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DIMANCHE 13 JUIN 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Un dynamisme interne, mystérieux, invisible

Ezéchiel 17, 22-24 : avec l’épreuve de l’exil et tout le découragement qui s’en est suivi, le prophète a compris que Dieu seul peut relever son peuple. Il l’exprime par l’image du jeune rameau que Dieu lui-même plantera, qui deviendra un cèdre magnifique, produira des branches, portera du fruit et abritera toutes sortes d’oiseaux.

2 Corinthiens 5, 6-10 : la vie terrestre, « dans ce corps », est comprise comme un exil, loin du Seigneur. Exil ou pas, l’important est de plaire au Seigneur et de cheminer dans la foi, en pleine confiance.

Marc 4, 26-34 : le royaume de Dieu ne tarde pas à venir, il est en gestation. Il faudra du temps pour qu’il soit visible aux yeux de tous. Mais il arrivera aussi sûrement que la moisson à partir d’une minuscule graine de moutarde qui deviendra une plante assez robuste pour abriter les nids de plusieurs oiseaux du ciel.

         Jésus parle du règne de Dieu. Il en parle en paraboles, en référence à la vie agricole : au miracle perpétuel de la vie, cette force irrésistible qui fait germer et grandir la graine semée, jusqu’à la moisson. Message d’espérance et d’optimisme à méditer alors que les statistiques de notre Eglise sont en chute libre et poussent certains à crier au catastrophisme. Jésus parle en paraboles dans une première annonce, « mais en particulier, il expliquait tout à ses disciples », à ceux qui veulent aller plus loin dans l’approfondissement de la foi (groupes bibliques par exemple), comme le souhaite l’Eglise depuis toujours.

         Que faut-il entendre par « Règne de Dieu » ou « Royaume de Dieu » (« Royaume des cieux » chez l’évangéliste Matthieu) avec majuscule ? C’est là où Dieu règne, là où « les enfants du Royaume » font la volonté du Père. « Règne de vie et de vérité, de grâce et de sainteté, un règne de justice, d'amour et de paix » (préface de la fête du Christ-Roi). Ce règne n’est évidemment pas limité à la seule Eglise, puisque le Fils a le projet de rassembler toute l’humanité : l’Eglise est une partie du Royaume. Celui-ci n’est pas non plus uniquement spirituel, ni uniquement eschatologique (pour « les derniers temps ») : il est déjà là et il continue à se construire et à s’étendre. D’où la belle image du grain et de la semence : un dynamisme interne, mystérieux, invisible, mais une force que rien ne peut arrêter.

         Les deux paraboles veulent faire comprendre que le Royaume de Dieu est une œuvre de Dieu qui ne peut que grandir, qu’on le veuille ou non, qu’on le voie ou non. Tout comme le miracle de la vie que tout un chacun peut admirer à travers champs et jardins. Le semeur ici c’est Dieu lui-même, le grain semé est justement le Règne de Dieu. Une fois dans la terre, la force de la vie est irrésistible ; nuit et jour, la vie germe et grandit « d’elle-même ». D’abord semence, elle devient herbe, donnera l’épi et enfin du blé plein l’épi. Au départ, le grain était unique et seul, à la moisson (au dernier jour), l’épi en sera plein de nombreux autres. « Si le grain de blé ne meurt, disait Jésus de sa mort, il demeure seul, mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. »

Une première remarque que les commentateurs font de ce passage d’évangile, c’est que, au temps où Marc écrit, les chrétiens se posent une grosse question. Le Seigneur avait dit que « cette » génération ne passera pas avant qu’il ne revienne pour établir son règne. Royaume attendu triomphal, rapide, spectaculaire. Alors pourquoi tarde-t-il, surtout qu’il y avait, à l’époque, un déferlement de persécutions atroces contre les chrétiens, comme si les puissances du mal prenaient le dessus. Royaume fantôme ? La réponse est dans la parabole : il faut attendre patiemment le temps de la moisson (terme biblique pour dire le jugement du dernier jour), comme l’agriculteur sait attendre le rythme des saisons, en faisant confiance aux lois de la nature. La moisson il y aura, mais en son temps. Rien ne sert de courir. Il en va de même pour le Royaume : il a son rythme… attendez voir sans désespérer, attendez la moisson abondante malgré les apparences, vous êtes en présence d’une force cachée, imperceptible mais toujours active et efficace qui arrive toujours à ses objectifs. Il faut être comme Jésus : des incorrigibles optimistes, malgré les vents contraires, malgré toutes les Cassandres de la déprime. Apparemment rien ne se passe : Dieu paraît loin et inactif, l’Église et l’action du Seigneur sont comme enfouies. Mais le Royaume est une réalité, encore en gestation, mêlée à notre vie quotidienne. Patience et confiance !

La première parabole, c’est donc pour affirmer que le Royaume se développe et grandit tout seul, malgré et contre tout. Est-ce à dire que nous avons à nous tourner les pouces sans rien faire ? Nous sommes embauchés à la vigne du Seigneur. Seulement, nous sommes des ouvriers « quelconques » (expression difficile à traduire : on a même traduits par ouvriers inutiles) dans le sens que notre collaboration avec Dieu n’est pas vaine parce que Dieu l’a voulue, mais qu’il peut se passer de nous. Que nous dormions, que nous soyons debout, il n’y a que Dieu qui donne la croissance. Ne gérons pas le Royaume comme nos multinationales (le Pape François y insiste) où on compte uniquement sur les ressources humaines : elles ne tiennent pas longtemps la route, la preuve c’est que l’histoire montre les empires financiers et politiques s’effondrer l’un après l’autre. Par contre, l’Eglise qui a commencé avec une petite poignée de disciples incultes, sans CV, sans formation en marketing ni diplôme en communication, sans le sou, avec pour chef Pierre qui a renié Jésus en disant qu’il ne le connaît pas, elle tient contre vents et marées. Non seulement elle tient encore, mais elle ne cesse de se développer, de se répandre : c’est l’enseignement de la 2ème parabole. Le sage Gamaliel avait raison (Act 5, 39).

La deuxième parabole parle de la graine de moutarde : la plus petite des graines pour les Juifs de l’époque de Jésus (Jésus y fait une autre allusion : « Si vous aviez de la foi grosse comme une graine de moutarde » ; certaines traductions utilisent le mot « sénevé »). De cette semence minuscule, presque invisible, surgira une plante qui grandira jusqu’à devenir ce grand arbre aux longues branches où les oiseaux du ciel viendront trouver abri, refuge, confort et bonheur (image classique de la Bible pour dire le grand rassemblement des nations). Le contraste est mis en évidence entre les modestes débuts et l’ampleur impressionnante en finale : comme le petit groupe réuni au Cénacle à la Pentecôte et l’Eglise aujourd’hui répandue sur toute la planète. Auparavant, Yahvé avait choisi Israël, le plus petit de tous les peuples. Puis ce fut le petit bébé de la crèche dans une grange d’un village insignifiant appelé Bethléem. Quand le Nazaréen commence sa prédication, on s’écrie : « Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? » Quand il est sur la croix, le « tout est accompli » sonnait dans les oreilles humaines comme un « tout est foutu ». Voici la merveille de Dieu, voici la vraie puissance de Dieu : la Parole semée dans la pauvreté et l'humilité devient peu à peu un arbre immense à la dimension planétaire dont les branches sont assez étendues pour abriter l'humanité tout entière, toutes les religions, toutes les cultures, toutes les nations. St Paul disait que Dieu choisit ce qui est faible pour confondre les forts, ce qui est petit pour confondre les puissants, ce qui est fou pour confondre les sages.

La première parabole soulignait l’action invisible de l’Evangile dans le monde, la seconde souligne la disproportion entre les débuts insignifiants du Royaume et sa prodigieuse expansion à la fin des temps. Nous savons que la Parole de Dieu fait son œuvre dans le cœur et dans la vie, la nôtre comme celle de nos frères. Pourtant il y a des sceptiques pour rétorquer que rien ne se passe, qu’il y a si peu de choses qui changent dans la bonne direction. Il y a toujours la violence, l’injustice, la guerre, la barbarie sous toutes ses formes. Le tableau n’est pas reluisant même dans la « sainte » Eglise : non seulement la « pratique » baisse (moins de baptêmes et de mariages à l’église, vieillissement du clergé et des communautés paroissiales), mais elle est elle-même fréquemment secouée de gros scandales, même au plus haut niveau.

Si nous versons dans ce langage, le Seigneur, par ces deux paraboles, nous dit que nous n’avons rien compris au règne de Dieu. La croissance continue grâce au dynamisme interne de la Parole de Dieu. Mettons-nous plutôt au travail avec la conviction que le Seigneur a déjà donné la fécondité. Mettons en lui notre confiance absolue et non dans des hommes soi-disant « providentiels », ni dans des méthodes soi-disant éprouvées de la propagande, encore moins dans les finances. Malgré toutes les mauvaises informations dont nous abreuvent les médias, il y a un dynamisme du bien que nos sens ne savent pas capter. On dit en Afrique qu’un seul arbre qui tombe fait plus de fracas que toute une forêt qui pousse ?

Un des acquis du concile Vatican II, c’est le regard de l’Eglise catholique sur les autres Eglises et même sur les autres religions : à l’instar des Pères de l’Eglise, le concile y reconnaît des étincelles de la vérité divine. Un missionnaire au Rwanda a écrit un livre pour montrer les « valeurs et pierres d’attente » de nos religions traditionnelles africaines qui sont toutes monothéistes (il n’y a donc pas que le judaïsme, le christianisme et l’islam à professer un seul Dieu). La croissance du Royaume touche donc même ceux que nous croyons les plus éloignés de Dieu et qui n’en ont pas conscience ou le nient. Quelle idée de croire que Dieu ne s’intéresse qu’aux baptisés ! Le Père Philippe Bacq aime dire que « les fils du Royaume » sont partout ! Effectivement ils sont nombreux dans les autres religions et même chez des athées (ce qui ne veut pas dire qu’ils doivent le rester, qu’il ne faut pas leur porter la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ).

La leçon de ces paraboles est une magnifique leçon de confiance : Dieu agit, faisons-lui confiance. Collaborons avec lui en  favorisant, là où l'on vit, dans sa famille, son quartier, au bureau, tout ce qui va dans le sens d'une ouverture aux autres, de la paix, de la justice, de la fraternité universelle. Soyons à notre tour semeur d’amour, de joie, de foi. C’est ainsi qu’on prépare le terrain où la semence du Royaume viendra s’incarner. Et soignons la graine semée en notre propre cœur, laissons son dynamisme interne nous modeler en véritables et authentiques enfants du Royaume.

Amen.

Vénuste

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dimanche 6 juin 2021

homélie DE GILLES

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre de l’Exode (Ex 24, 3-8)

En ces jours-là,
Moïse vint rapporter au peuple
toutes les paroles du Seigneur et toutes ses ordonnances.
Tout le peuple répondit d’une seule voix :
« Toutes ces paroles que le Seigneur a dites,
nous les mettrons en pratique. »
Moïse écrivit toutes les paroles du Seigneur.
Il se leva de bon matin et il bâtit un autel au pied de la montagne,
et il dressa douze pierres pour les douze tribus d’Israël.
Puis il chargea quelques jeunes garçons parmi les fils d’Israël
d’offrir des holocaustes,
et d’immoler au Seigneur des taureaux en sacrifice de paix.
Moïse prit la moitié du sang et le mit dans des coupes ;
puis il aspergea l’autel avec le reste du sang.
Il prit le livre de l’Alliance et en fit la lecture au peuple.
Celui-ci répondit :
« Tout ce que le Seigneur a dit,
nous le mettrons en pratique, nous y obéirons. »
Moïse prit le sang, en aspergea le peuple, et dit :
« Voici le sang de l’Alliance
que, sur la base de toutes ces paroles,
le Seigneur a conclue avec vous. »

DEUXIÈME LECTURE

Lecture de la lettre aux Hébreux (He 9, 11-15)

Frères,
le Christ est venu, grand prêtre des biens à venir.
Par la tente plus grande et plus parfaite,
celle qui n’est pas œuvre de mains humaines
et n’appartient pas à cette création,
il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire,
en répandant, non pas le sang de boucs et de jeunes taureaux,
mais son propre sang.
De cette manière, il a obtenu une libération définitive.
S’il est vrai qu’une simple aspersion
avec le sang de boucs et de taureaux, et de la cendre de génisse,
sanctifie ceux qui sont souillés,
leur rendant la pureté de la chair,
le sang du Christ fait bien davantage,
car le Christ, poussé par l’Esprit éternel,
s’est offert lui-même à Dieu
comme une victime sans défaut ;
son sang purifiera donc notre conscience
des actes qui mènent à la mort,
pour que nous puissions rendre un culte au Dieu vivant.
Voilà pourquoi il est le médiateur d’une alliance nouvelle,
d’un testament nouveau :
puisque sa mort a permis le rachat des transgressions
commises sous le premier Testament,
ceux qui sont appelés
peuvent recevoir l’héritage éternel jadis promis.

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 14, 12-16.22-26)

Le premier jour de la fête des pains sans levain,
où l’on immolait l’agneau pascal,
les disciples de Jésus lui disent :
« Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs
pour que tu manges la Pâque ? »
Il envoie deux de ses disciples en leur disant :
« Allez à la ville ;
un homme portant une cruche d’eau
viendra à votre rencontre.
Suivez-le,
et là où il entrera, dites au propriétaire :
“Le Maître te fait dire :
Où est la salle
où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?”
Il vous indiquera, à l’étage,
une grande pièce aménagée et prête pour un repas.
Faites-y pour nous les préparatifs. »
Les disciples partirent, allèrent à la ville ;
ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit,
et ils préparèrent la Pâque.

Pendant le repas,
Jésus, ayant pris du pain
et prononcé la bénédiction,
le rompit, le leur donna,
et dit :
« Prenez, ceci est mon corps. »
Puis, ayant pris une coupe
et ayant rendu grâce,
il la leur donna,
et ils en burent tous.
Et il leur dit :
« Ceci est mon sang,
le sang de l’Alliance,
versé pour la multitude.
Amen, je vous le dis :
je ne boirai plus du fruit de la vigne,
jusqu’au jour où je le boirai, nouveau,
dans le royaume de Dieu. »

Après avoir chanté les psaumes,
ils partirent pour le mont des Oliviers.

Homélie

En cette fête du Corps et du Sang du Christ, nous avons entendu des lectures quelques peu étonnantes. Elles ont pour but de nous aider à entrer dans le sens spirituel de cette fête, mais force est de constater que comme ça, à brule pour point, nous sommes bien peu avancés après leur simple écoute. Cette homélie a donc pour but de vous aider à entrer un peu plus dans l’intelligence des Ecritures, afin de mieux comprendre ce que signifie communier au Corps et au Sang du Christ.

La 1ere lecture tirée du livre de l’Exode nous rappelle le sous-bassement de l’eucharistie : au temps de Moïse, les Hébreux avaient pris l’habitude de réaffirmer leur alliance avec Dieu par des sacrifices en répandant le sang de ces animaux sacrifiés sur l’autel et sur le peuple. Ainsi on comprend pourquoi Jésus dit dans l’Evangile : « Ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. » La différence, c’est que c’est lui Jésus qui est désormais l’agneau sacrifié. Le but reste cependant le même : refaire l’alliance entre Dieu et les humains. La communion au Corps et au Sang du Christ nous plonge donc d’emblée au cœur de l’alliance entre Dieu et les humains. On peut donc dire qu’à chaque fois qu’on communie, on refait alliance avec Dieu.

Mais allons plus loin, car il est important de bien comprendre la notion de sacrifice, dont parle la seconde lecture. L’auteur de la lettre aux Hébreux s’emploie à montrer la différence qui existe entre les anciens sacrifices et celui de Jésus : « si le sang des boucs et des taureaux sacrifiés permettait de purifier et de sanctifier les personnes souillées pour leur rendre la pureté de la chair, le sang de Jésus fait bien davantage : il purifie notre conscience et permet le rachat des transgressions passées ». Qu’est-ce à dire ? Pour bien comprendre cette notion de rachat, je vous invite à penser à ces moments où vous avez eu envie de vous racheter : vous savez ces moments où l’on n’est pas très content de soi, où l’on sait que nous n’avons pas agit correctement et que l’on voudrait se rattraper, réparer le mal commis, nous racheter en quelque sorte par des attitudes plus louables et plus dignes de nous.

Eh bien on peut dire que par la vie donnée de Jésus, c’est l’humanité qui se rachète, qui veut se faire pardonner ses errements et ses fautes. Voila comment Jésus nous rachète : en nous aimant … jusqu’à en mourir. Mais ce n’est pas sa mort qui nous rachète, c’est le fait d’aimer jusqu’à la mort. Car en aimant ainsi, il nous dit que nous aussi nous pouvons aimer jusque-là. Je pense à toutes ces personnes qui ont donné leur vie pour que d’autres vivent : ceux qui sont mort à la guerre pour offrir la liberté à leur compatriotes, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame qui s’est volontairement substitué au dernier otage retenu entre les mains du terroriste, je pense à Maximilien Kolbe qui a pris la place d’un plus jeune que lui pour lui éviter d’être fusillé, à toutes ces personnes très nombreuses qui rachètent les lâchetés de l’humanité, qui ouvrent un avenir et permettent de ne pas désespérer de l’humanité. Voila ce qui sauve le monde et voilà comment on peut comprendre que « Jésus rachète les transgressions de l’humanité ». En le faisant lui-même, il nous montre le chemin et nous invite à faire de même.

Voilà ce que nous rappelons à chaque eucharistie : le sacrifice du Christ est un chemin de vie, non seulement pour lui, mais aussi pour nous. Voilà ce à quoi nous nous engageons quand nous allons communier : à aimer comme Jésus nous a aimé : jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte (pour reprendre une formule devenue célèbre). Voila en quoi il rachète notre humanité et voilà comment nous aussi nous pouvons rattraper les errements de notre humanité et lui ouvrir un avenir. Vous voyez, la communion n’est pas un simple acte rituel. Non, la communion c’est une rencontre en profondeur où nous ne faisons plus qu’un avec le Christ, acte par lequel il nous donne d’aimer comme lui nous aime.

Pour communier vraiment à la présence du Christ, pour que nous puissions vraiment le rencontrer et ne faire qu’un avec lui, il importe de se préparer à la rencontre. C’est ce que dit Jésus dans l’Evangile de ce jour : vous avez peut-être remarqué la manière dont Jésus insiste sur l’importance des préparatifs avant le repas : c’est un véritable jeu de piste, où les disciples doivent d’abord trouver un mystérieux homme qui porte une cruche, qui les amènera vers un non-moins mystérieux propriétaire d’une salle, qui lui-même leur indiquera à l’étage la chambre haute. Etonnant tous ces détails non ?

