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HOMELIES de Léon PAILLOT

Bienvenue dans notre trésor d'archives !!!

 

DIMANCHE 21 AVRIL 2024

QUATRIEME DIMANCHE DE PAQUES (B)

Je connais mes brebis...

Le bon pasteur

Jésus disait aux Juifs : " Je suis le bon pasteur (le vrai berger). Le vrai berger donne sa vie pour ses brebis. Le berger mercenaire, lui, n'est pas le pasteur, car les brebis ne lui appartiennent pas : s'il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s'enfuit ; le loup s'en empare et les disperse. Ce berger n'est qu'un mercenaire et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui. Moi, je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis.

J'ai encore d'autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur. Le Père m'aime parce que je donne ma vie, pour la reprendre ensuite. Personne n'a pu me l'enlever : je la donne de moi-même. J'ai le pouvoir de la donner, et le pouvoir de la reprendre : voilà le commandement que j'ai reçu de mon Père. "

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 10, 11-18.

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Un terme ambigu

Rien de plus ambigu que le terme de " berger ", de " pasteur ", que Jésus utilise pour dire le sens de sa mission et de sa relation aux hommes. Si, dans l'Ancien Testament, Dieu est désigné comme le " pasteur d'Israël ", le terme est employé beaucoup plus souvent pour parler du roi, des prêtres, de tous ceux qui ont une responsabilité et une autorité sur le petit peuple. Souvent, les prophètes émettront de violentes critiques contre les mauvais bergers. Ainsi, Jérémie écrit : " Tous tes pasteurs, le vent les enverra paître. " L'image du berger n'est pas propre à Israël. Les empereurs romains se faisaient appeler " bon pasteur ", et notre époque a connu, hélas, führer, duce, caudillo, conducator, petit père des peuples, pour le malheur des masses dont ils avaient la prétention d'être les conducteurs et les guides. Disons, pour faire simple, que toutes les idéologies totalitaires ont eu la prétention de diriger les peuples qui leur étaient soumis et de les conduire ...vers quel avenir !

C'est pourquoi l'image du berger risque d'être, particulièrement de nos jours, une image terriblement négative. D'abord parce qu'elle désigne une personne qui émet la prétention de diriger d'autres hommes, et ensuite parce que ces hommes risquent d'être réduits à l'image d'un troupeau de moutons.

Les points sur les " i "

Jésus, pourtant, emploie - parmi d'autres images - cette image du berger, du pasteur, pour nous dire des choses essentielles. Mais, parce qu'il sait l'ambiguïté du terme, il va mettre " les points sur les i. " D'abord en précisant qu'il n'est pas comme le berger mercenaire, pour qui les brebis ne comptent pas. Ensuite, il va dire pourquoi lui, et lui seul, est un bon berger : premièrement parce qu'il donne sa vie pour ses brebis ; deuxièmement parce qu'il connaît ses brebis et que ses brebis le connaissent ; troisièmement parce qu'il rassemble dans l'unité ses brebis dispersées.

Remarquez-le bien : nulle part il n'est question de commander ni de dominer. Mais dans ces trois expressions, Jésus se présente comme l'anti-dictateur. Il n'est pas le " big brother " Il opère un renversement de toutes les " valeurs " de ce monde : il donne sa vie pour son peuple ; il connaît chacun de nous d'une connaissance personnelle, intime, de l'intimité même qu'il vit avec son Père ; enfin, ce qu'il veut par-dessus tout, c'est que nous parvenions à l'unité. Et pour bien enfoncer le clou, c'est par quatre fois qu'il répète : " Je donne ma vie pour mes brebis ".

Cela nous rassure

Cela nous rassure. Pas question, pour les chrétiens, de se comporter en moutons bêtes et disciplinés. Ils ont, simplement, à accueillir l'Amour , à " connaître " ce Dieu-Amour et, par conséquent, à vivre concrètement de cette vie divine dans toute sa grandeur puisque " dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu. " (Saint Jean) Cela nous rassure, mais aussi cela nous engage. " Les chefs de ce monde commandent en maîtres et font sentir durement leur pouvoir, nous dit Jésus. Mais pour vous, il n'en sera pas de même. Celui qui veut commander se comportera comme un serviteur. " La page d'évangile que nous lisons aujourd'hui a été écrite par Jean à la fin du Ier siècle pour des communautés dont l'unité était menacée. L'auteur du quatrième évangile tenait à rappeler fortement l'origine et la source de l'unité chrétienne : l'amour concret de Dieu pour son peuple.

Quels pasteurs ?

Quelques jours après sa résurrection, Jésus retrouve Pierre au bord du lac de Tibériade. Par trois fois, il lui demande s'il l'aime, et par trois fois, il transmet à Pierre le titre de pasteur : " Sois le berger de mon troupeau ", lui dit-il. Et c'est vrai qu'on désigne par cette image du berger tous les " pasteurs de l'Église ", pape, évêques, prêtres, aussi bien que les " pasteurs " de l'Église protestante. Mais le titre n'est pas réservé aux ministères ordonnés. On parle de " pastorale de la santé ", de " Conseils Pastoraux ": Tout le peuple de Dieu est donc convoqué pour participer activement à l'œuvre pastorale du Christ. En effet, par le baptême, chacun de nous est devenu " membre du Christ, prêtre, prophète et roi. " Serons-nous de " bons pasteurs " ?

Ni indifférence ni cynisme

Jusqu'où la parabole du bon pasteur peut-elle s'appliquer dans nos relations avec autrui ? Notre Évangile nous offre deux possibilités : l'amère parole du prophète : " Tous tes pasteurs, le vent les enverra paître ", et le cynisme de l'empereur qui se proclamait " bon pasteur ". Les premiers régnaient avec indifférence, le second gouvernait par la force. Dans nos relations, nous sommes constamment exposés au danger de tomber dans l'un ou l'autre de ces travers : soit dicter des ordres proprement tyranniques, soit nous détourner d'autrui en ne daignant pas lui accorder la moindre considération.

Pourtant, tout l'art de notre vie consiste à savoir accéder au plus profond du cœur de l'autre, afin de gagner ainsi le centre du monde, le cœur de Dieu. Essayons d'incarner un tant soit peu, la figure du bon pasteur, le divin berger qui nous précède et que nous suivons dans chaque geste d'amour fraternel.

Amen

Père Léon PAILLOT

DIMANCHE 14 AVRIL 2024

TROISIÈME DIMANCHE DE PÂQUES (B)

L'intelligence des Écritures

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 24, 35-48.

L

es disciples qui rentraient d’Emmaüs racontaient aux onze apôtres et à leurs compagnons ce qui s’était passé sur la route et comment ils avaient reconnu le Seigneur quand il avait rompu le pain. Comme ils en parlaient encore, lui-même était là au milieu d’eux et il leur dit : « La paix soit avec vous. » Frappés de stupeur et de crainte, ils croyaient voir un esprit. Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous bouleversés ? Et pourquoi ces pensées qui surgissent en vous ? Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi ! Touchez-moi, regardez : un esprit n’a pas de chair ni d’os, et vous constatez que j’en ai. » Après ces paroles, il leur montra ses mains et ses pieds. Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire, et restaient saisis d’étonnement. Jésus leur dit : « Avez-vous ici quelque chose à manger ? » Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé. Il le prit et le mangea devant eux. Puis il déclara : « Rappelez-vous les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous : il fallait que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. » Alors il leur ouvrit l’esprit à l’intelligence des Écritures.

            Il conclut : « C’est bien ce qui était annoncé par l’Écriture : les souffrances du Messie, sa résurrection d’entre les morts le troisième jour, et la conversion proclamée en son nom pour le pardon des péchés, à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. C’est vous qui en êtes les témoins. »

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Incohérences

            Quelques remarques nous permettront d’approfondir un peu le message que l’Évangile de Luc nous adresse en ce troisième dimanche après Pâques.

            En premier lieu, je relève une certaine incohérence dans le récit, du moins si on prend la peine de le re-situer dans son contexte. Quelques versets avant le passage que nous lisons aujourd’hui, les disciples qui accueillent les voyageurs d’Emmaüs leur disent : « C’est bien vrai. Jésus est ressuscité. Il est apparu à Simon ». Or, dans notre texte, les voilà qui, lorsque Jésus leur apparaît, n’en croient pas leurs yeux. « Frappés de stupeur et de crainte, ils croyaient voir un esprit ».  Et, un peu plus tard : « Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire, et restaient saisis d’étonnement ». C’est qu’il y a une distance entre la foi apprise et l’expérience « vécue ». Quand se vérifie devant eux ce qu’ils viennent pourtant d’annoncer, c’est la stupeur. Ce récit me fait penser à un autre passage de l’Évangile, au chapitre 14 de saint Matthieu, qui nous raconte aussi le passage de la peur à la foi, Là aussi, voyant venir à eux Jésus marchant sur les eaux du lac, les disciples « étaient pleins de stupeur et d’effroi ». Passage de la peur à la foi, une foi qui ne se déclare pas d’un seul coup, mais qui connaît des étapes, une maturation. Ainsi en est-il, je crois, chaque fois que Dieu donne et se donne. Méfiance primitive devant un amour trop fort pour nous. La résurrection de Jésus n’est pas, pour eux, une preuve de sa divinité, comme on l’a dit trop souvent, mais une épreuve de la foi, parce qu’elle est le don le plus haut de l’amour. La résurrection est la pierre de touche de la foi. Croire à la mort ou croire à la vie, tel est le dilemme qui nous est proposé. Croire en Dieu comme en celui qui sauve ou comme en celui qui perd. Croire en Dieu ou croire au néant.

La Bible est close

            Deuxième remarque. Avec Jésus ressuscité, l’Écriture tout entière est accomplie. Le long cheminement d’un peuple arrive à son terme. Le livre est terminé. Tout ce qu’il promettait a maintenant été donné. Il est vraiment curieux de constater que les Juifs ont déclaré vers l’an 100 que la Bible était close , qu’on ne pouvait rien lui ajouter. C’est à peu près à la même date que l’Écriture chrétienne est elle aussi terminée. Comme Jésus l’a dit sur la croix : « Tout est accompli ». Certes l’histoire n’est pas terminée, elle continue, mais c’est pour rejoindre le Christ, car tout nous a été donné en lui. Il nous reste à nous l’approprier. Dans la résurrection du Christ, nous avons la bonne nouvelle de la fin heureuse de l’aventure humaine. C’est à partir du Christ et de sa Pâque qu’il faut relire l’ensemble de la Bible. C’est lui qui lui donne tout son sens. Par exemple : autrefois, les libérations opérées par Dieu étaient, si l’on veut, provisoires (libération de l’esclavage en Égypte puis de la captivité de Babylone) ; cette fois, la libération est absolue et définitive. La Pâque du Christ apparaît comme le sommet d’une révélation qui cheminait depuis le commencement dans l’histoire des hommes

Il fallait...

