LECTURES DE LA MESSE du 18 avril 2021

PREMIÈRE LECTURE

(Ac 3, 13-15.17-19)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, devant le peuple, Pierre prit la parole :
« Hommes d’Israël,
le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob,
le Dieu de nos pères,
a glorifié son serviteur Jésus,
alors que vous, vous l’aviez livré,
vous l’aviez renié en présence de Pilate
qui était décidé à le relâcher.
Vous avez renié le Saint et le Juste,
et vous avez demandé
qu’on vous accorde la grâce d’un meurtrier.
Vous avez tué le Prince de la vie,
lui que Dieu a ressuscité d’entre les morts,
nous en sommes témoins.
D’ailleurs, frères, je sais bien
que vous avez agi dans l’ignorance, vous et vos chefs.
Mais Dieu a ainsi accompli ce qu’il avait d’avance annoncé
par la bouche de tous les prophètes :
que le Christ, son Messie, souffrirait.
Convertissez-vous donc et tournez-vous vers Dieu
pour que vos péchés soient effacés. »


 


 

DEUXIÈME LECTURE

(1 Jn 2, 1-5a)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Mes petits enfants,
je vous écris cela pour que vous évitiez le péché.
Mais si l’un de nous vient à pécher,
nous avons un défenseur devant le Père :
Jésus Christ, le Juste.
C’est lui qui, par son sacrifice,
obtient le pardon de nos péchés,
non seulement des nôtres,
mais encore de ceux du monde entier.
Voici comment nous savons que nous le connaissons :
si nous gardons ses commandements.
Celui qui dit : « Je le connais »,
et qui ne garde pas ses commandements,
est un menteur :
la vérité n’est pas en lui.
Mais en celui qui garde sa parole,
l’amour de Dieu atteint vraiment la perfection


 


 

ÉVANGILE

(Lc 24, 35-48)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là,
les disciples qui rentraient d’Emmaüs
racontaient aux onze Apôtres et à leurs compagnons
ce qui s’était passé sur la route,
et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux
à la fraction du pain.
Comme ils en parlaient encore, 
lui-même fut présent au milieu d’eux, et leur dit :
« La paix soit avec vous ! »
Saisis de frayeur et de crainte,
ils croyaient voir un esprit.
Jésus leur dit :
« Pourquoi êtes-vous bouleversés ?
Et pourquoi ces pensées qui surgissent dans votre cœur ?
Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi !
Touchez-moi, regardez :
un esprit n’a pas de chair ni d’os
comme vous constatez que j’en ai. »
Après cette parole,
il leur montra ses mains et ses pieds.
Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire,
et restaient saisis d’étonnement.
Jésus leur dit :
« Avez-vous ici quelque chose à manger ? »
Ils lui présentèrent une part de poisson grillé
qu’il prit et mangea devant eux.
Puis il leur déclara :
« Voici les paroles que je vous ai dites
quand j’étais encore avec vous :
“Il faut que s’accomplisse
tout ce qui a été écrit à mon sujet
dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.” »
Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures.
Il leur dit :
« Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait,
qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour,
et que la conversion serait proclamée en son nom,
pour le pardon des péchés, à toutes les nations,
en commençant par Jérusalem.
À vous d’en être les témoins. »

Homélie

En ce 3ème dimanche de pâques les textes de la liturgie continuent à nous proposer de quoi nourrir notre foi en la résurrection. Mais il faut bien avouer que cette notion n’est pas simple à appréhender et que nous n’avons pas trop de 50 jours de temps pascal pour tenter d’apprivoiser un sujet aussi mystérieux que celui de la résurrection. Voyons donc grâce aux textes de ce jour, en quoi ils nous éclairent à ce propos.

La 1ère lecture est intéressante en ce sens que c’est le tout premier discours de Pierre annonçant la résurrection de Jésus. « Vous avez tué le Prince de la vie, lui que Dieu a ressuscité d’entre les morts ». Voilà sa façon d’en parler, à la fois simple et de façon profonde, sans oublier de rappeler aux hommes d’Israël à qui il s’adresse, qu’ils ont « renié Jésus, le saint et le juste ». Vous me direz : on en parle bien que de ce que l’on connait, car s’il y a un apôtre qui sait ce que signifie « renier Jésus », c’est bien lui Pierre qui l’a renié à trois reprises. Est-ce pour cela qu’il semble leur accorder quelques circonstances atténuantes quand il ajoute « mais je sais bien que vous avez agis dans l’ignorance » ? Quoi qu’il en soit, cela ne l’empêche pas de les inviter à la conversion et à se tourner vers Dieu pour que leurs péchés soient effacés. Là encore, il sait de quoi il parle.

Je me demande si ce n’est pas cette expérience de reniement suivie du pardon de Jésus qui va constituer pour Pierre sa première expérience pascale : en effet, il s’agit bien là d’une expérience de mort-résurrection, mort de l’ancien Pierre, renégat qui se croyait fort, pour accueillir le nouveau Pierre aimé d’un amour inconditionnel et pardonné par Jésus. Ceci expliquerait pourquoi il parle de Jésus comme « le Prince de la vie », le mot « Prince » étant à entendre non comme ceux de nos contes d’enfance avec des princes et des princesses, mais dans le sens de « principe », Jésus étant le principe même de la vie, celui qui a tellement laissé la vie l’emporter durant ses 33 années, qu’au moment de mourir, la mort n’a plus rien à lui prendre : il passe tout entier en résurrection, rien ne peut mourir en Lui, car il est entièrement vivant.

Mais ce qui arrive à Jésus ne doit pas être pensé comme une exception. Au contraire, par sa façon de vivre en aimant pleinement, puis de mourir en étant pleinement vivant, Jésus nous montre le chemin pour que nous puissions ressusciter, nous aussi, comme Lui. Vous l’aurez compris, ce n'est pas à la mort que nous avons à nous préparer (même si nous devons la regarder en face) c‘est à la Vie ! Il s’agit de vivre pleinement aujourd'hui ! Pas demain, pas après la mort, mais aujourd’hui ! En fait la vraie question, ce n'est pas de savoir si nous serons vivants APRES la mort (cela, je le crois), mais de savoir si nous sommes vivants AVANT la mort. Comme le dit Maurice Zundel, Il s’agit de vaincre la mort aujourd’hui même. C’est aujourd’hui que la vie doit s’éterniser, c’est aujourd’hui que nous sommes appelés à vaincre la mort, à devenir source et origine, à recueillir l’histoire, pour qu’elle fasse, à travers nous, un nouveau départ. » Voilà à quoi nous invite la résurrection de Jésus : à faire gagner la vie à chaque instant, en décidant de faire gagner l’amour plutôt que la haine, la vérité plutôt que le mensonge, le pardon plutôt que la rancune, etc… à chacun.e de trouver notre propre moyen de faire gagner la vie aujourd’hui. Et à chaque fois que vous faites gagner la vie, vous ressuscitez un peu plus. Ainsi, quand il s’agira de mourir à la fin de notre vie, la résurrection ne sera plus quelque chose d’étranger, mais au contraire de totalement familier.