Etonnant… sauf si nous voyons dans cette chambre haute où doit se dérouler le repas avec Jésus, une manière symbolique pour parler de notre cœur. Par conséquent, pour atteindre le lieu de la communion avec Jésus, il faut tout d’abord repérer l’homme à la cruche d’eau : celui-ci pourrait symboliser l’Esprit Saint qui apporte l’eau vive, qui est présent dans l’eau du baptême, qui désaltère la Samaritaine et qui remet sur pied le prophète Elie quand il est au plus mal (1 roi 19).

Et c’est lui l’Esprit, le Souffle de vie, qui conduit chez le propriétaire de la salle : qui pourrait être le propriétaire de cet espace de rencontre … si ce n’est Dieu le Père ? L’Esprit nous conduit au Père qui lui-même indique la chambre haute, c’est-à-dire le lieu de la rencontre avec son Fils. Ça vous parle ? Les trois personnes de la Trinité sont à l’œuvre à chaque fois que nous communions au Corps et au Sang du Christ. Cet Evangile nous invite donc à nous préparer à la rencontre avec le Christ.

Alors tout à l’heure, quand vous viendrez communier, j’aimerais que vous veniez comme si c’était la première fois, comme si c’était votre première communion : vous laissant pousser par l’Esprit, inviter par le Père, avec ce désir intense de rencontrer Jésus, « qui se tient à la porte et qui frappe. Si quelqu'un entend sa voix et ouvre la porte, il entrera chez lui, il prendra mon repas avec lui, et lui avec Jésus ». (Ap 3,20)

Puisse cette homélie et la suite de cette célébration, vous aider à vous préparer pour cette rencontre dans votre chambre haute.

Amen

Gilles Brocard

 

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DIMANCHE 30 MAI 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Fête de la Sainte Trinité : Dieu notre Père, Dieu notre Frère, Dieu notre Amour

Deutéronome 4, 32… 40 : le Dieu d’Israël s’est fait connaître dans l’Histoire, il n’est pas une vue de l’esprit, il n’est pas le fruit de cogitations ni de soliloques, on ne le trouve pas de façon rationnelle. Dieu se révèle à travers des gestes, des contacts ; il communique avec l’homme, il se communique à lui. C’est un Père plein d’attentions. De mémoire d’homme, « est-il arrivé quelque chose d’aussi grand… ? »

Romains 8, 14-17 : un court texte où les 3 Personnes divines sont présentes. Dieu n’est pas défini en termes de pouvoir (ou d’énergie) devant lequel on serait esclave, mais en termes d’amour : le chrétien est déjà plongé dans l’intimité trinitaire ; il appelle le Père par un nom de tendresse, Abba (littéralement « petit papa chéri »), que lui inspire l’Esprit Saint, il est cohéritier du Fils, il est habité par l’Esprit Saint.

Matthieu 28, 16-20 : Jésus envoie les disciples baptiser, c’est-à-dire donner la filiation à tous les hommes de toutes les nations. C’est son pouvoir qu’il transmet ainsi. L’universalité de ce don est souligné par la répétition : tout pouvoir… toutes les nations… tous les commandements… tous les jours…

La Trinité ? Nous n’avons pas d’idée satisfaisante là-dessus pour notre esprit cartésien. Mais nous savons que, avec la résurrection, c’est l’originalité, la spécificité du christianisme. La dimension trinitaire est l'âme même du culte chrétien ; c’est le dogme central de notre foi.

La révélation de la Trinité a pris du temps selon la pédagogie divine. Qui donc est Dieu ? C’est la question que l’humanité se pose depuis le premier jour. Il faut laisser Dieu nous « souffler » lui-même la réponse... Nul ne peut connaître Dieu si Dieu ne se révèle pas lui-même. La Trinité : l’aboutissement de la Révélation en Jésus Christ. Il a fallu toute la durée de l’Ancien Testament pour se libérer du polythéisme (les Olympes surchargés) et croire en un Dieu unique (monothéisme pur). Une étape intermédiaire fut celle de l’hénothéisme : on professait un seul Dieu d’Israël, mais on concevait que les autres peuples avaient leurs dieux.

C’est pendant l’Exil à Babylone, semble-t-il, qu’Israël découvrit que Dieu est le Dieu unique de tout l’univers. La découverte du mystère de la Trinité sera la dernière étape de la révélation de Dieu à son peuple. Il était impossible pour l’homme d’entendre, en une fois, le double message : Dieu est UN et il est en trois Personnes. La première étape de la pédagogie de Dieu a donc été de se révéler d’abord comme le Dieu Unique (et c’est l’objet de l’Ancien Testament) ; la deuxième étape sera l’objet du Nouveau Testament : ce Dieu UN n’est pas solitaire, il est une communion d’amour entre trois Personnes. Ces trois personnes distinctes sont d'une seule nature : divine. Cette Trinité se définit aussi par les relations entre elles : relation entre Père et Fils, entre Esprit et Père, entre Fils et Esprit. Il a fallu à l'Eglise quatre siècles pour aboutir à la conception trinitaire telle que nous la connaissons aujourd'hui. Dieu se révèle progressivement à travers son histoire avec son peuple. Comme toute histoire d’amour : c’est progressivement que les amis se découvrent, apprennent à s’aimer et mieux se connaître.

Il a fallu des siècles également pour que la liturgie chrétienne intègre la fête de la Trinité. Au départ, l’Eglise n’éprouvait pas le besoin de consacrer un dimanche à la Trinité, puisque chaque dimanche et chaque liturgie sont trinitaires. A une époque où l’on avait un peu oublié que chaque messe (sa prière eucharistique en particulier) était une prière au Père par son Fils dans son Esprit, s’imposa une fête de la Trinité. Elle se répandit à partir de 1030 et le pape Jean XXII va l’imposer à tout l’Occident en 1334 après 5 siècles qu’elle n’était qu’une messe votive. On ne sait pourquoi elle fut placée au dimanche suivant la Pentecôte.

On n’est pas à l’aise avec le mot « trinité » qui ne se trouve nulle part dans la Bible, même pas dans le Nouveau Testament. Comment est-ce que l’Eglise est arrivée à parler de Trinité ? A la suite de Jésus bien sûr qui parlait de « mon Père » (non de façon dogmatique) de façon privilégiée en s’en faisant l’égal, une « énormité » pour ses auditeurs juifs qui en feront un des motifs de sa condamnation (ils l’ont donc bien compris sans l’accepter) ; il parlait aussi de l’Esprit qu’il donna à ses disciples le jour de la résurrection. La « définition » du dogme se fera à partir de l’usage liturgique, à partir de deux usages en particulier : l’Eglise baptise au nom de la Trinité et la prière chrétienne est trinitaire par définition.

Nous venons de l’entendre dans l’évangile de cette liturgie, Jésus envoie ses disciples par le monde entier, baptiser tous ceux qui croiront. C’est ce qu’ils vont faire à partir du jour de la Pentecôte déjà. Jésus avait donné la formule du baptême : « baptisez-les au nom [un singulier] du Père, et du Fils et du Saint Esprit ». Les apôtres et les premiers chrétiens ne répétaient pas la formule tout bêtement. D’après les textes qui nous sont parvenus, les premiers chrétiens faisaient bien la différence entre les 3 Personnes et ils avaient compris que les trois avaient une « égale dignité » : il n’y a pas un qui serait supérieur aux 2 autres, ni supérieur ni antérieur. Ils vont utiliser la formule du baptême, avec la conscience nette que le Père n’est pas le Fils, que le Fils n’est pas le Saint Esprit, que le Saint Esprit n’est pas le Père ; que les trois ne sont pas des appellations floues mais bien des Personnes ; tout en gardant la foi de leurs pères en un Dieu unique. Ils avaient l’idée juste de la Trinité sans utiliser le mot, sans avoir les formules qui seront « définies » par les conciles, spécialement le concile de Nicée (en 325) et le concile de Constantinople (en 381) qui vont « bétonner » le Credo chrétien que les baptisés de toutes les Eglises (pas seulement catholiques) récitent tous les dimanches dans leur liturgie. L’usage veut, depuis l’époque des apôtres, que celui qui va être baptisé, professe d’abord la foi en Dieu Père, Fils et Esprit Saint, afin de donner la preuve que sa foi est « orthodoxe », c.-à-d. ne connaît pas de déviation par rapport à la tradition apostolique. Cet usage deviendra une norme surtout au moment où les hérésies vont se développer à propos du Fils, l’Homme-Dieu, ce qui explique le fait que dans le Credo, aussi bien que dans le « Symbole des Apôtres », la partie qui concerne le Fils est beaucoup plus développée. Paradoxalement, ce sont les hérésies qui ont amené l’Eglise à trouver des formules précises de la doctrine de la Trinité.

En plus de la célébration du baptême, nous avons également la célébration eucharistique qui est trinitaire, à toutes les étapes de la liturgie. A commencer par le signe de croix : c’est la plus courte des professions de foi en la Trinité, mais déjà toute une théologie. Il y a la salutation, empruntée à St Paul, qui nomme les trois Personnes divines. Les oraisons, comme toute prière chrétienne, sont trinitaires : toutes les prières, surtout la « collecte » sont adressées au Père (sauf quand on veut mettre en relief le rôle du Fils ou de l’Esprit Saint dans notre salut), par le Fils et dans l’Esprit Saint. Il y a le Gloria qui, comme le Credo, a une structure trinitaire. Il y a la prière eucharistique : unis au Fils, nous offrons au Père, le pain et le vin qui deviennent Corps et Sang du Christ par l’action du Saint Esprit le Sanctificateur (l’épiclèse demande que l’Esprit vienne sanctifier le pain et le vin ; ce n’est donc pas, comme on le disait dans le temps, le prêtre qui consacre et fait descendre le Christ sur le pain et le vin : « sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit, qu’elles deviennent pour nous le Corps et le Sang de Jésus, le Christ, notre Seigneur » ; le prêtre tient la place de Jésus, mais c’est l’Esprit qui descend sur les offrandes pour les sanctifier). Et puis il y a une épiclèse sur l’assemblée. Il y a la « doxologie » qui termine la partie eucharistique proprement dite : « par lui (le Fils) avec lui et en lui, à toi Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité du Saint Esprit… » Et enfin la bénédiction.

Nous croyons que notre Dieu n’est pas un dieu solitaire. Le Christ nous l’a révélé Amour. Or qui dit amour, dit échange, réciprocité, dialogue, communion, communauté d’amour. Un seul Dieu, trois Personnes : ce n’est pas de l’arithmétique, c’est notre foi. De même qu’il ne fut pas un temps où Dieu n’était pas (puisque éternel), de même il ne fut pas un temps où il ne fut pas amour-communion. Ce n’est pas non plus tout un panthéon : Dieu est un, unique, dans la Trinité des Personnes divines.

Est-ce qu’on peut saisir la Trinité par le raisonnement, par la logique ? Est-ce qu’on peut « connaître » une personne avec la raison ? Un portrait-robot peut-être, mais pas le cœur de la personne. Connaître une personne, ce ne peut être qu’en l’aimant. De même pour Dieu. Il faut une relation, une communication, une fréquentation : il faut « se brancher » pour qu’il y ait un flux et un reflux, de sentiments et de vie. Si Dieu est un mystère (l’homme est déjà mystère pour lui-même), pour le comprendre, nous sommes invités à y prendre part, puisque plongés dedans par le baptême ; nous sommes invités à entrer dans cette histoire de découvertes et d’alliances progressives, les unes après les autres et toujours plus profondes. D’où la nécessité de la prière. Dieu « trine » n’est pas une équation à trois inconnues. Dieu on le prie, même si la trinité est un langage théologique, qui n’incite pas nécessairement à la prière. C’est dans le culte qu’on récolte la foi, pas en bibliothèque. On prie volontiers le Père, on sait s’adresser au Fils également comme Dieu. Il faudrait apprendre à s’adresser à l’Esprit Saint comme Dieu, à l’école de l’Eglise primitive.

C’est un bel exercice que nous pouvons faire dans notre prière privée : nous adresser alternativement à chaque Personne divine. Résultat : on remarque que ce ne sont pas des idées, mais bien des Personnes, qui aiment et veulent être aimées. Dieu notre Père, Dieu notre Frère, Dieu notre Amour. Résultat : nous nous sentons en famille, lieu d’amour par excellence, lieu du donner et du recevoir. Osons l’amour, osons aimer Dieu. Aujourd’hui, essayons de prier de façon attentive à ces différents moments de la liturgie, conscients que nous parlons aux 3 Personnes de la Trinité.

 

DIMANCHE 23 MAI 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Pentecôte : ça a fait du bruit, ça a chauffé, ça a causé ! 

Actes 2, 1-11 : le grand événement de la Pentecôte qui va tout changer, non seulement dans la vie des apôtres, mais dans toute l’histoire de l’humanité. « … ça a fait du bruit, ça a chauffé, ça a causé ! » « Ils furent tous remplis de l’Esprit Saint, ils se mirent à parler… nous les entendons proclamer dans nos langues les merveilles de Dieu ». Depuis lors ça n’arrête pas, puisqu’ici aujourd’hui, nous proclamons dans notre langue les merveilles de Dieu. Ce ne fut pas un feu de paille puisqu’il continue d’embraser l’univers entier.

Galates 5, 16-25 : pour Paul, l’homme ne peut vivre que de 2 façons. Soit il vit selon la chair (le mot signifie la faiblesse humaine, sa mortalité, quelques fois le dérèglement sexuel, mais surtout l’opposition à Dieu) et les œuvres de la chair conduisent à la mort. Soit il vit selon l’Esprit et les œuvres de l’Esprit sont les œuvres de Dieu, des œuvres de vie.

Jean 15, 26-27 ; 16, 12-15 : le Défenseur est venu rendre témoignage à Jésus et conduire les chrétiens à rendre témoignage eux aussi. Lui, l’Esprit de vérité, il nous guide vers la vérité tout entière. La Pentecôte ne se répète pas, elle continue.

Pentecôte - du grec : pentecostè, cinquante - le cinquantième jour après Pâques, était, chez les Juifs, avec la Pâque et la fête des Tentes, une des trois grandes fêtes de pèlerinage. Une fête de la récolte du blé : à cette occasion, on venait offrir une gerbe de la nouvelle récolte, c’était donc la fête de la moisson, de l’abondance, et on remerciait le Ciel d’avoir donné la récolte de l’année dont on offrait les prémices. Plus tard la fête est devenue une commémoration de l’Alliance du Sinaï. La fête explique la grande affluence à Jérusalem de beaucoup de pèlerins : « des Juifs fervents, issus de toutes les nations qui sont sous le ciel », des pèlerins qui parlaient toutes sortes de langues ; ce qui devait être une tour de Babel sera le miracle de la langue de l’Esprit : tout le monde entend les apôtres annoncer Jésus Christ et proclamer les merveilles de Dieu chacun dans sa langue maternelle.

Mais, alors que Pâques et Pentecôte n’avaient pas de rapport direct dans le culte juif, la liturgie chrétienne les a unies. Pendant les premiers siècles du christianisme, on n’a jamais considéré le jour de la Pentecôte comme une fête à part, mais comme le dernier jour de la grande fête de Pâques qui dure 50 jours. Le lien entre Pâques et Pentecôte est mis en évidence par l’évangéliste St Jean : pour lui, Pâques, Ascension, Pentecôte, tout cela se passe le jour même de la résurrection : « il souffla sur eux et leur dit : « recevez l’Esprit Saint… » Les cinquante jours n’en sont qu’un et ce jour de Dieu ne s’arrête plus.

Tout le temps pascal est le temps fort de l’Esprit. Nous avons passé ces 50 jours de Pâques (on ne dit plus « après » Pâques) à lire les Actes des Apôtres dans nos liturgies les dimanches et les jours de semaine. Toute personne qui a prêté attention à cette espèce de chronique des débuts de l’Eglise a bien compris que le même Esprit de force et de puissance qui a conduit Jésus, est le même qui a conduit les Apôtres avec la même puissance et la même force. C’est ainsi que l’Eglise a pu naître et se développer très rapidement : c’est parce qu’ils étaient remplis de l’Esprit Saint. L’événement de la Pentecôte ne peut donc être séparé de l’événement de la Pâque : le don de l’Esprit aux apôtres est manifesté au début et à la fin des cinquante jours. La Pentecôte n’ajoute rien à Pâques, elle n’en est pas indépendante : la Pentecôte accomplit le mystère pascal, en ravivant le don de l’Esprit. C’est le déploiement au niveau planétaire de ce que Pâques nous a apporté. C’est la moisson abondante cueillie sur l’arbre de la croix. C’est l’Eglise qui sort à la rencontre de l’histoire et de l’humanité. C’est le don répandu sur l’univers. Aujourd’hui nous continuons à accueillir le temps de la Pentecôte qui se poursuit de dimanche à dimanche.

Mais l’Esprit Saint est le grand inconnu. Difficile de dire qui il est, on peut tout au plus décrire ses actes et ses « dons ». Le Christ lui-même parle de lui en nous prévenant de ce qu’il va faire pour nous et en nous. On peut dire ce qu’il nous rend capables de faire, et même ce que nous ne pouvons pas faire (être) sans lui. Il était présent en force et puissance dans la vie et l’œuvre de Jésus, il est présent de la même façon dans la vie de l’Eglise. On dit souvent que le livre des Actes des Apôtres est l’Evangile de l’Esprit : il fait le récit de ce que l’Esprit a accompli comme œuvre dans la vie et l’œuvre des apôtres, pour faire naître l’Eglise, la répandre aux quatre coins du monde et la fortifier. Descendre, fondre, venir, se poser, pénétrer, remplir, se répandre… ce sont là les verbes qui expriment l’action de l’Esprit dans le cœur de chaque chrétien et dans la vie de l’Eglise entière. Le résultat, c’est de connaître (selon l’extrait de l’évangile d’aujourd’hui), d’être dans la vérité toute entière, pas pour satisfaire une certaine curiosité intellectuelle, c'est pour témoigner avec l’Esprit (la 1ère lecture donne l’expression « proclamer les merveilles de Dieu ») de sorte que tout un chacun comprend dans sa langue maternelle.

Sa première manifestation très remarquée est la Pentecôte. Irruption explosive de l’Esprit dans la vie des apôtres. Quelque chose de fort se passe, « soudain », qui transforme ces gens peureux en témoins intrépides. Dès ce moment, l’évangile n’est plus enfermé derrière les portes verrouillées d’un refuge, il n’appartient plus à un groupuscule d’initiés apeurés : l’Esprit les projette littéralement sur la place publique pour que tous les peuples puissent entendre la Parole de Dieu et que la diversité des langues ne fasse plus obstacle à l’annonce de la Bonne Nouvelle. Quelque chose de fort s’est passé : plus rien ne les fera taire, plus rien ne les arrêtera, les voilà qui parlent avec audace et assurance.