            C’est tout le sens d’une parole que le Christ rappelle à ses disciples – à nous aujourd’hui : « Il fallait que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi ». Ce « il fallait » peut nous choquer si on ne le comprend pas bien. A première vue, cela pourrait dire : « je devais passer par là parce que c’est écrit dans le livre ». Oui, mais pourquoi est-ce écrit dans le livre ? On peut évidemment répondre : parce que Dieu en a décidé ainsi ! Mais alors qu’est-ce que ce Dieu qui aime la souffrance et la mort, un Dieu qui se venge ou du moins punit ? Pire, un Dieu qui ferait payer un innocent à la place des coupables. Bref, un Dieu pervers. Même si l’on croit que Jésus a accepté cela, ou si l’on pense que Dieu agit ainsi par amour. On a beau dire qu’il pardonne, s’il fait payer, il ne pardonne pas en réalité. Semblant de pardon, simulacre d’amour. Ce Dieu-là, je n’en veux pas. Mieux vaut être athée. Alors ?

            Il fallait que Jésus donne sa vie et passe par la mort parce que nous mettons nous-mêmes à mort nos frères, de diverses manières. En les diminuant pour notre propre promotion, en les dominant pour nous prouver notre importance, en les utilisant comme des objets pour assurer notre prospérité, en les chargeant de la responsabilité de nos maux pour nous rassurer sur notre compte. Alors, Dieu se met dans la situation de celui qu’on exploite, de celui qu’on sacrifie, de celui qu’on tue. Si le Messie n’avait pas souffert cela, il aurait laissé à leur solitude toutes les victimes de l’histoire. Ainsi est dévoilé notre péché : c’est « le juste et le prince de la vie » que nous avons mis à mort. Nous sommes ici au point culminant du mystère de l’incarnation : Dieu nous aime jusqu’à épouser notre condition humaine dans notre plus grande détresse. « Il fallait » qu’il nous rejoigne là, descendant « aux enfers », et qu’il nous aime au point exact où nous n’avons plus rien pour nous faire aimer. C’est Dieu qui ressuscite celui que « vous » avez tué. Amour gratuit, sans raison, de même que notre meurtre du juste est sans raison.

            « C’est bien ce qui était annoncé par l’Écriture : les souffrances du Messie, sa résurrection d’entre les morts le troisième jour, et la conversion proclamée en son nom pour le pardon des péchés ». Se convertir, c’est prendre conscience de nos comportements homicides, au sens large. Et c’est passer de ces comportements à des attitudes d’amour, des attitudes créatrices en faveur de nos frères. Nous pouvons le faire parce que nous avons reconnu que nous sommes nous-mêmes l’objet de l’amour et du pardon de Dieu. Il nous a aimés le premier. C’est pour cela que nous recevons l’Esprit. L’Esprit qui est cet amour même dont Dieu, par le Christ, nous a aimés.

Amen

Père Léon PAILLOT

 

VENDREDI 29 MARS 2024

Mourir d'aimer

(Homélie pour le Vendredi Saint)

Il fallait !

Fallait-il que le Christ meure pour nous ? Certaines expressions qu'on retrouve dans les textes bibliques, aussi bien de l'Ancien que du Nouveau Testament, nous le font penser : la mort du Christ était inévitable. Bien plus, elle entrait dans le dessein de Dieu. Il fallait que Jésus fasse la volonté du Père. Il devait monter à Jérusalem pour y souffrir et u mourir. Toutes les annonces de la passion disent la même chose. Jésus lui-même présente les événements de la passion comme la volonté du Père, comme un accomplissement des Ecritures. La mise à mort du Christ était donc inévitable, en référence aux prophéties. Relisez dans Isaïe la prophétie du "Serviteur souffrant". C'était écrit !

Inévitable !

Par ailleurs, en ne considérant que ce qui s'est passé pendant les années de la vie publique de Jésus, en nous rappelant les relations de plus en plus conflictuelles de Jésus et des autorités religieuses de son pays, on se dit que sa mort était presque inéluctable. Tout est contre Jésus. En ces groupes d'hommes religieux sont condensées la méchanceté, la bêtise, l'orgueil, la lâcheté, la cupidité de tous les hommes. Paul dira que "le péché abonde". Il atteint même sa perfection, car il se révèle pour ce qu'il est au fond : le total rejet de Dieu, sa mise hors de l'humanité. Et comme Dieu est la puissance qui fait être et fait vivre l'homme, le péché se révèle en même temps meurtrier de l'homme. On va tuer le Fils de Dieu, qui est le Fils de l'homme. Tuer l'un, c'est tuer l'autre.

Liberté.

Cette tentative de mise à mort réussit, mais seulement en apparence, car Jésus va transformer la nécessité de mourir en son contraire ; la liberté. En apparence, mais en apparence seulement, sa mort est une mort nécessaire, mais en réalité, c'est une mort choisie : "C'est pour cette heure que je suis venu", dit-il. "Ma vie, nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne". On ne peut pas prendre à quelqu'un ce qu'il donne. Si nous relisons attentivement les évangiles, nous verrons qu'il y a toujours, de la part de Jésus, des choix libres et souverains. Depuis le récit de la triple tentation. A plus forte raison dans les récits de la Passion. Tout le monde "livre" Jésus à tout le monde : Judas le livre à ses ennemis, le grand-prêtre le livre à Pilate, Pilate le livre aux juifs. Trop tard : tout le monde a été pris de court, tout le monde arrive trop tard. Avant que qui que ce soit ne le livre, Jésus s'était déjà lui-même livré : "Ceci est mon corps livré pour vous" ! Le péché et la haine sont toujours précédés par l'amour qui donne la vie.

L'amour.

L'amour est l'acte libre le plus parfait qui soit. Par lui, l'homme dispose, pour la donner, de sa propre vie. C'est ce qui se passe avec le Christ. Finalement, dans la Passion, c'est l'amour qui est pleinement manifesté : tout ce que les hommes tentent contre Jésus n'a qu'un résultat : il aime davantage. "Là où le péché abonde, la grâce (l'amour gracieux) surabonde", dit saint Paul. Le péché réussit à mettre le Christ à mort, mais ce n'est pas le péché qui a gagné. Il aurait gagné ce combat s'il avait amené le Christ à haïr. Là, Dieu serait vraiment mort, car il serait devenu le contraire de ce qu'il est. L'amour serait devenu haine. En réalité, le péché n'a fait que donner la preuve éclatante que Dieu, dans le Christ, aime là où il n'y a plus aucune raison d'aimer. Quand on a des raisons d'aimer quelqu'un, ce n'est pas encore tout à fait de l'amour. Mais aimer sans raison ! Aimer, à perdre la raison !

La vraie raison.

Evitons donc de voir, à travers la passion du Christ, la volonté d'un Dieu cruel, qui chercherait à se venger sur quelqu'un du péché de l'homme. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Si je regarde lucidement notre monde, je me rends compte que le mal est l'œuvre de l'homme. L'homme peut mourir de mort violente, peut subir l'injustice, peut être rejeté et méprisé. C'est cela, hélas, la condition humaine. Et c'est jusque-là que Dieu va rejoindre l'homme. Il n'y a rien en l'homme que Dieu ne vienne assumer. Il le fallait pour que nous soyons sauvés jusqu'au bout de nous-mêmes, jusqu'en notre détresse la plus extrême.

Amen

Père Léon PAILLOT

 

DIMANCHE 3 MARS 2024

Troisième dimanche de Carême B

Détruisez ce temple !

Comme la Pâque des Juifs approchait, Jésus monta à Jérusalem. Il trouva installés dans le Temple des marchands de bśufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple ainsi que leurs brebis et leurs bśufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : " Enlevez cela d'ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic. " Ses disciples se rappelèrent cette parole de l'Écriture : l'amour de ta maison fera mon tourment. Les Juifs l'interpellèrent : " Quel signe peux-tu nous donner pour justifier ce que tu fais là ? " Jésus leur répondit : " Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai. " Les Juifs lui répliquèrent : " Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce Temple, et toi, en trois jours tu le relèverais ! " Mais le Temple dont il parlait, c'était son corps. Aussi, quand il ressuscita d'entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu'il avait dit cela : ils crurent aux prophéties de l'Écriture et à la parole que Jésus avait dite.

Pendant qu'il était à Jérusalem pour la fête de la Pâque, beaucoup crurent en lui, à la vue des signes qu'il accomplissait. Mais Jésus n'avait pas confiance en eux, parce qu'il les connaissait tous et n'avait besoin d'aucun témoignage sur l'homme : il connaissait par lui-même ce qu'il y a dans l'homme.

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 2, 13-25

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Oui ou non ?

Dans le désert de sa vie, l'homme, qui a souvent l'impression d'être perdu, menacé par tout ce qui peut attenter à son bonheur, se demande toujours : "Dieu est-il vraiment avec nous, oui ou non ?" Il réclame des signes de sa présence bienveillante. "Les Juifs réclament des signes, les Grecs cherchent une sagesse", écrit Saint Paul. Les Juifs, eux, avaient trouvé un signe : le Temple de Jérusalem. Là au moins, ils étaient sûrs que Dieu était avec eux. Le Temple était le signe matériel d'une présence divine. D'une présence qu'ils avaient annexée, enfermée.

Mais Dieu ne se laisse pas annexer ainsi ! Déjà lorsque David avait formé le projet de construire, à côté de son palais, une maison pour son Dieu, celui-ci avait refusé, par la bouche du prophète Nathan : "Ce n'est pas toi qui me construiras une maison, c'est moi qui te donnerai une maison" (une dynastie, une maison, dont le dernier rejeton est précisément Jésus, le "Fils de David.") Malgré cette promesse, Salomon avait construit un Temple. Au retour d'exil, les prêtres avaient rebâti l'édifice religieux détruit par Nabuchodonosor, avant que le roi Hérode, pour flatter l'orgueil nationaliste de ses sujets, ne fasse reconstruire un temple magnifique, dont la construction avait duré 46 ans.