Après l’expérience de Pierre, la liturgie nous donne d’entendre celle de Jean dans la seconde lecture. A son écoute, mon oreille fut attirée par le mot « connaitre » qui signifie étymologiquement : « naître avec » qu’il prononce deux fois : « Voici comment nous savons que nous connaissons Jésus : en gardant ses commandements (ou sa parole) ». Jean nous livre ici sa propre expérience de renaissance avec le Christ et nous montre le chemin de cette renaissance : en gardant la Parole de Jésus, en la lisant, en l’écoutant et en la laissant faire sens pour nous. Personnellement, j’ai souvent fait l’expérience de la force des paroles de Jésus avec les personnes que j’accompagne : alors que la vie leur semblait sombre et sans issue, les paroles de Jésus leur apportaient un éclairage nouveau ; alors que tout semblait mort, ses paroles leur offraient une espérance nouvelle et faisait rejaillir la vie.

Oui je peux le dire, elle est vivante la Parole de Dieu et les paroles de Jésus tout particulièrement continuent aujourd’hui à faire naitre et renaître bien des personnes. Voilà encore une autre façon de parler de la résurrection et de nous indiquer le chemin pour ressusciter aujourd’hui : en lisant la Parole. Oui pour naitre et renaitre avec Jésus, il faut lire sa parole, car en lisant sa parole, nous apprenons à le connaitre. Il n’y a pas de mystère ici : pour connaitre Jésus il faut lire sa Parole et en la lisant, nous co-naissons (en deux mots) avec le Christ, nous naissons avec Lui.

Voilà pourquoi Jésus dit dans l’Evangile de ce jour qu’il est venu « ouvrir ses disciples à l’intelligence des écritures » car il sait que c’est ainsi qu’ils pourront le co-naitre et re-naitre avec Lui. Mais quelle est cette ouverture dont parle Jésus ? Car il faut bien avouer que le sens de ces textes bibliques nous est souvent fermé ! Nous avons bien besoin d’une ouverture capable de percer le mystère de ces textes qui nous paraissent souvent trop compliqués ou alors trop banals ?

Être ouvert à l’intelligence des écritures, c’est tout d’abord accepter de laisser le texte faire son travail en nous, car c’est lui qui œuvre en nous et qui fait sa pratique en nous. Deuxièmement, l’intelligence des écritures arrive quand nous les lisons la Parole avec l’idée qu’elle a quelque chose à me dire pour moi aujourd’hui, quelque chose d’inédit, d’inouï c’est-à-dire de « non encore entendu ». Troisièmement, être ouvert à l’intelligence des écritures nécessite une certaine ouverture d’esprit qui nous aide à ne pas rester collé au sens littéral du texte, mais en tenant compte de son épaisseur historique et avec un regard symbolique, nous invite à faire des liens avec notre vie. C’est comme si on écoutait le texte autrement qu’avec notre tête ou notre mental, mais avec notre cœur et notre corps. Essayez et vous verrez combien ce type de texte résonne en nous !

Enfin, l’ouverture à l’intelligence des écritures arrive lorsque nous osons penser par nous même, l’interpréter à notre façon, librement, selon ce qu’il nous inspire intérieurement. Bien sûr, cela n’exclut pas la nécessaire confrontation avec d’autres interprétations au sein d’un groupe ou par des lectures d’autres commentateurs, mais puisque nous sommes des êtes uniques, vivant une vie unique, alors il est tout à fait permis que notre interprétation du texte soit unique et singulière.

Voilà ce qu’est l’intelligence des écritures à laquelle Jésus vient nous ouvrir, car il sait que le texte biblique ne délivre pas son sens à la première lecture, qu’il faut se battre un peu avec lui, à l’image d’un sculpteur qui se bat avec son bloc de marbre pour en faire jaillir la statue qu’il espérait y trouver. Puissions-nous tous cheminer vers notre propre résurrection, notre propre renaissance grâce à la Parole qui nous fait connaitre Jésus, afin d’arriver plus vivant que jamais au terme de ce temps pascal.

Amen

Gilles Brocard

DIMANCHE 11 AVRIL 2021

Homélie de Vénuste

Mon Seigneur et mon Dieu

Actes des Apôtres 4, 32-35 : d’ordinaire l’homme veut posséder tout seul, c’est de là d’ailleurs que viennent beaucoup de conflits. Partager, c’est plutôt prendre sa part, la mettre à part, bien séparée des parts des autres. Les premiers chrétiens, eux, partageaient tout, dans le sens de mettre tout en commun, si bien que nul ne se disait propriétaire et nul n’était dans le besoin. Parce qu’ils étaient bien unis, « un seul cœur et une seule âme », parce qu’ils étaient une authentique communauté, alors la communauté des biens était la conséquence et l’expression de cette unité.

1 Jean 5, 1-6 : cette lecture est choisie pour ce premier dimanche après la Pâque parce que c’était la 1ère fois que les « néophytes », les nouveaux baptisés de Pâques, participaient pleinement à la liturgie eucharistique (c’est le dimanche « in albis », parce qu’ils portaient encore leurs vêtements blancs). On leur parlait alors de la nouvelle naissance et de ses exigences : le chrétien est né de Dieu par le baptême. Il participe à la victoire du Christ sur le mal et sur les divisions. Par conséquent, il aime, comme Dieu aime, il aime Dieu et tous les enfants de Dieu.

Jean 20, 19-31 : le Ressuscité apporte la paix (dans le sens le plus fort, ce n’est pas seulement une salutation). Il fait irruption (tous les huit jours) dans la communauté pour se faire reconnaître (profession de foi) comme notre Seigneur et notre Dieu. Il donne l’Esprit Saint pour la rémission des péchés. Il envoie en mission chacun, comme lui-même a été envoyé par le Père. Il l’a fait pour les apôtres, il le fait aujourd’hui encore.

Alors que les autres lectures varient, cet évangile est lu chaque année, c’est dire combien il est important au même titre que les lectures de la solennité de Pâques (qui elles aussi sont les mêmes chaque année), car c’est une des proclamations essentielles pour la foi. Dans ce récit sont réunis les éléments fondamentaux du mystère chrétien : la présence de Jésus ressuscité dans la communauté, le don de l’Esprit Saint pour remettre les péchés parce que la miséricorde (le pardon) est la première grâce pascale, l’assemblée dominicale et son rythme hebdomadaire comme imprégnation du temps de l’Eglise. En présentant l’épisode de l’apôtre Thomas, le récit décrit clairement la difficulté de la foi et la béatitude des croyants (« Heureux ceux qui croient…. »). Ce qui s’est passé ainsi le premier jour, s’est renouvelé huit jours plus tard dans le même lieu, et se renouvelle depuis lors dans nos assemblées dominicales partout sur la terre. Comme aujourd’hui en ce dimanche de la Divine Miséricorde.

Quelle journée mouvementée pour les disciples, ce jour de Pâques, quelle course des uns et des autres ! Alors qu’ils avaient verrouillé les portes pour se tenir pénards ! La chronologie de cette journée est difficile à établir de façon sûre parce que chaque évangéliste la raconte à sa façon en donnant les moments qui l’ont frappé, mais on peut remarquer, chez les 4 évangélistes, que la journée ne fut pas de tout repos ! Les femmes sont parties de bon matin, pour revenir affolées alerter les disciples et raconter les unes que Jésus est ressuscité, les autres que son cadavre a disparu. Pierre et Jean vont faire leur constat et reviennent confirmer les dires des femmes. Le doute ne fut pas levé cependant. Certains, comme les disciples d’Emmaüs, préfèrent mettre une croix ( !) sur l’aventure Jésus et s’en retournent déçus chez eux (alors qu’ils ont entendu le récit des femmes et même celui de Pierre et Jean). Jésus apparaît aussi bien à ces derniers qu’à ceux qui sont restés au Cénacle. Il a dû leur montrer ses mains et son côté : l’incrédulité n’était donc pas dans le seul chef de Thomas. Le doute des disciples est cependant à leur honneur : s’ils ont eu difficile à admettre la résurrection, s’ils ont cherché à vérifier, c’est que ce n’étaient pas des naïfs, simples d’esprit et trop crédules ; c’est qu’ils n’ont pas rêvé, c’est qu’ils n’ont rien inventé. Et si finalement ils ont cru en l’événement de la résurrection, on peut le tenir pour vrai, authentique et sûr. Ils en sont vraiment les témoins. Leur témoignage, c’est du solide.