Quelque chose s’est bien passé, peut-être pas « soudain » en un coup de vent, peut-être au cours d’une lente évolution, une lente maturation, en tout cas une expérience forte qui signa la naissance de l’Eglise missionnaire. Luc décrit cela comme un événement au cours duquel la Loi est remplacée par l’Esprit hôte des coeurs, la loi n’est plus inscrite sur la pierre, elle est cette flamme d’amour qui se divise et se pose sur chaque apôtre : Luc met en scène un bruit venant du ciel, comme un violent coup de vent, une sorte de feu, et des langues. Ce sont là des images traditionnelles (de théophanie = manifestation divine), comme justement au mont Sinaï (Exode 19) lors du don de l’Alliance (de la Loi) que les Juifs célébraient 50 jours après la Pâque. Dieu se manifeste souvent dans le vent, dans la fumée ou la nuée, dans des sons puissants. L’auteur des Actes des Apôtres a voulu placer au début de la Nouvelle Alliance, quelque chose d’aussi fort qu’au Sinaï lors de la 1ère Alliance. Quelqu’un disait qu’en ce jour de la Pentecôte, « ça a fait du bruit, ça a chauffé, ça a causé ! » C’est l’Esprit qui descend en surabondance. Les fruits de la nouvelle moisson, c’est une joie enivrante. Imaginez les disciples qui sortent du lieu où ils se cachaient, qui font irruption dans le temple un peu en trouble-fête ; on les prend pour des soûlards, mais on est surpris de les comprendre peu importe la langue maternelle, ils n’ont pas besoin de traduction simultanée : ils parlent la langue de l’amour, autre chose que la tour de Babel. Depuis lors, ce sont des hommes nouveaux qui vont parcourir toute la terre en convertissant des foules. C’est l’Esprit qui opère en eux, qui est à l’œuvre dans la diversité des charismes.

La Pentecôte devrait être permanente dans l’Eglise, aujourd’hui aussi. Difficile à vivre, car nous n’avons pas prise sur l’Esprit Saint. Aussi l’oublions-nous pour le remplacer par le culte des saints (et du pape). Nous retombons dans ce que le Christ voulait nous éviter ! Prenez une fois votre missel : les fêtes des saints vont toujours en augmentant, la Sainte Vierge en a 25 ! Alors que l’Esprit Saint n’a que le jour de la Pentecôte ! Par contre, lisez le livre des Actes des Apôtres pour voir combien l’Esprit Saint était vraiment le « Paraclet », c.à.d. celui qu’on appelle à l’aide, celui qui prête assistance pour les grandes et les petites choses. L’apôtre se sent « poussé » par l’Esprit, « porté » par lui, animé, inspiré, guidé. Il n’y a pas une prière qui ne soit une prière de l’Esprit, car nous ne savons pas prier, c’est l’Esprit qui nous vient en aide pour nous inspirer une vraie prière chrétienne. L’apôtre ne prêche pas sans que ce soit dans l’Esprit, car nul ne peut dire « le Christ est Seigneur », si ce n’est par l’Esprit. Il n’y a pas une réunion qui se fait sinon dans l’Esprit, car depuis l’Ascension, c’est lui qui est le chef de la communauté (Eglise), le chef des opérations. Le chrétien, comme l’Eglise entière, vit de l’Esprit. Dieu que les religions aiment placer « au plus haut des cieux » où elles le maintiennent transcendant, inaccessible, est désormais plus que proche puisqu’il est le Dieu en nous, il habite chacun et agit en nous tant qu’on est docile à son action. Il n’y a donc plus de distance entre Dieu et nous.

Alors qu’avons-nous fait de l’Esprit Saint, reçu à profusion au baptême et à la confirmation. Il faut se rappeler que Jésus lui-même était « poussé » par l’Esprit en tout ce qu’il faisait. Il ne s’agit pas de passivité, quand nous disons qu’il faut se laisser conduire par l’Esprit : St Paul utilise (2ème lecture) les expressions « marcher dans l’Esprit », « se laisser conduire par l’Esprit », « suivre l’Esprit » dans ce combat sans merci contre la chair et le péché pour nous en libérer. Essayons de laisser l’Esprit Saint agir en nous, d’être attentifs à sa voix (à son souffle), de le laisser nous pousser à prier, à méditer la Parole, à exercer la charité. Les merveilles de Dieu qu’il nous faut proclamer, ce ne sont pas des anecdotes que nous entendons des autres, c’est l’expérience spirituelle, le cheminement spirituel de chacun, l’œuvre de l’Esprit en notre cœur et en notre communauté. S’il n’y a pas de chemin parcouru, c’est que nous nous sommes déconnectés de l’Esprit. Si nous ne sommes pas poussés à l’action et à l’engagement, c’est que nous nous refusons à être portés par l’Esprit. Si nous ne savons pas prier ou si nous ne prions qu’avec les mots des autres, c’est que nous ne nous laissons pas inspirer par l’Esprit. Laissons-le nous habiter, éduquer notre foi, nous porter dans le quotidien. De grâce, disait st Paul, n’éteignez pas l’Esprit, car alors on se remet sous l’emprise de la chair… et c’est la mort spirituelle assurée.

Viens Esprit d’amour, de paix, de joie, d’unité, de vie ; Esprit de Jésus, Esprit de Dieu, viens ! 

Amen

Vénuste

dimanche 16 mai 2021

Homelie 16 05

HOMÉLIE de GILLES

Lecture du livre des Actes des Apôtres

(Ac 1, 15-17.20a.20c-26)

En ces jours-là,
Pierre se leva au milieu des frères
qui étaient réunis au nombre d’environ cent vingt personnes,
et il déclara :
« Frères, il fallait que l’Écriture s’accomplisse.
En effet, par la bouche de David,
l’Esprit Saint avait d’avance parlé de Judas,
qui en est venu à servir de guide
aux gens qui ont arrêté Jésus :
ce Judas était l’un de nous
et avait reçu sa part de notre ministère.
Il est écrit au livre des Psaumes :
Qu’un autre prenne sa charge.
Or, il y a des hommes qui nous ont accompagnés
durant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous,
depuis le commencement, lors du baptême donné par Jean,
jusqu’au jour où il fut enlevé d’auprès de nous.
Il faut donc que l’un d’entre eux devienne, avec nous,
témoin de sa résurrection. »
On en présenta deux :
Joseph appelé Barsabbas, puis surnommé Justus,
et Matthias.
Ensuite, on fit cette prière :
« Toi, Seigneur, qui connais tous les cœurs,
désigne lequel des deux tu as choisi
pour qu’il prenne, dans le ministère apostolique,
la place que Judas a désertée
en allant à la place qui est désormais la sienne. »
On tira au sort entre eux, et le sort tomba sur Matthias,
qui fut donc associé par suffrage aux onze Apôtres.

Lecture de la première lettre de saint Jean (1 Jn 4, 11-16)

Bien-aimés,
puisque Dieu nous a tellement aimés,
nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres.
Dieu, personne ne l’a jamais vu.
Mais si nous nous aimons les uns les autres,
Dieu demeure en nous,
et, en nous, son amour atteint la perfection.
Voici comment nous reconnaissons
que nous demeurons en lui
et lui en nous :
il nous a donné part à son Esprit.
Quant à nous, nous avons vu et nous attestons
que le Père a envoyé son Fils
comme Sauveur du monde.

Celui qui proclame que Jésus est le Fils de Dieu,
Dieu demeure en lui, et lui en Dieu.
Et nous, nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous,
et nous y avons cru.
Dieu est amour : qui demeure dans l’amour demeure en Dieu,
et Dieu demeure en lui.

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 17, 11b-19)

En ce temps-là,
les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi :
« Père saint, garde mes disciples unis dans ton nom,
le nom que tu m’as donné,
pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes.
Quand j’étais avec eux,
je les gardais unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné.
J’ai veillé sur eux, et aucun ne s’est perdu,
sauf celui qui s’en va à sa perte
de sorte que l’Écriture soit accomplie.
Et maintenant que je viens à toi,
je parle ainsi, dans le monde,
pour qu’ils aient en eux ma joie,
et qu’ils en soient comblés.
Moi, je leur ai donné ta parole,
et le monde les a pris en haine
parce qu’ils n’appartiennent pas au monde,
de même que moi je n’appartiens pas au monde.
Je ne prie pas pour que tu les retires du monde,
mais pour que tu les gardes du Mauvais.
Ils n’appartiennent pas au monde,
de même que moi, je n’appartiens pas au monde.

Sanctifie-les dans la vérité :
ta parole est vérité.
De même que tu m’as envoyé dans le monde,
moi aussi, je les ai envoyés dans le monde.
Et pour eux je me sanctifie moi-même,
afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité. »

Homélie

Parfois les textes bibliques apportent des réponses à nos questions et éclairent notre vie, mais d’autres fois, ces textes nous posent des questions qui nous invitent à réfléchir et à trouver des réponses par nous-même. C’est particulièrement le cas pour les lectures d’aujourd’hui, voyez plutôt.

La 1ere lecture se situe juste après l’ascension de Jésus, au moment où les onze apôtres cherchent un successeur à Judas. Pour ce faire, ils commencent par prendre le temps d’en choisir deux parmi « tous ceux qui les ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi eux ». Une première sélection est donc faite par les apôtres. Puis ils laissent le soin à Dieu et au hasard de faire le reste, c’est-à-dire de trancher, après avoir pris soin de prier, afin de confier à Dieu celui qui sera désigné : « Toi, Seigneur, qui connais tous les cœurs, désigne lequel des deux tu as choisi pour qu’il prenne, dans le ministère apostolique, la place que Judas a désertée en allant à la place qui est désormais la sienne. »

Je trouve particulièrement intéressante cette manière de faire devant une décision importante : en effet, les apôtres ne décident pas tous seuls, ils laissent de la place à d’autres qu’eux, mais ils ne laissent pas non plus toute la place au hasard et ils ne laissent pas non plus Dieu tout faire à leur place, ce qui aurait pour conséquence de les déresponsabiliser. Cette façon de faire tripartite (les hommes, le hasard et Dieu) me parait être source de stabilité, un peu comme un tabouret à 3 pattes. S’il vient à en manquer une seule, alors c’est tout de suite plus scabreux : en effet, si comme certains le pense, il n’y a pas de hasard, alors il faut en déduire que tout est dirigé d’en haut, que Dieu tire les ficelles de notre destin et que nous n’aurions qu’à nous résigner devant ce qu’il a décidé depuis toute éternité. A l’inverse, si on enlève Dieu, alors nous sommes livrés à nous-même et à nos seules compétences. Enfin, si nous enlevons la main de l’homme, il ne reste qu’à attendre que Dieu ou le hasard fassent bien les choses, mais alors nous sommes des marionnettes entre les mains de Dieu ou du hasard. Or je crois que c’est justement la conjonction des trois (Dieu, l’homme et le hasard) qui me semble approcher le plus justement la vérité !

Quoi qu’il en soit, cela vient nous poser la question du rôle de Dieu dans nos vies : pensez-vous comme Jean Cocteau, que le hasard serait « la forme que Dieu choisit pour passer incognito », donc qu’il n’y a pas de hasard et que Dieu est derrière tout ce qui nous arrive en tirant les ficelles de nos destinées ? Ou alors êtes-vous de ceux qui pensent que Dieu nous laisse libre au point de ne jamais intervenir dans nos vies, nous laissant nous débrouillez seuls avec nos problèmes ? Quelle part a votre réflexion dans vos décisions personnelles ? Et quelle place pour Dieu ? Et pour le hasard ? Bref, je vous laisse le soin de réfléchir à ces questions par vous-même.

Dans la seconde lecture, St Jean répète à plusieurs reprises que Dieu « « demeure en nous ». Il le dit 6 fois dans le court passage que nous avons entendu. C’est certainement parce que cela ne devait pas être si évident pour ses contemporains. Il faut dire qu’avec l’Ascension, il est facile d’imaginer que Jésus avait rejoint Dieu le Père « au ciel », c’est-à-dire dans un ailleurs inaccessible, loin de nous. Mais il n’en est rien. En fait, l’ascension est une façon imagée pour dire que Jésus ressuscité ne fait désormais plus qu’un avec son Père, qu’il est en totale communion avec lui. Par conséquent, en disant que Dieu « demeure en nous », Jean veut dire qu’en rejoignant le Père, Jésus a rejoint chacun et chacune d’entre nous, il ne nous a pas quitté, au contraire, il est encore plus proche de nous, il demeure en nous. Mais est-ce si évident pour nous aujourd’hui ? Pensez-vous que Dieu habite en vous ou imaginez-vous qu’il est au ciel, là-bas dans un ailleurs que nous ne rejoindrons qu’après notre mort ? Peut -être est-il dans les deux endroits à la fois ? Là-encore, je vous invite à prendre le temps d’y réfléchir et à oser pensez par vous-même.

Enfin, dans l’Evangile de ce jour, Jésus a des paroles qui sont un peu étranges pour des auditeurs d’aujourd’hui : « Je ne prie pas pour que tu les retires du monde, mais pour que tu les gardes du Mauvais. Ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi, je n’appartiens pas au monde (…) De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde ». L’usage du mot « monde » chez saint Jean est assez divers selon ses écrits. Ici au chp 17 de son Evangile, Jean pense le monde assombri par le péché. Comme créature de Dieu, le monde est bon. Mais, exposé au péché, le monde entier est sous le pouvoir du Mauvais. Voilà pourquoi Jésus est venu, lui le Verbe, la lumière véritable : pour apporter de la lumière dans un monde enténébré par le péché. Donc pour bien comprendre ces paroles de Jésus, quand il parle du monde, il faudrait ajouter l’adjectif « enténébré » : ainsi, cela donne : « Je ne prie pas pour que tu retires mes disciples du monde enténébré, mais pour que tu les gardes du Mauvais. Ils n’appartiennent pas au monde enténébré, de même que moi, je n’appartiens pas au monde enténébré. De même que tu m’as envoyé dans le monde enténébré, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde enténébré… sous-entendu, « pour qu’ils continuent à y apporter la lumière de mon Père. » Ça va ? C’est plus clair pour vous ?

Cependant, cette expression de Jésus pose question : en effet, Jésus (selon St jean) semble opposer le monde lumineux des chrétiens, au reste du monde qui lui est totalement enténébré ! Le danger est de séparer le monde en deux catégories et de penser que les croyants sont du bon côté et les autres du mauvais côté. Alors je me demande si cette distinction du monde en deux parties est encore pertinente ? Est-il si vrai que la lumière est du côté des chrétiens et les ténèbres du côté de ceux qui ne croient pas au Christ ? Non certes non, on ne peut pas dire cela, ce serait trop simpliste. La question que ce texte nous pose est donc la question de l’originalité des chrétiens :  qu’est ce qui nous différencie dans autres humains ? Sommes-nous différents ? Et si oui en quoi ? Qu’apportons-nous de spécifique au monde ? La question mérite d’être posée. Un auteur anonyme a tenté de répondre à cette question au second siècle de notre ère : il adresse sa lettre à Diognète dont voici un petit extrait particulièrement intéressant : « Les chrétiens ne sont distingués du reste des hommes ni par leurs pays, ni par leur langage, ni par leur manière de vivre ; ils n'ont pas d'autres villes que les vôtres, d'autre langage que celui que vous parlez ; rien de singulier dans leurs habitudes. (...) Ils habitent leurs cités comme étrangers, ils prennent part à tout comme citoyens, ils souffrent tout comme voyageurs. (…) Comme les autres, ils se marient, comme les autres, ils ont des enfants, seulement ils ne les abandonnent pas. (…) Les chrétiens sont dans le monde ce que l'âme est dans le corps : l'âme est répandue dans toutes les parties du corps ; les chrétiens sont dans toutes les parties de la Terre ; l'âme habite le corps sans être du corps, les chrétiens sont dans le monde sans être du monde. »

Intéressant cette comparaison des chrétiens qui seraient pour le monde ce qu’est l’âme pour le corps. Et vous qu’en pensez-vous ? Là encore je confie à votre intuition la réponse à cette question : qu’est ce qui fait l’originalité d’un chrétien dans le monde ? Bon, il est temps de terminer cette homélie, cela fait suffisamment de questions pour aujourd’hui, prenez le temps d’y réfléchir durant la semaine et si besoin, n’oubliez pas de demander à l’Esprit Saint de vous aider.

Bon dimanche

Gilles Brocard

JEUDI 13 MAI 2021

HOMÉLIE de VÉNUSTE

Jour de l’Ascension : une autre façon d’être présent

 

Homelie

 

Actes 1, 1-11 : Jésus avait pris toutes ses dispositions pour que son Eglise ne disparaisse pas avec son départ le jour de l’Ascension, mais plutôt qu’elle se maintienne et même se développe. Sa présence active pendant la période de 40 jours visait à donner ses instructions ; il promet « une force », le Saint-Esprit ; il promet également son retour.
Ephésiens 4, 1-13 : l’apôtre Paul transmet les mêmes instructions et les mêmes consignes que son Maître. Il brosse le portrait du vrai disciple, énumère les qualités essentielles du témoin fidèle : douceur, patience, tolérance, amour, souci de l’unité et de la paix. Il appelle à l’unité, à la fraternité et à la solidarité dans la communauté mais comme dons de Dieu (pas comme conquêtes humaines). Ces dons se déploient dans la mise en place des ministères (apôtres, missionnaires, pasteurs, etc.) pour la construction d’un peuple qui est le Corps du Christ.
Marc 16, 15-20 : Jésus a tout organisé pour que les apôtres poursuivent sa mission, en accomplissant les mêmes actions bienveillantes que lui. C’est donc qu’il poursuit son oeuvre par ses apôtres qu’il envoie par le monde entier : « le Seigneur agissait avec eux ». Cela continue aujourd’hui dans nos communautés.

 

A 10 jours de la Pentecôte, la liturgie nous invite à célébrer l’Ascension. C’est une étape importante : fini le temps des apparitions, commence le temps de l’Eglise sous la guidance de l’Esprit Saint, le temps où il faut croire sans voir. La fête de l’Ascension apparaît, dans la liturgie de l’Eglise, moins d’un siècle après la Pentecôte, et est célébrée depuis la fin du 4ème siècle.

Les écrits néo-testamentaires ne s’accordent pas sur la chronologie. Certains (comme saint Jean) placent Pâques, Ascension et Pentecôte le même jour, car les trois événements sont intimement liés : Christ ressuscité est « élevé » (l’Ascension est l’apothéose de la résurrection) et le même qui a rendu l’esprit à la Croix insuffle l’Esprit Saint sur les disciples. D’autres écrits insistent sur le cheminement spirituel des disciples qui prennent le temps de « digérer » ce qui se passe. Ainsi le récit de Luc dans les Actes des Apôtres affirme que le Ressuscité est apparu aux disciples pendant 40 jours. Nous connaissons la symbolique du chiffre 40, nous savons que c’est le temps (chiffre) symbolique pour parler d’un mûrissement, d’une maturation, d’une plénitude de temps qui aboutit à un achèvement : 40 jours de Déluge, 40 ans de désert avant d’arriver à la terre promise, 40 jours que Moïse resta sur la sainte montagne (Sinaï), 40 jours de marche que mit Elie pour arriver à la montagne sainte (Horeb), 40 jours que jeûne Jésus au désert… Ne lisons donc pas les textes bibliques comme si c’était un reportage : c’est plutôt une méditation sur les événements historiques (notre foi repose sur des événements racontés par des témoins, ce n’est pas sur des idées). La crucifixion a été vue avec les sens corporels, les autres événements que sont la Résurrection, l’Ascension et la Pentecôte relèvent de la foi uniquement mais sont véritablement des événements historiques eux aussi.