Salon de l'agriculture ?

Mais la contestation du Temple, de ses sacrifices, de son clergé dominateur, riche et corrompu, avait trouvé des partisans. Au temps de Jésus, par exemple, les Esséniens de Qumram critiquaient violemment cette religion centrée sur le lieu de culte unique. Et à la Samaritaine qui lui demandait si c'étaient eux, les Samaritains (qui adoraient Dieu sur la montagne) ou les Juifs qui adoraient à Jérusalem qui avaient raison, Jésus répond: "L'heure vient, et c'est maintenant, où les vrais adorateurs du Père n'adoreront ni à Jérusalem, ni sur la montagne, mais en esprit et en vérité."

C'est dans ce contexte qu'il faut lire le signe de Jésus qui fait un fouet et, dans un geste de violente colère, chasse les vendeurs du Temple : les changeurs, parce qu'il fallait convertir l'argent courant en monnaie du Temple, seule valable dans l'enceinte, et les marchands de bestiaux, parce qu'avec cet argent, on achetait des animaux pour les offrir en sacrifice. La religion était donc devenue une ferme qu'on exploite. Un permanent "salon de l'agriculture". Le Temple était utilisé en vue d'un profit qui paraissait à ces hommes plus important que l'Alliance. D'où fureur des profiteurs de ce système.

Un Messie-scandale.

Or, à ceux qui lui demandent un signe qui puisse justifier son geste, Jésus répond par une parole énigmatique : "Détruisez ce Temple et je le rebâtirai en trois jours." Les disciples n'ont compris le sens de cette parole qu'après la résurrection : Jésus voulait parler de lui-même, de son corps détruit par la mort, et relevé le troisième jour, à la résurrection. Saint Paul l'explique dans sa première lettre aux Corinthiens : "Les Juifs réclament des signes, les Grecs recherchent une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens."

Or il y a en chacun de nous le Juif, pour qui Dieu est le Dieu-des-Armées, le Tout-Puissant, le Dieu de la puissance, et pour nous le spectacle de la faiblesse de Dieu devant l'homme est intolérable ("Comment Dieu peut-il permettre cela ?"). Pour le Grec qui est en nous, épris de logique et de choses qui tiennent debout, le juste mis au rang des injustes est une absurdité, une folie. Nous avons à nous convertir à la sagesse de Dieu. Sinon nous serons toujours asservis à notre folie homicide et à notre illusion de puissance dominatrice (témoin, ce qui se passe ces jours-ci). Nous avons, par exemple, à faire bon accueil à l'Islam, mais il reste que Mahomet est un prophète victorieux par les armes, alors que nous proclamons un Messie crucifié en raison de la "faiblesse" de Dieu. Faiblesse en face de notre liberté. Amour de Celui qui se soumet à notre loi. Et une Eglise qui serait "triomphaliste" (elle l'a été, hélas !) ne serait pas l'Eglise de Jésus-Christ.

Allons plus loin. Le corps détruit du Christ cède la place au corps ressuscité qui remplit l'univers et intègre tous les hommes. Finalement la demeure de Dieu, c'est l'homme. Le lieu où nous pouvons trouver Dieu, c'est l'homme, unique image et ressemblance de Dieu. J'aime beaucoup le geste que fit un jour Saint François d'Assise. Il avait rencontré un mendiant et lui, le pauvre, n'avait rien à lui donner. Savez-vous ce qu'il a fait ? Il lui restait sa Bible. Alors, il l'a vendue pour en donner l'argent au mendiant.

Père Léon PAILLOT

 

 

DIMANCHE 25 FEVRIER 2024

ECOUTEZ-LE

Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène, eux seuls, à l'écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. Ses vêtements devinrent resplendissants, d'une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille. Élie leur apparut avec Moïse, et ils s'entretenaient avec Jésus. Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : " Rabbi, il est heureux que nous soyons ici ; dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. " De fait, il ne savait que dire, tant était grande leur frayeur. Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée, une voix se fit entendre : " Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le." Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.

En descendant de la montagne, Jésus leur défendit de raconter à personne ce qu'ils avaient vu, avant que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts. Et ils restèrent fermement attachés à cette consigne, tout en se demandant entre eux ce que voulait dire : " ressusciter d'entre les morts ".

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 9, 2-10

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Un récit scandaleux

Quel récit scandaleux que le récit du sacrifice d'Abraham, tel qu'il nous est rapporté dans la Bible. Voilà Dieu qui dit à Abraham : "Prends ton fils, ton unique, que tu chéris, et offre-le en sacrifice." Et Abraham obéit. Il prend son fils, le bois pour le feu et le couteau, et monte sur la montagne. Il va offrir ce sacrifice pour trouver grâce devant Dieu. Si l'on en reste à une lecture sommaire, au premier degré, on a une impression de brutalité, de cruauté, de barbarie. Prise à la lettre, cette histoire compte parmi les plus dangereuses de la Bible. Et très nombreux sont les croyants qui en ont été marqués, qui en sont encore marqués. Les hommes éduqués selon cette règle devront réprimer tout sentiment humain, puisque Dieu l'exige. Vous voyez à quoi cela mène.

Trop de gens, en se référant à de tels passages de la Bible, se font une représentation "sadique" de Dieu. Il nous faut donc essayer de comprendre de quoi il s'agit. Le récit du sacrifice d'Abraham, à un niveau plus fondamental, est vrai. Qu'on le considère en référence à notre propre expérience, et on s'aperçoit qu'il est question de l'épanouissement du cśur humain ; qu'on le lise comme un symbole, alors s'y révèle une grande sagesse.

Dépossession

Pour faire court, disons simplement que tant que nous croyons que c'est avant tout ce que nous avons créé ou engendré sur cette terre qui fait de nous des hommes, tant que nous croyons que notre bénédiction repose essentiellement sur nos actes, sur notre productivité, nous n'évoluons pas, nous régressons. Bien plus, un père ou une mère qui s'accrochent à leur enfant verront vite cet enfant se détourner d'eux. Il faudra, pour que s'établisse une relation vraie, qu'il y ait une "dépossession". Le sacrifice d'Abraham constitue une loi incontournable d'épanouissement : une loi de renoncement nécessaire sur le chemin de notre vérité. Alors, Dieu nous bénit. C'est Saint Augustin qui écrit : "Abraham a préféré Dieu au don de Dieu."

Abraham s'est dépossédé de sa paternité, toujours plus ou moins possessive, dominatrice. C'est le père qui libère le fils. Il se dépossède : nous ne sommes plus dans l'aire de la volonté de puissance, mais dans l'aire de l'amour. Il refuse la "sagesse du monde" qui consiste à exister aux dépens des autres, pour adopter une autre sagesse, la "sagesse de Dieu" qui nous fait exister en nous dépossédant pour l'autre.

Il nous donne tout

Ainsi donc, Abraham est figure de notre Dieu "qui n'a pas hésité à sacrifier son propre fils." Et pourtant, c'est son "Fils bien-aimé." Dieu s'est tellement investi dans son Fils qu'ils ne font plus qu'un et qu'au jour de la Transfiguration, l'homme-Jésus est resplendissant de la gloire du Père. Et pourtant, ce Fils bien-aimé, Dieu va le donner, le "sacrifier" par amour. Rendez-vous compte ! Notre Dieu n'est pas celui qui exige des offrandes et des sacrifices, il est celui qui donne. Depuis toujours, il nous donne tout. Il ne faut pas l'oublier. Il ne nous donne pas seulement ce que nous avons, mais tout ce qu'il a, tout ce qu'il est. Il se donne. Renversement des perspectives, déjà préfiguré dans le récit du sacrifice d'Isaac. Dieu ne veut pas la mort humaine, les sacrifices humains. Il est le Dieu de l'amour qui donne. Et c'est ce don de lui-même, sur la croix, qui ouvre le chemin de la vie. Le Transfiguré du Thabor est image du Ressuscité du jour de Pâques.

Ecoutez-le

Images de Dieu, ce que nous avons et ce que nous sommes ne vaut que partagé. Et le partage ne fait pas de nous des dupes, car la promesse continue à valoir : ce que nous ne refusons pas, c'est cela même qui est promis à la résurrection. Le Fils livré est le Fils qui vit pour toujours. Abraham, type de tout croyant, est appelé à se fier uniquement à la Parole entendue, et non à ses propres oeuvres. Abraham a écouté Dieu. A la Transfiguration, Pierre, Jacques et Jean reçoivent la consigne d'écouter Jésus. C'est là que se joue notre foi.

Père Léon PAILLOT

DIMANCHE 11 FEVRIER 2024

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 1, 40-45

Un lépreux vient trouver Jésus ; il tombe à ses genoux et le supplie : « Si tu le veux, tu peux me purifier. » Pris de pitié pour cet homme, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : « Je le veux, sois purifié. » A l’instant même, sa lèpre le quitta et il fut purifié. Aussitôt, Jésus le renvoya avec cet avertissement sévère : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre. Et donne pour ta purification ce que Moïse prescrit dans la Loi : ta guérison sera pour les gens un témoignage. » Une fois parti, cet homme se mit à proclamer et répandre la nouvelle, de sorte qu’il n’était plus possible à Jésus d’entrer ouvertement dans une ville. Il était obligé d’éviter les lieux habités, mais de partout, on venait à lui.

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Successivement, des aspects divers

C’est avec la purification d’un lépreux que se termine le premier chapitre de l’évangile de Marc, que nous avons lu tout au long de ces derniers dimanches. Marc nous a présenté le début du ministère de Jésus en Galilée sous ses divers aspects. Successivement, et après l’annonce de la Bonne Nouvelle – « le Règne de Dieu est tout proche » – nous avons vu Jésus enseigner dans la synagogue de Capharnaüm, puis, en quelques guérisons qui sont autant de signes, nous montrer en quoi consiste ce Règne de Dieu qui  est en train de survenir : il a expulsé un esprit mauvais, pour montrer que c’en est fini du règne de Satan, « prince de ce monde » ; il a guéri la belle-mère de Pierre afin qu’elle puisse reprendre sa responsabilité pour « servir » ; il a guéri quantité de malades qu’on lui présentait ; puis, comme, le lendemain matin « tout le monde » le cherchait, il est parti ailleurs, dans les villages voisins, car c’est partout qu’il doit proclamer la Bonne Nouvelle. Et voilà qu’un lépreux arrive, et que cet homme, cet exclu, va enfreindre toutes les législations civiles et religieuses qui en faisaient un paria pour s’approcher de Jésus et lui demander de le guérir.