Pourquoi les apparitions du Ressuscité ? Pour deux objectifs. Le premier : faire naître la foi des disciples en Jésus, le Ressuscité. Ils l’ont vu arrêté, un seul l’a vu mourir mais tous savaient qu’il était bel et bien mort, qu’on l’avait mis au tombeau et roulé une grosse pierre ; ils avaient verrouillé aussi bien leur porte que leur cœur à tout espoir de le revoir. Jésus avait pourtant prévenu qu’il allait ressusciter. Paradoxalement ce sont ses adversaires qui se sont souvenus de cette possibilité, eux qui ont posté des sentinelles devant son tombeau. Les disciples n’y ont plus songé, cela était sorti de leur tête. Les apparitions, c’était donc pour leur prouver qu’il avait dit vrai, qu’il est réellement ressuscité, qu’il ne meurt plus, qu’il est toujours vivant, plus vivant que jamais, et qu’il a recouvré sa gloire de Fils de Dieu. Les apparitions, c’est pour venir à la rencontre de leur doute, pour les accompagner dans leur peu de foi, pour qu’ils aient le temps de se faire la conviction qu’ils n’ont ni rêvé ni halluciné, que leur imagination ne leur jouait pas de mauvais tour. Jésus a laissé douter Thomas toute une semaine, il l’a laissé avoir raison dans les discussions avec les autres et les amener à douter encore, puis l’apparition du huitième jour sera décisive puisque désormais la foi est professée : « mon Seigneur et mon Dieu ». Thomas ne se contente pas de dire que c’est bien Jésus qu’il reconnaît, il professe qu’il est réellement Dieu.

Le deuxième objectif des apparitions est de préparer les disciples à continuer la mission : « comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie… » ; pour cela donc recevez mon Esprit, l’Esprit qui m’a consacré pour aller annoncer aux pauvres la Bonne Nouvelle, aux affligés la joie…  plus question de rester verrouillés… Le Ressuscité apparaît à ses disciples, il leur donne sa paix, il leur insuffle l’Esprit, il les envoie. Les voilà constitués en Eglise. Le jour même de Pâques, qui, pour St Jean, est en même temps la Pentecôte. L’Eglise est donc née, de cette vie du Ressuscité et de ce don de l’Esprit. Tous les trois éléments constitutifs de l’Eglise sont en place. C’est d’abord une communauté qui se réunit régulièrement, et de préférence le premier jour de la semaine juive, le lendemain du sabbat, notre dimanche (dimanche = « dies dominica », le jour du Seigneur), parce que, ce jour-là, le Christ ressuscité est apparu le plus volontiers, à l’intervalle de huit jours (selon saint Jean). Une communauté de foi en Jésus, le Ressuscité. C’est une communauté "chrétienne", parce que le Christ est en elle, d’une présence agissante : Jésus est là au milieu d’eux. Il y a ensuite la mission, l’envoi et le pouvoir pour l’exercer : le souffle qui communique l’Esprit Saint pour libérer les hommes. Il y a enfin un minimum de structure hiérarchique en la personne des Douze. Tout est là, tout est accompli. La mission peut donc continuer.

En lisant cet extrait d’évangile, on aime souvent ne retenir que l’épisode de Thomas parce qu’il nous ressemble fort : le nom ne signifie-t-il pas « jumeau » (notre frère jumeau) ? Et quelque part nous trouvons en lui l’excuse de nos manques de foi. Il est pourtant faux de présenter Thomas comme le sceptique « de la bande », au milieu d’un groupe d’apôtres croyants convaincus. Tous les apôtres sont passés par son doute. « Le témoignage des femmes leur parut radotage et ils ne crurent pas » (Lc 24,11). « Jésus lui-même, en apparaissant aux Onze, leur reprocha leur incrédulité et leur dureté de cœur parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité des morts » (Mc 16,14). Thomas est donc ici le personnage incarnant tous les apôtres au stade de leur désarroi. Ses compagnons affirment avoir vu le Crucifié vivant qui leur a montré ses mains et ses pieds, il a raison d’exiger le droit de recevoir la même preuve. Il veut comprendre, il veut être affermi dans sa foi. Son doute n’est pas fermé, ce n’est pas le doute froid, le scepticisme ; c’est la difficulté de croire à l’humainement impossible ; c’est notre désarroi qu’il exprime. Thomas, c’est tout disciple verrouillé dans nos doutes, dans notre besoin de voir des « signes », dans notre besoin de chercher Jésus où il n’est pas. Thomas, c’est chacun de nous, car nous connaissons des périodes où notre cœur est verrouillé, imperméable à la vérité de Jésus Christ, Seigneur Ressuscité.

Si nous sommes le Thomas du doute à nos heures, soyons plus souvent le Thomas qui proclame sa foi comme aucun des autres disciples ne l’a fait. Car Thomas n’a pas dû (rien ne le dit dans les textes) mettre le doigt dans les marques des clous ni la main dans le côté (ces signes de la Passion, ce n’était plus des plaies) : sa foi ne vient pas du toucher, mais de la parole que Jésus lui adresse. Ce qui est sûr et à souligner très fort, c’est la belle profession de foi, peut-être la plus belle, la plus complète et la plus concise : « Mon Seigneur et mon Dieu ». Thomas reconnaît Jésus « Seigneur » : c’est le titre divin que la première Eglise va réserver au Ressuscité ; car la résurrection est la preuve suprême que Jésus était habité par la plénitude de la divinité ; la résurrection est glorification, et la gloire est un attribut divin, une prérogative divine exclusive. Mon Seigneur et mon Dieu : Thomas a dû se jeter à genoux, geste d’adoration qui est réservé à Dieu. C’est son témoignage qui fait que désormais, bienheureux sont ceux qui croient sans avoir vu… sur le témoignage de ceux qui ont vu et le témoignage des Ecritures.

Demandons à Jésus de percer l’épais brouillard de notre doute, de notre scepticisme, demandons-lui de le rencontrer dans son Eglise qui professe qu’il est ressuscité, qu’il est notre Seigneur et notre Dieu. Demandons-lui d’être ses témoins auprès de ceux qui doutent encore. Et que le dimanche soit le rendez-vous qu’il ne faudrait manquer à aucun prix : le jour où le Seigneur se fait reconnaître (il ne se fait pas « voir » avec les yeux de chair, mais « reconnaître » suite au témoignage des disciples et à la méditation des Ecritures), où il nous rompt le pain, nous donne son Esprit, nous envoie en mission… Lorsqu’on ne va pas à la messe le dimanche, on perd facilement la foi en la résurrection : tant que Thomas était en dehors de la communauté des disciples, il ne pouvait pas croire que le Christ est vivant.

Soyons témoins. On ne peut pas ne pas être missionnaire si on l’a vraiment reconnu : la profession de foi ne peut pas être uniquement dans le for interne, elle doit être audible, visible. Jésus ne doit pas faire des apparitions à tous les carrefours, alors que nous sommes là pour témoigner qu’il est vivant, présent ; si le monde ne croit pas, c’est que, quelque part, notre témoignage est déficient.