Que signifie l’Ascension ? Est-ce un départ, un adieu ? Les textes nous disent que les disciples s’en retournèrent dans la joie : ce n’est donc pas l’adieu de quelqu’un qu’on ne reverra plus, l’adieu laissant toujours de la tristesse. Jésus quitte les siens mais ne les abandonne pas. Disons que c’est un « passage » (Pâques signifie passage : il passe de ce monde à son Père). Il assure qu’il reste avec eux jusqu’à la fin des temps : il s’agit d’une présence autre mais réelle. Présence cachée mais dynamique, invisible mais efficace : Jésus « agissait » avec eux (« en mon nom » = avec moi). Il disparaît de leurs yeux, mais leur reste présent : il est là autrement et même plus intensément. Le corps terrestre limite la personne à l’espace qu’il occupe dans un lieu déterminé à un temps déterminé : le Ressuscité retrouve désormais une présence invisible dont la profondeur et l’extension sont impossibles à un corps physique terrestre.

Il fallait qu’il fasse ce passage. Les apparitions du Ressuscité ont été nécessaires jusqu’au moment où les disciples ont acquis la conviction qu’il est vraiment vivant, qu’ils ne sont pas les jouets d’une hallucination collective. Jusque là, ils étaient ensemble et restaient ensemble. Mais puisqu’il fallait qu’ils soient témoins de la résurrection, il fallait qu’ils se dispersent à la surface de la terre ; par conséquent le Ressuscité ne devait pas les suivre et continuer à leur apparaître partout (il le pouvait : la bilocation et l’ubiquité ne sont pas un problème pour Dieu). Il fallait aussi que le fait de croire ne soit plus conditionné par le fait de voir. Et dans sa divine délicatesse, le Christ ne voulait plus s’imposer, imposer sa présence physique, pour laisser les hommes libres de croire et donc de l’aimer véritablement.

L’Ascension, c’est pour nous dire que nous n’avons donc pas besoin d’apparitions (encore moins de reliques de Jésus : heureusement qu’il n’a laissé aucune relique, car les reliques c’est pour les « absents »). Jésus a une autre façon d’être vivant et présent autrement. Les apparitions devaient cesser pour que grandisse la foi (« heureux ceux qui croient sans avoir vu »), pour que le groupe des disciples soit missionnaire aux 4 coins du globe ; ceux-ci devaient cesser d’être un groupe d’intimes, un cercle d’amis qui reçoit des visites privilégiés de leur fondateur en un lieu. Ils devaient prendre leur responsabilité de témoins devant la face du monde. C’est l’ère des apôtres missionnaires (pas seulement assis autour de Jésus pour écouter son enseignement). C’est l’ère de l’Eglise et de l’Esprit Saint. Il fallait que la présence du Christ « jusqu’à la fin du monde » soit une présence réelle et forte, mais à l’intérieur, au-dedans de nous. Il ne faut pas scruter l’horizon pour essayer de le repérer, il ne faut pas s’user les yeux à scruter le grand firmament, à chercher à percer le ciel pour le voir. Désormais, c’est dans l’Eglise, dans le « collège » des apôtres, dans la communauté qui prie, médite et commente la Parole, qui témoigne de ses convictions, s’aime, célèbre les sacrements, vit de l’Esprit-Saint, corps mystique, corps eucharistique… Désormais nous devons déplacer le regard, non plus vers les hauteurs des cieux, mais vers l’Eglise. La présence du Christ est là où Jésus avait appris à ses disciples à le reconnaitre : l’assemblée, la Parole, les sacrements et le prochain (surtout le plus petit, le plus vulnérable).

Encore une fois, Dieu n’agit pas comme les humains. Quand on vient de lancer une entreprise, on tient les ficelles jalousement, on ne fait confiance à personne. Comme ces personnages de science-fiction qui veulent devenir les seuls maîtres de l’univers, qui sont dans un bunker truffé de caméras cachés, d’écrans, d’écouteurs pour tout régenter, tout surveiller. Dieu au contraire fait confiance aux hommes, à ces faibles disciples qui ont pris la fuite quand Jésus a été arrêté. Il confie toutes les nations à cette poignée d’incultes, sans la sagesse du marketing, sans diplôme en communication… ! C’est à eux qu’il demande de prêcher, mieux de faire des disciples, de « faire Eglise ». Le Fondateur ne s’accroche pas, ne fait pas tout à la place de l’homme, il ne vient pas « dépanner » comme le deus ex machina, le dieu utile. Il est tellement confiant. Puisqu’il a donné son Esprit, le Paraclet.

« Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? », disent les anges. Avec l’Ascension, le ciel nous dit qu’il n’y a plus rien à y voir avec les yeux de la chair. La contemplation et l’extase doivent faire place à la mission qui est urgente. Au lieu de continuer à regarder le ciel, il faut descendre dans la plaine, dans les réalités du monde, aller vers les contemporains qui attendent la Bonne Nouvelle. « Allez dans le monde entier. Proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création. » C’est le temps de l’Eglise qui commence. « Vous serez mes témoins… jusqu’aux extrémités de la terre. » Les disciples deviennent des fondés de pouvoir, nous avons les pleins pouvoirs (le texte parle de miracles, de « signes qui accompagneront ceux qui deviendront croyants », et donc pas seulement les apôtres). Nous sommes envoyés libérer l’humanité, chasser les mauvais esprits, guérir l’homme de tout ce qui lui empoisonne le cœur et la vie. Et le Seigneur agit avec nous pour confirmer la Parole que nous proclamons. Mais il n’agit plus que par nous, il compte sur nous, il ne peut plus se passer de nous. Il a voulu dépendre de notre bon vouloir. Ne restons donc pas plantés là, figés dans la nostalgie du passé, mettons-nous en route ; si nous nous arrêtons, l’évangélisation s’arrête par le fait même. Nous avons là une grande dignité, un grand honneur, mais par le fait même une grande responsabilité. Le Seigneur nous témoigne une confiance absolue : tant que durera le temps de l’Eglise, il s’en remet à nous. Nos actes et nos paroles sont en même temps les actes et les paroles du Christ, puisque nous sommes ses fondés de pouvoir, ses porte-parole… à toutes les périphéries.

L’Ascension marque le début du temps de l’Eglise qui est le temps du Saint Esprit. L’Ascension est le point de départ d’une neuvaine à l’Esprit Saint, le Consolateur, l’Avocat, celui qui conduira les apôtres à la vérité toute entière, qui amènera leur enseignement (connaissance divine) à la perfection, qui les guidera, les fortifiera, leur donnera l’audace d’affronter le monde et ses puissances. Dans le monde catholique, on ne saisit pas à sa juste valeur la place incontournable de l’Esprit Saint : et pourtant, sans lui, pas de témoignage véritable, pas de vraie prière, pas d’unité, bref pas de vie chrétienne authentique. En lisant les Actes des Apôtres, on voit comment l’Eglise a démarré et s’est fortifiée par l’Esprit Saint. C’est lui qui a négocié tous les grands tournants, c’est lui qui transporte tel apôtre ou tel diacre au lieu de son apostolat, c’est lui qui propulse tel groupe, c’est avec lui que les apôtres prennent les grandes décisions… Soyons donc dociles à l’Esprit qui a pris désormais la direction des « opérations ».

Comme pour la fête de la Résurrection (Pâques), la fête de l’Ascension nous rappelle que, dans le Christ, nous sommes déjà au nombre des élus, appelés à être « élevés », à nous asseoir à la droite du Père. Christ monté au ciel nous entraîne à sa suite. Demandons l’Esprit surtout pour nos jeunes qui font la première communion et la profession de foi ainsi que ceux qui reçoivent le sacrement de confirmation. Qu’ils soient les témoins dont l’Eglise a besoin auprès d’autres jeunes.

Amen.

Vénuste

DIMANCHE 9 MAI 2021

Homelie

???????HOMÉLIE de VÉNUSTE

Maintenant, vous êtes mes amis

Actes 10, 25… 48: « la Pentecôte des païens ». Pierre est conduit par Dieu chez les païens ; lui qui est juif, il brise un tabou, il entre dans leur maison sans avoir peur de contracter l’impureté ; il a la surprise de voir l’Esprit Saint se répandre sur la famille de Corneille, comme à la Pentecôte, « tout comme à nous ». C’est la 1ère annonce auprès des non Juifs. Dieu ne fait pas de différence entre les hommes. Dieu veut l’Eglise universelle, catholique.

1 Jean 4, 7-10 : « l’amour vient de Dieu… Dieu est amour. » Aimer, c’est ressembler à Dieu, c’est connaître Dieu et être son enfant. Dès lors, il faut aimer comme Dieu.

Jean 15, 9-17 : même enseignement que l’épître. L’amour a force de loi au même titre que le Décalogue. Ce n’est pas une option. Cependant, nous n’y obéissons pas comme des serviteurs, mais comme des amis. Le Christ s’étend sur ce précepte la veille de sa mort, ce qui en fait un testament.

Pendant le temps pascal, nous avons lu l’évangile selon St Jean, dans sa partie qu’on appelle « le discours d’adieu » ; c’est pour cela que l’extrait lu commençait par les mots (ajoutés dans la lecture liturgique) : « à l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père » (le mot « pâque » signifie « passage »). C’est donc un testament (spirituel), ce sont « les dernières volontés » du condamné à mort qu’était Jésus, les dernières recommandations, maintenant que les disciples vont être privés de sa présence physique et que ce sont eux qui vont désormais porter la Bonne Nouvelle : Jésus dit l’essentiel de son message. Il parle de l’amour : l’amour du Père pour lui, cet amour qu’il déverse en abondance sur les siens, cet amour que ceux-ci doivent avoir pour le Père et entre eux, un amour en vérité et en actes. Quelques exégètes ne sont pas d’accord qu’on parle de testament dans le cas de Jésus parce qu’il est toujours vivant (le testament c’est dans le chef de celui qui va mourir et disparaître définitivement).

« Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour… » L’extrait de dimanche dernier nous a déjà introduit dans ce concept de « demeurer », comme les sarments qui doivent rester sur la vigne sous peine de sécher et de mourir, demeurer étant la condition sine qua non pour qu’ils ne dépérissent pas et qu’ils portent des fruits en quantité et en qualité (fécondité spirituelle, efficacité apostolique, pastorale). L’extrait d’aujourd’hui explique l’image de la vigne, nous comprenons que la sève, c’est l’amour, la vie féconde que Jésus fait circuler dans les sarments que nous sommes. Remarquons encore, dans cet extrait, la fréquence du mot « demeurer », et cette fois-ci jumelé aux termes « amour », « aimer », « ami » (22 fois dans cet extrait !).

« Mon commandement, le voici : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Deux choses sont à souligner dans cette phrase : Jésus fait de l’amour un commandement, un commandement bien à lui (« mon ») et il y a le « comme » qui spécifie l’amour typiquement chrétien pour bien montrer qu’il doit aller plus loin que l’amour humain jusqu’à la mesure de l’amour divin (la mesure ? St Bernard disait que la mesure de l’amour c’est d’aimer sans mesure). Essayons de comprendre ces deux choses.

Est-ce qu’on peut faire de l’amour un commandement ? L’amour est par essence libre et spontané, sans contrainte aucune (le commandement oblige). On dirait qu’il est instinctif, naturel. Oui, c’est vrai, l’amour ne souffre d’aucune contrainte extérieure. Mais l’amour peut se forcer, en ce sens qu’il comporte un effort de volonté, un engagement à la fidélité, un acte de foi, du moins l’amour que nous demande Jésus. Il y a des gens aimables, sympas : c’est instinctivement qu’on les aime. Il est tout à fait naturel d’avoir un sentiment fort pour un bienfaiteur, par reconnaissance. C’est tout autre chose que d’aimer quelqu’un de pas du tout aimable, de désagréable, insupportable, sans manières : on se demande pourquoi il faudrait l’aimer, instinctivement on l’évite, même si on n’a pas de haine contre lui, il y a répulsion naturelle. De même quelqu’un qui vous a fait du tort, un ennemi : on ne peut même pas le supporter, on prend ses distances, on détourne le regard. Eh bien, le Christ nous dit qu’il faut aimer même celui-là qui a tout, qui fait tout pour qu’on le haïsse ou du moins qu’on l’évite, ne fût-ce que pour ne pas envenimer la situation. Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous maudissent, nous dit le Maître. Ne les évitez pas, allez vers eux, même si vous êtes la victime de leurs torts, faites le premier pas vers la réconciliation et la pleine entente, pour faire la paix et construire une nouvelle relation forte… d’amour.

Et c’est là que nous comprenons le « comme » : c’est la mesure de l’amour qui nous est commandé. D’ordinaire, nous avons l’habitude de nous présenter comme la mesure de toute chose, nous disons (et l’Ancien Testament ne fait pas mieux) qu’il faut aimer le prochain comme on s’aime soi-même… c’est un réel exploit d’arriver à s’aimer soi-même et à aimer l’autre comme on s’aime (on a toujours tendance à vouloir ajouter « en vérité » : s’aimer et aimer vraiment). Le Seigneur nous demande d’aimer comme il nous a aimés. Et il nous met dans la confidence (puisque nous ne sommes plus serviteurs et qu’entre amis, on ne se cache plus rien) en nous révélant qu’il nous aime comme il est aimé lui-même par le Père. Il demeure dans cet amour, il nous introduit dans cette intimité. Il nous plonge dans cet océan d’amour pour en être pleinement imprégnés afin de le vivre avec les autres. Comme je vous ai aimés. S’il nous le demande, il sait que nous en sommes capables, il ne doute pas de nous, ne doutons pas de nous-mêmes !

« Comme je vous ai aimés. » En fait nous avions tout, nous avons tout fait pour ne pas être aimables par Dieu. Mais Dieu n’a pas épargné son Fils, il l’a livré pour nous. St Paul disait qu’à la limite, on peut mourir pour un homme de bien. Hommes de bien, nous ne l’étions pas du tout, nous ne le sommes jamais, puisque nous sommes, continue-t-il, coupables et pécheurs. Difficile à comprendre : humainement, c’est de la folie, il faut être Dieu pour arriver jusque là, aimer des gens qui vous offensent continuellement, les aimer jusqu’à mourir pour eux ! Et Dieu nous demande de faire de même, de vivre l’amour humainement insensé. Aimer tout le monde, même le plus détestable. L’aimer comme Dieu l’aime profondément malgré ce qu’il est, pour qu’il change. L’aimer parce que nous-mêmes nous sommes aimés du même amour. L’aimer en acte, pas seulement platoniquement en pensée. L’aimer jusqu’à donner la vie pour lui : pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Cet amour dépasse le seul sentiment affectif spontané ou une charité vaguement compatissante ou un devoir à accomplir : aimer de manière authentique et durable. Le fait de reconnaître, de se savoir aimé de Dieu, donne le bonheur d’aimer à son tour : aimer Dieu et tous les bien-aimés du Père. Aimer et être aimé = le vrai bonheur. Une grâce qu’on reçoit de Dieu. Une responsabilité aussi : faire le bonheur de notre prochain.

« Je ne vous appelle plus serviteurs… maintenant vous êtes mes amis. » Encore une chose difficile à comprendre humainement. Car dans notre mentalité, l’homme sert Dieu (devoirs et obligations), surtout quand il s’agit de se racheter pour ses nombreux manquements. Jésus vient renverser ce genre de relation que nous cultivons envers Dieu. Nous devons abandonner cette mentalité d’esclave, pour nous sentir fils et filles de Dieu, amis, frères et sœurs de Jésus. Là nous avons à opérer une révolution dans nos têtes parce qu’on nous a habitués à « servir » Dieu, mais jamais à l’aimer : une fausse pudeur nous empêche de concevoir que nous pouvons aimer Dieu, nous nous contentons d’être ses serviteurs, dociles et prompts à faire sa volonté, pour « mériter », en récompense, sa grâce et son salut. On a déserté l’Eglise (paradoxe ! on venait plus nombreux quand, dans les sermons, elle menaçait d’enfer et de feu éternel) quand elle a parlé plus de l’amour de Dieu que de sa justice sévère, de ses punitions ! Le Dieu de Jésus Christ n’est pas un dieu gendarme, il aime et quémande notre amour ; il s’est tué à nous prouver son amour. En l’aimant à notre tour, nous ferons alors un meilleur service. Nous accomplissons sa volonté, parce que cette volonté d’amour est notre bien, notre paix définitive, notre joie parfaite. « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que vous soyez comblés de joie. »

« Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis… » Encore un malentendu à éclaircir. Nous sommes habitués à dire que nous sommes à la recherche de Dieu, que c’est l’homme qui cherche Dieu (l’un ou l’autre athée dira même que c’est l’homme qui se crée un dieu). Trouver Dieu serait une espèce de récompense, après une vie d’effort, de pénitence, de dure ascèse. La religion chrétienne nous dit, au contraire, que c’est Dieu qui prend l’initiative d’aimer et de chercher à joindre l’homme. C’est sur le fait que ce n’est pas nous qui avons d’abord aimé Dieu, (c’est lui qui nous a aimés le premier), que se base la coutume de baptiser les petits enfants (de leur donner la sainte communion également, chez les Orientaux) : ils ont déjà le droit de recevoir le signe de l’amour, puisqu’ils sont déjà aimés de Dieu, les conditions favorables à l’accroissement de cet amour en eux étant évidemment garanties ; ce n’est pas davantage l’adulte qui mérite le baptême, tout au plus acceptera-t-il, en adulte, l’amour déjà donné. C’est ce qu’a compris Pierre quand il a baptisé le centurion Corneille et sa famille : l’Esprit Saint l’a précédé en descendant sur ces païens, « comme à nous », comme sur les apôtres au Cénacle ; Pierre en a conclu qu’on ne peut pas refuser le baptême d’eau à ceux qui ont reçu l’Esprit Saint sans demi-mesure, en plénitude. L’amour de Dieu est premier, son amour ne dépend pas du nôtre, et il est « de toujours à toujours » ; quand bien même je le refuse, Dieu ne s’arrêtera pas de m’aimer.

Voyez comme ils s’aiment ! Le Christ avait dit que le monde nous reconnaîtra comme ses disciples à la manière dont nous nous aimons. Est-ce bien le cas ? Nous ne nous haïssons peut-être pas, mais est-ce que nous nous aimons… vraiment… comme il nous aime ? Par conséquent, est-ce que nous sommes vraiment ses disciples ? Est-ce que nous demeurons dans son amour ? Est-ce que notre Eglise est amour avant d’être organisation ? Que son amour abonde dans notre cœur pour le donner à notre tour, à tous les hommes que Dieu aime, sans frontières, sans conditions, sans exclusive. Un amour à cultiver.