Un pécheur marginalisé

Pour comprendre toute la signification du geste que va faire Jésus, il nous faut nous rappeler quelle était la situation des lépreux dans l’antiquité et même jusqu’à une époque relativement récente. D’abord la lèpre faisait peur. C’était une maladie incurable. D’autre part, elle s’attaquait sournoisement à une partie du corps, principalement le visage  ou les membres, et elle faisait des ravages spectaculaires : on ne pouvait pas la cacher. Elle rongeait tout, laissant des plaies béantes et nauséabondes. On pensait qu’elle était contagieuse. Aussi on prenait le plus de précautions possibles, non seulement pour qu’on ne puisse pas toucher le lépreux, mais même pour qu’on ne puisse pas l’approcher. On le chassait donc de sa famille, de son village : il devenait un exclu, un marginalisé, privé de toute vie sociale.

Il y avait pire, dans la condition du lépreux : il était considéré comme un pécheur. Pendant des siècles – et pas seulement dans le judaïsme, mais dans la plupart des civilisations – toute maladie, et même tout malheur était considéré comme une punition de Dieu. Si tu étais lépreux, c’était que tu avais commis des péchés. Le malade est un pécheur. Non seulement il est impur dans son corps, puisque sa maladie le ronge, mais il est impur dans son âme. Doublement impur. Intouchable, infréquentable, rejeté de tous. L’historien juif Flavius Josèphe écrit : « On bannit les lépreux de la cité ; ils n’ont aucun rapport avec personne ; ils ne différent en rien des morts. »

Jésus le touche

Or notre lépreux va franchir les barrières que la législation a dressée et s’approcher de Jésus pour lui demander, non pas de le guérir, mais de le purifier. Le mot qu’il emploie, « purifier », indique bien que, pour lui comme pour tout le monde, le pire de sa condition est son impureté physique et psychique. Il a conscience d’être rejeté aussi bien par les hommes que par Dieu lui-même. Il lui a fallu du courage pour franchir tous les obstacles ; il sait bien qu’il n’en a pas le droit, mais sait bien aussi qu’il n’a plus rien à perdre, et que sa chance unique est là, en cet homme devant qui il se jette à genoux en le suppliant de le purifier. Alors, que fait Jésus ? « Pris de pitié, Jésus étend la main, le touche et lui dit : « Je le veux, sois purifié. »

Ce qui me frappe particulièrement, dans ce récit comme dans un certain nombre de récits de guérisons opérées par Jésus, c’est que, pour opérer ces guérisons, il tienne à toucher le malade. Les évangélistes ont été frappés par ce geste maintes fois répété de Jésus qui ne se contente pas de dire à quelqu’un qu’il est guéri, mais qui tient à le toucher. On trouve cette notation une bonne douzaine de fois dans les évangiles. Il tient à cette proximité physique avec les malheureux, même comme c’est le cas ici, où il touche quelqu’un dont la maladie a quelque chose de répugnant. C’est comme s’il tenait à signifier qu’il prend sur lui la souillure du lépreux. Saint Paul dira que Jésus « s’est fait péché » pour nous. D’ailleurs, la conclusion du récit de Marc va dans le même sens. Il nous dit que « Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville : il se tenait dehors, dans les lieux déserts ». Ces lieux qui, justement n’étaient fréquentés que par ces bandes de lépreux qu’on avait chassé de la cité à cause de leur impureté. Et à la fin, Jésus sera condamné et cloué sur une croix hors des murs de la ville. Isaïe l’avait annoncé : « il a pris sur lui toutes nos fautes ».

De nos jours

De nos jours, avec les progrès de la médecine, nous savons que la lèpre, non seulement n’est pas contagieuse, mais qu’elle peut être efficacement soignée. Certes, dans nos pays développés, les cas de lèpre sont rares – une douzaine par an, je crois, en France ; mais dans bien des régions en voie de développement, elle sévit encore et nombreux sont les malades qui en sont atteints. C’est pourquoi, chaque année, nous sommes invités à participer à la collecte nationale en faveur de la lutte contre la lèpre. Mais enfin, de nos jours, les malades soit soignés et ne sont plus considérés comme impurs et pécheurs publics. Et pourtant…

D’abord, dans l’esprit des gens, demeure un lien plus ou moins insidieux entre maladie, malheur et punition de Dieu. Je vous le disais récemment. Et les « qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu ? » , les « S’il y avait un Bon Dieu », ou « Attention, le Bon Dieu va te punir » sont encore des expressions courantes.

Ensuite, je crois qu’on craint toujours autant les risques de contagions en tous genres. Certes, il est bon, légitime, normal, d’avoir des soucis d’hygiène et de propreté élémentaire. Mais que de précautions exagérées ne prend-on pas, de peur d’être contaminés par tout ce qu’on touche, comme par ce qu’on mange, et naturellement en présence de malades. Même si on sait qu’ils ne sont aucunement contagieux. Connaissez-vous la réplique que fit un jour saint Louis à son ami Joinville ? Comme celui-ci manifestait sa répulsion et sa peur, un jour qu’ils venaient de croiser un lépreux, saint Louis lui répondit qu’il y avait une lèpre infiniment plus dangereuse que la lèpre du corps ; et que par conséquent il préférerait cent fois être lépreux plutôt que de commettre un seul péché mortel.

Les gens qui étaient présents lorsque Jésus a pris sur lui la maladie du lépreux en le touchant craignaient plus que tout la contagion physique, alors que, pour Jésus, le plus grand malheur de cet homme était son exclusion de la cité des hommes, cette exclusion qui en faisait un mort-vivant.

Amen

Père Léon PAILLOT

 

DIMANCHE 4 FEVRIER 2024

Je vous referai !

En quittant la synagogue de Capharnaüm, Jésus, accompagné de Jacques et de Jean, alla chez Simon et André. Or, la belle-mère de Simon était au lit avec de la fièvre. Sans plus attendre, on parle à Jésus de la malade. Jésus s'approcha d'elle, la prit par la main et la fit lever. La fièvre la quitta et elle les servait.

Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous les malades, et ceux qui étaient possédés par des esprits mauvais. La ville entière se pressait à la porte. Il guérit toutes sortes de malades, il chassa beaucoup d'esprits mauvais et il les empêchait de parler, parce qu'ils savaient, eux, qui il était.Le lendemain, bien avant l'aube, Jésus se leva. Il sortit et alla dans un endroit désert, et là il priait. Simon et ses compagnons se mirent à sa recherche. Quand il l'ont trouvé, ils lui disent : " Tout le monde te cherche. " Mais Jésus leur répond : " Partons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle ; car c'est pour cela que je suis sorti. " Il parcourut donc toute la Galilée, proclamant la Bonne Nouvelle dans leurs synagogues, et chassant les esprits mauvais.

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 1, 29-39

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Pourquoi ?

Pourquoi le mal ? Pourquoi la maladie s'abat-elle sur moi ? Pourquoi la souffrance ? Pourquoi la mort ? Cette question est essentielle. Elle ne cesse de se poser à l'humanité depuis qu'il y a des hommes. Ce n'est pas une question intellectuelle, à laquelle on pourrait donner une simple réponse intellectuelle. C'est une question existentielle : pourquoi l'homme que je suis connaît-il telle ou telle forme de mal, de malheur, au cours de son existence ? Et au fond, la question est tellement importante, tellement vitale que selon la réponse qu'on y apporte, les hommes ne peuvent se classer qu'en deux catégories : croyants ou athées. Nous sommes au cœur du plus haut débat dont l'esprit humain est capable. Or, cette question est humainement insoluble. Des réponses intellectuelles, tous les systèmes philosophiques en ont donné. Toutes les religions également. Aucune, à ma connaissance, n'est satisfaisante.

Désobéissance ?

La Bible répond à notre question, dès le chapitre 3 du livre de la Genèse, par un récit mythologique que vous connaissez bien : un serpent qui parle, qui détourne l'homme et la femme du respect du seul interdit formulé (ne pas manger le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal), et les conséquences de la désobéissance première : désormais, régneront sur le monde le mal, la souffrance, la mort. Donc, le mal ne vient pas de Dieu. Il est la conséquence d'une désobéissance : le mode d'emploi n'a pas été respecté, et l'homme a cassé le monde dont il avait été instauré le gérant et l'utilisateur.

Reflet de la pensée officielle du peuple d'Israël, ce récit mythique résume très bien ce que les gens croyaient - ce que beaucoup pensent encore aujourd'hui : si je fais le bien, je serai béni de Dieu, et si je fais le mal, je serai puni. Oui, mais… l'expérience prouve que ce n'est pas toujours vrai. Sans parler de la souffrance et de la mort des innocents, on sait très bien qu'il n'y a pas de lien de cause à effet entre ce que je fais, en bien ou en mal, et ce qui m'arrive, en bonheur ou en malheur.

Job, l'homme révolté.

Et voici la contestation de la pensée officielle. C'est le livre de Job, dont la première lecture de ce dimanche nous offre un court extrait. Le livre de Job est un conte qui met en scène un homme riche, heureux, à qui tout a réussi. Avec la permission de Dieu, Satan lui envoie tous les malheurs, persuadé que dans la misère, Job va maudire Dieu. En quelques jours donc, Job perd tout ce qui faisait sa richesse et son bonheur. Le voilà " pauvre comme Job ". Ses amis viennent alors lui tenir de grands discours, reflets de la pensée commune de l'époque : s'il t'arrive tel ou tel malheur, c'est que tu as fait quelque chose de mal, c'est la punition de Dieu ; ou encore : il faut accepter ton sort, car c'est la volonté de Dieu : Dieu châtie ceux qu'il aime bien ". Mais Job, c'est l'homme révolté. Il veut comprendre. Il demande des comptes à Dieu. Dieu commence par lui répondre : " Qui es-tu pour discuter avec moi ? Es-tu capable de comprendre les secrets de la nature ? Alors, ne cherche pas à comprendre les mystère de la vie. " Ce n'est qu'à la fin du livre que Dieu déclare : " C'est Job qui a raison ". Oui, Job a raison de demander des explications à Dieu.