Pâques 2021

Homélie de Vénuste

Le vide qui laisse deviner une présence autre

Actes 10, 34… 43 : le « kérygme primitif ». Dans la maison du centurion romain, Pierre résume la vie et l’œuvre de Jésus avec comme point culminant, sa mort-résurrection.

Colossiens. 3, 1-4 : la résurrection du Christ n’est pas un fait du passé, elle nous concerne puisque nous-mêmes, nous sommes ressuscités avec le Christ. Reste à vivre en ressuscités : vivre les réalités d’en haut.

Jean 20, 1-9 : il fait sombre dans le cœur de Marie-Madeleine quand elle va au tombeau. Celui-ci est vide. Comme elle est loin de penser à la résurrection, elle en déduit qu’on a volé le corps. Elle alerte les disciples qui viennent vérifier. Pierre constate le bon ordre qui règne dans le tombeau (ce qui exclut l’hypothèse du vol), tandis que Jean voit plus loin : « il vit et il crut ». Il voit que, d’après l’Ecriture, il fallait que Jésus ressuscite ; ainsi depuis Pâques, la présence de Jésus est perçue non par les yeux mais par une confiance (foi) éclairée par les Ecritures.

Nous célébrons Pâques, la grande fête qui nous situe au centre de notre foi, cette fête unique que la liturgie fait durer plus qu’une octave (huit jours) : cinquante jours carrément, jusqu’à la Pentecôte.

Il est ressuscité comme il l’avait dit ! Il est vraiment ressuscité ! Incroyable mais vrai. Quelqu’un qui ressuscite et qui fait la visite à ses amis, on n’avait jamais vu (un ressuscité, pas un revenant).

C’était seulement depuis peu que les Juifs croyaient en la résurrection, pas tous d’ailleurs puisque les Sadducéens (toujours contre les idées nouvelles, pour eux est valable uniquement ce qui est écrit dans le Pentateuque) n’y croyaient pas du tout. Ceux qui y croyaient, c’était en vertu de la loi de la rétribution : la justice est immortelle (cf. le livre de la Sagesse), c-à-d qu’il faut que « le juste » qui a vécu selon la loi de Dieu, ne meure pas comme les impies et les méchants, qu’il soit immortel et puisse être récompensé pour sa justice. Cette immortalité – qui n’est pas la résurrection au sens où nous la professons – était attendue pour la fin des temps, le jour du jugement dernier : quelques chrétiens en sont restés à cette idée de résurrection qui est immortalité et qui ne sera donnée qu’après un jugement dernier qu’il faut attendre on ne sait combien de siècles ou des millénaires.

Jésus est ressuscité, c’est bien autre chose. Ce fut la surprise de ce matin de Pâques. Les femmes, et les apôtres avec elles, n’oublieront jamais ce jour-là. Ce fut la surprise de leur vie. Ce fut la surprise de toute l’histoire de l’humanité. Un homme qu’on ensevelit à la hâte parce que c’est la veille d’un grand sabbat : on a juste eu le temps de l’envelopper de linceul et de le poser sur la banquette prévue à cet effet dans les tombes, on a eu juste le temps de lui verser les aromates indispensables à tout rite juif de funérailles (quelques 33 kilos quand même d’un mélange de myrrhe et d’aloès : de quoi étouffer Jésus s’il n’était déjà mort !). Voilà pourquoi de grand matin, les femmes se sont empressées d’aller compléter le rituel. St Jean ne parle que d’une femme, Marie Madeleine, mais utilise le pluriel plus loin ; elles ont eu l’idée à plusieurs (peut-être qu’elles ne s’y sont pas rendues en même temps) : elles vont embaumer un cadavre, lui rendre les derniers devoirs et mettre un point final à l’aventure Jésus. Elles savent qu’elles rencontreront une grosse difficulté : la grosse pierre qu’il fallait rouler pour accéder à l’intérieur du tombeau. St Jean souligne l’étonnement : Marie Madeleine voit que la pierre a été enlevée du tombeau ! Jean ne dit pas qu’elle a regardé à l’intérieur, elle n’a rien inspecté. Elle s’affole, triste et déçue de ne même pas pouvoir embaumer le corps, elle va donner l’alerte. Elle court alerter Pierre et Jean : « « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l'a mis. ». Un bon roman policier commencerait bien comme cela : un cadavre qui disparaît, la première personne qui s’en rend compte donne l’alerte. Et les deux disciples arrivent à vaincre la peur qu’ils avaient, à savoir être arrêtés après l’exécution de leur maître ; ils courent pour aller « voir » : l’idée n’a encore traversé l’esprit de personne que Jésus soit ressuscité (alors qu’il les avait prévenus). Il convient de remarquer le geste de Jean qui, plus jeune que Pierre, arrive avant lui au tombeau mais le laisse entrer le premier (on interprète cela dans le sens de la « primauté » de Pierre). 

Les deux vont voir la même scène et les mêmes objets, mais pas avec le même regard. Jean « vit et il crut ». Et pourtant il n’y avait rien à voir, puisque le cadavre qu’on cherchait a disparu. Mais il y a des indices qui s’ajoutent au fait que le tombeau soit vide, au fait que la pierre avait été roulée. Les linges sont des pièces à conviction qui excluent l’hypothèse la plus spontanée, celle de Marie Madeleine : on n’a pas volé le corps car des voleurs auraient emporté le corps avec tout ce qu’il endossait, ils n’auraient pas pris le soin de bien ranger les linges. « Il regarde le linceul resté là, et le linge qui avait recouvert la tête, non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place »… à sa place. Le corps est sorti des linges, la Vie a roulé la pierre. Pour comprendre cet indice, il faut se rappeler l’histoire de Lazare que Jésus avait ramené à la vie, mais qui est sorti du tombeau encore entravé par les bandelettes qui enveloppaient son corps : il a fallu que Jésus demande qu’on le libère, qu’on l’aide à se dépêtrer des bandelettes (auparavant Jésus demande d’enlever la pierre). Ici ce n’est pas le cas.

En fait Jean en a vu assez pour que ça fasse « tilt » dans sa tête. Il s’est rappelé tout ce qui était écrit dans les Saintes Ecritures, il s’est rappelé tout ce que Jésus avait dit, « qu’il fallait que le Fils de l’Homme soit crucifié, qu’il meure afin de ressusciter ». Comme les disciples d’Emmaüs, quand ils ont reconnu le Christ à la fraction du pain qui a fait tilt dans leur tête pour reconnaître que le cœur leur était brûlant quand il leur expliquait les Ecritures, Jean voit et à l’instant, il a l’intelligence des Ecritures. Comme quoi, encore une fois, au lieu de courir derrière des miracles et des apparitions, il faut l’intelligence des Ecritures pour avoir le sixième sens qui nous fait reconnaître la présence du Christ, il faut donc lire la Bible et en être instruit. Reconnaître qu’il fallait… Quelqu’un d’autre a vu et a cru tout de suite : le centurion romain près de la croix (pas celui de la première lecture, sinon Luc aurait fait le rapprochement), ce païen a fait l’une des meilleures professions de foi : en voyant comment Jésus avait expiré, il s’exclama : celui-ci est vraiment le Fils de Dieu… et c’était avant la résurrection. Bravo ! Au centurion, c’est la mort de Jésus qui a parlé, aux disciples d’Emmaüs ce fut la fraction du pain, à Jean les linges à leur place (et le vide qui laisse deviner une présence autre). Et à nous, qu’est-ce qui nous parle ?