Amen.

Vénuste

DIMANCHE 2 mai 2021

HOMELIE de VÉNUSTE

Il faut rester « branché »

Actes 9, 26-31: l’extension de la jeune Eglise est numérique et géographique, l’artisan de cette progression est l’Esprit Saint qui donne l’assurance aux apôtres, à Paul notamment. Celui-ci, de persécuteur, il devient en peu de temps, disciple et même prédicateur, malgré des débuts difficiles : la communauté a commencé par se méfier de lui, parce qu’il avait la réputation de persécuteur. Sa conversion est un signe de la puissance et de la miséricorde de Dieu. Sa prédication occupe toute la 2ème partie du livre des Actes des Apôtres.

1 Jean 3, 18-24 : Dieu est plus grand que notre cœur, nous n’avons pas à nous culpabiliser pour ne pas être à la hauteur du commandement de l’amour ; notre cœur peut rester en paix. Mais cela ne dispense pas de faire l’effort d’être fidèle aux commandements de Dieu afin de demeurer en lui. La preuve qu’il demeure en nous, c’est qu’il nous a donné l’Esprit.

Jean 15, 1-8 : après nous avoir décrit la relation intime de Dieu avec nous sous l’image du pasteur et de ses brebis, St Jean passe à l’image très biblique de la vigne dont le Père est le vigneron, le Christ est le cep et nous chrétiens sommes les sarments. Nous devons porter beaucoup de fruits, à condition de demeurer greffés sur Jésus, de nous laisser émonder chaque fois que nécessaire.

« Je suis la vraie vigne », dit Jésus. Dimanche dernier, il disait : je suis le bon berger, le vrai pasteur. A d’autres occasions, il dit : je suis le vrai pain, la vraie nourriture, la vraie boisson, la vraie porte, la vraie lumière… Et chaque fois, l’expression « je suis » (que beaucoup de traductions écrivent tout en majuscules) rappelle le nom que Dieu révéla à Moïse lors de l’épisode du buisson ardent. Ceci pour dire que l’expression « je suis » attire notre attention sur l’affirmation de Jésus qu’il est Dieu, surtout que l’expression est accompagnée d’un titre que la Bible réserve à Dieu.

Dimanche dernier, nous avons compris que le vrai berger, c’est Dieu, le pasteur de son peuple. Pour comprendre l’expression « la vraie vigne », il faut avoir en mémoire les textes des prophètes parce que c’est une image très biblique utilisée pour signifier que la vigne du Seigneur c’est le peuple d’Israël et pour prouver la tendresse et l’attention de Dieu vis-à-vis de son peuple Israël (il paraît qu’une vigne était sculptée sur le fronton du temple). La vigne est l’image de l’Alliance, entre Dieu et son peuple, parce qu’elle exige beaucoup de soins. On connaît par exemple le texte d’Isaïe (5, 1-7) : «… Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile. Il en retourna la terre, en retira les pierres, pour y mettre un plant de qualité. Au milieu, il bâtit une tour de garde et creusa aussi un pressoir. Il en attendait de beaux raisins, mais elle en donna de mauvais. Et maintenant, habitants de Jérusalem, hommes de Juda, soyez donc juges entre moi et ma vigne ! Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? J’attendais de beaux raisins, pourquoi en a-t-elle donné de mauvais ?... La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël. Le plant qu’il chérissait, ce sont les hommes de Juda… » Je suis la vigne : Jésus  s’identifie donc à tout le peuple ; nous sommes une partie de lui-même ; le vigneron c’est le Père.

Comme pour l’image du pasteur et de la relation qu’il entretient avec chacune de ses brebis, le vigneron aime sa vigne, il y passe tout son temps, aux petits soins pour chaque sarment : toute l’année, il émonde, élague, taille, met le fumier, pulvérise, assure la protection contre les parasites et les champignons ; il arrose ; et comme le vigneron est Dieu en personne, il donne soleil et pluie en temps voulu. Chaque branche, chaque sarment est précieux, le propriétaire en est fier quand la récolte est bonne ; il fera tout pour que celle-ci soit toujours abondante et d’excellente qualité. Sans lui, sans son travail, pas de fécondité : « en dehors de moi, vous ne pouvez rien ».

« Tout sarment qui donne du fruit, mon Père le nettoie, pour qu’il en donne davantage. » La vigne  n’est pas là pour être verdoyante seulement. Cela se comprend très bien. Mais ce qu’on comprend le moins, c’est que « Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève. » Est-ce à dire qu’il y a des personnes que Dieu condamne à être coupées de l’ensemble pour les jeter dans le feu éternel ? Pour comprendre les textes, il faut toujours chercher leur cohérence avec l’intégralité de la Bible. Or nous savons que Dieu fait tout pour récupérer et sauver les pécheurs, il est le médecin qui vient pour les malades, il va à la recherche de la brebis perdue, il s’invite chez Zachée, il refuse qu’on lapide la femme adultère, il donne le paradis au bon larron… les exemples abondent et chacun peut dire le nombre de fois que Dieu lui pardonne. En effet, la vigne c’est chacun de nous : si Dieu ne prend pas ses outils pour, comme disent les vignerons, faire « pleurer » la vigne en taillant tout ce qui est à tailler, il n’y aura pas de fruit, pas de fruit en abondance et en qualité. Car une vigne qui n’est pas taillée, devient sauvage, dépérit, ne produit que du feuillage, ou alors des fruits sauvages, minables, infects et nuisibles. Dieu est le meilleur des vignerons, il connaît son affaire, faisons-lui confiance, laissons-nous émonder car nous en avons besoin, c’est pour notre plus grand bien. Ce travail s’appelle la conversion, la purification, la sanctification : Dieu nous donne vie et sanctification. Acceptons par conséquent l’urgence et la nécessité chirurgicales d’être taillés. Notre vie, pour être vie divine, a besoin que le Maître saisisse ses instruments pour couper tout ce qui est obstacle, tout ce qui est nocif et corrosif. Et nous-mêmes devons chaque jour accepter des renoncements, faire des choix judicieux et courageux. Cela coûte à notre confort matériel, mais il en coûterait sinon pour la vie éternelle. Il vient émonder, élaguer, tailler, ce n’est pas que nous le laissons faire seulement, nous y collaborons (librement, car attachés au sens d’attachement et non enchaînés), nous travaillons à cette purification, nous assumons cette ascèse, nous opérons cette conversion. Sans lui, nous ne pouvons rien du tout, mais sans notre accord, il ne peut rien faire non plus. La grâce est indispensable tout comme notre bonne volonté. Cela s’appelle de la synergie.

La parabole veut nous prouver comment il est vital et existentiel d’être « greffé » et de « demeurer » dans le Christ. St Jean montre cette unité vitale et existentielle pour chaque sarment, vitale pour toute la vigne, qui est l’Eglise de Dieu, le peuple de Dieu. Détaché, on est privé de la sève nutritive, on dépérit, on sèche, on n’est plus bon qu’à nourrir les flammes. La sève est la vie divine qui alimente et irrigue depuis les racines jusqu’aux branches et aux feuilles des extrémités. Pour recevoir la sève, il faut être greffé sur le cep ; on ne peut être alimenté autrement ; et il faut être sur le cep sans interruption. Il faut « demeurer », terme qu’affectionne particulièrement l’évangéliste St Jean. Demeurer, c’est rester attaché au Christ, sur le Christ, uni au Christ : « de même que le sarment ne peut porter du fruit par lui-même s’il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus si vous ne demeurez pas en moi ». Je pense qu’il faut comprendre que dans notre vie, il n’y a pas de jour, pas de seconde où nous pouvons nous couper de Jésus. Il n’y a pas de moments profanes et des moments sacrés. Il faut demeurer sans interruption greffé sur Jésus, « branché » comme on aime dire aujourd’hui. Et cette union, cette communion ne peut être uniquement superficielle ni momentanée, elle doit être profonde et constante. Il faut plonger profondément ses racines en Jésus et rester uni à lui, ne faire qu’un avec lui.

Comment demeurer en Christ ? C’est par une vie qui est prière (prier = « s’entretenir » avec Dieu), c’est par l’assimilation des Saintes Ecritures, c’est par la réception constante des sacrements. Le Christ donne sa vie en nous greffant à son Corps dans le baptême, en la fortifiant par la confirmation, en la nourrissant par l’eucharistie, en la soignant par l’onction des malades et le sacrement de la réconciliation, en lui faisant porter du fruit (selon l’appel reçu) par le sacrement du mariage ou le sacrement de l’ordre (fécondité physique, intellectuelle, spirituelle). Si on se coupe de la sève nourricière, on est mort. On ne demeure pas avec quelqu’un en lui faisant de petites visites furtives et espacées dans le temps. Il s’agit de vivre avec lui. Il s’agit de laisser Jésus planter sa tente chez nous, habiter chez nous, avoir son domicile dans notre cœur. On ne peut demeurer avec le Christ si on ne « communie » pas assez à sa vie. Il ne s’impose pas, à nous de l’accepter en toute liberté. A nous d’accepter de partager notre vie avec lui ; qu’il n’y ait aucun moment, aucun domaine où il serait chassé, où nous lui dirions : désolé, pas toi, tiens-toi à distance, ça ne te regarde pas. Demeurer en lui, « comme lui en nous », c’est aussi nous engager résolument, à ses côtés, dans la réussite de sa mission.

Que veut dire porter du fruit, un fruit abondant, un fruit de qualité ? Notre vie spirituelle doit être féconde. Mais quels fruits ? Pour Jésus, ces nombreux fruits ce n’est évidemment pas le tape-à-l’œil que seraient les statistiques et les albums photos, les églises les plus admirables, ni les manifestations religieuses les plus grandioses. Ce sont les (7 dons) fruits de l’Esprit Saint que St Paul énumère : la charité, la joie, la paix, la longanimité, la serviabilité, la bonté, la confiance dans les autres, la douceur, la maîtrise de soi. Bref, l’amour (par-dessus tout).

Pour qui porter les fruits ? Pour la gloire de Dieu bien sûr, mais c’est aussi pour le salut du monde, l’édification des autres à travers le témoignage. Notre fruit de bonté doit être si attirant que tout le monde prend plaisir à le marauder. Tout le monde qui nous aborde doit pouvoir se régaler de notre bonté, sinon nous sommes un sarment parasite et celui-là le Père le coupe. Tout le monde doit trouver en nous un modèle, un exemple à imiter. Tout le monde qui nous accoste devrait partir rassasié des fruits de notre vie avec le Seigneur.

Remercions le Seigneur qui prend soin de nous, qui nous inonde de la sève spirituelle pour que nous portions du fruit en quantité et en qualité. Laissons-nous émonder, ayons le courage de la conversion définitive, solide, radicale et profonde. Portons du fruit pour notre communauté, pour le monde, pour la gloire de Dieu.

Amen.

Vénuste

DIMANCHE 25 AVRIL 2021

HOMELIE de Benoit

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Évangile selon saint Jean (10,11-18)

En ce temps-là, Jésus déclara :
« Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis.
Le berger mercenaire n’est pas le pasteur, les brebis ne sont pas à lui : s’il voit venir le loup,
il abandonne les brebis et s’enfuit ; le loup s’en empare et les disperse. Ce berger n’est qu’un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui.
Moi, je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît, et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis.
J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur.
Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau.
Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même.
J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père. »

 

Le berger

Pour l’heure, je suis frappé qu’il y ait dans ce texte comme une méditation sur le berger. J’en suis frappé, parce que ce rôle, s’il est fort ancien, est aussi très anciennement et dans de nombreuses civilisations, symbolique. Il a souvent été un titre royal : autrement dit, il a désigné de façon frappante ceux qui ont vis-à-vis des autres un rôle à part. Or un rôle particulier vis-à-vis des autres, cela se retrouve assez communément dans la société humaine. C’est déjà le cas dans le noyau même de cette société : on peut dire que les parents sont des « bergers ». Ce constat ouvre le champ : chacun de nous peut repérer des rôles qu’il a, et qui peuvent s’analyser ou se décrire comme d’un « berger ».

Berger

Jean-François Millet, Bergère avec son troupeau (1863) – Huile sur toile 81 x 101, Musée d’Orsay, Paris.

Quelque chose cependant pourrait nous faire hésiter : c’est que ce titre symbolique a une charge « sacrée ». Je n’aime pas cet adjectif, autant l’avouer tout de suite, à cause de l’usage abusif qu’on en fait. Est « sacré » ce que les hommes désignent comme tel, et ils désignent ainsi ce qu’ils veulent tenir à part du commun, ce dont ils veulent faire une réalité supérieure. Est-ce le cas de notre « berger » de l’évangile ? Certes il n’est pas un mouton, il est même le seul à ne pas l’être. Cette « solitude du chef » est d’ailleurs d’expérience commune, et plus le troupeau devient troupeau, s’unifie, plus le chef ressent sa solitude. Il faut pourtant modérer cette remarque, car le chef reçoit aussi un soutien de son « troupeau » bien plus fort, quand il en a besoin, d’un troupeau qu’il a unifié et fortifié ! Ce ne serait pas le cas d’un « berger » qui sacraliserait son rôle (ou que d’autres auraient sacralisés), tout simplement parce que situé « au-dessus » ou « au-delà », il ne peut pas manifester un quelconque besoin, qui serait alors perçu comme une faiblesse..

Il me semble alors que lorsque Jean met dans la bouche de Jésus cette comparaison, il indique précisément son rôle unique, non-transmissible. Ce « berger »-là est le seul qui soit ainsi différent de tous. Pour autant il ne reste lui-même pas « à part », tout montre à quel point il se fait proche, attentif, soucieux. Autrement dit, il rejette tout caractère « sacré », tout ce qui pourrait le maintenir à part, intouchable. Voilà qui devrait lever nos quelques scrupules, si nous en avions, à endosser nous aussi ce titre à propos de l’une ou l’autre de nos fonctions sociales : et cela nous permet aussi de lire ce texte en y cherchant des repères pour mesurer ou ajuster notre propre manière d’être dans ce ou ces rôles. Cela nous permet aussi, peut-être, un regard critique sur ceux qui voudraient être considérés trop à part, en s’arrogeant pour ce faire ce titre de berger : en ce cas et dans ce sens, c’est tout simplement de l’usurpation !

Eh bien, regardons ce qu’il en est de ce berger. D’abord, il n’est pas quelqu’un qui travaille pour « gagner sa vie ». Son rôle, il ne l’assume pas au fond pour lui, car alors, dans la situation extrême où il risquerait sa vie, il préserverait celle-ci de préférence à celle de ses bêtes. Ce qui laisse entendre qu’habituellement, il les garde et les élève pour en vivre : lait, laine, viande… En d’autres termes, notre berger est un drôle de berger, le seul au monde qui s’occupe d’un troupeau… juste pour le troupeau. Pour… quoi, alors ?

Il parle alors d’une connaissance mutuelle, comme si elle était une fin en soi. Une connaissance qui n’est pas d’emblée mutuelle, mais qui le devient par l’initiative de l’un des deux : le berger connaît ses brebis, et il choisit de se laisser connaître d’elles. De même, le père le connaît, et choisit de se laisser aussi connaître de lui. L’essentiel n’est pas dans « l’exploitation » d’un troupeau, mais dans l’établissement d’un relation réciproque qui n’est pas possible au départ. Il faut que le berger se rende accessible -et c’est ce qu’il fait ! Et pour ce faire, il vit au milieu de son troupeau, il ne se cache de lui en rien, si bien que ses bêtes finissent par repérer comment il fait, comment il vit, la signification du moindre de ses gestes. Tout devient indication. Les bêtes ont un besoin vital de leur berger sans qui elles ne peuvent survivre : se laisser connaître d’elles alors même que son seul souci est justement leur vie, c’est la meilleure chose. Ainsi, elles pourront interpréter comme il faut, comme il leur est bénéfique, le moindre de ses gestes, anticiper ses ordres en lisant ses intentions. Elles le pourront et le voudront, précisément parce que ses intentions se résument à ceci : qu’elles vivent. Qu’elles soient elles-mêmes.

Et en particulier, ses intentions sont dans l’ouverture et l’unité. Vivre et être elle-mêmes, ce n’est pas rester entre elles : c’est s’élargir à une autre dimension, c’est s’ouvrir à d’autres « qui ne sont pas de ce troupeau« , ou plutôt « de cet espace, de cette maison« . Et c’est à la condition de s’ouvrir ainsi que le troupeau peut être « un » : l’unité n’est possible que dans l’ouverture, que dans l’élargissement. Ce n’est pas forcément ce dont les bêtes ont « envie », souvent elles résistent spontanément à l’introduction d’autres bêtes ou à l’arrivée dans un autre troupeau. Mais le berger, lui, sait que là est leur vie, la vraie vie.

Voilà donc quelques critères. Puissent-ils nous permettre de relire notre propre pratique, la manière dont nous vivons nos rôles dans les différentes « sociétés » auxquelles nous appartenons….

Benoît

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LECTURES DE LA MESSE du 18 avril 2021

PREMIÈRE LECTURE

(Ac 3, 13-15.17-19)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, devant le peuple, Pierre prit la parole :
« Hommes d’Israël,
le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob,
le Dieu de nos pères,
a glorifié son serviteur Jésus,
alors que vous, vous l’aviez livré,
vous l’aviez renié en présence de Pilate
qui était décidé à le relâcher.
Vous avez renié le Saint et le Juste,
et vous avez demandé
qu’on vous accorde la grâce d’un meurtrier.
Vous avez tué le Prince de la vie,
lui que Dieu a ressuscité d’entre les morts,
nous en sommes témoins.
D’ailleurs, frères, je sais bien
que vous avez agi dans l’ignorance, vous et vos chefs.
Mais Dieu a ainsi accompli ce qu’il avait d’avance annoncé
par la bouche de tous les prophètes :
que le Christ, son Messie, souffrirait.
Convertissez-vous donc et tournez-vous vers Dieu
pour que vos péchés soient effacés. »


 


 

DEUXIÈME LECTURE

(1 Jn 2, 1-5a)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Mes petits enfants,
je vous écris cela pour que vous évitiez le péché.
Mais si l’un de nous vient à pécher,
nous avons un défenseur devant le Père :
Jésus Christ, le Juste.
C’est lui qui, par son sacrifice,
obtient le pardon de nos péchés,
non seulement des nôtres,
mais encore de ceux du monde entier.
Voici comment nous savons que nous le connaissons :
si nous gardons ses commandements.
Celui qui dit : « Je le connais »,
et qui ne garde pas ses commandements,
est un menteur :
la vérité n’est pas en lui.
Mais en celui qui garde sa parole,
l’amour de Dieu atteint vraiment la perfection


 


 

ÉVANGILE

(Lc 24, 35-48)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là,
les disciples qui rentraient d’Emmaüs
racontaient aux onze Apôtres et à leurs compagnons
ce qui s’était passé sur la route,
et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux
à la fraction du pain.
Comme ils en parlaient encore, 
lui-même fut présent au milieu d’eux, et leur dit :
« La paix soit avec vous ! »
Saisis de frayeur et de crainte,
ils croyaient voir un esprit.
Jésus leur dit :
« Pourquoi êtes-vous bouleversés ?
Et pourquoi ces pensées qui surgissent dans votre cœur ?
Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi !
Touchez-moi, regardez :
un esprit n’a pas de chair ni d’os
comme vous constatez que j’en ai. »
Après cette parole,
il leur montra ses mains et ses pieds.
Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire,
et restaient saisis d’étonnement.
Jésus leur dit :
« Avez-vous ici quelque chose à manger ? »
Ils lui présentèrent une part de poisson grillé
qu’il prit et mangea devant eux.
Puis il leur déclara :
« Voici les paroles que je vous ai dites
quand j’étais encore avec vous :
“Il faut que s’accomplisse
tout ce qui a été écrit à mon sujet
dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.” »
Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures.
Il leur dit :
« Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait,
qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour,
et que la conversion serait proclamée en son nom,
pour le pardon des péchés, à toutes les nations,
en commençant par Jérusalem.
À vous d’en être les témoins. »

Homélie

En ce 3ème dimanche de pâques les textes de la liturgie continuent à nous proposer de quoi nourrir notre foi en la résurrection. Mais il faut bien avouer que cette notion n’est pas simple à appréhender et que nous n’avons pas trop de 50 jours de temps pascal pour tenter d’apprivoiser un sujet aussi mystérieux que celui de la résurrection. Voyons donc grâce aux textes de ce jour, en quoi ils nous éclairent à ce propos.