Remarquez que le problème reste entier, et que Dieu ne lui a pas donné de réponse satisfaisante. Donc, si les explications philosophiques et rationnelles, si les mythes religieux et les contes bibliques nous laissent sur notre faim, vers qui nous tourner ?

Une seule réponse.

Au problème du mal, je ne connais qu'une réponse : Jésus Christ. Encore faut-il bien comprendre les signes qu'il nous fait. Car il ne nous donne pas de réponse intellectuelle à notre question. Il nous dit essentiellement que Dieu, non seulement n'est pas à l'origine du mal, mais qu'il est contre le mal. Bien sûr, et c'est la rançon de la liberté humaine, il ne peut pas éradiquer le mal d'un coup de baguette magique, mais il nous invite à poursuivre aujourd'hui le combat inauguré il y a 2000 ans.

L'évangile de ce jour nous montre Jésus, au sortir de la synagogue de Capharnaüm où nous l'avions vu en train de prêcher. Il va manger chez son ami Pierre, trouve la belle-mère de Pierre alitée avec une forte fièvre, la guérit (plus précisément, la "relève") avant de se mettre à table. Le même soir, "la ville entière se pressait à la porte", réclamant des guérisons que Jésus accomplit, avant de se réfugier, la nuit venue, dans un endroit désert, alors que "tout le monde le cherche". Pierre et ses amis, après l'avoir trouvé en prière, sont surpris d'entendre Jésus leur dire : "Partons ailleurs, dans les villages voisins : c'est pour cela que je suis sorti".

Je vous referai !

Voilà donc le premier signe que fait Jésus : il guérit des malades, il chasse les démons. Donc Dieu est contre le mal. On comprend que les habitants de Capharnaüm aient cherché à se le garder, pour eux seuls. Pensez donc : un tel guérisseur ! Mais c'est une fausse piste : celle d'un Messie qui, d'un coup de baguette magique, éliminerait du monde la souffrance, la maladie, la misère, le malheur. On cherche un guérisseur, et on trouve un homme en prière. Et j'imagine facilement cette prière de Jésus. Se rappelant toutes les rencontres de la veille, il en parle à son Père et lui redit : " Que ta volonté soit faite… délivre-nous du mal." Dieu ne va pas extirper, comme par miracle, le mal du monde entier. C'est à nous de construire un monde où la "volonté de Dieu" se réalisera. Et la volonté de Dieu, c'est que l'homme vive heureux. Si vous vous "relevez", si vous ne vous résignez pas, si vous vous battez contre toutes les formes du mal, de toutes vos forces, alors vous serez les disciples de celui qui disait : "Venez à moi, vous tous qui souffrez et peinez, et je vous referai."

Dieu nous relèvera.

Nous sommes le corps du Christ. Le Christ, Dieu, n'a pas d'autres moyens que nous, ses disciples d'aujourd'hui, pour faire des signes à l'humanité souffrante. Quels signes ? Ceux que Jésus faisait déjà et que je lis dans l'Évangile : libération de la maladie, du malheur, de la misère, de tous les esclavages. Le chrétien doit refaire ces signes et chacun de ses gestes doit signifier, manifester que la guerre, la maladie, l'injustice, l'exclusion ne sont pas obligatoires.

Le signe du Christ guérissant les malades n'est qu'un début de réponse à notre pourquoi. La réponse définitive, il la donnera en affrontant la souffrance, la torture, la mort sur la croix, pour nous montrer le chemin. Et de même que Jésus a "relevé" la belle-mère de Pierre, Dieu va le "relever" d'entre les morts. Et nous aussi - c'est ma conviction - Dieu nous "relèvera" de la mort, qui est le mal suprême, pour nous faire entrer dans le monde nouveau où il n'y aura plus "ni deuil, ni larmes ni douleur, mais la joie et la paix."
Amen

Père Léon PAILLOT

 

DIMANCHE 28 JANVIER 2024

Il se rendit à la synagogue, et là, il enseignait.

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 1, 21-28

Jésus, accompagné de ses disciples, arrive à Capharnaüm. Aussitôt, le jour du sabbat, il se rendit à la synagogue, et là, il enseignait. On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes.

Or, il y avait dans leur synagogue un homme, tourmenté par un esprit mauvais, qui se mit à crier : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais fort bien que tu es le Saint, le Saint de Dieu ». Jésus l’interpella vivement : « Silence ! Sors de cet homme ». L’esprit mauvais le secoua avec violence et sortit de lui en poussant un grand cri.

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Carapace ?

« Cause toujours ! » C'est ce que, souvent, on a envie de dire, de nos jours, à ceux qui parlent... surtout s'ils parlent longtemps. On le dit d'ailleurs – ou tout au moins on le pense – : il n'y a rien de plus dévalué, à notre époque, que la parole. La parole publique en particulier. On dit que « c'est du baratin, du bla bla bla », aussi bien pour les discours des divers candidats aux élections que pour les sermons des curés. Vous savez comment ça passe... et comment ça glisse. Et comment nous nous sommes faits – ou on nous a fait – une espèce de carapace qui nous empêche bien souvent d'accueillir la parole d'autrui.

Il y a toutes sortes de causes à ce phénomène d'aujourd'hui. En particulier le bruit, ce bruit qui nous environne sans cesse. La radio, la musique, la télé ! Combien d'entre nous font, comme premier geste de la journée, celui d'ouvrir leur poste de radio. Et ça marche, souvent, du matin au soir. Un flot de paroles, de bruit, de musique, qui empêche toute attention. Quand j'étais jeune prêtre, les instituteurs me disaient que, normalement, au CM, un enfant était capable de maintenir son attention sur un même sujet pendant une demi-heure. Dix ans plus tard, les mêmes instituteurs reconnaissaient que lorsqu'on avait réussi à maintenir l'attention d'un élève pendant une vingtaine de minutes sur la même leçon, c'était un exploit. Aujourd'hui, demandez à n'importe quel enseignant : il n'y a pas un enfant, disent-ils, qui puisse être attentif plus de dix minutes sur le même sujet. C'est vous dire combien le métier de tous ceux qui parlent en public est un métier difficile.

Une parole qui dérange

Mais en même temps que je vous dis cela, je me console en me disant que cela ne date pas d'aujourd'hui. Au temps de Jésus, les gens qui se rendaient à la synagogue de Capharnaüm, un matin de sabbat, sont extrêmement surpris, étonnés, lorsque Jésus prend la parole. Voilà enfin quelqu'un qu'on écoute avec plaisir, sans effort. Tandis qu'avec les scribes, des gens qui ont étudié qui connaissent parfaitement tous les mille recoins de la Bible, si au début du sermon on fait un petit effort pour écouter, bien vite l'attention s'envole. Puis on attend que cela soit terminé. Tandis qu'avec Jésus, voilà que la Parole prend vie. On écoute avec plaisir.

Et cette Parole, non seulement ils l'écoutent, étonnés et joyeux, mais elle va progressivement les atteindre au plus profond d'eux-mêmes. Ils se disent : « Mais qu'est-ce qui nous arrive ? Cette Parole qu'il prononce avec autorité, c'est vraiment très différent de ce que disent les scribes. Elle nous donne envie de changer quelque chose au plus profond de nous-mêmes. C'est une parole qui remue. C'est une parole qui dérange. Une parole qui libère. »

Elle dérange tellement, cette Parole, nous dit l’Évangile, qu'un homme atteint d'un esprit mauvais, un aliéné, se met à invectiver Jésus. Il lui crie : « Mais qu'est-ce que tu viens nous déranger ? » Nous, c'est-à-dire les démons, les puissances du mal. Mais aussi tous ceux que l'esprit mauvais cherche à mettre dans le coup, tout l'auditoire qui est là, bouche bée, à écouter la Parole de Jésus. « Je sais qui tu es : le Saint, le Saint de Dieu! » Et voilà que Jésus, par sa parole, une simple parole, va libérer le malade : « Tais-toi ! Sors de cet homme. »

Une parole qui libère

Je voudrais bien que la Parole redevienne, aujourd'hui, ce qu'elle était au temps de Jésus : une parole qui libère. Car nous sommes tous, que nous le voulions ou non, des « aliénés ». Même et surtout, peut-être, si nous ne nous en rendons pas compte. Je ne veux pas dire que nous sommes tous fous. Le mot « aliéné » a un double sens. Et je joue sur ce double sens. Il n'y a pas que les fous qui sont des aliénés. Il y a tous ceux qui ont perdu une part de leur liberté. Nous sommes tous, plus ou moins, des esclaves. Esclaves de l'argent ; ou de notre maison, de notre auto, de ce que nous possédons. Esclaves du sexe... ou de la bouteille ! Nous subissons tous des esclavages comme ceux-là. Est-ce que nous nous en rendons compte ? On se rend bien compte de toutes les atteintes à notre liberté qui viennent de l'extérieur. On sait très bien crier quand une injustice quelconque nous est faite. Mais il n'y a pas que ces atteintes extérieures à notre liberté. Il y a tout ce qui est au plus profond de nous-mêmes et nous empêche d'être des hommes libres. Eh bien je crois que la Parole de Dieu a la puissance de nous atteindre au plus profond de nous-mêmes pour nous libérer. Comme elle l'a fait avec ce « possédé » de la synagogue de Capharnaüm. Mais à quelle condition ?

A condition d'écouter la Parole, bien sûr. Nous le faisons chaque dimanche à la messe, et c'est bien. Mais ce n'est pas suffisant. On peut sortir de la messe en disant : « Oh, ce qu'il a bien parlé ! » Mais j'ai peur que les belles paroles n'empêchent la Parole de nous atteindre au fond de nous-mêmes, au fond de notre cœur. Ceux qui sont atteints par la Parole, au fond d'eux-mêmes, ce sont ceux qui prennent le temps de faire silence en eux, de prier, de méditer cette Parole. Un mot de Jésus, un seul, a pu les atteindre un jour. Il faut donc prendre la peine d'ouvrir son Évangile ; savoir arrêter la radio, la télé ; faire quelques minutes de silence dans sa journée ; se débarrasser, pour un moment, de tous les tracas journaliers ; prier.