Jean reconnaît le mystère de la présence à travers l’absence. La foi ne vient pas de ce qu’on voit, pas nécessairement ; elle vient de la mémoire de ce qu’on a entendu. La vision du linge bien roulé a fait remonter à la mémoire de Jean des paroles tant de fois entendues et qui à ce moment prennent sens et consistance. On aime dire que Jean a vu et a cru tout de suite, parce qu’il est celui que Jésus aimait et réciproquement. Comme quoi l’amour n’est pas aveugle contrairement à ce qu’on dit, l’amour a des yeux puissants, les yeux du cœur, des yeux qui ne trompent pas : « On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux » Antoine de Saint-Exupéry. Quand on aime, on sent la personne qu’on aime sans qu’il y ait une présence physique. La foi (même racine que fiancé, confiance, fidélité) naît de l’amour et non de l’accumulation de preuves ; elle grandit dans le cœur à cœur et elle est relation d’amour. Il nous manque cet amour qui nous fait voir au-delà des apparences et qui brûlait le cœur de Jean. Nous cherchons des preuves, nous voulons aller au tombeau constater nous-mêmes (pèlerinage ?), nous voulons des reliques (la vraie croix, le suaire…), nous voulons que Jésus vienne se montrer chez nous aussi. C’est quand nous avons de ces exigences, que nous nous bloquons à la foi. Le Ressuscité ne s’est pas montré de façon fracassante et triomphante, il n’est pas allé chez Pilate ni chez Caïphe, il est apparu à ceux qui sont ouverts à la foi : « non pas à tout le peuple, dit Pierre à Corneille, mais seulement aux témoins que Dieu avait choisis d’avance ». Et là encore, en toute grande discrétion. C’est pourquoi il n’y a pas de preuve contraignante de la résurrection (la foi étant un acte libre, pas de contrainte ni physique, ni morale, ni intellectuelle). C’est pourquoi les apôtres ne sont pas partis montrer les linges (l’engouement pour les reliques est venu après eux), ils n’ont pas vénéré le tombeau de Jésus (ils ne l’ont pas indiqué). Ils se sont remémorés tout ce qui est écrit à propos de Jésus dans la loi et les prophètes ; ils se sont rappelés ce que Jésus lui-même avait dit. Comptez le nombre de fois où il est dit dans les évangiles qu’ils se rappelèrent un geste ou une parole de Jésus (par exemple quand il chassa les marchands du temple), ou encore les expressions telles que « pour que les Ecritures soient accomplies ». Lisez les Actes des Apôtres pour remarquer la catéchèse de Pierre ou de Philippe ou de Paul : c’est toujours une relecture des Ecritures, des citations de la Bible, avec comme clé d’interprétation, la personne de Jésus et l’événement de la résurrection. C’est l’intelligence des Ecritures qui amène à la foi, et la foi mène à l’amour. Le témoignage des premiers témoins nous suffit pour comprendre ce qu’ils ont compris.

Nous pouvons dès lors comprendre pourquoi il y a tant de lectures à la Veillée Pascale. Les lectures liturgiques sont une autre présence du Christ, avec la présence eucharistique, la présence dans l’assemblée (là où deux ou trois sont réunis), la présence dans le pauvre (j’étais nu, malade, en prison… dans l’un de ces petits qui sont mes frères). Le Ressuscité, nous le trouverons là où on lit la Bible, là où on prie avec elle, là où on s’aime comme la Bible l’enseigne.

En cette fête de Pâques, demandons que notre esprit s’ouvre à l’intelligence des Ecritures. Mais comprenons bien qu’il faut croire pour comprendre. Comme Marie Madeleine qui est finalement l’image de notre humanité : elle n’a pas compris ce qui se passait, mais elle part répandre la nouvelle. N’attendons donc pas d’avoir tout compris pour être témoin à notre tour. Que le Seigneur fasse rouler toutes les pierres qui obstruent notre route : nos misères, nos péchés, nos doutes, nos exigences de preuves…

Abbé Vénuste

Dimanche 28 MARS 2021

Plus fort que la mort

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 11, 1-10

DIMANCHE DES RAMEAUX (B)

Quelques jours avant la fête de la Pâque, Jésus et ses disciples approchent de Jérusalem, de Bethphagé et de Béthanie, près du mont des Oliviers. Jésus envoie deux de ses disciples : " Allez au village qui est en face de vous. Dès l'entrée, vous y trouverez un petit âne attaché, que personne n'a encore monté. Détachez-le et amenez-le. Si l'on vous demande : Que faites-vous là ? répondez : Le Seigneur en a besoin : il vous le renverra aussitôt. "

Ils partent, trouvent un petit âne attaché près d'une porte, dehors, dans la rue, et ils le détachent. Des gens qui se trouvaient là leur demandaient : " Qu'avez-vous à détacher cet ânon ? " Ils répondirent ce que Jésus leur avait dit, et on les laissa faire. Ils amènent le petit âne à Jésus, le couvrent de leurs manteaux, et Jésus s'assoit dessus.

Alors, beaucoup de gens étendirent sur le chemin leurs manteaux, d'autres, des feuillages coupés dans la campagne. Ceux qui marchaient devant et ceux qui suivaient, criaient : " Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni le Règne qui vient, celui de notre Père David. Hosanna au plus haut des cieux ! "

oOo

Une lecture politique de l'événement...

On peut faire une lecture purement "politique" de la Passion de Jésus. D'abord parce que la foule qui l'acclame au jour des Rameaux est poussée par un extraordinaire espoir : ça y est ! le Messie est arrivé. La révolution commence. Il suffit de relire les paroles que l'évangile met dans la bouche de ceux qui acclament Jésus : "Hosanna au fils de David", écrit Matthieu. "Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père", traduit Marc. Luc, quant à lui, a écrit : "Béni soit celui qui vient, le roi." Et Jean écrit : "Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le roi d'Israël."

Il ne fait pas de doute que, pour la plupart, ce Jésus qui entre dans sa ville, c'est le descendant de David, celui qu'on attendait depuis si longtemps pour chasser l'occupant romain et la clique des collaborateurs, et restaurer la royauté telle qu'elle était aux temps jadis : indépendance politique et prospérité économique. Tous les témoignages de la littérature profane s'accordent sur ce fait : il soufflait à l'époque un grand vent de révolte sur la Palestine.

... à ne pas négliger.

Sans doute, Pilate a-t-il été influencé par la peur d'un soulèvement. Sa situation de haut fonctionnaire était relativement précaire et Rome faisait surveiller ses gouverneurs, notamment en ces territoires-frontières, où il était facile de trouver des bases de repli, une fois accompli un coup de mains sanglant. Et les autorités religieuses juives ne manqueront pas de lui rappeler que "s'il libère Jésus, il n'est pas l'ami de César." Menace à peine voilée, de la part de ces gens en place, qui contrôlent surtout le commerce fructueux du Temple, et qui ont tout intérêt à ce que "l'ordre règne". Et si ce "Messie" en venait à provoquer une intervention armée des Romains? (Jean 11, 48). Donc, toutes les autorités, civiles et religieuses, ont intérêt à éliminer Jésus.

Cette lecture "politique" de l'événement n'est pas à négliger. Mais les Evangiles vont plus profond. Si tous les pouvoirs se liguent pour faire mourir Jésus, c'est parce qu'ils refusent que cet homme soit "de Dieu", et parce qu'ils interprètent son message et son œuvre uniquement en termes politiques. Et la partie du peuple qui réclamera la mort de Jésus au matin du vendredi partage cette erreur.