La 1ère lecture est intéressante en ce sens que c’est le tout premier discours de Pierre annonçant la résurrection de Jésus. « Vous avez tué le Prince de la vie, lui que Dieu a ressuscité d’entre les morts ». Voilà sa façon d’en parler, à la fois simple et de façon profonde, sans oublier de rappeler aux hommes d’Israël à qui il s’adresse, qu’ils ont « renié Jésus, le saint et le juste ». Vous me direz : on en parle bien que de ce que l’on connait, car s’il y a un apôtre qui sait ce que signifie « renier Jésus », c’est bien lui Pierre qui l’a renié à trois reprises. Est-ce pour cela qu’il semble leur accorder quelques circonstances atténuantes quand il ajoute « mais je sais bien que vous avez agis dans l’ignorance » ? Quoi qu’il en soit, cela ne l’empêche pas de les inviter à la conversion et à se tourner vers Dieu pour que leurs péchés soient effacés. Là encore, il sait de quoi il parle.

Je me demande si ce n’est pas cette expérience de reniement suivie du pardon de Jésus qui va constituer pour Pierre sa première expérience pascale : en effet, il s’agit bien là d’une expérience de mort-résurrection, mort de l’ancien Pierre, renégat qui se croyait fort, pour accueillir le nouveau Pierre aimé d’un amour inconditionnel et pardonné par Jésus. Ceci expliquerait pourquoi il parle de Jésus comme « le Prince de la vie », le mot « Prince » étant à entendre non comme ceux de nos contes d’enfance avec des princes et des princesses, mais dans le sens de « principe », Jésus étant le principe même de la vie, celui qui a tellement laissé la vie l’emporter durant ses 33 années, qu’au moment de mourir, la mort n’a plus rien à lui prendre : il passe tout entier en résurrection, rien ne peut mourir en Lui, car il est entièrement vivant.

Mais ce qui arrive à Jésus ne doit pas être pensé comme une exception. Au contraire, par sa façon de vivre en aimant pleinement, puis de mourir en étant pleinement vivant, Jésus nous montre le chemin pour que nous puissions ressusciter, nous aussi, comme Lui. Vous l’aurez compris, ce n'est pas à la mort que nous avons à nous préparer (même si nous devons la regarder en face) c‘est à la Vie?! Il s’agit de vivre pleinement aujourd'hui ! Pas demain, pas après la mort,?mais aujourd’hui?! En fait la vraie question, ce n'est pas de savoir si nous serons vivants APRES la mort (cela, je le crois), mais de savoir si nous sommes vivants AVANT la mort. Comme le dit Maurice Zundel, Il s’agit de vaincre la mort aujourd’hui même. C’est aujourd’hui que la vie doit s’éterniser, c’est aujourd’hui que nous sommes appelés à vaincre la mort, à devenir source et origine, à recueillir l’histoire, pour qu’elle fasse, à travers nous, un nouveau départ. » Voilà à quoi nous invite la résurrection de Jésus : à faire gagner la vie à chaque instant, en décidant de faire gagner l’amour plutôt que la haine, la vérité plutôt que le mensonge, le pardon plutôt que la rancune, etc… à chacun.e de trouver notre propre moyen de faire gagner la vie aujourd’hui. Et à chaque fois que vous faites gagner la vie, vous ressuscitez un peu plus. Ainsi, quand il s’agira de mourir à la fin de notre vie, la résurrection ne sera plus quelque chose d’étranger, mais au contraire de totalement familier.

Après l’expérience de Pierre, la liturgie nous donne d’entendre celle de Jean dans la seconde lecture. A son écoute, mon oreille fut attirée par le mot « connaitre » qui signifie étymologiquement : « naître avec » qu’il prononce deux fois : « Voici comment nous savons que nous connaissons Jésus : en gardant ses commandements (ou sa parole) ». Jean nous livre ici sa propre expérience de renaissance avec le Christ et nous montre le chemin de cette renaissance : en gardant la Parole de Jésus, en la lisant, en l’écoutant et en la laissant faire sens pour nous. Personnellement, j’ai souvent fait l’expérience de la force des paroles de Jésus avec les personnes que j’accompagne : alors que la vie leur semblait sombre et sans issue, les paroles de Jésus leur apportaient un éclairage nouveau ; alors que tout semblait mort, ses paroles leur offraient une espérance nouvelle et faisait rejaillir la vie.

Oui je peux le dire, elle est vivante la Parole de Dieu et les paroles de Jésus tout particulièrement continuent aujourd’hui à faire naitre et renaître bien des personnes. Voilà encore une autre façon de parler de la résurrection et de nous indiquer le chemin pour ressusciter aujourd’hui : en lisant la Parole. Oui pour naitre et renaitre avec Jésus, il faut lire sa parole, car en lisant sa parole, nous apprenons à le connaitre. Il n’y a pas de mystère ici : pour connaitre Jésus il faut lire sa Parole et en la lisant, nous co-naissons (en deux mots) avec le Christ, nous naissons avec Lui.

Voilà pourquoi Jésus dit dans l’Evangile de ce jour qu’il est venu « ouvrir ses disciples à l’intelligence des écritures » car il sait que c’est ainsi qu’ils pourront le co-naitre et re-naitre avec Lui. Mais quelle est cette ouverture dont parle Jésus ? Car il faut bien avouer que le sens de ces textes bibliques nous est souvent fermé ! Nous avons bien besoin d’une ouverture capable de percer le mystère de ces textes qui nous paraissent souvent trop compliqués ou alors trop banals ?

Être ouvert à l’intelligence des écritures, c’est tout d’abord accepter de laisser le texte faire son travail en nous, car c’est lui qui œuvre en nous et qui fait sa pratique en nous. Deuxièmement, l’intelligence des écritures arrive quand nous les lisons la Parole avec l’idée qu’elle a quelque chose à me dire pour moi aujourd’hui, quelque chose d’inédit, d’inouï c’est-à-dire de « non encore entendu ». Troisièmement, être ouvert à l’intelligence des écritures nécessite une certaine ouverture d’esprit qui nous aide à ne pas rester collé au sens littéral du texte, mais en tenant compte de son épaisseur historique et avec un regard symbolique, nous invite à faire des liens avec notre vie. C’est comme si on écoutait le texte autrement qu’avec notre tête ou notre mental, mais avec notre cœur et notre corps. Essayez et vous verrez combien ce type de texte résonne en nous !

Enfin, l’ouverture à l’intelligence des écritures arrive lorsque nous osons penser par nous même, l’interpréter à notre façon, librement, selon ce qu’il nous inspire intérieurement. Bien sûr, cela n’exclut pas la nécessaire confrontation avec d’autres interprétations au sein d’un groupe ou par des lectures d’autres commentateurs, mais puisque nous sommes des êtes uniques, vivant une vie unique, alors il est tout à fait permis que notre interprétation du texte soit unique et singulière.

Voilà ce qu’est l’intelligence des écritures à laquelle Jésus vient nous ouvrir, car il sait que le texte biblique ne délivre pas son sens à la première lecture, qu’il faut se battre un peu avec lui, à l’image d’un sculpteur qui se bat avec son bloc de marbre pour en faire jaillir la statue qu’il espérait y trouver. Puissions-nous tous cheminer vers notre propre résurrection, notre propre renaissance grâce à la Parole qui nous fait connaitre Jésus, afin d’arriver plus vivant que jamais au terme de ce temps pascal.

Amen

Gilles Brocard

DIMANCHE 11 AVRIL 2021

Homélie de Vénuste

Mon Seigneur et mon Dieu

Actes des Apôtres 4, 32-35 : d’ordinaire l’homme veut posséder tout seul, c’est de là d’ailleurs que viennent beaucoup de conflits. Partager, c’est plutôt prendre sa part, la mettre à part, bien séparée des parts des autres. Les premiers chrétiens, eux, partageaient tout, dans le sens de mettre tout en commun, si bien que nul ne se disait propriétaire et nul n’était dans le besoin. Parce qu’ils étaient bien unis, « un seul cœur et une seule âme », parce qu’ils étaient une authentique communauté, alors la communauté des biens était la conséquence et l’expression de cette unité.

1 Jean 5, 1-6 : cette lecture est choisie pour ce premier dimanche après la Pâque parce que c’était la 1ère fois que les « néophytes », les nouveaux baptisés de Pâques, participaient pleinement à la liturgie eucharistique (c’est le dimanche « in albis », parce qu’ils portaient encore leurs vêtements blancs). On leur parlait alors de la nouvelle naissance et de ses exigences : le chrétien est né de Dieu par le baptême. Il participe à la victoire du Christ sur le mal et sur les divisions. Par conséquent, il aime, comme Dieu aime, il aime Dieu et tous les enfants de Dieu.

Jean 20, 19-31 : le Ressuscité apporte la paix (dans le sens le plus fort, ce n’est pas seulement une salutation). Il fait irruption (tous les huit jours) dans la communauté pour se faire reconnaître (profession de foi) comme notre Seigneur et notre Dieu. Il donne l’Esprit Saint pour la rémission des péchés. Il envoie en mission chacun, comme lui-même a été envoyé par le Père. Il l’a fait pour les apôtres, il le fait aujourd’hui encore.

Alors que les autres lectures varient, cet évangile est lu chaque année, c’est dire combien il est important au même titre que les lectures de la solennité de Pâques (qui elles aussi sont les mêmes chaque année), car c’est une des proclamations essentielles pour la foi. Dans ce récit sont réunis les éléments fondamentaux du mystère chrétien : la présence de Jésus ressuscité dans la communauté, le don de l’Esprit Saint pour remettre les péchés parce que la miséricorde (le pardon) est la première grâce pascale, l’assemblée dominicale et son rythme hebdomadaire comme imprégnation du temps de l’Eglise. En présentant l’épisode de l’apôtre Thomas, le récit décrit clairement la difficulté de la foi et la béatitude des croyants (« Heureux ceux qui croient…. »). Ce qui s’est passé ainsi le premier jour, s’est renouvelé huit jours plus tard dans le même lieu, et se renouvelle depuis lors dans nos assemblées dominicales partout sur la terre. Comme aujourd’hui en ce dimanche de la Divine Miséricorde.

Quelle journée mouvementée pour les disciples, ce jour de Pâques, quelle course des uns et des autres ! Alors qu’ils avaient verrouillé les portes pour se tenir pénards ! La chronologie de cette journée est difficile à établir de façon sûre parce que chaque évangéliste la raconte à sa façon en donnant les moments qui l’ont frappé, mais on peut remarquer, chez les 4 évangélistes, que la journée ne fut pas de tout repos ! Les femmes sont parties de bon matin, pour revenir affolées alerter les disciples et raconter les unes que Jésus est ressuscité, les autres que son cadavre a disparu. Pierre et Jean vont faire leur constat et reviennent confirmer les dires des femmes. Le doute ne fut pas levé cependant. Certains, comme les disciples d’Emmaüs, préfèrent mettre une croix ( !) sur l’aventure Jésus et s’en retournent déçus chez eux (alors qu’ils ont entendu le récit des femmes et même celui de Pierre et Jean). Jésus apparaît aussi bien à ces derniers qu’à ceux qui sont restés au Cénacle. Il a dû leur montrer ses mains et son côté : l’incrédulité n’était donc pas dans le seul chef de Thomas. Le doute des disciples est cependant à leur honneur : s’ils ont eu difficile à admettre la résurrection, s’ils ont cherché à vérifier, c’est que ce n’étaient pas des naïfs, simples d’esprit et trop crédules ; c’est qu’ils n’ont pas rêvé, c’est qu’ils n’ont rien inventé. Et si finalement ils ont cru en l’événement de la résurrection, on peut le tenir pour vrai, authentique et sûr. Ils en sont vraiment les témoins. Leur témoignage, c’est du solide.

Pourquoi les apparitions du Ressuscité ? Pour deux objectifs. Le premier : faire naître la foi des disciples en Jésus, le Ressuscité. Ils l’ont vu arrêté, un seul l’a vu mourir mais tous savaient qu’il était bel et bien mort, qu’on l’avait mis au tombeau et roulé une grosse pierre ; ils avaient verrouillé aussi bien leur porte que leur cœur à tout espoir de le revoir. Jésus avait pourtant prévenu qu’il allait ressusciter. Paradoxalement ce sont ses adversaires qui se sont souvenus de cette possibilité, eux qui ont posté des sentinelles devant son tombeau. Les disciples n’y ont plus songé, cela était sorti de leur tête. Les apparitions, c’était donc pour leur prouver qu’il avait dit vrai, qu’il est réellement ressuscité, qu’il ne meurt plus, qu’il est toujours vivant, plus vivant que jamais, et qu’il a recouvré sa gloire de Fils de Dieu. Les apparitions, c’est pour venir à la rencontre de leur doute, pour les accompagner dans leur peu de foi, pour qu’ils aient le temps de se faire la conviction qu’ils n’ont ni rêvé ni halluciné, que leur imagination ne leur jouait pas de mauvais tour. Jésus a laissé douter Thomas toute une semaine, il l’a laissé avoir raison dans les discussions avec les autres et les amener à douter encore, puis l’apparition du huitième jour sera décisive puisque désormais la foi est professée : « mon Seigneur et mon Dieu ». Thomas ne se contente pas de dire que c’est bien Jésus qu’il reconnaît, il professe qu’il est réellement Dieu.

Le deuxième objectif des apparitions est de préparer les disciples à continuer la mission : « comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie… » ; pour cela donc recevez mon Esprit, l’Esprit qui m’a consacré pour aller annoncer aux pauvres la Bonne Nouvelle, aux affligés la joie…  plus question de rester verrouillés… Le Ressuscité apparaît à ses disciples, il leur donne sa paix, il leur insuffle l’Esprit, il les envoie. Les voilà constitués en Eglise. Le jour même de Pâques, qui, pour St Jean, est en même temps la Pentecôte. L’Eglise est donc née, de cette vie du Ressuscité et de ce don de l’Esprit. Tous les trois éléments constitutifs de l’Eglise sont en place. C’est d’abord une communauté qui se réunit régulièrement, et de préférence le premier jour de la semaine juive, le lendemain du sabbat, notre dimanche (dimanche = « dies dominica », le jour du Seigneur), parce que, ce jour-là, le Christ ressuscité est apparu le plus volontiers, à l’intervalle de huit jours (selon saint Jean). Une communauté de foi en Jésus, le Ressuscité. C’est une communauté "chrétienne", parce que le Christ est en elle, d’une présence agissante : Jésus est là au milieu d’eux. Il y a ensuite la mission, l’envoi et le pouvoir pour l’exercer : le souffle qui communique l’Esprit Saint pour libérer les hommes. Il y a enfin un minimum de structure hiérarchique en la personne des Douze. Tout est là, tout est accompli. La mission peut donc continuer.

En lisant cet extrait d’évangile, on aime souvent ne retenir que l’épisode de Thomas parce qu’il nous ressemble fort : le nom ne signifie-t-il pas « jumeau » (notre frère jumeau) ? Et quelque part nous trouvons en lui l’excuse de nos manques de foi. Il est pourtant faux de présenter Thomas comme le sceptique « de la bande », au milieu d’un groupe d’apôtres croyants convaincus. Tous les apôtres sont passés par son doute. « Le témoignage des femmes leur parut radotage et ils ne crurent pas » (Lc 24,11). « Jésus lui-même, en apparaissant aux Onze, leur reprocha leur incrédulité et leur dureté de cœur parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité des morts » (Mc 16,14). Thomas est donc ici le personnage incarnant tous les apôtres au stade de leur désarroi. Ses compagnons affirment avoir vu le Crucifié vivant qui leur a montré ses mains et ses pieds, il a raison d’exiger le droit de recevoir la même preuve. Il veut comprendre, il veut être affermi dans sa foi. Son doute n’est pas fermé, ce n’est pas le doute froid, le scepticisme ; c’est la difficulté de croire à l’humainement impossible ; c’est notre désarroi qu’il exprime. Thomas, c’est tout disciple verrouillé dans nos doutes, dans notre besoin de voir des « signes », dans notre besoin de chercher Jésus où il n’est pas. Thomas, c’est chacun de nous, car nous connaissons des périodes où notre cœur est verrouillé, imperméable à la vérité de Jésus Christ, Seigneur Ressuscité.

Si nous sommes le Thomas du doute à nos heures, soyons plus souvent le Thomas qui proclame sa foi comme aucun des autres disciples ne l’a fait. Car Thomas n’a pas dû (rien ne le dit dans les textes) mettre le doigt dans les marques des clous ni la main dans le côté (ces signes de la Passion, ce n’était plus des plaies) : sa foi ne vient pas du toucher, mais de la parole que Jésus lui adresse. Ce qui est sûr et à souligner très fort, c’est la belle profession de foi, peut-être la plus belle, la plus complète et la plus concise : « Mon Seigneur et mon Dieu ». Thomas reconnaît Jésus « Seigneur » : c’est le titre divin que la première Eglise va réserver au Ressuscité ; car la résurrection est la preuve suprême que Jésus était habité par la plénitude de la divinité ; la résurrection est glorification, et la gloire est un attribut divin, une prérogative divine exclusive. Mon Seigneur et mon Dieu : Thomas a dû se jeter à genoux, geste d’adoration qui est réservé à Dieu. C’est son témoignage qui fait que désormais, bienheureux sont ceux qui croient sans avoir vu… sur le témoignage de ceux qui ont vu et le témoignage des Ecritures.