Pour un démarrage

Cela, c'est pour nous, qui avons le plus facilement accès à la Parole. Mais il faut penser également à tous nos frères qui, comme nous, sont « aliénés », qui n'en prennent pas plus conscience que nous, et qui, sans nous, risquent de ne jamais être atteints par la Parole libératrice. Car ils ne pourront sans doute l'accueillir que grâce au témoignage et à l'action des chrétiens convaincus. Cela ne veut pas dire qu'il faut aller faire du porte-à-porte, distribuer des évangiles ou prêcher au Centre Commercial du coin. Cela veut dire qu'en nous voyant vivre, on se posera des questions. Si la Parole nous a préalablement dérangés, désinstallés. Si elle a fait de nous des hommes libres, c'est-à-dire des hommes qui ne cèdent pas à toutes les compromissions de la vie. Des hommes qui ne sont plus esclaves, ni de l'argent, ni de la puissance, ni de quoi que ce soit. Des hommes qui vivent de l'amour de Dieu et des frères.

Nous pouvons, dès aujourd'hui, être de ceux-là !

Amen

Léon PAILLOT

 

DIMANCHE 21 JANVIER 2024

« Venez derrière moi. Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. »

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 1, 14-20 

Après l’arrestation de Jean-Baptiste, Jésus partit pour la Galilée proclamer la Bonne Nouvelle de Dieu ; il disait : « Les temps sont accomplis, le Règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle. »

Passant au bord du lac de Galilée, il vit Simon et son frère André en train de jeter leurs filets : c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : « Venez derrière moi. Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. » Aussitôt, laissant là leurs filets, ils le suivirent.

Un peu plus loin, Jésus vit Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient aussi dans leur barque et préparaient leurs filets. Jésus les appela aussitôt. Alors, laissant dans leur barque leur père avec ses ouvriers, ils partirent derrière lui.

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Inattendu !

En ce troisième dimanche qu'on appelle « ordinaire » (comme s'il pouvait y avoir des dimanches ordinaires) nous allons commencer une lecture suivie de l'évangile de Marc. Au temps de l'Avent, nous avions lu les premiers versets du premier chapitre. Et voilà que, après avoir évoqué en quelques lignes le baptême de Jésus et sa tentation au désert, on saute, de manière assez inattendue, au début de sa prédication.

De manière inattendue, puisque, sans nous dire ce qui s'est passé, Marc commence par ces mots : « Après l’arrestation de Jean-Baptiste. » On sait, par ce que nous disent les autres évangélistes, que le roi Hérode a fait mettre Jean-Baptiste en prison. Mais que s'est-il passé entre le baptême de Jésus, sa tentation au désert, et l’arrestation de Jean-Baptiste ? On l'ignore. Des semaines, des mois sans doute. Certains spécialistes pensent que Jésus est resté avec Jean, qu'il a même participé à son travail de prédicateur au bord du Jourdain, qu'il s'est peut-être présenté comme son disciple... Ou même qu'il a mené une prédication parallèle, voire concurrente de celle de son précurseur ! Une seule indication : nous la trouvons dans l'évangile de Jean qui nous dit (Jean 3, 22-23 et 4,1-2) que Jésus a lui-même baptisé un certain temps dans le Jourdain, faisant ainsi une certaine concurrence à Jean-Baptiste.

Au cœur de sa mission

Quoiqu'il en soit, voici Jésus qui entreprend la mission qui lui est propre et que Marc décrit en quelques mots. Il nous dit que « Jésus partit pour la Galilée proclamer la Bonne Nouvelle de Dieu ; il disait : « Les temps sont accomplis, le Règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle. ». Il serait dommage de sauter ces quelques lignes pour en arriver immédiatement à l'appel spectaculaire des quatre premiers disciples. Car nous voici au cœur de la mission de Jésus, mission à laquelle, ensuite, il associera quelques compagnons. Prenons donc le temps de voir en quoi consiste ce « Règne de Dieu » dont Jésus annonce la venue proche ; et quelle peut être la « conversion » qui nous est demandée pour croire à la Bonne Nouvelle que Jésus proclamait il y a vingt siècles en Galilée et qui nous concerne, chacun de nous, aujourd'hui.

« Que ton Règne vienne » Nous la répétons, cette demande, toutes les fois que nous disons le Notre Père ! Mais que mettons-nous sous cette appellation de « Règne de Dieu »? L'image d'une royauté est aujourd'hui passablement démodée, pour ne pas dire contestée. Et, de nos jours, tous ceux et toutes celles qui jouissent d'une parcelle d'autorité sont plus ou moins suspectés. L'adhésion des peuples ne leur est pas spontanément acquise. Nous-mêmes, héritiers de la Révolution française, nous sommes prêts à chérir la liberté. Alors, qu'en est-il du « Règne de Dieu » que nous appelons de nos vœux et dont Jésus annonce l'avènement tout proche ?

Pour des hommes libres

Effectivement, il s'agit d'une question de pouvoir. Mais pas d'un pouvoir sur les hommes. Bien plutôt d'un pouvoir pour les hommes. Pour que les hommes, paradoxalement, soient vraiment libres. Donc, un pouvoir en opposition à tous les pouvoirs qui écrasent l'humanité. L'idée de Règne de Dieu se fait jour dans les derniers livres de l'Ancien Testament, à une époque où le peuple hébreu, qui a connu quantité d'invasions et d'oppressions étrangères, est réduit à un état de dépendance et même d'esclavage. Se souvenant du temps glorieux où ses rois étaient reconnus comme « fils de Dieu » et même choisis par Dieu, donc jouissant d'une sorte de délégation divine, ils aspirent à un retour à ces temps bénis, et donc à la venue d'un « messie ». Quand Jésus annonce que « les temps sont accomplis » et que « le Règne de Dieu est tout proche », tout le monde tend l'oreille. Et aussitôt, Jésus poursuit en disant « convertissez-vous ». Encore une appellation qu'il nous faut préciser. D'autant plus que les Bibles, jusqu'à une époque très récente, ont traduit le mot grec original par « repentez-vous. » Pourquoi ? Le mot grec, « metanoeïté » se traduit littéralement par « changez d'idée », donc changez de comportement, de manière de faire et de manière d'envisager les choses. Et donc aucunement idée de pénitence, comme pourrait le suggérer la traduction latine du mot grec : poenitentiam agite, littéralement faites pénitence. Donc, pour accueillir le Règne de Dieu qui vient, il faut une conversion, un retournement ; changer d'idées, changer de comportement.

Et donc, pour cela, " croyez à la Bonne Nouvelle." C'est-à-dire : faites confiance à cette bonne nouvelle que Jésus nous annonce : un changement radical. La prise de pouvoir, par Dieu, sur ce monde cassé par l'homme depuis la faute originelle ; sur ce monde dont, nous dit Jésus, Satan est devenu le prince et dont nous sommes les esclaves. Croire à la bonne nouvelle, c'est croire que cette révolution est possible et, pour cela, n'être jamais des résignés, des gens qui pensent que rien ne changera jamais.

Urgence

Monde cassé. Pas besoin de longs exposés pour le constater, aujourd'hui encore, et dans tous les domaines. Politique, économique, culturel, etc. Face à ces réalités, certains ferment les yeux délibérément. Ils ne veulent pas voir. Beaucoup déclarent : « C'est comme çà ! Qu'est-ce que j'y peux ! » Et d'autres ajoutent  « Chacun pour soi. » Et pendant ce temps, des gens meurent, de faim, de froid, de misère ! Monde cassé !

C'est à chacun de nous que Jésus crie : « Convertissez-vous ». Changez toutes vos manières de voir, toutes vos manières de faire. Il y a urgence.

Il y a tellement urgence que, passant le long de la mer de Galilée, et sans s'arrêter outre mesure, il crie à quelques travailleurs : « Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes. » Et ces travailleurs, saisissant l'urgence, quittent tout pour aller avec lui. Pas pour pêcher, mais pour repêcher l'humanité qui se noie.

Amen

Léon PAILLOT

 

DIMANCHE 14 JANVIER 2024

 « Rabbi où demeures-tu ? »

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 1, 35-42 

Après le baptême de Jésus, Jean Baptiste se trouvait avec deux de ses disciples. Regardant Jésus qui passait, il dit : « Voici l’Agneau de Dieu. » Les deux disciples entendirent cette parole, et ils suivirent Jésus. Celui-ci se retourna, vit qu’ils le suivaient, et leur dit: « Que cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Rabbi (c’est-à-dire Maître), où demeures-tu ? » Il leur dit : « Venez, et vous verrez. » Ils l’accompagnèrent, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. C’était vers quatre heures du soir.

André, le frère de Simon-Pierre, était l’un des deux disciples qui avaient entendu Jean Baptiste et qui avaient suivi Jésus. Il trouve d’abord son frère Simon et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie » (autrement dit : le Christ). André amena son frère à Jésus. Jésus le regarda et lui dit : « Tu es Simon, fils de Jean, tu t’appelleras Kepha », ce qui veut dire : « pierre ».

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Une appellation bizarre

Si vous cherchez le passage de l'évangile que nous venons de lire dans votre Nouveau Testament, vous verrez qu'il fait suite à la relation que fait Jean-Baptiste du baptême de Jésus. Et, deux fois – versets 29 et 36, il désigne Jésus qui vient vers lui et qui marche par cette appellation : « Voici l'agneau de Dieu. » Au verset 29, il précise même que Jésus est « l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. » Voilà une appellation qui, à la réflexion, peut nous paraître bizarre. Il est vrai qu'elle revient souvent dans la liturgie de la messe. Ce n'est pas pour autant qu'elle est parlante, pour nous, gens du XXIe siècle, vivant dans une civilisation urbaine.

Il faut croire que cette appellation était parlante pour les auditeurs de Jean, puisque, sur le champ, André et son camarade le quittent pour suivre Jésus et que, dès qu'il a trouvé son frère Simon, il lui dit : « Nous avons trouvé le Messie. » Donc, pour lui, celui que Jean Baptiste appelle « agneau de Dieu » est le messie que tout le monde attendait. Ce qui veut dire, par conséquent, que le qualificatif employé par Jean était parlant, pour ses contemporains.

Deux images bibliques

Pour eux, oui. Mais pour nous ? Essayons de traduire, d'actualiser l'appellation, pour qu'elle nous devienne parlante et nous permette de connaître ce Jésus qui paraît un jour à Béthanie, au-delà du Jourdain, au milieu de la foule qui écoute la proclamation de Jean et demande le baptême. Pour ses auditeurs, qui sans doute avaient des éléments de culture biblique, le mot agneau évoque immédiatement deux images qu'ils connaissent bien : le serviteur souffrant annoncé par le prophète Isaïe aux chapitres 52-53, et l'agneau pascal, que les Israélites ont mangé avant de fuir l'Egypte, et dont le sang a badigeonné le linteau des portes de leurs maisons. Deux images qui évoquent un destin, une mission, celle qui sera la mission de Jésus.