Ferment de contestation.

Quel est donc le sens profond de la passion ? Ne rejetons pas entièrement l'interprétation politique. Le Christ a introduit dans notre monde un ferment de contestation aussi bien sur le plan social que politique. Refus de l'exploitation des hommes, refus d'une société où les faibles et les petits n'ont pas leur place. Refus d'un monde où les seules "valeurs" reconnues sont l'argent et la puissance (physique ou psychologique, individuelle ou collective, politique ou économique). Il faut cependant aller plus loin : en la personne de Jésus crucifié "hors de la ville", c'est Dieu, c'est le Règne de l'Amour et de la justice qu'on rejette hors de la cité des hommes. Et les puissants de l'époque (de toutes les époques ?) qui ne peuvent pas se supporter (Caïphe, Pilate, Hérode) se liguent pour refuser la confiance en l'amour.

Et Jésus ? Il va manifester jusqu'à l'extrême sa divinité en donnant sa vie. Certes, il accepte de se soumettre à la violence des hommes, mais c'est librement, dans la confiance au Père, qu'il livre sa vie en pâture. "Ma vie, nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne."

Il se soumet à la violence des hommes : c'est la décision des autorités d'occupation, celle des grands prêtres, des puissants qui font la loi. Et pourtant, Jésus entre librement dans son destin. C'est alors qu'il surmonte définitivement les tentations que les Evangiles relatent au début de sa vie publique : désir de paraître, de faire du sensationnel, volonté de puissance. Liberté plus forte que tout : un amour plus fort que la mort, un pardon plus fort que le péché. Jésus accueillant la mort, il la domine : c'est déjà la résurrection.

Léon PAILLOT (2003)

 

Dimanche 21 MARS 2021

5e dimanche de Carême

 

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre du prophète Jérémie (Jr 31, 31-34)

Voici venir des jours – oracle du Seigneur –,
où je conclurai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda
une alliance nouvelle.
Ce ne sera pas comme l’alliance
que j’ai conclue avec leurs pères,
le jour où je les ai pris par la main
pour les faire sortir du pays d’Égypte :
mon alliance, c’est eux qui l’ont rompue,
alors que moi, j’étais leur maître
– oracle du Seigneur.

Mais voici quelle sera l’alliance
que je conclurai avec la maison d’Israël
quand ces jours-là seront passés
– oracle du Seigneur.
Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ;
je l’inscrirai sur leur cœur.
Je serai leur Dieu,
et ils seront mon peuple.
Ils n’auront plus à instruire chacun son compagnon,
ni chacun son frère en disant :
« Apprends à connaître le Seigneur ! »
Car tous me connaîtront,
des plus petits jusqu’aux plus grands
– oracle du Seigneur.
Je pardonnerai leurs fautes,
je ne me rappellerai plus leurs péchés.

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 12, 20-33)

En ce temps-là,
il y avait quelques Grecs parmi ceux qui étaient montés à Jérusalem
pour adorer Dieu pendant la fête de la Pâque.
Ils abordèrent Philippe,
qui était de Bethsaïde en Galilée,
et lui firent cette demande :
« Nous voudrions voir Jésus. »
Philippe va le dire à André,
et tous deux vont le dire à Jésus.
Alors Jésus leur déclare :
« L’heure est venue où le Fils de l’homme
doit être glorifié.
Amen, amen, je vous le dis :
si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas,
il reste seul ;
mais s’il meurt,
il porte beaucoup de fruit.
Qui aime sa vie la perd ;
qui s’en détache en ce monde
la gardera pour la vie éternelle.
Si quelqu’un veut me servir,
qu’il me suive ;
et là où moi je suis,
là aussi sera mon serviteur.
Si quelqu’un me sert,
mon Père l’honorera.

Maintenant mon âme est bouleversée.
Que vais-je dire ?
“Père, sauve-moi
de cette heure” ?
– Mais non ! C’est pour cela
que je suis parvenu à cette heure-ci !
Père, glorifie ton nom ! »
Alors, du ciel vint une voix qui disait :
« Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »
En l’entendant, la foule qui se tenait là
disait que c’était un coup de tonnerre.
D’autres disaient :
« C’est un ange qui lui a parlé. »
Mais Jésus leur répondit :
« Ce n’est pas pour moi qu’il y a eu cette voix,
mais pour vous.
Maintenant a lieu le jugement de ce monde ;
maintenant le prince de ce monde
va être jeté dehors ;
et moi, quand j’aurai été élevé de terre,
j’attirerai à moi tous les hommes. »
Il signifiait par-là de quel genre de mort il allait mourir.

 

Homélie : 

Ah ! Qu’est-ce que j’aime entendre ces 4 versets du chp 31 du livre de Jérémie ! Ils sont tellement essentiels pour nous aujourd’hui, tout comme ils l’ont été pour Israël. Nous sommes autour de l’an 620 av. J.C. Depuis sa sortie d’Egypte, le peuple juif s’était structuré grâce aux 10 commandements reçus au Sinaï (Exode 20). Ces 10 « paroles » leur a permis de rester unis au milieu des autres peuples de la Mésopotamie et il est évident que sans cette loi très cadrée, Israël n’aurait jamais pu survivre en tant que peuple. Mais au temps du prophète Jérémie, le peuple est au bord de l’explosion, les alliances multiples avec les autres nations ne vont pas tarder à se retourner contre eux et en 587, le peuple va être déporté à Babylone pour une durée de 50 ans. Ce sera l’exil ! Jérémie et bien d’autres prophètes avant lui (Amos, Osée et le 1er Isaïe … entre autres) auront à cœur d’inviter le peuple à respecter les commandements, de rester fidèle à cette Alliance qui leur avait permis de tenir bon jusque-là, mais rien n’y fait : ils n’écoutent plus, ils se moquent même de leur prophète (cf Jr 20). 

Alors Jérémie va avoir cette intuition géniale, qui s’origine certainement dans son expérience personnelle : il va leur dire que cette loi qui les avaient aidés jusque-là ne viendrait plus de l’extérieur mais ils devaient désormais la recevoir de l’intérieur d’eux-mêmes. Voilà en quoi cette alliance est nouvelle : « Je vais mettre ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; Je l’inscrirai dans leur cœur. Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. » Ce moment est capital pour Israël, mais ils ne le savent pas encore : cette découverte d’un Dieu qui parle à l’intérieur va leur être d’un précieux secours, surtout durant les années d’exil à Babylone : en effet, ils auront découvert que Dieu n’est pas enfermé dans un temple, aussi beau soit-il, mais qu’il est présent dans leur cœur où qu’ils soient : en Israël ou à Babylone. 

Cette expérience spirituelle est la même que ce que saint Augustin décrit (4 siècles Ap. J.C) dans le chp 10 de ses Confessions : « Bien tard je T'ai aimée, Beauté ancienne et si nouvelle ; bien tard je T'ai aimée. Tu étais au-dedans de moi et moi j'étais dehors, et c'est au dehors que je T'ai cherché. Tu étais avec moi et moi je n'étais pas avec Toi ». Cette découverte a été fondamentale pour saint Augustin et elle est essentielle encore aujourd’hui pour tout croyant. En effet, tant que l'on n'a pas trouvé intérieurement ce que l'on cherche au-dehors, on passera à côté sans le voir. Que ce soit la beauté, l'amour, la sagesse, il est inutile de les chercher autour de soi, si on n'a pas commencé par les découvrir en soi. 

