contre nous. Pas seulement éviter le mal, mais encore poser des gestes positifs, avec bienveillance et magnanimité. Jésus donne trois arguments. Un argument de bon sens d’abord : si vous aimez ceux qui vous aiment et uniquement ceux-là, si vous ne faites du bien que parce qu’en retour on vous rendra la pareille, qu’est-ce que vous faites de mieux que les pécheurs. Le deuxième argument (qui est le premier dans le texte) c’est ce qu’on a appelé la règle d’or : « ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux » ; là encore Jésus a une formule positive, car on disait plutôt qu’il faut éviter de faire ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse. Il faut savoir se mettre dans la peau de l’autre : si vous-même vous êtes coupable, vous souhaitez l’indulgence et le pardon, alors il faut être indulgent pour les autres. Le troisième argument constitue l’originalité de Jésus et donc du christianisme, c’est la motivation : comme le Père est miséricordieux, vous, ses enfants, soyez miséricordieux. Tel père, tel fils. C’est au pardon qu’on vous reconnaîtra comme les enfants du Père. C’est un peu l’exemple de David (dans la première lecture) qui n’a pas voulu porter la main sur l’oint du Seigneur (David avait peur de commettre un sacrilège qui aurait entraîné automatiquement le courroux de Dieu et par conséquent une punition de ce sacrilège). Tout homme est enfant de Dieu, on ne peut donc pas se permettre de le toucher pour lui faire mal, même si la loi humaine en donne le droit. Car la justice des tribunaux légifère certaines vengeances : Martin Luther disait que les propos de Jésus ne peuvent pas être appliqués à l’hôtel de ville où doit fonctionner la justice et la police.

On peut ajouter un quatrième argument : nos réactions nous condamnent, dans ce sens où « la mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous ». Autrement dit, nous serons traités comme nous traitons les autres : si nous faisons montre de sévérité, la même sévérité sera observée à notre endroit. C’est dire que, dans la prière du Seigneur (le Notre Père), nous nous condamnons, puisque nous demandons à Dieu de nous pardonner dans la même mesure où nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Heureusement que Dieu ne s’aligne pas à nos manières humaines d’agir !

Car le pardon est divin. Jésus place la barre très haut. Lui qui disait qu’il ne suffit pas d’aimer le prochain comme soi-même, mais plutôt l’aimer comme Dieu nous aime, voilà qu’il nous dit de pardonner comme Dieu pardonne. Le pardon chrétien n’est pas de la faiblesse : dans nos sociétés, le fait de ne pas se venger est perçu comme de la lâcheté de « dégonflés », incapables de se faire justice, de défendre leurs droits (on doit montrer de quel bois on se chauffe ! il ne faut pas se laisser marcher sur les pieds !). Le pardon chrétien est de loin supérieur aussi à la non-violence (style Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela) qui peut être une façon de faire plier l’autre. Le pardon chrétien est le sommet de l’amour, la mesure débordante de l’amour.

Le pardon est divin, pas facile du tout ; c’est déjà difficile d’aimer ses amis. Et pourtant c’est une béatitude : St Luc nous donne cet enseignement après ses béatitudes, comme une suite logique. Et c’est vrai : heureux qui sait pardonner, même l’impardonnable. Heureux qui pardonne, comme Dieu, sans attendre d’abord les excuses, sans non plus poser des conditions. Beaucoup de personnes souffrent de ne pas savoir pardonner ou de ne pas savoir recevoir le pardon. Et pourtant le pardon libère, apaise, réconcilie, tandis qu’entretenir la haine, c’est comme entretenir un poison qui ronge le cœur de celui qui ne veut pas pardonner et cherche à se convaincre qu’il a raison de ne pas pardonner.

Jésus ne demande pas de subir passivement la violence et de la nourrir ainsi. Quand un serviteur du grand prêtre l’a giflé, il a cherché le dialogue. Sur la croix il demande le pardon pour ses bourreaux. Ce qu’il demande, c’est d’amener l’adversaire à de meilleurs sentiments, de réveiller chez l’autre ce qu’il a de bon en lui, le désarmer par notre bonté… et le sauver ainsi de son péché. Au Rwanda, des veuves apportent à manger à ceux qui ont tué leurs maris et les ont ainsi aidé à faire une démarche de repentance !  Le mari d’une victime des attentats de Bruxelles en mars 2016 a publié un témoignage sous le titre « Le djihad de l’amour » (l’amour et le pardon plutôt que la haine et la vengeance).