Demandons à Jésus de percer l’épais brouillard de notre doute, de notre scepticisme, demandons-lui de le rencontrer dans son Eglise qui professe qu’il est ressuscité, qu’il est notre Seigneur et notre Dieu. Demandons-lui d’être ses témoins auprès de ceux qui doutent encore. Et que le dimanche soit le rendez-vous qu’il ne faudrait manquer à aucun prix : le jour où le Seigneur se fait reconnaître (il ne se fait pas « voir » avec les yeux de chair, mais « reconnaître » suite au témoignage des disciples et à la méditation des Ecritures), où il nous rompt le pain, nous donne son Esprit, nous envoie en mission… Lorsqu’on ne va pas à la messe le dimanche, on perd facilement la foi en la résurrection : tant que Thomas était en dehors de la communauté des disciples, il ne pouvait pas croire que le Christ est vivant.

Soyons témoins. On ne peut pas ne pas être missionnaire si on l’a vraiment reconnu : la profession de foi ne peut pas être uniquement dans le for interne, elle doit être audible, visible. Jésus ne doit pas faire des apparitions à tous les carrefours, alors que nous sommes là pour témoigner qu’il est vivant, présent ; si le monde ne croit pas, c’est que, quelque part, notre témoignage est déficient.

Pâques 2021

Homélie de Vénuste

Le vide qui laisse deviner une présence autre

Actes 10, 34… 43 : le « kérygme primitif ». Dans la maison du centurion romain, Pierre résume la vie et l’œuvre de Jésus avec comme point culminant, sa mort-résurrection.

Colossiens. 3, 1-4 : la résurrection du Christ n’est pas un fait du passé, elle nous concerne puisque nous-mêmes, nous sommes ressuscités avec le Christ. Reste à vivre en ressuscités : vivre les réalités d’en haut.

Jean 20, 1-9 : il fait sombre dans le cœur de Marie-Madeleine quand elle va au tombeau. Celui-ci est vide. Comme elle est loin de penser à la résurrection, elle en déduit qu’on a volé le corps. Elle alerte les disciples qui viennent vérifier. Pierre constate le bon ordre qui règne dans le tombeau (ce qui exclut l’hypothèse du vol), tandis que Jean voit plus loin : « il vit et il crut ». Il voit que, d’après l’Ecriture, il fallait que Jésus ressuscite ; ainsi depuis Pâques, la présence de Jésus est perçue non par les yeux mais par une confiance (foi) éclairée par les Ecritures.

Nous célébrons Pâques, la grande fête qui nous situe au centre de notre foi, cette fête unique que la liturgie fait durer plus qu’une octave (huit jours) : cinquante jours carrément, jusqu’à la Pentecôte.

Il est ressuscité comme il l’avait dit ! Il est vraiment ressuscité ! Incroyable mais vrai. Quelqu’un qui ressuscite et qui fait la visite à ses amis, on n’avait jamais vu (un ressuscité, pas un revenant).

C’était seulement depuis peu que les Juifs croyaient en la résurrection, pas tous d’ailleurs puisque les Sadducéens (toujours contre les idées nouvelles, pour eux est valable uniquement ce qui est écrit dans le Pentateuque) n’y croyaient pas du tout. Ceux qui y croyaient, c’était en vertu de la loi de la rétribution : la justice est immortelle (cf. le livre de la Sagesse), c-à-d qu’il faut que « le juste » qui a vécu selon la loi de Dieu, ne meure pas comme les impies et les méchants, qu’il soit immortel et puisse être récompensé pour sa justice. Cette immortalité – qui n’est pas la résurrection au sens où nous la professons – était attendue pour la fin des temps, le jour du jugement dernier : quelques chrétiens en sont restés à cette idée de résurrection qui est immortalité et qui ne sera donnée qu’après un jugement dernier qu’il faut attendre on ne sait combien de siècles ou des millénaires.

Jésus est ressuscité, c’est bien autre chose. Ce fut la surprise de ce matin de Pâques. Les femmes, et les apôtres avec elles, n’oublieront jamais ce jour-là. Ce fut la surprise de leur vie. Ce fut la surprise de toute l’histoire de l’humanité. Un homme qu’on ensevelit à la hâte parce que c’est la veille d’un grand sabbat : on a juste eu le temps de l’envelopper de linceul et de le poser sur la banquette prévue à cet effet dans les tombes, on a eu juste le temps de lui verser les aromates indispensables à tout rite juif de funérailles (quelques 33 kilos quand même d’un mélange de myrrhe et d’aloès : de quoi étouffer Jésus s’il n’était déjà mort !). Voilà pourquoi de grand matin, les femmes se sont empressées d’aller compléter le rituel. St Jean ne parle que d’une femme, Marie Madeleine, mais utilise le pluriel plus loin ; elles ont eu l’idée à plusieurs (peut-être qu’elles ne s’y sont pas rendues en même temps) : elles vont embaumer un cadavre, lui rendre les derniers devoirs et mettre un point final à l’aventure Jésus. Elles savent qu’elles rencontreront une grosse difficulté : la grosse pierre qu’il fallait rouler pour accéder à l’intérieur du tombeau. St Jean souligne l’étonnement : Marie Madeleine voit que la pierre a été enlevée du tombeau ! Jean ne dit pas qu’elle a regardé à l’intérieur, elle n’a rien inspecté. Elle s’affole, triste et déçue de ne même pas pouvoir embaumer le corps, elle va donner l’alerte. Elle court alerter Pierre et Jean : « « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l'a mis. ». Un bon roman policier commencerait bien comme cela : un cadavre qui disparaît, la première personne qui s’en rend compte donne l’alerte. Et les deux disciples arrivent à vaincre la peur qu’ils avaient, à savoir être arrêtés après l’exécution de leur maître ; ils courent pour aller « voir » : l’idée n’a encore traversé l’esprit de personne que Jésus soit ressuscité (alors qu’il les avait prévenus). Il convient de remarquer le geste de Jean qui, plus jeune que Pierre, arrive avant lui au tombeau mais le laisse entrer le premier (on interprète cela dans le sens de la « primauté » de Pierre). 

Les deux vont voir la même scène et les mêmes objets, mais pas avec le même regard. Jean « vit et il crut ». Et pourtant il n’y avait rien à voir, puisque le cadavre qu’on cherchait a disparu. Mais il y a des indices qui s’ajoutent au fait que le tombeau soit vide, au fait que la pierre avait été roulée. Les linges sont des pièces à conviction qui excluent l’hypothèse la plus spontanée, celle de Marie Madeleine : on n’a pas volé le corps car des voleurs auraient emporté le corps avec tout ce qu’il endossait, ils n’auraient pas pris le soin de bien ranger les linges. « Il regarde le linceul resté là, et le linge qui avait recouvert la tête, non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place »… à sa place. Le corps est sorti des linges, la Vie a roulé la pierre. Pour comprendre cet indice, il faut se rappeler l’histoire de Lazare que Jésus avait ramené à la vie, mais qui est sorti du tombeau encore entravé par les bandelettes qui enveloppaient son corps : il a fallu que Jésus demande qu’on le libère, qu’on l’aide à se dépêtrer des bandelettes (auparavant Jésus demande d’enlever la pierre). Ici ce n’est pas le cas.

En fait Jean en a vu assez pour que ça fasse « tilt » dans sa tête. Il s’est rappelé tout ce qui était écrit dans les Saintes Ecritures, il s’est rappelé tout ce que Jésus avait dit, « qu’il fallait que le Fils de l’Homme soit crucifié, qu’il meure afin de ressusciter ». Comme les disciples d’Emmaüs, quand ils ont reconnu le Christ à la fraction du pain qui a fait tilt dans leur tête pour reconnaître que le cœur leur était brûlant quand il leur expliquait les Ecritures, Jean voit et à l’instant, il a l’intelligence des Ecritures. Comme quoi, encore une fois, au lieu de courir derrière des miracles et des apparitions, il faut l’intelligence des Ecritures pour avoir le sixième sens qui nous fait reconnaître la présence du Christ, il faut donc lire la Bible et en être instruit. Reconnaître qu’il fallait… Quelqu’un d’autre a vu et a cru tout de suite : le centurion romain près de la croix (pas celui de la première lecture, sinon Luc aurait fait le rapprochement), ce païen a fait l’une des meilleures professions de foi : en voyant comment Jésus avait expiré, il s’exclama : celui-ci est vraiment le Fils de Dieu… et c’était avant la résurrection. Bravo ! Au centurion, c’est la mort de Jésus qui a parlé, aux disciples d’Emmaüs ce fut la fraction du pain, à Jean les linges à leur place (et le vide qui laisse deviner une présence autre). Et à nous, qu’est-ce qui nous parle ?

Jean reconnaît le mystère de la présence à travers l’absence. La foi ne vient pas de ce qu’on voit, pas nécessairement ; elle vient de la mémoire de ce qu’on a entendu. La vision du linge bien roulé a fait remonter à la mémoire de Jean des paroles tant de fois entendues et qui à ce moment prennent sens et consistance. On aime dire que Jean a vu et a cru tout de suite, parce qu’il est celui que Jésus aimait et réciproquement. Comme quoi l’amour n’est pas aveugle contrairement à ce qu’on dit, l’amour a des yeux puissants, les yeux du cœur, des yeux qui ne trompent pas : « On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux » Antoine de Saint-Exupéry. Quand on aime, on sent la personne qu’on aime sans qu’il y ait une présence physique. La foi (même racine que fiancé, confiance, fidélité) naît de l’amour et non de l’accumulation de preuves ; elle grandit dans le cœur à cœur et elle est relation d’amour. Il nous manque cet amour qui nous fait voir au-delà des apparences et qui brûlait le cœur de Jean. Nous cherchons des preuves, nous voulons aller au tombeau constater nous-mêmes (pèlerinage ?), nous voulons des reliques (la vraie croix, le suaire…), nous voulons que Jésus vienne se montrer chez nous aussi. C’est quand nous avons de ces exigences, que nous nous bloquons à la foi. Le Ressuscité ne s’est pas montré de façon fracassante et triomphante, il n’est pas allé chez Pilate ni chez Caïphe, il est apparu à ceux qui sont ouverts à la foi : « non pas à tout le peuple, dit Pierre à Corneille, mais seulement aux témoins que Dieu avait choisis d’avance ». Et là encore, en toute grande discrétion. C’est pourquoi il n’y a pas de preuve contraignante de la résurrection (la foi étant un acte libre, pas de contrainte ni physique, ni morale, ni intellectuelle). C’est pourquoi les apôtres ne sont pas partis montrer les linges (l’engouement pour les reliques est venu après eux), ils n’ont pas vénéré le tombeau de Jésus (ils ne l’ont pas indiqué). Ils se sont remémorés tout ce qui est écrit à propos de Jésus dans la loi et les prophètes ; ils se sont rappelés ce que Jésus lui-même avait dit. Comptez le nombre de fois où il est dit dans les évangiles qu’ils se rappelèrent un geste ou une parole de Jésus (par exemple quand il chassa les marchands du temple), ou encore les expressions telles que « pour que les Ecritures soient accomplies ». Lisez les Actes des Apôtres pour remarquer la catéchèse de Pierre ou de Philippe ou de Paul : c’est toujours une relecture des Ecritures, des citations de la Bible, avec comme clé d’interprétation, la personne de Jésus et l’événement de la résurrection. C’est l’intelligence des Ecritures qui amène à la foi, et la foi mène à l’amour. Le témoignage des premiers témoins nous suffit pour comprendre ce qu’ils ont compris.

Nous pouvons dès lors comprendre pourquoi il y a tant de lectures à la Veillée Pascale. Les lectures liturgiques sont une autre présence du Christ, avec la présence eucharistique, la présence dans l’assemblée (là où deux ou trois sont réunis), la présence dans le pauvre (j’étais nu, malade, en prison… dans l’un de ces petits qui sont mes frères). Le Ressuscité, nous le trouverons là où on lit la Bible, là où on prie avec elle, là où on s’aime comme la Bible l’enseigne.

En cette fête de Pâques, demandons que notre esprit s’ouvre à l’intelligence des Ecritures. Mais comprenons bien qu’il faut croire pour comprendre. Comme Marie Madeleine qui est finalement l’image de notre humanité : elle n’a pas compris ce qui se passait, mais elle part répandre la nouvelle. N’attendons donc pas d’avoir tout compris pour être témoin à notre tour. Que le Seigneur fasse rouler toutes les pierres qui obstruent notre route : nos misères, nos péchés, nos doutes, nos exigences de preuves…

Abbé Vénuste

Dimanche 28 MARS 2021

Plus fort que la mort

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 11, 1-10

DIMANCHE DES RAMEAUX (B)

Quelques jours avant la fête de la Pâque, Jésus et ses disciples approchent de Jérusalem, de Bethphagé et de Béthanie, près du mont des Oliviers. Jésus envoie deux de ses disciples : " Allez au village qui est en face de vous. Dès l'entrée, vous y trouverez un petit âne attaché, que personne n'a encore monté. Détachez-le et amenez-le. Si l'on vous demande : Que faites-vous là ? répondez : Le Seigneur en a besoin : il vous le renverra aussitôt. "

Ils partent, trouvent un petit âne attaché près d'une porte, dehors, dans la rue, et ils le détachent. Des gens qui se trouvaient là leur demandaient : " Qu'avez-vous à détacher cet ânon ? " Ils répondirent ce que Jésus leur avait dit, et on les laissa faire. Ils amènent le petit âne à Jésus, le couvrent de leurs manteaux, et Jésus s'assoit dessus.

Alors, beaucoup de gens étendirent sur le chemin leurs manteaux, d'autres, des feuillages coupés dans la campagne. Ceux qui marchaient devant et ceux qui suivaient, criaient : " Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni le Règne qui vient, celui de notre Père David. Hosanna au plus haut des cieux ! "

oOo

Une lecture politique de l'événement...

On peut faire une lecture purement "politique" de la Passion de Jésus. D'abord parce que la foule qui l'acclame au jour des Rameaux est poussée par un extraordinaire espoir : ça y est ! le Messie est arrivé. La révolution commence. Il suffit de relire les paroles que l'évangile met dans la bouche de ceux qui acclament Jésus : "Hosanna au fils de David", écrit Matthieu. "Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père", traduit Marc. Luc, quant à lui, a écrit : "Béni soit celui qui vient, le roi." Et Jean écrit : "Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le roi d'Israël."

Il ne fait pas de doute que, pour la plupart, ce Jésus qui entre dans sa ville, c'est le descendant de David, celui qu'on attendait depuis si longtemps pour chasser l'occupant romain et la clique des collaborateurs, et restaurer la royauté telle qu'elle était aux temps jadis : indépendance politique et prospérité économique. Tous les témoignages de la littérature profane s'accordent sur ce fait : il soufflait à l'époque un grand vent de révolte sur la Palestine.

... à ne pas négliger.

Sans doute, Pilate a-t-il été influencé par la peur d'un soulèvement. Sa situation de haut fonctionnaire était relativement précaire et Rome faisait surveiller ses gouverneurs, notamment en ces territoires-frontières, où il était facile de trouver des bases de repli, une fois accompli un coup de mains sanglant. Et les autorités religieuses juives ne manqueront pas de lui rappeler que "s'il libère Jésus, il n'est pas l'ami de César." Menace à peine voilée, de la part de ces gens en place, qui contrôlent surtout le commerce fructueux du Temple, et qui ont tout intérêt à ce que "l'ordre règne". Et si ce "Messie" en venait à provoquer une intervention armée des Romains? (Jean 11, 48). Donc, toutes les autorités, civiles et religieuses, ont intérêt à éliminer Jésus.

Cette lecture "politique" de l'événement n'est pas à négliger. Mais les Evangiles vont plus profond. Si tous les pouvoirs se liguent pour faire mourir Jésus, c'est parce qu'ils refusent que cet homme soit "de Dieu", et parce qu'ils interprètent son message et son œuvre uniquement en termes politiques. Et la partie du peuple qui réclamera la mort de Jésus au matin du vendredi partage cette erreur.

Ferment de contestation.

Quel est donc le sens profond de la passion ? Ne rejetons pas entièrement l'interprétation politique. Le Christ a introduit dans notre monde un ferment de contestation aussi bien sur le plan social que politique. Refus de l'exploitation des hommes, refus d'une société où les faibles et les petits n'ont pas leur place. Refus d'un monde où les seules "valeurs" reconnues sont l'argent et la puissance (physique ou psychologique, individuelle ou collective, politique ou économique). Il faut cependant aller plus loin : en la personne de Jésus crucifié "hors de la ville", c'est Dieu, c'est le Règne de l'Amour et de la justice qu'on rejette hors de la cité des hommes. Et les puissants de l'époque (de toutes les époques ?) qui ne peuvent pas se supporter (Caïphe, Pilate, Hérode) se liguent pour refuser la confiance en l'amour.

Et Jésus ? Il va manifester jusqu'à l'extrême sa divinité en donnant sa vie. Certes, il accepte de se soumettre à la violence des hommes, mais c'est librement, dans la confiance au Père, qu'il livre sa vie en pâture. "Ma vie, nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne."

Il se soumet à la violence des hommes : c'est la décision des autorités d'occupation, celle des grands prêtres, des puissants qui font la loi. Et pourtant, Jésus entre librement dans son destin. C'est alors qu'il surmonte définitivement les tentations que les Evangiles relatent au début de sa vie publique : désir de paraître, de faire du sensationnel, volonté de puissance. Liberté plus forte que tout : un amour plus fort que la mort, un pardon plus fort que le péché. Jésus accueillant la mort, il la domine : c'est déjà la résurrection.

Léon PAILLOT (2003)

 

Dimanche 21 MARS 2021

5e dimanche de Carême

 

PREMIÈRE LECTURE

Lecture du livre du prophète Jérémie (Jr 31, 31-34)

Voici venir des jours – oracle du Seigneur –,
où je conclurai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda
une alliance nouvelle.
Ce ne sera pas comme l’alliance
que j’ai conclue avec leurs pères,
le jour où je les ai pris par la main
pour les faire sortir du pays d’Égypte :
mon alliance, c’est eux qui l’ont rompue,
alors que moi, j’étais leur maître
– oracle du Seigneur.

Mais voici quelle sera l’alliance
que je conclurai avec la maison d’Israël
quand ces jours-là seront passés
– oracle du Seigneur.
Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ;
je l’inscrirai sur leur cœur.
Je serai leur Dieu,
et ils seront mon peuple.
Ils n’auront plus à instruire chacun son compagnon,
ni chacun son frère en disant :
« Apprends à connaître le Seigneur ! »
Car tous me connaîtront,
des plus petits jusqu’aux plus grands
– oracle du Seigneur.
Je pardonnerai leurs fautes,
je ne me rappellerai plus leurs péchés.