Voilà ce à quoi le carême nous invite ! C’est un temps précieux où nous sommes invités à passer d’un Dieu qui nous commande d’obéir à ses commandements et qui nous punirait si nous ne les respectons pas … à un Dieu intérieur à soi qui nous parle au travers de notre conscience éclairée, dans un cœur à cœur intérieur. Vous sentez la différence ? Dans le premier cas, nous sommes pris pour des petits enfants à qui on doit dire ce qu’ils doivent faire, dans le second cas, nous sommes considérés comme des adultes et Dieu nous croit capable d’être responsables de nos paroles et de nos actes. C’est le même saut qualitatif que Jérémie propose de faire au peuple d’Israël et c’est à ce grand changement personnel que nous sommes invités à réaliser en ce temps de carême ! Cesser d’être des enfants soumis à un Dieu « tout-puissant » pour devenir des adultes dans la foi et responsables de notre vie, dans une relation libre vis-à-vis de Dieu. 

Voilà le vœu de Dieu pour chacun de nous. 

Et c’est le même souhait de Jésus pour ces grecs qui cherchent à le rencontrer. On perçoit dans ce passage d’Evangile qu’ils sont en recherche de Dieu puisqu’ils viennent à Jérusalem pour la Pâque alors qu’ils ne sont pas juifs. Comme le disait Jérémie, « Ils n’auront plus à instruire chacun son compagnon, ni chacun son frère en disant : « Apprends à connaître le Seigneur ! » Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands ». L’accès à la connaissance de Dieu est désormais accessible à tous, qui que nous soyons, quelle que soit notre religion ou notre non-religion, ce n’est pas une affaire d’initiés, car Dieu se fait proche de tous et tous peuvent le découvrir proche d’eux. Ces grecs ressentent quelque chose en eux, mais ne savent pas encore le nommer ! Alors Jésus, qui souhaite que tout homme puisse découvrir ce Dieu intérieur, va leur parler de son Père, de Celui qui vit en lui et en eux. 

Il commence par leur dire que pour accéder à cette présence divine au fond d’eux, il leur faudra accepter de mourir à leur ancienne conception de Dieu pour naître à sa nouvelle façon de faire alliance avec les Humains, comme le grain de blé a besoin de mourir pour donner un germe de vie. Et nous à quoi devons-nous consentir de mourir pour renaitre à une nouvelle relation avec Dieu ? Tout en expliquant le chemin qui conduit à ce Dieu intérieur, Jésus va alors connaitre un moment d’émotion intense « il se troubla » nous dit le texte biblique, « il fut bouleversé » : tout en parlant, Jésus comprend que ce qu’il dit là va lui arriver, lui aussi va devoir accepter de mourir pour ressusciter. Pas simple comme expérience ! Jésus n’est pas à l’abri de ces peurs qui peuvent parfois nous étreindre aussi, et c’est au cœur de ce trouble, de cette peur que la voix divine se fait entendre, c’est à ce moment même du doute qu’il lui est donné d’expérimenter la présence de Dieu dans son cœur. 

« Alors du ciel vint une voix » nous dit le texte : « le ciel » étant bien sûr la manière de l’époque pour parler du cœur de l’homme dans la symbolique juive. Oui le ciel est au-dedans de nous, le royaume est en nous. (cf les paroles de Maurice Zundel : « Le ciel n’est pas là-bas : il est ici ; l’au-delà n’est pas derrière les nuages, il est au-dedans. L’au-delà est au-dedans, comme le ciel est ici maintenant ». 

Cette voix est bien connue par Jésus, il reconnait bien là la voix du Père qui vient à son secours dans nos moments difficiles : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. » autrement dit : « J’ai mis tout mon poids dans la balance pour toi jusqu’à maintenant, pour te soutenir et je continuerai à peser dans ta vie pour faire gagner la vie ». Remarquez que cette voix intérieure est entendue par tout l’auditoire de Jésus ! Seulement, comme je vous le disais tout à l’heure, les personnes ne savent pas ce que c’est que c’est que cette voix : certains pensent que c’est un coup de tonnerre, d’autres que c’est un ange qui parle ! Alors Jésus va ajouter : « Ce n’est pas uniquement pour moi qu’il y a eu cette voix, mais pour vous », pour que puissiez, vous aussi, expérimenter que « ça parle là-dedans » (dans votre cœur). La voix que vous avez entendue n’est pas une voix extérieure à vous (comme pourrait l’être un coup de tonnerre ou un ange) mais c’est bien Dieu qui vous parle depuis votre cœur. Alors écoutez-le !  

Voila l’expérience que Jésus nous partage aujourd’hui, expérience connue aussi de Jérémie et voilà l’expérience que je vous souhaite de faire durant le reste de ce temps de carême : découvrir ou redécouvrir la voix de Dieu qui parle au cœur de vos cœurs ! Pour se faire, prenez tout simplement un peu de temps pour vous arrêter, pour faire silence, faite comme nous le disait Jésus le mercredi des cendres : « Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte et prie ton Père qui est là dans le lieu secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra », c’est à dire « te parlera ». 

Bonne fin de carême. 

 

Gilles Brocard

 

Dimanche 20 décembre 2020

Annonciation04

Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi

4e dimanche de l'Avent


 

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains (Rm 16, 25-27)

Frères, Celui qui peut vous rendre forts selon mon Évangile qui proclame Jésus Christ : révélation d’un mystère gardé depuis toujours dans le silence, mystère maintenant manifesté au moyen des écrits prophétiques, selon l’ordre du Dieu éternel, mystère porté à la connaissance de toutes les nations pour les amener à l’obéissance de la foi, à Celui qui est le seul sage, Dieu, par Jésus Christ, à lui la gloire pour les siècles. Amen.

* * * * * *

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 1, 26-38)

En ce temps-là, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une jeune fille vierge, accordée en mariage à un homme de la maison de David, appelé Joseph ; et le nom de la jeune fille était Marie. L’ange entra chez elle et dit : « Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi. »
À cette parole, elle fut toute bouleversée,et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation. L’ange lui dit alors : « Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand, il sera appelé Fils du Très- Haut le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin. » Marie dit à l’ange : « Comment cela va-t-il se faire, puisque je ne connais pas d’homme ? » L’ange lui répondit : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi celui qui va naître sera saint, il sera appelé Fils de Dieu. Or voici que, dans sa vieillesse, Élisabeth, ta parente, a conçu, elle aussi, un fils et en est à son sixième mois, alors qu’on l’appelait la femme stérile. Car rien n’est impossible à Dieu. » Marie dit alors Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole. »

Alors l’ange la quitta.

* * * * * *

Homélie pour le 4ème dimanche de l’Avent 2020

 Dans la seconde lecture de ce jour, il manque une petite « charnière » pour comprendre ce texte, sans quoi il reste très mystérieux pour nous qui l’entendons aujourd’hui. Il s’agit en fait de la toute fin de l’épître aux Romains que saint Paul conclue par une magnifique dédicace à Celui qui est le véritable auteur de sa lettre : Dieu. Il aurait été judicieux de faire précéder la lecture du jour par une toute petite phrase du genre : « Frères, tout ce que je vous ai écrit dans cette lettre, c’est en hommage à celui qui peut vous rendre fort … etc, à Celui qui est le seul sage, Dieu, par Jésus Christ, à lui la gloire pour les siècles ».