C'est donc à la Pâque que renvoie l'image de l'agneau. Dans le Christ va se réaliser tout ce que l'agneau biblique préfigurait. Jean annonce par avance que Jésus, le Messie attendu, sera, non pas un roi ou un chef tout-puissant, mais humblement un serviteur – comme l'annonce Isaïe – et un serviteur qui ira jusqu'au bout de son service ; jusqu'à la mort. Don de soi total, car « pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime », déclarera Jésus. Je le répète bien souvent : on traduit par « serviteur » un mot grec, doulos, qui signifie esclave ; et par conséquent notre traduction fait perdre de sa dureté l'expression employée par les évangélistes. Pour eux, Jésus s'est présenté dans sa vie comme dans son supplice comme l'esclave, c'est-à-dire comme un être déconsidéré, au plus bas de l'échelle sociale, celui qui n'est rien. Agneau, c'est-à-dire un animal chétif, fragile, juste capable de bêler !

A première vue, cela peut paraître étonnant de voir André et son camarade suivre instantanément un homme que Jean désigne comme un agneau, fût-ce l'agneau de Dieu. Qu'ont-ils compris de son destin annoncé ? Sans doute pas grand chose, à ce moment-là. Et certainement pas qu'ils s'apprêtaient à suivre un esclave voué à l'humiliation suprême. L'important, d'ailleurs, c'est qu'ils aient traduit l'appellation « agneau de Dieu » par une réalité attendue, espérée depuis des siècles par tout un peuple : tout ce qu'on mettait sous l'appellation de « messie ».

Interrogations

Avez-vous remarqué qu'à l'interrogation de Jésus, « Que cherchez-vous ? » ils répondent par une autre interrogation : « Où habites-tu ? » Il paraît que ce genre de réponse-interrogation est courante dans le peuple juif. Je ne sais. Mais ce qui m'intéresse, c'est qu'immédiatement, ils changent de « maître ». De disciples de Jean-Baptiste, les voilà qu'ils deviennent disciples de l' « agneau de Dieu ». Sans savoir ce qui les attend. Démarche spontanée, instinctive, qui est image d'un certain nombre de démarches de conversion, tout au long des siècles et jusqu'à nos jours. Récemment encore, un confrère me racontait qu'il venait de recevoir un homme d'une trentaine d'années qui lui demande le baptême. Conversion soudaine, prélude à toute une longue démarche, la démarche de toute une vie de « suivance ». Il y a donc cette première forme de rencontre, celle qu'ont connue André et son ami. Et puis il y a une autre forme de rencontre, tout aussi personnelle, si l'on veut être réellement disciple de Jésus. C'est la nôtre, sans doute : la foi nous a été transmise par nos familles. Mais attention ! Elle n'est rien, elle est non valable s'il n'y a pas, un jour, la réponse personnelle qui est comme une ratification de la foi transmise par nos aînés. Il y faut, pour cela, une recherche personnelle, pour que la rencontre soit réellement la rencontre d'une personne, Jésus, l'Agneau de Dieu. Ensuite – et je le souhaite – nous pourrons aller trouver nos frères pour leur dire « nous avons trouvé le Christ » et ainsi les introduire auprès de Jésus.

Père Léon PAILLOT

 

DIMANCHE 7 JANVIER 2024

L'étoile qui nous précède

Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des Mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : " Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu se lever son étoile et nous sommes venus nous prosterner devant lui ". En apprenant cela, le roi Hérode fut pris d'inquiétude, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les chefs des prêtres et tous les scribes d'Israël, pour leur demander en quel lieu devait naître le Messie. Ils lui répondirent : " A Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : 'Et toi, Bethléem en Judée, tu n'es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Judée ; car de toi sortira un chef, qui sera le berger d'Israël mon peuple'. Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l'étoile leur était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : " Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant. Et quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que j'aille, moi aussi, me prosterner devant lui ". Sur ces paroles du roi, ils partirent.

Et voilà que l'étoile qu'ils avaient vue se lever les précédait ; elle vint s'arrêter au-dessus du lieu où se trouvait l'enfant. Quand ils virent l'étoile, ils éprouvèrent une très grande joie. En entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à genoux, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l'or, de l'encens et de la myrrhe.

Mais ensuite, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 2, 1-12

L'Épiphanie du Seigneur.

oOo

Roi des Juifs ?

En arrivant à Jérusalem, nous dit l'évangile de Matthieu, les Mages déclarent qu'ils cherchent " le Roi des Juifs. " Cette appellation, dans leur bouche, paraît curieuse. Elle ne se trouve d'ailleurs que dans deux passages de cet évangile : dans la bouche des Mages, et ensuite, par manière de dérision, au moment du supplice de Jésus. Pilate a fait inscrire, au-dessus de la tête du condamné : " Jésus de Nazareth, Roi des Juifs. " Et les gens qui ricanent au pied de la croix crient à Jésus : " Si tu es le roi des Juifs, descends. " Il y a donc un contraste, voulu sans doute par l'auteur de l'évangile, entre l'appellation respectueuse des Mages, ces païens, et l'appellation pleine de dérision de la part des compatriotes de Jésus. Pourquoi ?

Qu'est-ce qui se passe ?

C'est que Matthieu avait à répondre à l'interrogation des communautés chrétiennes pour qui il écrivait son Évangile, quelque quarante ans après la mort et la résurrection de Jésus. Ces gens, pour une grande part d'origine juive se disaient : " Qu'est-ce qui se passe ? Ce Jésus, nous l'avons reconnu comme Sauveur du monde, alors qu'il se présentait comme un humble travailleur, le charpentier de Nazareth, né dans une étable, mort sur une croix. Mais nous sommes très peu nombreux à l'avoir reconnu. La majorité de nos concitoyens l'a ignoré, rejeté, et même nous rejette, nous ses disciples, aujourd'hui. Par contre, des païens arrivent de partout, qui demandent à connaître Jésus, à entrer dans la Voie de ceux qui cherchent Dieu. Qu'est-ce qui se passe ? Matthieu leur répond en racontant l'histoire des Mages, cette histoire hautement symbolique. Et il met en scène trois types de personnages : ceux qui ont le pouvoir, ceux qui ont le savoir, et ceux qui cherchent.

Le pouvoir

Celui qui a le pouvoir, c'est Hérode. Il faut se rappeler qui était Hérode. Un tyran, qui tenait son pouvoir des autorités romaines, et qui était capable de toutes les flatteries vis-à-vis du pouvoir pour garder sa place. Et en même temps, un homme rongé par la peur. Pour être sûr de garder son propre pouvoir, il avait fait assassiner deux de ses beau-frères, sa belle-mère et même trois de ses propres enfants. Voilà le personnage qui reçoit les Mages. Un homme qui a le pouvoir, et qui tremble à la pensée de perdre ce pouvoir. Et qui va trembler devant un enfant. Quand on vient lui annoncer que les Mages voudraient savoir " où est le roi des Juifs qui vient de naître ", cette appellation " Roi des juifs " désigne un concurrent. Il va donc tout faire pour détruire cet enfant. On lit aujourd'hui le récit des Mages, mais il faudrait lire la suite, c'est-à-dire le massacre des Innocents. N'oublions pas qu'Hérode, voyant qu'il a été "floué" par les Mages, envoie immédiatement sa police à Bethléem pour massacrer tous les petits enfants de moins de deux ans. Voilà ! Celui qui a le pouvoir, cela le dérange. Il tremble. Il tue!

Le savoir

Il y a ensuite ceux qui ont le savoir. Ce sont les prêtres, les autorités religieuses de Jérusalem. Ceux-là, ils savent leur Bible par cśur. Ils savent tout. Quand on les interroge, ils répondent automatiquement, comme de bons théologiens qui savent tout : " Le Messie ? Il doit naître à Bethléem. " Pas de problème ! Mais ils ne bougent pas. Ils vont rester là, tranquillement assis sur leurs sièges de docteurs. Ils ont la science. Ils ont la connaissance. Pourquoi bougeraient-ils ?

Ceux qui cherchent

Enfin, il y a ceux qui cherchent. Et paradoxalement, ces gens-là, ce sont des païens. Pire encore, des gens qui croient à l'astrologie, qui consultent les horoscopes. Des gens qui cherchent à interpréter des signes, les signes de la nature et qui, à travers des livres d'astrologie, cherchent à connaître l'avenir. Ce sont ceux-là, des chercheurs, qui vont trouver. Mais ils ne trouveront qu'une fois éclairés par la Parole de Dieu. Cette Parole, écrite dans la Bible, au livre du prophète Michée : " Et toi, Bethléem, petite cité de Juda, tu n'es pas la plus petite, car c'est chez toi que naîtra le berger d'Israël. "

Et nous ?

Voyez-vous maintenant ce que cela signifie pour nous ? Et comment il faut nous interroger. Souvent, en effet, nous avons la tentation de nous présenter comme des hommes qui savent, qui ont la vérité, qui ont réponse à tout. On fait souvent ce reproche aux chrétiens, et à juste titre. Mais on peut faire ce reproche à bien d'autres qu'aux chrétiens : à tous ceux qui savent...et qui ne bougent plus. Tous ceux qui sont murés dans leurs certitudes, qui ne se remettent jamais en question. Cela empêche de remuer. Cela sclérose. Cela empêche de vivre. Ne sommes-nous pas de la race de ceux qui savent ? Que ce soit pour dire : " Moi j'ai la foi, " ou pour dire : " Moi, je ne crois que ce que je vois. "

Je souhaite que nous devenions tous des " chercheurs de Dieu ", que nous soyons de ceux qui " n'ont pas ", au sens où l'on dit : " J'ai la foi. " Que nous soyons de ceux qui pensent : "J'essaie de croire, ma foi est une marche, une démarche, et parfois je cherche à tâtons." Voyageurs aux pas perdus, nous marchons souvent dans la nuit. Mais il y a des étoiles. Des signes. Multiples, tous ces signes que Dieu nous fait. Il suffit d'ouvrir les yeux, les oreilles, et aussi le coeur. Les événements, ceux du monde entier et ceux de notre vie privée deviendront des étoiles, des signes que Dieu nous fait. Mais qu'il nous faudra toujours " décoder". Si vous n'avez pas de décodeur, vous ne pouvez pas recevoir " Canal Plus " : l'image et le son sont brouillés. De même pour les événements, pour tous les signes que Dieu nous fait : ils ne sont lisibles qu'avec ce " décodeur " qu'est la Parole de Dieu, cette Parole que Dieu nous adresse chaque dimanche, si nous participons à l'Assemblée ; chaque jour, si nous ouvrons l'Évangile et si nous prions.