ÉVANGILE

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 12, 20-33)

En ce temps-là,
il y avait quelques Grecs parmi ceux qui étaient montés à Jérusalem
pour adorer Dieu pendant la fête de la Pâque.
Ils abordèrent Philippe,
qui était de Bethsaïde en Galilée,
et lui firent cette demande :
« Nous voudrions voir Jésus. »
Philippe va le dire à André,
et tous deux vont le dire à Jésus.
Alors Jésus leur déclare :
« L’heure est venue où le Fils de l’homme
doit être glorifié.
Amen, amen, je vous le dis :
si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas,
il reste seul ;
mais s’il meurt,
il porte beaucoup de fruit.
Qui aime sa vie la perd ;
qui s’en détache en ce monde
la gardera pour la vie éternelle.
Si quelqu’un veut me servir,
qu’il me suive ;
et là où moi je suis,
là aussi sera mon serviteur.
Si quelqu’un me sert,
mon Père l’honorera.

Maintenant mon âme est bouleversée.
Que vais-je dire ?
“Père, sauve-moi
de cette heure” ?
– Mais non ! C’est pour cela
que je suis parvenu à cette heure-ci !
Père, glorifie ton nom ! »
Alors, du ciel vint une voix qui disait :
« Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »
En l’entendant, la foule qui se tenait là
disait que c’était un coup de tonnerre.
D’autres disaient :
« C’est un ange qui lui a parlé. »
Mais Jésus leur répondit :
« Ce n’est pas pour moi qu’il y a eu cette voix,
mais pour vous.
Maintenant a lieu le jugement de ce monde ;
maintenant le prince de ce monde
va être jeté dehors ;
et moi, quand j’aurai été élevé de terre,
j’attirerai à moi tous les hommes. »
Il signifiait par-là de quel genre de mort il allait mourir.

 

Homélie : 

Ah ! Qu’est-ce que j’aime entendre ces 4 versets du chp 31 du livre de Jérémie ! Ils sont tellement essentiels pour nous aujourd’hui, tout comme ils l’ont été pour Israël. Nous sommes autour de l’an 620 av. J.C. Depuis sa sortie d’Egypte, le peuple juif s’était structuré grâce aux 10 commandements reçus au Sinaï (Exode 20). Ces 10 « paroles » leur a permis de rester unis au milieu des autres peuples de la Mésopotamie et il est évident que sans cette loi très cadrée, Israël n’aurait jamais pu survivre en tant que peuple. Mais au temps du prophète Jérémie, le peuple est au bord de l’explosion, les alliances multiples avec les autres nations ne vont pas tarder à se retourner contre eux et en 587, le peuple va être déporté à Babylone pour une durée de 50 ans. Ce sera l’exil ! Jérémie et bien d’autres prophètes avant lui (Amos, Osée et le 1er Isaïe … entre autres) auront à cœur d’inviter le peuple à respecter les commandements, de rester fidèle à cette Alliance qui leur avait permis de tenir bon jusque-là, mais rien n’y fait : ils n’écoutent plus, ils se moquent même de leur prophète (cf Jr 20). 

Alors Jérémie va avoir cette intuition géniale, qui s’origine certainement dans son expérience personnelle : il va leur dire que cette loi qui les avaient aidés jusque-là ne viendrait plus de l’extérieur mais ils devaient désormais la recevoir de l’intérieur d’eux-mêmes. Voilà en quoi cette alliance est nouvelle : « Je vais mettre ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; Je l’inscrirai dans leur cœur. Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. » Ce moment est capital pour Israël, mais ils ne le savent pas encore : cette découverte d’un Dieu qui parle à l’intérieur va leur être d’un précieux secours, surtout durant les années d’exil à Babylone : en effet, ils auront découvert que Dieu n’est pas enfermé dans un temple, aussi beau soit-il, mais qu’il est présent dans leur cœur où qu’ils soient : en Israël ou à Babylone. 

Cette expérience spirituelle est la même que ce que saint Augustin décrit (4 siècles Ap. J.C) dans le chp 10 de ses Confessions : « Bien tard je T'ai aimée, Beauté ancienne et si nouvelle ; bien tard je T'ai aimée. Tu étais au-dedans de moi et moi j'étais dehors, et c'est au dehors que je T'ai cherché. Tu étais avec moi et moi je n'étais pas avec Toi ». Cette découverte a été fondamentale pour saint Augustin et elle est essentielle encore aujourd’hui pour tout croyant. En effet, tant que l'on n'a pas trouvé intérieurement ce que l'on cherche au-dehors, on passera à côté sans le voir. Que ce soit la beauté, l'amour, la sagesse, il est inutile de les chercher autour de soi, si on n'a pas commencé par les découvrir en soi. 

Voilà ce à quoi le carême nous invite ! C’est un temps précieux où nous sommes invités à passer d’un Dieu qui nous commande d’obéir à ses commandements et qui nous punirait si nous ne les respectons pas … à un Dieu intérieur à soi qui nous parle au travers de notre conscience éclairée, dans un cœur à cœur intérieur. Vous sentez la différence ? Dans le premier cas, nous sommes pris pour des petits enfants à qui on doit dire ce qu’ils doivent faire, dans le second cas, nous sommes considérés comme des adultes et Dieu nous croit capable d’être responsables de nos paroles et de nos actes. C’est le même saut qualitatif que Jérémie propose de faire au peuple d’Israël et c’est à ce grand changement personnel que nous sommes invités à réaliser en ce temps de carême ! Cesser d’être des enfants soumis à un Dieu « tout-puissant » pour devenir des adultes dans la foi et responsables de notre vie, dans une relation libre vis-à-vis de Dieu. 

Voilà le vœu de Dieu pour chacun de nous. 

Et c’est le même souhait de Jésus pour ces grecs qui cherchent à le rencontrer. On perçoit dans ce passage d’Evangile qu’ils sont en recherche de Dieu puisqu’ils viennent à Jérusalem pour la Pâque alors qu’ils ne sont pas juifs. Comme le disait Jérémie, « Ils n’auront plus à instruire chacun son compagnon, ni chacun son frère en disant : « Apprends à connaître le Seigneur ! » Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands ». L’accès à la connaissance de Dieu est désormais accessible à tous, qui que nous soyons, quelle que soit notre religion ou notre non-religion, ce n’est pas une affaire d’initiés, car Dieu se fait proche de tous et tous peuvent le découvrir proche d’eux. Ces grecs ressentent quelque chose en eux, mais ne savent pas encore le nommer ! Alors Jésus, qui souhaite que tout homme puisse découvrir ce Dieu intérieur, va leur parler de son Père, de Celui qui vit en lui et en eux. 

Il commence par leur dire que pour accéder à cette présence divine au fond d’eux, il leur faudra accepter de mourir à leur ancienne conception de Dieu pour naître à sa nouvelle façon de faire alliance avec les Humains, comme le grain de blé a besoin de mourir pour donner un germe de vie. Et nous à quoi devons-nous consentir de mourir pour renaitre à une nouvelle relation avec Dieu ? Tout en expliquant le chemin qui conduit à ce Dieu intérieur, Jésus va alors connaitre un moment d’émotion intense « il se troubla » nous dit le texte biblique, « il fut bouleversé » : tout en parlant, Jésus comprend que ce qu’il dit là va lui arriver, lui aussi va devoir accepter de mourir pour ressusciter. Pas simple comme expérience ! Jésus n’est pas à l’abri de ces peurs qui peuvent parfois nous étreindre aussi, et c’est au cœur de ce trouble, de cette peur que la voix divine se fait entendre, c’est à ce moment même du doute qu’il lui est donné d’expérimenter la présence de Dieu dans son cœur. 

« Alors du ciel vint une voix » nous dit le texte : « le ciel » étant bien sûr la manière de l’époque pour parler du cœur de l’homme dans la symbolique juive. Oui le ciel est au-dedans de nous, le royaume est en nous. (cf les paroles de Maurice Zundel : « Le ciel n’est pas là-bas : il est ici ; l’au-delà n’est pas derrière les nuages, il est au-dedans. L’au-delà est au-dedans, comme le ciel est ici maintenant ». 

Cette voix est bien connue par Jésus, il reconnait bien là la voix du Père qui vient à son secours dans nos moments difficiles : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. » autrement dit : « J’ai mis tout mon poids dans la balance pour toi jusqu’à maintenant, pour te soutenir et je continuerai à peser dans ta vie pour faire gagner la vie ». Remarquez que cette voix intérieure est entendue par tout l’auditoire de Jésus ! Seulement, comme je vous le disais tout à l’heure, les personnes ne savent pas ce que c’est que c’est que cette voix : certains pensent que c’est un coup de tonnerre, d’autres que c’est un ange qui parle ! Alors Jésus va ajouter : « Ce n’est pas uniquement pour moi qu’il y a eu cette voix, mais pour vous », pour que puissiez, vous aussi, expérimenter que « ça parle là-dedans » (dans votre cœur). La voix que vous avez entendue n’est pas une voix extérieure à vous (comme pourrait l’être un coup de tonnerre ou un ange) mais c’est bien Dieu qui vous parle depuis votre cœur. Alors écoutez-le !  

Voila l’expérience que Jésus nous partage aujourd’hui, expérience connue aussi de Jérémie et voilà l’expérience que je vous souhaite de faire durant le reste de ce temps de carême : découvrir ou redécouvrir la voix de Dieu qui parle au cœur de vos cœurs ! Pour se faire, prenez tout simplement un peu de temps pour vous arrêter, pour faire silence, faite comme nous le disait Jésus le mercredi des cendres : « Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte et prie ton Père qui est là dans le lieu secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra », c’est à dire « te parlera ». 

Bonne fin de carême. 

 

Gilles Brocard

 

Dimanche 20 décembre 2020

Annonciation04

Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi

4e dimanche de l'Avent


 

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains (Rm 16, 25-27)

Frères, Celui qui peut vous rendre forts selon mon Évangile qui proclame Jésus Christ : révélation d’un mystère gardé depuis toujours dans le silence, mystère maintenant manifesté au moyen des écrits prophétiques, selon l’ordre du Dieu éternel, mystère porté à la connaissance de toutes les nations pour les amener à l’obéissance de la foi, à Celui qui est le seul sage, Dieu, par Jésus Christ, à lui la gloire pour les siècles. Amen.

* * * * * *

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 1, 26-38)

En ce temps-là, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une jeune fille vierge, accordée en mariage à un homme de la maison de David, appelé Joseph ; et le nom de la jeune fille était Marie. L’ange entra chez elle et dit : « Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi. »
À cette parole, elle fut toute bouleversée,et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation. L’ange lui dit alors : « Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand, il sera appelé Fils du Très- Haut le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin. » Marie dit à l’ange : « Comment cela va-t-il se faire, puisque je ne connais pas d’homme ? » L’ange lui répondit : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi celui qui va naître sera saint, il sera appelé Fils de Dieu. Or voici que, dans sa vieillesse, Élisabeth, ta parente, a conçu, elle aussi, un fils et en est à son sixième mois, alors qu’on l’appelait la femme stérile. Car rien n’est impossible à Dieu. » Marie dit alors Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole. »

Alors l’ange la quitta.

* * * * * *

Homélie pour le 4ème dimanche de l’Avent 2020

 Dans la seconde lecture de ce jour, il manque une petite « charnière » pour comprendre ce texte, sans quoi il reste très mystérieux pour nous qui l’entendons aujourd’hui. Il s’agit en fait de la toute fin de l’épître aux Romains que saint Paul conclue par une magnifique dédicace à Celui qui est le véritable auteur de sa lettre : Dieu. Il aurait été judicieux de faire précéder la lecture du jour par une toute petite phrase du genre : « Frères, tout ce que je vous ai écrit dans cette lettre, c’est en hommage à celui qui peut vous rendre fort … etc, à Celui qui est le seul sage, Dieu, par Jésus Christ, à lui la gloire pour les siècles ».

Dans ce court passage, Paul emploie 3 fois le mot « mystère », un mystère qui a été « révélé, manifesté et porté à la connaissance de toutes les nations … grâce à Jésus-Christ », nous précise-t-il. C’est vraiment là son expérience, car il sait que s’il a pu si bien parler de Dieu, c’est grâce à sa rencontre intérieure avec Jésus-Christ. Pour Paul, le mystère n’est donc pas quelque chose qu’on ne peut pas comprendre, mais ce qu’on n’aura jamais fini de comprendre. Cette différence change tout !

En effet, on a souvent dit aux chrétiens qu’un « mystère » était quelque chose qu’il ne fallait surtout pas chercher à comprendre, qu’il fallait l’accepter d’un bloc sans réfléchir. Et c’est de la même manière qu’on les a invités à entendre les textes bibliques, au premier degré, sans réfléchir, comme s’ils étaient la description historique de ce qui s’est réellement passé. Or, même s’ils ont l’apparence de récits historiques, les textes bibliques n’ont pas été écrit dans un souci historique mais pour transmettre des expériences spirituelles intérieures ? C’est pour cela qu’ils parlent à tout être humain, quelle que soit l’époque. Je vous propose d’en faire l’expérience maintenant, à partir du récit de l’annonciation que nous venons d’entendre.

Pour commencer, imaginez que ce texte de l’annonciation est écrit pour nous partager l’expérience intérieure de Luc, l’auteur de ce texte, qui veut aussi que les lecteurs et auditeurs puissent faire l’expérience de recevoir eux aussi, l’annonce de l’ange à Marie comme si celle-ci était faite à chacun.e d’entre nous aujourd’hui. 

Remarquez tout d’abord que Marie reçoit l’annonce d’un messager de Dieu (c’est le sens du mot « « ange »). Elle ne la reçoit pas directement, il y a un porteur de message, un ambassadeur qui transmet le message. Cela m’invite à repérer les personnes qui, dans ma vie, m’ont permis de connaitre Dieu, d’entendre ses appels, sa voix et son Amour pour moi, bref sa douce et discrète Parole qui parle au creux de mon être. Une fois repéré mes messagers et les avoir remerciés, je suis prêt à être, comme Marie, attentif à la présence de Dieu en moi, à cette Grâce qu’est la vie divine qui parle en moi et qui m’invite à accueillir la Vie.

Marie est l’image (ou l’archétype) de tous ceux et celles qui accueillent la présence divine en eux, parce qu’il ne sont pas encombrés par quoi que ce soit : ni par un égo démesuré, ni par la présence d’un autre dans sa vie (cf « je n’ai pas connu d’homme »), ni par des soucis d’argent (car elle était pauvre), bref, elle est entièrement disposée à recevoir ce que Dieu voudra bien lui donner, ainsi nous pouvons dire que son âme est vierge de tout retour sur soi, de tout encombrement. C’est en ce sens que j’entends ces paroles de l’ange qui la désigne comme « comblée de grâce » c’est-à-dire « « remplie de la Présence de Dieu », il n’y a rien d’autre en elle qui pourrait empêcher Dieu de remplir son espace intérieur. Du coup, je me demande : et en moi qu’y a-t-il ? Suis-je conscient moi aussi d’être habité de la grâce de Dieu ? Ai-je le sentiment d’être comblé de sa Présence ? Et si non, qu’est-ce qui m’encombre encore ? Prenez le temps de lister ce qui vous encombre et n’hésitez pas à demander à Dieu qu’il vienne rendre vierge cet espace intérieur afin qu’il puisse y faire sa demeure. C’est le sens de ce temps de l’avent : un temps pour préparer le chemin du Seigneur afin qu’il puisse venir « crécher » en nous sans se sentir à l’étroit.

Mais des questions peuvent venir me traverser l’esprit : je peux me demander comme Marie, « comment cela va-t-il se faire ? », comment Dieu peut-il naitre en moi, habiter en moi et faire advenir la vie en moi ? La réponse ne va pas se faire attendre : en effet, quand une pièce est désencombrée, le souffle peut davantage circuler et apporter avec lui la réponse divine. Le messager répond : « le Souffle viendra sur toi et te couvrira de son ombre ». « Couvrir de son ombre » dans le langage biblique signifie protéger, comme on le dirait d’une poule qui couvre ses poussins de ses ailes. Cette ombre fait aussi clairement allusion à la « « nuée » qui protégeait le peuple hébreu lors de la sortie d’Egypte, qui le guidait à l’avant pour qu’ils trouvent le chemin de la sortie et qui le protégeait à l’arrière des égyptiens lancés à leur poursuite (cf livre de l’Exode 13, 21).

Mais ce souffle ne fait pas que protéger, il va aussi insuffler la vie : « Ce qui va naitre en toi sera saint, ce sera ta part de fils (de fille) de Dieu » ! Oui chacun.e d’entre nous est appelé à devenir chaque jour un peu plus fils ou fille de Dieu. C’est notre vocation à tous, c’est le travail de l’Esprit (du Souffle) en nous, il s’agit de naître à la vie de Dieu qui nous fait devenir fils et fille de Dieu. J’apprécie aussi de voir que le Souffle saint n’insuffle pas seulement la vie aux plus jeunes mais aussi aux plus âgées, puisqu’aussitôt après l’annonce à la jeune Marie, il annonce qu’Elisabeth elle aussi, va recevoir la vie, alors qu’elle est « dans sa vieillesse » nous dit st Luc. Bonne nouvelle là encore. Bonne nouvelle aussi de savoir que Celui qui va naitre se nommera « Jésus » qui signifie en hébreu « celui qui désengorge, qui désentrave et qui désencombre ». Oui l’œuvre de Dieu en nous est de nous désentraver, de nous désencombrer pour que nous puissions accueillir la Vie en abondance.

Enfin je voudrais terminer cette homélie par la magnifique parole de Marie : « je suis la servante du Seigneur, que tout m’advienne selon ta Parole ». Quelle confiance ! Belle confiance à laquelle nous sommes invités nous aussi, certain que le Souffle nous protège, que Dieu nous veut vivant et qu’il s’y emploie. Je l’entends comme un énorme « n’ayez pas peur » qui nous invite à aller de l’avant, comme le dit sœur Emmanuelle « Yallah, en avant » même si nous ne savons pas ce qui nous attend, nous pouvons aller de l’avant, confiants comme Marie, suffisamment rassurée pour s’élancer par elle-même dans la vie.

A l’image de Marie, nous pouvons nous aussi nous élancer en ce 4ème dimanche de l’avent, ayant Dieu comme centre de gravité, solidement ancrés dans la certitude que le Souffle saint nous protège et nous guide, lestés par le sentiment de porter en nous Jésus, Celui qui désencombre et désengorge. Et comme Dieu a eu besoin du « oui » de Marie, il a besoin aujourd’hui encore de tous nos « oui à la vie », car « Dans cet immense circuit de la vie, chacun de nous est un segment indispensable, chacun de nous porte toute l’Histoire, tout l’univers, tout le destin de Dieu. C’est cela que l’Avent veut nous dire : avec Jésus, c’est le monde entier qui est remis entre nos mains, car il est clair que cette universalité qui embrasse tous les siècles, qui concentre tous les temps, toutes les générations dans un seul présent, il est clair que cette universalité a besoin de l’intensité de notre amour à l’égard des hommes d’aujourd’hui, à l’égard de ceux qui nous entourent et qui doivent être l’objet de notre sollicitude et de notre attention ». (Maurice Zundel)

Bonne fin d’avent et « Yallah », en avant mes amis !

 

Gilles Brocard  

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 07/06/2021