Dans ce court passage, Paul emploie 3 fois le mot « mystère », un mystère qui a été « révélé, manifesté et porté à la connaissance de toutes les nations … grâce à Jésus-Christ », nous précise-t-il. C’est vraiment là son expérience, car il sait que s’il a pu si bien parler de Dieu, c’est grâce à sa rencontre intérieure avec Jésus-Christ. Pour Paul, le mystère n’est donc pas quelque chose qu’on ne peut pas comprendre, mais ce qu’on n’aura jamais fini de comprendre. Cette différence change tout !

En effet, on a souvent dit aux chrétiens qu’un « mystère » était quelque chose qu’il ne fallait surtout pas chercher à comprendre, qu’il fallait l’accepter d’un bloc sans réfléchir. Et c’est de la même manière qu’on les a invités à entendre les textes bibliques, au premier degré, sans réfléchir, comme s’ils étaient la description historique de ce qui s’est réellement passé. Or, même s’ils ont l’apparence de récits historiques, les textes bibliques n’ont pas été écrit dans un souci historique mais pour transmettre des expériences spirituelles intérieures ? C’est pour cela qu’ils parlent à tout être humain, quelle que soit l’époque. Je vous propose d’en faire l’expérience maintenant, à partir du récit de l’annonciation que nous venons d’entendre.

Pour commencer, imaginez que ce texte de l’annonciation est écrit pour nous partager l’expérience intérieure de Luc, l’auteur de ce texte, qui veut aussi que les lecteurs et auditeurs puissent faire l’expérience de recevoir eux aussi, l’annonce de l’ange à Marie comme si celle-ci était faite à chacun.e d’entre nous aujourd’hui. 

Remarquez tout d’abord que Marie reçoit l’annonce d’un messager de Dieu (c’est le sens du mot « « ange »). Elle ne la reçoit pas directement, il y a un porteur de message, un ambassadeur qui transmet le message. Cela m’invite à repérer les personnes qui, dans ma vie, m’ont permis de connaitre Dieu, d’entendre ses appels, sa voix et son Amour pour moi, bref sa douce et discrète Parole qui parle au creux de mon être. Une fois repéré mes messagers et les avoir remerciés, je suis prêt à être, comme Marie, attentif à la présence de Dieu en moi, à cette Grâce qu’est la vie divine qui parle en moi et qui m’invite à accueillir la Vie.

Marie est l’image (ou l’archétype) de tous ceux et celles qui accueillent la présence divine en eux, parce qu’il ne sont pas encombrés par quoi que ce soit : ni par un égo démesuré, ni par la présence d’un autre dans sa vie (cf « je n’ai pas connu d’homme »), ni par des soucis d’argent (car elle était pauvre), bref, elle est entièrement disposée à recevoir ce que Dieu voudra bien lui donner, ainsi nous pouvons dire que son âme est vierge de tout retour sur soi, de tout encombrement. C’est en ce sens que j’entends ces paroles de l’ange qui la désigne comme « comblée de grâce » c’est-à-dire « « remplie de la Présence de Dieu », il n’y a rien d’autre en elle qui pourrait empêcher Dieu de remplir son espace intérieur. Du coup, je me demande : et en moi qu’y a-t-il ? Suis-je conscient moi aussi d’être habité de la grâce de Dieu ? Ai-je le sentiment d’être comblé de sa Présence ? Et si non, qu’est-ce qui m’encombre encore ? Prenez le temps de lister ce qui vous encombre et n’hésitez pas à demander à Dieu qu’il vienne rendre vierge cet espace intérieur afin qu’il puisse y faire sa demeure. C’est le sens de ce temps de l’avent : un temps pour préparer le chemin du Seigneur afin qu’il puisse venir « crécher » en nous sans se sentir à l’étroit.

Mais des questions peuvent venir me traverser l’esprit : je peux me demander comme Marie, « comment cela va-t-il se faire ? », comment Dieu peut-il naitre en moi, habiter en moi et faire advenir la vie en moi ? La réponse ne va pas se faire attendre : en effet, quand une pièce est désencombrée, le souffle peut davantage circuler et apporter avec lui la réponse divine. Le messager répond : « le Souffle viendra sur toi et te couvrira de son ombre ». « Couvrir de son ombre » dans le langage biblique signifie protéger, comme on le dirait d’une poule qui couvre ses poussins de ses ailes. Cette ombre fait aussi clairement allusion à la « « nuée » qui protégeait le peuple hébreu lors de la sortie d’Egypte, qui le guidait à l’avant pour qu’ils trouvent le chemin de la sortie et qui le protégeait à l’arrière des égyptiens lancés à leur poursuite (cf livre de l’Exode 13, 21).

Mais ce souffle ne fait pas que protéger, il va aussi insuffler la vie : « Ce qui va naitre en toi sera saint, ce sera ta part de fils (de fille) de Dieu » ! Oui chacun.e d’entre nous est appelé à devenir chaque jour un peu plus fils ou fille de Dieu. C’est notre vocation à tous, c’est le travail de l’Esprit (du Souffle) en nous, il s’agit de naître à la vie de Dieu qui nous fait devenir fils et fille de Dieu. J’apprécie aussi de voir que le Souffle saint n’insuffle pas seulement la vie aux plus jeunes mais aussi aux plus âgées, puisqu’aussitôt après l’annonce à la jeune Marie, il annonce qu’Elisabeth elle aussi, va recevoir la vie, alors qu’elle est « dans sa vieillesse » nous dit st Luc. Bonne nouvelle là encore. Bonne nouvelle aussi de savoir que Celui qui va naitre se nommera « Jésus » qui signifie en hébreu « celui qui désengorge, qui désentrave et qui désencombre ». Oui l’œuvre de Dieu en nous est de nous désentraver, de nous désencombrer pour que nous puissions accueillir la Vie en abondance.

Enfin je voudrais terminer cette homélie par la magnifique parole de Marie : « je suis la servante du Seigneur, que tout m’advienne selon ta Parole ». Quelle confiance ! Belle confiance à laquelle nous sommes invités nous aussi, certain que le Souffle nous protège, que Dieu nous veut vivant et qu’il s’y emploie. Je l’entends comme un énorme « n’ayez pas peur » qui nous invite à aller de l’avant, comme le dit sœur Emmanuelle « Yallah, en avant » même si nous ne savons pas ce qui nous attend, nous pouvons aller de l’avant, confiants comme Marie, suffisamment rassurée pour s’élancer par elle-même dans la vie.

A l’image de Marie, nous pouvons nous aussi nous élancer en ce 4ème dimanche de l’avent, ayant Dieu comme centre de gravité, solidement ancrés dans la certitude que le Souffle saint nous protège et nous guide, lestés par le sentiment de porter en nous Jésus, Celui qui désencombre et désengorge. Et comme Dieu a eu besoin du « oui » de Marie, il a besoin aujourd’hui encore de tous nos « oui à la vie », car « Dans cet immense circuit de la vie, chacun de nous est un segment indispensable, chacun de nous porte toute l’Histoire, tout l’univers, tout le destin de Dieu. C’est cela que l’Avent veut nous dire : avec Jésus, c’est le monde entier qui est remis entre nos mains, car il est clair que cette universalité qui embrasse tous les siècles, qui concentre tous les temps, toutes les générations dans un seul présent, il est clair que cette universalité a besoin de l’intensité de notre amour à l’égard des hommes d’aujourd’hui, à l’égard de ceux qui nous entourent et qui doivent être l’objet de notre sollicitude et de notre attention ». (Maurice Zundel)

Bonne fin d’avent et « Yallah », en avant mes amis !

 

Gilles Brocard  

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 12/04/2021