Que retenir comme leçon pour nous aujourd’hui ? Inverser la tendance dans nos sociétés où la violence fait la loi. Nos violences qui sévissent même sur les terrains de sport, dans les écoles. Nos violences verbales à la maison. Aimez vos ennemis. Ne vous laissez pas miner par la haine. Faire l’expérience de la force du pardon qui libère aussi bien la victime que son bourreau : la plus grande victoire n’est pas de briser ni d’anéantir son adversaire, c’est plutôt de le retourner pour en faire son allié, ce que n’a jamais réussi la violence ; la force de l’amour, c’est qu’elle est capable de convertir le cœur le plus dur. Le plus fort n’est pas celui qui est « du bon côté de l’arme » : c’est celui qui fait le premier pas vers le dialogue, vers la négociation, vers la réconciliation, surtout quand c’est lui la victime. Le plus fort, c’est celui qui va tout faire pour rendre la confiance trompée, restaurer l’amitié trahie. Aimer, aimer sans mesure, aimer jusqu’au bout. Ayons l’audace et le courage du pardon. Nous avons certainement une personne à qui nous avons refusé un mot de pardon, offrons-le sans tarder… Avons-nous pensé qu’il y a, sûr et certain, beaucoup de chance (ou de risque, c’est selon) de passer toute l’éternité avec quelqu’un à qui nous avons refusé la main ici sur terre ? C’est ce que j’aimais dire dans certaines homélies au plus fort du génocide au Rwanda : celui qu’on tue, on l’envoie devant, là où on espère arriver à sa propre mort, et la victime sera à l’accueil, elle sera le compagnon pour l’éternité !

Soyez miséricordieux, comme votre Père des cieux. Voilà l’unique raison. Toute autre considération serait un calcul humain : pour bénéficier soi-même du pardon de Dieu (« la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous »), pour éviter toute surprise désagréable dans l’au-delà, que sais-je encore…

Le pardon est dans la même ligne que l’amour universel. Il y a des personnes qu’on aime naturellement ; aimer selon le Christ c’est étendre son amour à tous les hommes (même à ses ennemis), les aimer comme ceux que l’on aime spontanément, au-delà du raisonnablement humain. Merci, Seigneur, pour tout pardon donné et pour tout pardon reçu.

Justice et pardon ? Est-ce qu’un crime est pardonnable ? Le pardon n’entrave pas la justice qui doit suivre son cours, mais la victime fera sa déposition au tribunal sans haine dans le cœur… pour qu’éclate la vérité des faits et que justice soit faite.

Pardonner n’est pas oublier,

Amen.

Vénuste

 

 

 

 

 

DIMANCHE 13 FEVRIER 2022                            

HOMÉLIE de VÉNUSTE

On est mal-heureux !

Jérémie 17, 5-8 : l’homme doit faire ses choix, pour la vie ou pour la mort. Faire confiance à soi-même, c’est le mauvais choix, tandis que miser sur Dieu, c’est étendre ses racines en Dieu lui-même et ainsi fleurir, porter du fruit en abondance. Pour les habitants de la Judée (et les pays du désert), il ne pouvait y avoir meilleure image du bonheur que l’arbre qui croît et s’épanouit, reste vert et porte du fruit parce qu’il étend ses racines vers la bonne source. Cette image fait partie de ce qu’on a appelé « la doctrine des deux voies » : quand on arrive au carrefour des grands choix, il faut avoir beaucoup de discernement pour choisir la voie vers la vie, vers le bonheur et vers Dieu, car l’autre voie conduit à la mort.

1 Corinthiens 15, 12…30 : les doctrines grecques ne s’intéressaient qu’à une survie de l’âme quand elles ne niaient pas toute survie tout simplement ; toute la culture grecque était allergique à l’idée de résurrection des corps. Or le fondement de la foi chrétienne et la source de l’espérance chrétienne, c’est la résurrection du Christ. S’il n’est pas ressuscité, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes pour avoir mis notre confiance en Christ pour cette vie sur la terre uniquement. Paul affirme très fort que le Christ est bien ressuscité, le premier… nous aussi nous ressusciterons.

Luc 6, 17-26 : l’homme cherche le bonheur, encore faut-il faire de bons choix. Le Christ indique la voie qu’il a lui-même prise, il énonce quatre b&e