Alors, toute notre vie, éclairée par la Parole, sera une marche à l'étoile, une marche vers Celui qui nous attend et qui donne sens à toute notre existence.

Amen

Père Léon PAILLOT

 

DIMANCHE 31 DECEMBRE 2023

LA SAINTE FAMILLE DE NAZARETH

 

Evangile de Jésus Christ selon saint Luc 2, 22-40 

Quand arriva le jour fixé par la loi de Moïse pour la purification, les parents de Jésus le portèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur selon ce qui est écrit dans la loi : « Tout premier-né de sexe masculin sera consacré au Seigneur ». Ils venaient aussi présenter en offrande le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites colombes.

Or il y avait à Jérusalem un homme appelé Syméon. C’était un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était en lui. l’Esprit lui avait révélé qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Messie du Seigneur. Poussé par l’Esprit, Syméon vint au Temple. Les parents y entraient avec l’enfant Jésus pour accomplir les rites de la loi qui le concernaient. Syméon prit l’enfant dans ses bras, et il bénit Dieu en disant : « Maintenant, ô Maître , tu peux laisser ton serviteur s’en aller dans la paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé à la face de tous les peuples : lumière pour éclairer les nations païennes, et gloire d’Israël ton peuple. »

Le père et la mère de l’enfant s’étonnaient de ce qu’on disait de lui. Syméon les bénit, puis il dit à Marie sa mère : « Vois, ton fils qui est là provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de division. Et toi-même, ton cœur sera transpercé par une épée. Ainsi seront dévoilées les pensées secrètes d’un grand nombre. »

Il y avait là une femme qui était prophète, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Demeurée veuve après sept ans de mariage, elle avait atteint l’âge de quatre-vingt quatre ans. Elle ne s’éloignait pas du temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière. S’approchant d’eux à ce moment, elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem.

Lorsqu’ils eurent accompli tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth. L’enfant grandissait et se fortifiait, tout rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui.

HOMELIE

Grands-parents

Je voudrais tout d'abord souhaiter une bonne fête à tous les grand-pères et à toutes les grand-mères. Ce qui m'y fait penser, ce sont ces deux vieillards, Syméon et Anne, qui ont accueilli l'enfant Jésus au jour de sa présentation au Temple de Jérusalem. Je vous souhaite, à vous, grands-parents, d'avoir avec vos petits-enfants des relations privilégiées. Heureux les enfants qui ont eu près d'eux, dans leur enfance, leur adolescence, leur jeunesse, un grand-père, une grand-mère avec lesquels se sont nouées des relations de complicité. Les grands-parents, je crois, sont là pour équilibrer, réajuster, modérer tout ce que la relation parents-enfants a de nécessairement conflictuel.

Aujourd'hui, nous allons le voir dans cet évangile, je crois que Syméon a « rectifié le tir ». Marie et Joseph, nous dit l'Evangile, n'ont pas bien compris ce qui leur arrivait. Ils venaient au Temple pour obéir à la loi juive : une très belle prescription, qui existait depuis la construction du premier Temple, et qui consistait à venir offrir «tout premier-né de sexe masculin» au Seigneur, et le racheter à Dieu par une petite offrande. Pour les pauvres, un couple de tourterelles ou deux colombes. Cela voulait dire quelque chose d'important : cet enfant, il ne nous appartient pas, il n'est pas notre propriété personnelle : il nous vient de Dieu, il est un don de Dieu. C'est le sens même du rite de la Présentation. Et j'ai toujours regretté qu'on n'ait pas gardé, dans le rituel du baptême chrétien, une parole, un geste qui auraient été celui-là, comme une présentation à Dieu pour dire : cet enfant, ce n'est pas nous qui l'avons fait tout seuls, c'est toi qui nous l'as donné. Mais j'ai l'impression que c'est un état d'esprit qui s'est perdu de nos jours.

A mettre au monde

Bref, voilà Joseph et Marie, qui savent bien cela, parce que c'est la mentalité commune de tous les peuples de l'antiquité (et Dieu sait si eux, ils ont doublement raison de dire que cet enfant Jésus est un don de Dieu), et qui viennent présenter leur enfant au Temple et dire merci à Dieu. Mais voilà où intervient le vieillard, Syméon, qui a demandé à l'Esprit Saint de ne pas mourir avant d'avoir vu le Messie. Il va dire, sous l'influence de l'Esprit : Cet enfant, vous savez qu'il est un don de Dieu, qu'il ne vous appartient pas, mais, plus que cela, il est pour le monde. Non seulement il n'est pas pour vous, mais il est pour le monde. «Lumière pour éclairer les nations païennes.» Vous avez à le «mettre au monde», et cela va être douloureux, terrible. Marie, comme toutes les mères, a fait des projets sur cet enfant, pendant les neuf mois où elle l'a attendu. Elle pense à un destin glorieux, exceptionnel. Syméon lui dit : «Attention, ne fais pas de projets, car cela va être terrible pour toi. Une épée te percera le coeur.» Qu'est-ce que dit Syméon ? Une chose que nous devrions bien savoir, nous tous.

En effet, je le constate constamment aujourd'hui, les gens, les jeunes qui se préparent au mariage, par exemple, sont de plus en plus des gens qui se font des enfants pour eux, comme un élément de confort parmi d'autres. Je n'exagère pas en disant cela, parce que je l'entends fréquemment. Les jeunes disent tellement souvent : «Oui, on veut avoir un ou deux enfants, parce que ce serait trop triste, la vie à deux, comme cela, sans enfants. On a besoin d'un enfant.» Il y a pire. On fait aussi des enfants pour consolider un couple, voire pour le raccommoder ! L'enfant élément de confort, l'enfant comme moyen, et non plus pour lui-même ! On en est là. Je ne crois pas trop exagérer en disant cela. Encore une fois, la vie se chargera bien de démentir tous les beaux projets qu'on fait.

Transmission

Il y a autre chose. Nous vivons, depuis quelques décennies, dans une société où la famille, en tant qu'institution, a été très fragilisée. Je me rappelle, en 1970, qu'on disait : «Tout s'en va, l'armée, l'école, l'Eglise... mais la famille tient bon.» Aujourd'hui, on ne peut plus dire cela. On voit tous ces couples qui cassent très - trop - facilement ! Les victimes, ce sont les enfants ; les conflits de générations, le refus, de la part des jeunes, d'une transmission qui s'était faite depuis des siècles... ! Il y a tout cela, dans nos sociétés actuelles. Nous n'allons pas regretter le «bon vieux temps» ; cela, c'est une autre histoire. Mais il faudrait que vous, les adultes, et vous aussi, les jeunes qui, bientôt, serez parents à votre tour, vous sachiez que, premièrement, la vie, on ne la donne pas, mais qu'on ne fait que la transmettre. Vous lisez n'importe quel livre de science, n'importe quel ouvrage de vulgarisation, et vous verrez qu'on ne fait que transmettre un «patrimoine génétique» (on devrait aussi dire un «matrimoine»). Mais on ne transmet que ce qu'on a reçu. Des caractéristiques propres, qui nous viennent de la nuit des temps. Ce n'est pas nous qui donnons, c'est nous qui transmettons. Cette vie nous a été donnée, communiquée, nous avons à la transmettre, à la communiquer, avant de la rendre à Dieu qui nous l'a donnée : c'est toute la pensée biblique. Alors, quand on a bien compris cela, on sait qu'on transmet des tas de choses : pas seulement la couleur des yeux ou des cheveux, mais aussi le caractère. On transmet aussi bien d'autres choses : toute une culture, toute une sagesse, toute une façon d'envisager le monde, les choses, les personnes. Il ne faudrait pas que les jeunes envoient tout promener ! Mais je n'ai pas peur. Pour ceux qui ont eu la chance d'avoir une vraie famille, ils seront marqués à vie.

Mystère

Je voudrais dire une troisième et dernière chose, à propos des grands-parents et des parents. Vous savez, il faut dire merci, pour ces enfants, pour ces bébés qui nous sont donnés. Ces enfants, bien sûr, ils sont quelque chose d'ultra-précieux. Mais ils sont aussi un mystère. On ne va pas les modeler comme on travaille la pâte à modeler ; on ne va pas les dresser comme on dresse un petit animal. Ils auront tous leur personnalité, quelque chose qui leur est propre. Mais nous, nous avons à faire toute leur éducation. Et toute éducation est un conflit, un conflit douloureux ; celui que Marie et Joseph ont connu avant nous. Celui que tout père et mère ressent (à condition qu'ils tiennent bien leur place). Un conflit douloureux, certes, mais qui se vit dans le respect du mystère de l'autre. Les enfants pour leurs parents, et les parents pour leurs enfants.

Il s'agit donc de créer, non pas un corset (je n'aime pas le mot), mais un cadre de vie, dans lequel les enfants pourront s'épanouir et grâce auquel vous pourrez «mettre au monde» vos enfants. Car n'importe qui est capable de faire un enfant, dans la plupart des cas, mais ce n'est pas n'importe qui est capable de le mettre au monde. Un cadre de vie, qu'est-ce que cela veut dire ? Si dans votre famille règnent le soupçon, la jalousie, le mépris, le manque de respect, il y a bien des chances que vos enfants vivront de même. Si au contraire vos enfants ont la chance de vivre dans une famille ouverte, équilibrée, accueillante aux personnes, aux idées, à la vie, il y a bien des chances que vos enfants seront des enfants ouverts, équilibrés, accueillants.

On parle de la «Sainte Famille». Celle de Jésus était vraiment «sainte», par sa différence : Joseph était un «juste», Marie était vierge et Jésus était fils de Dieu. Mais toutes vos familles peuvent être des «saintes familles», c'est-à-dire des familles qui ne cèdent pas à toutes les modes, à toutes les manières de penser du monde actuel. Bonne fête à toutes nos familles.

Amen

Léon PAILLOT

 

Date de dernière mise à jour : 16/04/2024